La dualité des explananda

10 mai 2008

Une réplique de moi-même, véritable zombi, n’a pas besoin de croyance ou de désir pour produire certains mouvements que l’on peut décrire comme des comportements, comme introduire une pièce dans une machine distributrice de boisson dans le but de se désaltérer. Ainsi, posséder un contenu mental comme croire que « cette machine distribue des boissons » ou ne rien croire, ne changerait rien quant à la série de mouvements exécutés par deux organismes identiques. Ou encore, deux organismes identiques placés dans deux environnements différents pourraient développer des contenus différents : l’un pourrait avoir le contenu F et l’autre le contenu G, sans que le pouvoir causal de l’un ou de l’autre n’en soit affecté. Ce genre de conclusion, un tenant de la naturalisation de l’intentionnalité ne peut l’accepter et cherchera tous les moyens de montrer que les raisons ont un contenu et que ce contenu fait une différence dans la cause de nos comportements.

Si ce qui, pour un organisme ou un système, cause un mouvement est un ensemble d’instances de propriétés intrinsèques à cet organisme ou à ce système, alors les propriétés du contenu mental qui ne surviennent pas (théorie de l’externalime) ne jouent aucun rôle causal. Drestke l’admet, il écrit :

La signification n’est certainement pas une propriété intrinsèque des choses ayant un sens, quelque chose que vous pourriez découvrir en regardant dans la tête, en prenant la mesure de traces ou en l’étudiant à la lumière sous un verre grossissant. Ce genre d’investigation serait aussi grotesque que d’essayer de découvrir la signification de mots avec l’analyse acoustique d’un discours. (Dretske 1989, p.4)

Ce que montre Dretske dans ce passage est le caractère irréductible des propriétés sémantiques. En effet, jamais l’explication physique (neurobiologique) ne pourra expliquer les croyances. Même si un jour, selon Dretske, la neurobiologie parvient à nous donner une description complète du fonctionnement de notre cerveau, il manquera quelque chose concernant la cause du comportement, et cette chose se trouve dans la signification de nos raisons. Cependant, Drestke est matérialiste (2003, p. 153) et son projet de naturalisation ne doit pas s’entendre dans une perspective conflictuelle entre d’un côté l’explication causale par les propriétés des raisons et de l’autre, l’explication causale par les propriétés physiques intrinsèques. L’objectif de sa théorie est « de montrer comment cet apparent conflit, un conflit entre deux images différentes exposant comment le comportement est expliqué, peut être résolu. » (1988, préface).

Pour sortir de ce conflit, Dretske admet que posséder le contenu F ou G pour deux organismes physiquement identiques n’interférera pas dans la sortie motrice d’un comportement. La cause de la sortie motrice M, pour un organisme ou un système, est un état interne C de cet organisme ou de ce système. Ainsi, à l’intérieur de l’organisme, externalisme oblige, on ne trouve aucune place pour F ou G. Dretske ne peut donc agir sur ce qu’il nomme la cause déclenchante (Triggering Cause) qui est seulement un processus physique. En conséquence, le contenu de nos croyances n’expliquerait pas nos comportements en tant que simple mouvement physique mais pourraient jouer un rôle causal si on définissait le comportement comme quelque chose de plus qu’une sortie motrice, - un processus.

Pour Drestke, décréter qu’un mouvement appartient à la classe des « comportements » nécessite le passage par certaines conditions. La première condition qu’il nous indique est que seul un mouvement dont la cause est interne à un organisme peut intégrer le processus. Que quelqu’un se saisisse de mon bras et le lève, ou que je lève moi-même mon bras, peuvent être des mouvements identiques, mais manifestement ils n’ont pas la même cause. Dans le premier cas, il s’agit d’un simple mouvement. Dans le second, il peut s’agir d’un comportement. En effet, pour qu’un processus comportemental, qui peut avoir comme sortie un mouvement ou une inhibition, puisse accéder au statut de comportement, avoir une cause interne est une condition nécessaire mais pas suffisante. Une sortie motrice peut être un réflexe et ainsi posséder la première condition d’accès au comportement. C’est là que Dretske précise la deuxième condition : le comportement n’est pas réductible à une sortie motrice. C’est l’ensemble de la structure relationnelle contenant à la fois la cause et le mouvement, que Dretske nous propose de prendre en compte dans la notion de comportement[1]. Dretske distingue ainsi entre l’observation de la seule sortie motrice qui peut recevoir une cause particulière et l’attention au processus qui a permis ce mouvement.

Nous pouvons alors produire deux explications non concurrentes et ne s’excluant pas. L’explication du mouvement M qui est une cause interne C et l’explication du comportement qui explique la cause de ce processus [C cause M]. Ainsi, l’explication physique fournit la cause de M et l’explication par la raison explique le complexe [C cause M]. La concurrence des causes n’aura pas lieu et les raisons auront peut-être trouvé un travail.

Références

DRETSKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15.

DRETSKE, F. (2003) “Burge on Mentalistics Explanations” Reflections and Replies, Essays on the Philosophy of Tyler Burge, ed. Martin Hahn et Bjørn Ramberg, MIT, p. 153-164.


[1] Le modèle de notion de comportement est une sorte de mélange de notion de comportement prise à la fois en biologie et dans les sciences comportementales et le modèle d’action initié par I. Thalberg (1977). Selon le point de vue de Thalberg, une action possède un mouvement du corps aussi bien qu’une entité psychologique comme composant.


Swampan : le rôle causal de nos croyances

2 mai 2008

Une expérience de pensée introduite par Donald Davidon (1987) met en scène Davidson lui-même qui, partant en randonnée dans des marais est soudain frappé par la foudre. Dans le même temps, à proximité, un second éclair réorganise spontanément toutes les molécules qui constituaient Davidson et par le plus grand des hasards, elles reprennent exactement la même position que celle qu’elles avaient au moment de sa mort.

Ce Swampman possède néanmoins un cerveau, entièrement identique à celui qu’avait Davidson et se comporte donc exactement comme l’aurait fait Davidson. Alors, suivant à nouveau son chemin, retournant à son bureau à l’université de Berkeley, il reprend le cours normal de sa vie qu’il consacre à écrire des essais philosophiques

Cette expérience de pensée de la duplication d’une personne à l’identique, nous intéresse ici pour distinguer les notions de pouvoir causal et de fonction (que l’on assimile ici à une croyance). La notion de fonction se différencie de l’ensemble des propriétés intrinsèques de l’organisme qui a acquis cette fonction. Je peux, par exemple, faire acquérir à un objet une fonction pour laquelle il n’a pas été produit, un livre, par exemple, pour caler une porte. En bloquant la porte, le livre acquiert la fonction de caler la porte. Cependant, il apparaît que tout autre objet ayant la même masse et la même dimension pourrait être aussi, la cause déclenchant l’arrêt de la porte à cet endroit. Ce qui arrête la porte à t est la propriété intrinsèque d’un objet, mais ce qui structure cette cause, est un événement qui s’est produit à t 1, lorsque le livre a acquis cette fonction.

Dans la théorie de Dretske, la cause interne d’une sortie motrice est celle d’un état possédant une propriété physique déclenchante. Un agent et sa réplique, exposés à la même indication, exécuteraient donc la même sortie motrice. Dans l’expérience de pensée de Davidson, le double se différencie de la personne originale, seulement par son histoire. En effet, le double de Davidson devant une machine distributrice de boissons, par exemple, se comportera de la même façon que lui. En effet, l’état interne de ce double entièrement identique à Davidson, à la molécule près, réagira aux mêmes stimuli. Ainsi, parce que son état interne est identique au sien et que cet état interne indique la présence de cette machine, toute une série de gestes, consistant à faire fonctionner la machine pour obtenir une boisson, sera effectuée de façon identique à celle que ferait Davidson.

Selon la théorie de Dretske, l’état du cerveau de Davidson, devant la machine distributrice de boisson peut légitimement être appelé une croyance. Il a, en effet, appris dans le passé, qu’une telle machine sert des boissons contre paiement. Sa croyance, que la machine devant lui sert des boissons et son désir de se désaltérer, causent son comportement, qui consiste dans un premier temps à fouiller dans sa poche en quête d’une pièce de 1 euro. L’état du cerveau de Davidson, constitué d’une croyance, est néanmoins le même que celui du swampman. Cependant, son double ne peut pas posséder la même croyance. D’ailleurs, il ne possède aucune croyance. La relation passée de Davidson avec ce genre de machine distributrice lui est propre et constitue sa croyance, son double ne la possède pas.

Le problème est alors le suivant : la croyance de Davidson que la machine distribuera une boisson contre paiement n’est pas une croyance dans le cerveau de son double. Ici, le contenu de la croyance effectivement ne joue pas de rôle au moment t de l’introduction de la pièce de 1 euro dans la machine, mais il a joué un rôle dans l’histoire de Davidson. Son double, quant à lui, parce qu’il est dans le même état interne que Davidson, agit néanmoins de la même façon que lui. Doit-on en conclure que posséder ou non une croyance ne serait d’aucune pertinence causale ? Ou, dans une version moins éliminativiste, que la la croyance n’agit pas causalement au moment où se passe l’événement qui cause un effet ?

Références

DAVIDSON, D. (1987) “Knowing One’s Own Mind.” Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, 60 p. 441-58.


Qu’est-ce qu’un comportement ?

24 avril 2008

On attribue traditionnellement à l’esprit le rôle d’expliquer les comportements. Une croyance et un désir semblent ainsi pouvoir expliquer causalement un comportement. La croyance qu’il y a de l’eau dans le réfrigérateur et le désir d’étancher ma soif semblent être la cause de mon déplacement vers le réfrigérateur. Comment comprendre ce qu’est un comportement ? Est-ce seulement un ensemble de mouvements physiques ou est-ce que le travail de l’esprit est intégré à la notion même de comportement ?

Pour les béhavioristes, le comportement s’explique sans référence aux événements ou processus internes. « L’objection aux états internes n’est pas qu’ils n’existent pas, mais qu’ils sont non pertinents dans l’analyse fonctionnelle » écrit Skinner, (1953, p. 35). « Non pertinent » signifiant ici une explication circulaire ou régressive.

Armstrong, dans son ouvrage A Materialist Theory of the Mind (1961), met en exergue le caractère ambigu de la notion de comportement, et préconise que la notion soit définie physiquement :

[…] le mot ‘comportement’ est ambigu. Nous pouvons distinguer entre le ‘comportement physique’, qui se réfère à une simple action physique ou une passion du corps, et le ‘comportement véritable’, qui implique une relation à l’esprit. Le ‘comportement véritable’ implique le ‘comportement physique’, alors que tout ‘comportement physique’ n’est pas un ‘véritable comportement’, en effet, ce dernier dérive, d’une certaine manière, de l’esprit. Le réflexe du genou frappé est un ‘comportement physique’ et non un ‘comportement véritable’. Maintenant, si dans notre formulation de ‘comportement’ nous signifions ‘véritable comportement’, alors nous devrions en faire un compte rendu de concepts mentaux en termes de concept qui déjà présuppose le mental, ce qui serait circulaire. Aussi il est clair que dans notre formulation de ‘comportement’ nous devons signifier ‘comportement physique’. (Armstrong 1961, p. 84)

La notion de comportement telle que la donne à comprendre Dretske (1988), s’oppose non seulement à la conception de comportement développée par les béhavioristes, mais prend en charge ce qu’Armstrong considère comme ambigu, c’est-à-dire la référence au travail de l’esprit. Ainsi, pour Dretske, le comportement est avant tout un complexe dont le mouvement, c’est-à-dire la sortie motrice ou production, est causé par un état interne. Pour Dretske, le comportement, sans cette référence à un état interne n’est qu’un simple mouvement (Dretske 1988, p.1-32). Pour asseoir sa théorie, Dretske amène sur le devant de la scène ce que l’esprit est supposé faire. Finalement, ce ne pas tant le comportement que ce que fait l’esprit qui l’intéresse. Or, pour comprendre ce que fait l’esprit, il faut avant tout s’occuper de ce qu’il est supposé faire. C’est ainsi que la notion de comportement est introduite, comme une conséquence de ce qu’est supposé faire l’esprit :

Le comportement est, pour moi, d’une importance secondaire. Par contre, de première importance est l’esprit. Cependant, nous ne pouvons pas comprendre l’esprit à moins que nous ne comprenions ce qu’il est supposé faire. Une des choses que l’esprit, dans la forme des croyances et des désirs, est supposé faire consiste à guider et motiver le comportement de son possesseur. Ainsi, parler au sujet de l’esprit, de ce que la personne pense ou veut, devrait (si l’esprit fait son travail) nous aider à comprendre ce comportement de la personne – Pourquoi il se lève et soudain se rend dans la cuisine. (Dretske, 1991, p. 196)

Ainsi que le montre cet extrait, priorité est donnée à l’esprit. C’est le travail du couple croyance/désir qui fait l’objet de l’attention de Dretske, et la description du comportement est seulement une façon de mieux décrire le travail exercé par les deux entités. La méthode consiste alors à décrire une action et, ensuite, à se demander quel rôle l’esprit pourrait jouer dans la production de cette action. Il part donc de la prémisse que le couple croyance/désir fait quelque chose, ensuite il se pose la question de ce qu’il fait et trouve que la croyance guide et que le désir motive le comportement. C’est donc à partir de ce que Dretske considère que l’esprit fait, que nous comprenons ce qu’est un comportement. Dans la prémisse méthodologique de Dretske, le couple croyance/désir est donc déjà intégré au comportement.

Comment les raisons pourraient-elles alors être des causes si elles sont constitutives de la notion même du comportement qu’elles sont censées expliquer ?

Références

ARMSTRONG, D.M (196 8) A Materialist Theory of Mind, London: Routledge and Kegan Paul.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1991) “Dretske’s Replies”, in Dretske and His Critics, ed. Brian McLaughlin, Oxford, Blackwells.

SkinneR, B. F. (1953) Science and Human Behavior, New York: Macmillan.


La naturalisation des propriétés intentionnelles et la causalité mentale

17 avril 2008

Les représentations mentales parce qu’elles ont un contenu, c’est-à-dire qu’elles ont des propriétés sémantiques se distinguent des entités neurophysiologiques qui elles, ne possèdent pas ce trait d’être au sujet de quelque chose (intentionnalité). Un concept, par exemple, s’applique à des objets. Une représentation peut viser un objet. Un désir est au sujet d’un état de chose possible ou impossible, alors qu’une croyance est vraie ou fausse si l’état de chose est réalisé ou non.

Pour un certain nombre de philosophes (Block 1986, Dretske 1988, Fodor 1984, Loar 1981, Millikan 1984, Stalnaker 1984, Pacherie 1993, Proust 1997, Jacob 1997), la recherche d’un lien entre le physique et l’intentionnel est une manière d’échapper à la catastrophe que pourrait engendrer une doctrine disant que la signification n’est qu’un mythe, ou pour le dire en termes métaphysiques, à la peur que rien dans le monde n’instancie des propriétés intentionnelles, c’est-à-dire que les prédicats intentionnels ne seraient vrais de rien. Ce programme de naturalisation de l’intentionnalité porte donc en lui un enjeu considérable. En effet, si les états intentionnels s’avèrent être causalement impotents, pourquoi devrions-nous les conserver dans notre ontologie ?

Ce programme consiste alors à chercher un cadre de conditions naturalistes pour les représentations. Il s’agit donc de comprendre en termes non sémantiques comment un système physique peut posséder des propriétés sémantiques. Pierre Jacob (1997) écrit :

C’est, comme le dit Drestke, essayer de cuire un pain mental en n’utilisant comme seuls ingrédients que le farine et du levain physiques ; c’est mettre au point une recette de fabrication d’un esprit (ou d’une chose mentale) dans laquelle la liste des ingrédients ne doit contenir aucun condiment mental. (Jacob 1997, p. 14)

Pour Fodor, ces conditions peuvent s’exprimer ainsi : « ‘R représente S’ est vrai si et seulement si C » quand le vocabulaire utilisé pour décrire les conditions C, ne contiendrait aucune expression intentionnelle. L’objectif est précis, il consiste à rechercher des conditions non sémantiques C pour posséder des propriétés sémantiques telles que ‘R représente S’. Le programme naturaliste apparaît donc comme étant à la fois réaliste au sujet des entités intentionnelles et réductionniste quand à la recherche de propriétés sous-jacentes qui elles, ne doivent pas être intentionnelles.

Le programme de Dretske est un programme qui s’intéresse à la causalité mentale et dont l’exigence consiste à rendre compte du travail de l’intentionnel, en tant que cause. Si l’on admet que le comportement, que les états intentionnels normalisent, est aussi des mouvements du corps, c’est-à-dire des événements physiques, nous avons alors à faire effectivement ici à un épisode de causalité mentale dans le monde physique. Le projet de Dretske consiste donc à montrer comment les raisons dotées de certains contenus sont les causes des comportements. Ce ne seront donc pas les propriétés physiques (neurobiologiques) des croyances et des désirs qui seront sollicitées, mais les contenus représentationnels et sémantiques de ces entités. Il ne s’agit pas pour autant d’évacuer l’explication neurobiologique, mais en quelque sorte de remettre cette explication à sa place et de trouver pour l’intentionnel, une place au-delà ou au-dessus de celle-ci. Il faut donc pour les propriétés intentionnelles trouver une place particulière dans l’explication causale du comportement.

Pour résoudre le problème de la causalité mentale, il existe une solution qui consiste à ne donner aucune place au mental dans une explication causale. L’ennui majeur de cette solution est son caractère totalement inadapté en tant qu’explication. Ce sont, en effet, les raisons pour lesquelles nous agissons qui expliquent le mieux ce que nous faisons. Mais comme l’a montré Davidson (1963), cette efficacité explicative des raisons dérive d’une autre efficacité qui, elle, est causale. Relier les raisons aux causes est donc ce qui apparaît comme une solution, si l’on ne veut pas rompre avec ce qui explique le mieux ce que nous faisons.

Etre réaliste au sujet du mental, c’est pouvoir prouver que le mental, en tant que mental, effectue un travail causal. Dretske se dit réaliste et, par conséquent, exige un compte rendu prouvant la possibilité de la causalité mentale. Ne pas montrer le travail causal des raisons reviendrait à livrer le mental aux thèses les plus radicales de l’éliminativisme ou au scepticisme alarmiste de l’épiphénoménisme. Et puis, si l’on estime que les explications mettant en jeu le mental sont celles qui expliquent le mieux ce que nous faisons, la causalité et le réalisme mental doivent aller de pair. En effet, que pourrait-on faire exactement d’une entité qui ne serait cause de rien ?

Références

BLOCK, N. (1986), “Advertissement for a Semantics for Psychology”, in P.A. French, T.E. Uehling, Jr and H.K. Wettstein (eds.), Midwest Studies in Philosophy, 10, p. 615-678.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

FODOR, J. (1984) “Semantics”, Wisconsin Style, Synthese, 59, 231-50. Reprinted in Fodor (1990) Roundable Discussion, in P. Hanson (ed.), Information, Language, and Cognition. Vancouver: University of British Columbia Press.

LOAR, B. (1981) Mind and Meaning, Cambridge University Press.

MILLIKAN, R. G (1984) Language, Thought, and Other Biological Categories : New Fondations for Realism, Cambridge, Mass : MIT Press.

PACHERIE, E. (1993). Naturaliser l’intentionnalité Essai de Philosophie de la Psychologie, Coll. Psychologie et Sciences de la Pensée, Paris: P.U.F.

PROUST, J. (1997) Comment l’esprit vient aux bêtes, Essai sur la représentation, Paris, Gallimard.

STALNAKER, R. (1984) Inquiry. Cambridge, Mass.: MIT Press.


Le punch causal des propriétés sémantiques : le problème du soprano

10 avril 2008

Fred Dretske (1988, chap. 4) évoque le cas d’une soprano, qui en émettant un son fait vibrer un verre en cristal au point de le briser. En plus d’une fréquence et d’une amplitude qui peut faire l’objet de mesures physiques, le son émit par la soprano possède une signification dotée, elle, de propriétés sémantiques. Quant à briser un verre, le chanteur pour cela doit émettre une note suffisamment puissante et correspondant à la fréquence naturelle de vibration du verre. Autrement dit, il doit émettre la même note que celle qui serait émise si on frappait le verre. Dans cet exemple, la voix de la chanteuse possède donc deux caractéristiques causales qui vont entraîner le bris : une certaine amplitude, mesurable en décibels et une certaine fréquence, mesurable en hertz.

Que le son possède des caractéristiques sémantiques est complètement superflu quant à la cause de l’événement entraînant le bris du verre. La signification du symbole linguistique émis par le soprano aurait pu, en effet, s’avérer être complètement différente, ou même ne rien signifier de particulier, que le verre en cristal se serait quand même brisé. Ce qui explique le bris du verre est une corrélation de lois entre les propriétés acoustiques du son émis et certaines propriétés structurelles du cristal. De telles propriétés sont intrinsèques ou survenantes à certaines propriétés sous-jacentes intrinsèques du verre de cristal et de l’organisme de la soprano. Les propriétés de la signification du symbole linguistique (propriétés sémantiques), quant à elles, ne sont ni intrinsèques ni survenantes. Cela n’implique pas que les sons et leurs propriétés extrinsèques n’ont pas de signification, mais cela implique que posséder une signification ne sera d’aucune aide dans l’explication de leurs effets sur le cristal.

Comment penser, après cet exemple de la soprano que l’on puisse mettre au travail les propriétés sémantiques de nos états intentionnels causant nos comportements ? Peut-on comparer ces dernières à la signification de la note émise par la soprano ? Autrement dit, doit-on conclure que la signification est aussi superflue pour expliquer causalement les comportements, que dans la cause du cristal brisé ? Pour Drestke les significations sont des causes (1989), mais de telles causes n’ont aucun sens pour une science de l’acoustique.

Pour expliquer les comportements, les significations apparaissent pourtant bien comme des causes. C’est parce que je crois que p que cela produit B, comportement constitué par exemple de diverses contractions de muscles et stimulations de glandes dans mon organisme vivant. Cependant, les raisons qui nous font agir, les croyances qui causent nos comportements, paraissent n’avoir aucune place dans l’explication d’événements physiques. On peut certes user des raisons pour rationaliser nos comportements et ainsi nous aider à expliquer pourquoi nous devrions faire plutôt ceci plutôt que cela, mais insiste Dretske, « les raisons n’expliqueront jamais pourquoi nous faisons réellement ce qui est dans notre intérêt de faire. » (Dretske 1989, p. 12) C’est pourquoi poursuit-il, que les biologistes ne mentionnent jamais les croyances et les désirs dans leur tentative d’explication des comportements des êtres vivants. Le caractère sémantique de nos états internes n’est pour eux d’aucune aide. En effet, si comme Davidson le soumet (1963), les raisons ou ce qui justifie le comportement sont aussi des causes, et si les causes sont à rechercher dans les états internes physiques des sujets alors, une fois encore, la signification ou le contenu ne peut être causalement pertinent.

Comment alors penser que les propriétés sémantiques de nos états intentionnels possèdent néanmoins quelque punch causal ?

Références

DAVIDSON, D. (1963) “Actions, Reasons and Causes”, Journal of Philosoohy 60, p. 685-699, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15


Les tropes mentaux

2 avril 2008

 

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Selon la théorie des tropes, les propriétés peuvent être de type physique ou de type mental, mais leurs instances seront toujours physiques. Autrement dit, un trope mental est aussi un trope physique. En ce sens, la propriété est toujours physique.

Lorsque, selon cette théorie, on use de la relation de ressemblance afin de spécifier le type auxquels ces tropes doivent appartenir, nous le faisons selon une certaine similarité entre les tropes. Spécifier un état de douleur, par exemple, revient à spécifier un état physique (neuronal) causant certains comportements faits d’évitements et de contractions musculaires. Nous disons que l’organisme x ressent une douleur de façon similaire à l’organisme y, en vertu, pour prendre un vocabulaire fonctionnaliste, d’une similarité des rôles causaux. La similarité de cette fonction, dans sa constitution matérielle, est alors non pertinente lorsque l’on veut spécifier le type auquel il appartient. L’être humain, la pieuvre, voire le martien, peuvent éprouver un état que l’on spécifie comme un type de douleur. Le trope que je spécifie comme un trope de type douleur chez l’être humain, ainsi que le trope de la douleur chez la pieuvre et le martien sont du même type. Chaque trope est ainsi un particulier d’une certaine sorte (Campbell 1983, p. 135).

Pour les tenants du caractère universel des propriétés, lorsqu’un martien, une pieuvre, un être humain partagent la propriété d’éprouver une douleur, ces deux organismes partagent une même propriété. Cependant, ces trois organismes, manifestement, ont pour siège de la douleur trois structures physiques différentes, alors que la propriété réalisée, singulièrement, reste identique. C’est cette différence dans la réalisation qui entraîne le caractère irréductible de la propriété de second ordre au sein de l’ontologie fonctionnaliste.

Du point de vue des tropes, aucune propriété n’est jamais identique à une autre. Lorsqu’une pieuvre éprouve la propriété d’être une douleur, elle instancie seulement une propriété physique particulière, un trope, que l’on peut ranger sous le type mental – c’est-à-dire un certain événement dans son organisme qui la dispose à se comporter d’une manière semblable à un organisme humain, tel que l’évitement où la contraction musculaire. Cette propriété particulière de type douleur est un trope, c’est-à-dire une propriété particulière présente à un instant t dans un particulier.

L’idée que les propriétés mentales universelles peuvent être partagées par différentes substances physiques n’a aucun sens si la propriété est un trope. En effet, un trope mental, en l’occurrence, ne peut être l’objet de différentes substances. On peut donc dire que le trope n’est ni une propriété de premier ordre ni une propriété de deuxième ordre ; il n’est pas non plus l’instance d’une propriété universelle ; il est le trope de la douleur, à t, chez la pieuvre.

Les pouvoirs causaux d’une propriété sont les principes actifs de la causalité. Les tropes seuls, parce qu’ils sont les concreta de la relation causale et non les types, qui sont des abstractions, possèdent des pouvoirs causaux. Ainsi un trope ou instance de propriété p1 à t, possédée par un état neuronal N1 peut-être une douleur M. M est alors une propriété physique de type mental. La propriété mentale n’est alors pas réduite à l’état neuronal, elle est l’état neuronal. Le type mental permet donc un genre d’identification, d’interprétation ou de classement des tropes se ressemblant, incarnant une fonction mentale, par exemple.

La métaphysique des tropes apparaît donc comme une tentative de clarification des conceptions sous-jacentes de notre ontologie. Il ne s’agit pas de construire un système permettant de déduire des vérités au sujet de l’esprit, mais de contribuer à l’élaboration d’une structure adaptée, susceptible d’accueillir les vérités empiriques. Ainsi, une ontologie peut être qualifiée de « bonne » lorsqu’elle est capable de rendre compte de comment sont les choses. Les propriétés mentales comme propriétés particulières sont peut-être une voie vers une « bonne » ontologie du mental.

 

Références

CAMPBELL, K. (1983) “Abstract Particulars and the Philosophy of Mind”, Australasian Journal of Philosophy, 61, p. 129-141.

Les tropes comme propriétés de la causalité

24 mars 2008

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A un niveau très général, ce qui constitue les relata de la relation causale sont, selon les théories, des particuliers datés qui sont des événements ou des faits qui sont comme des propositions vraies. Les seconds se distinguent des premiers comme entités abstraites. Les premiers, par contre, sont concrets. Pour Davidson (1967), un fait, en tant qu’entité abstraite, ne peut pas être la cause d’un effet. Dans un sens, en effet, si on comprend la relation causale comme une relation entre deux événements concrets, ce qui est causé ne peut être une proposition. Pour l’heure, intéressons nous au relata de la causalité comme événements (voir billet 23 et 24).

Selon la théorie des tropes, les propriétés particulières sont elles-mêmes des particuliers spatio-temporels. En conséquence, dans la relation causale, ce sont les tropes qui jouent le rôle causal (Nef 2006, p. 42). Autrement dit, lorsque dans les relata de la causalité on inclut, par exemple, la vitesse d’une pierre lancée, cette expression doit se comprendre comme ne se référant pas à un universel. Les relata de la causalité sont les propriétés des objets et des événements et non le fait de posséder telle propriété particulière ou de posséder un universel partagé par ces objets ou ces événements. On peut alors considérer que les relata de la causalité sont simplement les propriétés des objets. T. Honderich écrit :

La réponse la plus naturelle et explicite à la question de ce qui a causé quelque chose, alors est simplement la propriété ou la relation d’une chose ordinaire. (Honderich 1988, p. 15)

Autrement dit, ce n’est pas la propriété générale ou universelle de peser 80 kgs qui creuse la neige, par exemple, lorsque je marche sur un sol enneigé. Ce qui marque ainsi la neige, c’est la masse de mon corps, propriété particulière ou individuelle, et absolument rien d’autre.

Introduire des tropes comme propriétés de la causalité fait alors subir à la notion d’événement une modification métaphysique. En effet, si l’on considère, suivant Kim, que l’événement est une instance de propriété universelle à un instant t, deux événements kimiens seront identiques s’ils sont l’instanciation de la même propriété par le même objet au même instant. Cette individuation très fine de l’événement par la relation d’exemplification à l’universel se distingue de l’individuation par les tropes. Les relata de la causalité sont donc différents si l’on introduit les tropes. En effet, lorsque nous parlons d’occurrence de causalité singulière et non de généralisation causale, c’est-à-dire d’une relation qui existe « en vertu du caractère intrinsèque de la paire cause-effet » (Menzie 1998, p. 240), nous utilisons les tropes comme relata. Campbell le décrit ainsi :

Quand vous la laissez tomber, c’est le poids de cette brique particulière, non les briques ou les poids en général, qui casse l’os particulier de votre gros orteil gauche. (Campbell 1990, p. 113)

Ainsi, pour la théorie des propriétés particulières, le trope est l’instance non séparée du particulier. Et parce que le trope est non répétable, et que son principe d’individuation est spatio-temporel, on peut donc identifier l’événement de la causalité comme un trope. Erhing l’explique ainsi :

Les relata causaux incluent, par exemple, la vélocité de la balle et la blancheur de cette page. Et ces expressions sont comprises comme se ne référant pas à des universaux. Les relata causaux sont les propriétés des objets (et des événements), non comme étant telle propriété particularisée ou comme étant un universel par un objet ou un événement. La cause de la blancheur de la neige est une blancheur particulière, mais non l’exemplification de l’universel ‘blancheur’ par la neige. Les causes sont les propriétés individuelles, non les exemplifications de propriétés. (Erhing 1997, p. 83)

Références :

CAMPBELL, K. (1990) Abstract Particulars. Oxford: Basil Blackwell.

 

DAVIDSON, D. (1967) « Causal Relations », Journal of Philosophy, 64, p. 691-703, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

EHRING, D. (1997) Causation and Persistence: A Theory of Causation, New York: Oxford University Press.

HONDERICH, T. (198 8) A Theory of Determinism: The Mind, Neuroscience, and Life-Hopes, Oxford: Clarendon Press.

MENZIES, P. (199 8) “Are Humean Doubts about Singular Causation Justified?”, Communication and Cognition, 31 (1998), pp. 339-364.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin. NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.


Objets et tropes

16 mars 2008

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Doit-on admettre des objets dans une ontologie de tropes ? En effet, si les tropes sont au fondement de toute chose et des objets en particulier, doit-on considérer les objets comme des faisceaux (bundle) de tropes ?

L’ontologie des tropes, dans sa forme classique, conduit à une ontologie moniste. La densité d’une brique d’argile, par exemple, ne peut exister sans les autres propriétés de cette brique, comme sa masse ou sa température. En isolant, ainsi, un trope par un acte d’abstraction, nous appréhendons la réalité sous la forme d’une série de qualités. En effet, le trope, résultat de l’abstraction de la chose est, comme la chose, également un particulier. En conséquence, nous pouvons considérer aussi la chose complète, cette brique d’argile, par exemple, comme un ensemble de tropes co-existant, une collection. Campbell (1990) écrit :

Nous pouvons considérer les tropes comme étant les objets basiques primaires. C’est une question de fait et non une nécessité métaphysique, que les tropes habituellement se trouvent dans des groupes comprésents.

Un objet ordinaire, un particulier concret, est un groupe total de tropes comprésents. C’est en étant le groupe complet qu’il est qu’il monopolise l’endroit qu’il occupe, comme sont censés le faire les objets ordinaires. (Campbell 1990, p. 21)

Ainsi, pour beaucoup de tropistes, les objets individuels sont des faisceaux (bundle) de tropes comprésents ou concurrents. Un objet se définit alors, comme un complexe de tropes reliés ensemble par des relations de comprésence. Par exemple, cette forme particulière, ce noir particulier, plus d’autres tropes constituent ensemble ce crayon. De même pour les événements qui sont, soit des tropes, soit des faisceaux de tropes comprésents. Cependant, dès que l’on adopte cette position, soutient Campbell (2004, p. 355), un certain nombre de questions se posent : « Que faire des autres catégories ? Est-ce qu’il y a des substances, aussi bien que des tropes […] ; où est-ce qu’il y a des particuliers concrets qui ne sont pas des substances individuelles, mais rien d’autre que des faisceaux de tropes ? » Pour les tropistes, tenants d’une ontologie moniste, « les propriétés sont premières, et les particuliers sont obtenus par la mise en faisceau de ces propriétés. » (Nef 2004, p. 287). Doit-on alors s’encombrer d’un objet ?

Ce qui constitue un objet est composé de ses parties. Cependant, la masse d’un objet ou sa localisation spatio-temporelle, l’ensemble de ses dispositions, sans être des parties, constituent cet objet (Nef 2006, p. 59). Ainsi, les tropes, selon la thèse classique constituent les objets, mais n’en sont pas des parties, comme les abeilles forment un essaim (Nef 2006, p. 220). La question qui se pose est celle alors de savoir si les tropes « façonnent » les objets. Pour C.B. Martin, les tropes ne peuvent à la fois dépendre de l’objet et le constituer :

Un objet n’est pas une simple collection de ses propriétés ou qualités comme l’est une foule qui se résume à la collection de ses membres, puisque chaque propriété d’un objet doit, pour exister, être possédée par cet objet. Les membres d’une foule n’ont pas besoin d’appartenir à cette foule pour exister. (Martin 1980, p. 8)

Les propriétés ne sont donc pas des parties des objets. En conséquence, un objet ne peut être une collection de propriétés. Cependant, objets et propriétés bien qu’inséparables ne seraient donc pas « fusionnés ».

Pour la théorie classique des tropes, être la propriété de quelque chose est seulement être un constituant du faisceau de propriétés qui est cette chose. Autrement dit, pour les théories du faisceau, les tropes ne sont pas entièrement distincts des objets auxquels ils appartiennent. Ainsi, la connexion entre objet et propriété n’est pas, pour le tropisme classique, une connexion entre deux existences distinctes mais entre l’existence d’un constituant et l’ensemble du faisceau. Cependant, « si nous admettons tout simplement que les objets possèdent des propriétés, alors ce qui possède des propriétés n’a pas de propriété (ou celle de posséder des propriétés) et nous sommes dans l’impasse », écrit F. Nef (2006, p. 72). En effet, une instance particulière de rouge ne peut pas exister sans un objet possédant cette couleur. Néanmoins, l’objet pourrait exister sans cette instance de rouge. Cependant lorsque nous affirmons que les manières d’être dépendent des objets, nous semblons postuler un porteur de propriétés qui serait une sorte d’objet nu, un support qui ne possèderait pas de propriété. A cela Nef (2006, p. 184) affirme : « […] il n’y a pas de particuliers nus : il n’y a pas d’objet porte manteau sur lequel on accroche les tropes. » En effet, comment pourrions-nous tester l’existence de particuliers sans propriétés ? Comment pourrions-nous concevoir quelque chose qui n’exemplifierait pas de propriétés ? Un objet, comme une brique en terre cuite est donc, elle-même, un porteur de propriétés, mais n’est pas séparable de ses propriétés. Lorsque nous percevons les objets, nous ne percevons pas les porteurs de propriétés. Lorsque nous percevons une brique d’argile, nous percevons un objet rougeâtre, parallélépipédique, rugueux. Nous percevons quelque chose qui est de cette manière ; nous considérons les manières d’être de cette brique. En considérant les objets comme les entités basiques, les propriétés et les porteurs de propriétés sont alors des abstractions, dans le sens d’abstraction comme considération partielle ou fragmentaire. Le particulier nu n’est ici pas requis dans la dépendance mutuelle qu’entretiennent les propriétés et les porteurs de propriétés. Lorsque je montre une brique d’argile, je pointe mon doigt en direction d’un porteur de propriétés. Si je veux pointer mon doigt en direction des propriétés de la brique, je ne change pas de direction.

Ainsi, les propriétés concrètes, que sont les tropes, dépendent donc du particulier qui les possède, mais ce particulier dépend, à son tour, des propriétés concrètes pour être ce particulier et pas un autre (Nef, 2004, p. 291). Comme on le voit, objets et propriétés sont intriqués. Ainsi, les objets, en tant que porteurs de propriétés, et les propriétés ne sont pas séparables. Cependant, un objet peut cesser d’être d’une certaine manière ou apparaître sous une autre manière. Autrement dit, un objet peut acquérir ou perdre des propriétés. Une brique d’argile, par exemple, peut voir sa température augmenter ou diminuer. La résistance électrique d’un filament de lampe variera en fonction de sa température. Les porteurs de propriétés sont donc les objets considérés comme étant des manières particulières et les propriétés sont des manières dont sont les objets (Heil 2003, chapitre 15). Nef (2006, p. 197), tout en soutenant l’approche orthodoxe des objets comme faisceaux de tropes, montre bien l’intrication entre objets et propriétés : « Le trope est un objet abstrait, un simple ontologique en même temps qu’un morceau d’espace-temps, un morceau d’une propriété. Pour le percevoir, je dois l’abstraire. Je perçois des propriétés manifestes, des qualités qui manifestent précisément la structure métaphysique atomique de la réalité, mais des qualités mêlées aux objets et entremêlées les unes aux autres.» Autrement dit quand nous pensons au sujet des objets, nous avons à l’esprit inévitablement leurs propriétés.

Références :

CAMPBELL, K. (1990) Abstract Particulars. Oxford: Basil Blackwell.

CAMPBELL, K. (2004) “La place des relations dans une théorie des tropes”, trad. franç. J.M Monnoyer, La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.


HEIL, J. (2003) From an Ontological Point of View,
Oxford: Oxford University Press.


MARTIN, C.B. (1980) “Substance Substantiated”, Australasian Journal of Philosophy, 58, p. 3-20.


NEF, F. (2004) « Objet et propriété », La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin (chapitre 1 en particulier)


Tropes

9 mars 2008

 

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Traditionnellement, en rhétorique le trope est une figure de style qui consiste à employer un mot ou une expression dans un sens figuré. Le terme « trope » a été introduit en 1953 par le philosophe américain D.C. Williams (1). En métaphysique, le trope est une propriété particulière d’un objet.

La manière d’être particularisée d’un objet est une propriété particulière que possède cet objet. La rougeur de cette pomme, la manière particulière dont cette pièce de métal conduit l’électricité, cette rondeur propre à cette boule, sont des propriétés particulières ou tropes.

Les tropes sont et ont été au centre d’un grand nombre de travaux (D.C Williams 1953, K. Campbell 1990, P. Simons 1994, J. Bacon 1995, D.W Mertz 1996, Nef 2006). Les tropes ont aussi reçu une grande diversité de noms. Une façon commune de les nommer est « particulier abstrait ». D’autres les nomment « qualités particulières », « instances de propriétés » ou encore « propriétés concrètes ». F. Nef écrit :

Les tropes sont des propriétés particulières, des traits de la réalité, des manières dont les choses sont en un certain moment et un certain lieu. (Nef 2006, p. 180)

C’est donc le trope ou propriété particulière qui confère à son instance certains pouvoirs causaux. Ainsi, certaines propriétés exercent différents effets et ce sont ces pouvoirs causaux distincts qui nous permettent de les individualiser. F. Nef (2006) installe le trope au centre du travail causal :

Si l’on définit le concret par un pouvoir causal, alors ce sont les tropes qui jouent un rôle causal. C’est le trope de ce rouge ci qui joue un rôle causal dans la perception du cahier rouge. C’est le trope de cette usure de cette corde qui cause sa rupture… (Nef 2006, p. 42)

Ainsi, le trope de la charge électrique d’une résistance, par exemple, est une propriété pertinente pour la mise en marche d’un appareil électrique, alors que le trope de sa masse ne l’est pas. La théorie des tropes doit se comprendre comme réaliste au sujet des propriétés et alternative aux universaux. Ainsi, pour le tropiste, « les propriétés sont réelles, et elles n’existent pas comme universaux, mais uniquement comme particuliers » (Campbell 2004, p. 355).

Pour les théoriciens des tropes, ces entités sont fondamentales. Les tropes sont « l’alphabet de l’être » (D.C. Williams 1953, Bacon 1995), et Nef (2006, p. 180) l’affirme explicitement : « […] le trope est absolument premier. » Ils sont au fondement de toute chose, des objets et des événements, mais aussi des propriétés ou des universaux, s’il y en a (Williams 1953). Nef (2006) introduit ainsi le trope dans l’expérience perceptive :

Un trope est une propriété individuelle, une propriété concrète. Un exemple peut faire comprendre intuitivement ce qu’est un trope. Je perçois un cahier rouge ; l’analyse que l’on peut faire de la perception de cet objet implique l’existence de tropes, car je perçois le rouge de ce cahier (i.e. ce rouge) et percevant ce rouge je perçois, du même coup, que ce cahier est rouge (Nef 2006 p 41).

Ainsi le rouge de ce cahier n’est pas analysé en termes d’universel rougeur existant dans une substance particulière. Les tropes sont des objets immédiats de la perception. Cependant, bien qu’une opération d’abstraction soit indispensable, cela ne signifie pas, pour autant, que les tropes sont des constructions de nos esprits. Cette rougeur est là où le cahier se trouve. Néanmoins, la propriété particulière doit être isolée par un acte de l’esprit. C’est pourquoi les tropes sont appelés parfois « particuliers concrets » ou « particuliers abstraits » (Nef 2006, p. 65). C’est pourquoi les tropes sont des propriétés d’une chose conçue comme une abstraction de cette chose. Le sens du terme « abstrait » ne peut dans le cas des propriétés dans les choses (de re) être pris dans son sens radical Nef (2006, p. 69). Le sens radical est le sens d’abstraction comme séparation. Ainsi, lorsque nous observons une chose, nous pouvons focaliser notre attention sur un certain aspect de la chose tout en laissant de côté certains autres aspects de cette même chose. C’est le sens de l’abstraction comme considération partielle ou fragmentaire, « le trait distinctif de ce qui est moindre à la totalité qui l’englobe » (D.C. Williams 1953, p. 49).

(1) Pour une histoire des propriétés individuelles de l’antiquité à la théorie des tropes, voir l’article d’Alain de Libeira, Des accidents aux tropes. Pierre Abélard (Revue métaphysique et de morale, 2002)

 

Références


BACON, J. (1995) Universals and Property Instances: The Alphabet of Being, Blackwell, Oxford.

CAMPBELL, K. (1990) Abstract Particulars. Oxford: Basil Blackwell.

CAMPBELL, K. (2004) “La place des relations dans une théorie des tropes”, trad. franç. J.M Monnoyer, La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.

MERTZ, D.W. (1996) Moderate Realism and its Logic, Yale University Press.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.

SIMONS, P. (1994) “Particulars in Particular Clothing: Three Trope Theories of Substance”, Philosophy and Phenomenological Research 54, p. 553-575, trad. Franç. M. Le Garzic, dans Métaphysique contemporaine: propriétés, mondes possibles, personnes, textes réunis par E. Garcia et F. Nef., (2007) p. 55-84.

WILLIAMS, D. C. (1953) “The Elements of Being,” Review of Metaphysics 7, p. 3-18, trad. franç. F. Pascal dans dans Métaphysique contemporaine: propriétés, mondes possibles, personnes, textes réunis par E. Garcia et F. Nef., (2007) p. 33-53.


La voie de la propriété particulière et de la similarité simple

2 mars 2008

 

 

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Les propriétés, de façon standard, sont conçues pour exercer un double rôle : (i) conférer des pouvoirs causaux aux choses et (ii) fonder des ressemblances objectives entre les choses. Ce second rôle, consistant à rendre compte de l’universalité, impose d’accepter la notion étrange de la localisation multiple des universaux. Une solution qui consisterait à abandonner la notion d’universel entièrement présent dans leurs exemplifications nous imposerait de concevoir les propriétés comme des manières d’être, mais particulières. Ces manières d’être particularisées sont les instances des propriétés universelles. Le coût métaphysique de l’opération consistera alors à renoncer à la stricte ressemblance entre les particuliers. Usant ainsi de la ressemblance comme notion primitive, la manière d’être particularisée dira que différents particuliers « partagent » certaines propriétés, en vertu de leur ressemblance. L’identité n’étant plus applicable, lorsque nous ne parviendrons pas à les distinguer, nous dirons qu’il existe une « exacte ressemblance » entre deux aspects. Ainsi, la blancheur de cette feuille blanche, que je ne parviens pas à distinguer de la blancheur de ce mur blanc, exhibe une ressemblance exacte avec la blancheur de ce mur blanc, mais en est absolument distinct. Dans ce cas, la ressemblance n’apparaît plus comme constitutive de la notion de propriété, comme le conçoit le nominalisme de la ressemblance, mais la propriété ou manière d’être particularisée se constitue indépendamment de la ressemblance. On peut ainsi traiter les propriétés comme objectives sans adopter la conséquence éliminativiste du nominalisme.

Ainsi, lorsque l’on admet, avec Armstrong, que les propriétés sont des manières dont sont les objets, nous ne sommes pas contraints d’interpréter deux propriétés similaires comme parfaitement identiques l’une à l’autre. On peut, cependant, continuer de considérer qu’une propriété est entièrement présente dans son instance et que deux propriétés sont similaires sans pour autant être strictement identiques. En distinguant chaque propriété, c’est-à-dire en refusant, par exemple, que dans chaque pomme existe un élément commun telle que la sphéricité, nous optons alors pour une notion de similarité que l’on peut qualifier de « simple ». Pour Armstrong, la similarité possède une base : l’identité. En adoptant la similarité simple nous posons celle-ci comme primitive. Deux choses sont similaires non parce qu’elles possèdent quelque chose d’identique en elle, ou parce qu’un observateur de ces deux choses les unirait conceptuellement, mais parce qu’elle sont platement similaires. La similarité est alors posée comme un fait brut, elle est basique et non réductible à l’identité. Autrement dit, ce que nous observons parmi les choses de la nature sont des ressemblances plutôt que des identités. Ainsi, admettre qu’il s’agit d’un simple fait que deux particuliers sont similaires ne nécessite pas d’explication supplémentaire.

Dérivant alors les propriétés particulières auxquelles on ajoute une relation primitive de ressemblance on peut construire la notion de propriété générale. Autrement dit, nous distinguons deux faits au sujet des choses : (i) la possession de certaines propriétés particulières et (ii) l’identité entre deux propriétés ou la possession de la même propriété par deux choses différentes. Cependant, si l’on admet que la ressemblance entre les propriétés particulières ne peut pas être analysée par la possession d’une entité commune, nous pouvons néanmoins la caractériser comme symétrique (si a ressemble à b à un degré D, alors b ressemble à a à un degré D) transitive (si a ressemble exactement à b et b exactement à c, alors a ressemble exactement à c) et substituable (si a ressemble à b à un degré D, et b ressemble exactement à c, alors a ressemble à c à un degré D). La ressemblance simple s’exprime, en effet, par degrés. Deux propriétés particulières peuvent plus ou moins se ressembler. Deux objets sont similaires en vertu de leurs propriétés distinctes, mais qui se ressemblent. Autrement dit, dans l’approche des propriétés comme manières particulières dont les objets sont, la ressemblance entre propriétés est un fait brut. Si a et b se ressemblent, il n’existe pas d’autre fait à leur sujet, en vertu desquels ils se ressemblent. Ainsi, lorsque l’on perçoit des particuliers qui se ressemblent, cela n’implique nullement que l’on perçoive leur ressemblance, c’est-à-dire la relation de ressemblance elle-même (Nef, 2006 p. 195) (1) Cependant, la rougeur de ce cahier, de cette pomme, de cette chemise peut néanmoins se définir comme une propriété générale, c’est-à-dire en termes de classe de propriétés particulières se ressemblant. En effet, dans la mesure où l’approche universaliste des propriétés a placé devant nous un obstacle d’incompréhension – l’universel platonicien ou sa variante immanente - le recours aux classes de propriétés particulières se ressemblant offre une alternative à la solution qu’apporte la thèse des universaux.

 

(1) Il nous faut préciser que les objets se ressemblent en vertu de leurs propriétés, alors que les propriétés sont similaires tout court. En effet, ce sont les propriétés particulières des objets qui se ressemblent, autrement dit a et b se ressemblent en vertu de la ressemblance de leurs propriétés particulières.

 

Références

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.


Universalia in rebus : le réalisme de David Armstrong

18 février 2008

 

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David Armstrong est réaliste au sujet des universaux. Cependant, sa théorie n’est pas, comme il la qualifie lui-même (1997, p.22) une théorie « extrême » et se distingue ainsi du réalisme transcendant de Platon, pour qui les universaux sont aussi réels, mais séparés des particuliers. On applique le terme de « transcendant » à ce réalisme car ces universaux ne peuvent exister dans l’espace et le temps. Ils sont transcendants, c’est-à-dire, séparés des choses (universalia ante res).

Ainsi, pour Armstrong, la détermination qu’un certain universel existe n’est jamais une question a priori. Seule la science peut dire quelque chose au sujet de l’existence des universaux. Autrement dit, Armstrong rejette radicalement l’idée que l’on pourrait identifier les universaux avec les significations de termes généraux et rejette ainsi l’inférence de la signification d’un terme général à l’existence d’un universel correspondant. La césure entre les prédicats et les universaux est ici intégralement consommée.

La position d’Armstrong porte le nom de « réalisme immanent » ou encore de « réalisme scientifique a posteriori ». « Immanent », pour signifier que les universaux existent seulement dans leurs instances. Quant à « réalisme scientifique a posteriori », l’expression signifie que les universaux sont instanciés de façon contingente et que donc, c’est à la science plutôt qu’au moyen d’un raisonnement a priori, de nous dire quels sont les universaux qui existent.

Ainsi, Armstrong considère que les propriétés sont des manières dont sont les choses. Dans cette façon de définir les propriétés, on reconnaît l’existence d’un lien très intime entre les choses et les propriétés. Ce lien est justement ce qui permet à Armstrong d’évacuer les universaux non instanciés. En effet, une manière d’être d’une chose peut difficilement exister sans la chose. Autrement dit, les manières d’être ne peuvent pas flotter librement au dessus des choses. Ainsi, en « attachant » les universaux aux choses, le partisan des universaux comme manière d’être, ramène les universaux « sur terre » (1989, p. 169). C’est, ainsi, que l’idée aristotélicienne des « universaux dans les choses » (Universalia in rebus) (2001, p. 66) se pose en alternative à ce réalisme extrême. Cependant, bien que l’on puisse reconnaître que ce réalisme évacue la question des universaux non instanciés, il impose, néanmoins, un point de vue qu’Armstrong, lui-même, qualifie d’ « étrange » (1989, p. 169), à savoir la localisation en plusieurs endroits du même universel. En effet, maintenant que la propriété universelle est une manière d’être du particulier, deux particuliers pourront aussi partager le même universel, c’est-à-dire être entièrement et en même temps dans deux endroits différents.

F. Nef (2003) note l’étrangeté d’une telle construction métaphysique. A. Oliver (1996, p. 27), quant à lui, se demande « si les universaux aristotéliciens sont vraiment préférables aux universaux platoniciens ». Une entité dans deux endroits en même temps apparaît, en effet, d’emblée contradictoire. C’est, en effet, une bien mystérieuse propriété que celle d’être entièrement présente dans plus d’un endroit en même temps. Pour Oliver (1996, p. 13) « La réponse standard à cette intuition de mystère est faite sur mesure pour les particuliers ordinaires telles que les tables et les chaises, mais les universaux n’ont jamais été censé être comme ces sortes d’entités. » Revenir à des universaux non logés dans l’espace et le temps et exemplifiés dans des particuliers pourrait alors apparaître au regard des universaux aristotélicien finalement comme une solution plus cohérente.

Certes, le réalisme immanent satisfait notre intuition que les propriétés sont là où se trouvent leurs instances. Cependant, comment comprendre l’expression « entièrement présent dans un endroit particulier », si ce n’est comme « ici et dans aucune autre place » ?

 

Références

ARMSTRONG, D.M (1989b) Universals: An Opinionated Introduction, Boulder, Colo.: Westview Press, traduction française chapitre 5, G. Kervoas, dans Métaphysique contemporaine: propriétés, mondes possibles, personnes, textes réunis par E. Garcia et F. Nef., (2007) p. 143-184.

 

ARMSTRONG, D.M (1997) A world of State of Affairs, Cambridge, Cambridge University Press.

ARMSTRONG, D.M (2001) “Universals as Attributes”, in M. Loux, Metaphysics: Contemporary Readings, Routledge: New York, p. 65-92.

NEF, F. (2003) « Platonisme et tropisme : à propos d’une histoire des propriétés individuelles ou pourquoi Aristote à tort et Platon raison », dans S. Chauvrier (éd.), Actes du Colloque Le Réalisme des Universaux, Caen 28 février-2 mars 2001, Presses Universitaires de Caen.

 

OLIVER, A. (1996) “The Metaphysics of Properties”, Mind 105, p. 1-80.


L’unicité dans le multiple - l’extrémisme platonicien

14 février 2008

 

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Les propriétés mentales, selon un point de vue standard, hérité de la théorie fonctionnelle de l’esprit, sont réalisées de façon multiple. Ainsi, deux particuliers peuvent posséder la même propriété mentale. Un chien et un humain pourraient donc être dotés de la même propriété d’éprouver une douleur, par exemple. Cependant, avant de se demander si une propriété mentale peut être partagée par deux particuliers numériquement différents, il nous faut questionner l’intelligibilité d’une telle notion. Voulant alors clarifier cette situation, nous convoquons un problème antédiluvien.

Le problème des universaux est un des plus anciens problèmes philosophiques1. Ce problème peut prendre la forme suivante : comment des particuliers, numériquement différents, peuvent-ils avoir les mêmes propriétés ? Par exemple, comment des particuliers sphériques peuvent-ils partager la propriété d’être sphérique ? En posant ainsi le problème des universaux, celui-ci devient le « problème des propriétés ».

En dehors du fait de se demander si le problème des propriétés se confond avec celui des universaux, nous sommes face, ici, à un problème ontologique. Un problème ontologique n’est pas un problème au sujet de la connaissance ou de la pensée ou encore de la façon de parler de telle ou telle entité. Non, un problème ontologique est un problème au sujet des genres d’entités qui existent.

David Armstrong (1978, p. 41) formule ce problème, comme étant celui de savoir comment des particuliers, numériquement différents, peuvent être identiques en nature tout en étant néanmoins du même type. On pourrait plus simplement formuler la question ainsi : comment comprendre l’identité dans la différence ou l’unicité dans le multiple ? Dans la tradition philosophique de langue anglaise, le problème porte le nom de One over Many.

Les philosophes qui regardent les propriétés comme des universaux pensent contribuer à résoudre cette question de l’unicité dans le multiple. En effet, pour le réaliste, les universaux sont des entités qui peuvent être simultanément exemplifiées par différents objets. Ainsi, lorsque l’on considère cette pomme rouge, selon le réalisme, on détecte trois constituants : la pomme particulière, le rouge de cette pomme qui existe dans la pomme, et le rouge universel qui se manifeste dans le rouge de cette pomme et dans le rouge de toutes les autres pommes rouges. Pour le réalisme platonicien, posséder une propriété ne consiste pas à posséder une caractéristique interne particulière, mais à être en relation d’instanciation avec certains universaux ou certaines Formes appartenant à un autre monde. Sans la Forme de la rougeur, on ne pourrait pas remarquer la répétition des occurrences de rouge. Qu’y a-t-il alors dans la nature de l’universel lui-même qui fournit la fraction de rouge que nous voyons dans cette pomme ? Ce réalisme « extrême », en faisant exister une autre entité, la « Forme », à côté des individus distincts qui se ressemblent, ne peut répondre à cette question, car elle en soulève bien d’autres, comme par exemple : Comment et où ces objets abstraits existent-ils ? Comment interagissent-il avec les particuliers ? Que faire des propriétés non exemplifiées ? La question des propriétés non exemplifiées pose, en effet, l’existence d’universaux qui ne se trouvent pas dans le monde ordinaire de l’espace et du temps. Alors oui, même si ce réalisme est une réponse à ce problème de l’unicité sur le multiple, il nous laisse néanmoins avec notre ignorance.

 

(1) Pour un éclairage historique passionnant du problème des universaux, on peut consulter le livre d’Alain de Libera, La querelle des universaux : de Platon à la fin du Moyen Age, éditions du Seuil (1996).

 

Références

ARMSTRONG, D.M (197 8) Universals and Scientific Realism, Vol I: Nominalism and Realism, Cambridge: Cambridge University Press.


Entracte (la connaissance métaphysique)

6 février 2008

Le numéro 36 (2002) de la Revue de Métaphysique et de Morale (information de Mickaël Simon) est disponible gratuitement sur le site CAIRN. Le texte de E.J. Lowe, en particulier, intitulé La connaissance métaphysique est un modèle de clarté en ce qui concerne le projet métaphysique contemporain, projet au sein duquel les textes de ce blog s’inscrivent.


Platon et les modernes : instancier un universel

23 janvier 2008

 

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platon.jpgLe prédicat est une « chose » qui dépend du langage, alors que la propriété est une structure de la réalité, indépendante (de nos pensées et donc de notre langage). Refuser le nominalisme du prédicat et admettre des propriétés dans l’ontologie, c’est, à propos de ces dernières, être réaliste.

Selon les termes du débat philosophique, certaines entités ont des propriétés mais ne sont pas des propriétés, ce sont les particuliers. Autrement dit, « un particulier est quelque chose (non nécessairement un objet) qui instancie, mais n’est pas lui-même instancié. Les universaux, quant à eux, nécessairement ont des instances (ou au moins sont instanciables). » (Lowe 1995, p. 518).

Les particuliers peuvent être définis comme des entités concrètes, c’est-à-dire qu’elles sont, contrairement aux universaux, des entités spatiotemporelles. Les universaux, quant à eux, sont des entités abstraites qui peuvent être simultanément exemplifiées par différents particuliers. Il est ainsi admis que les particuliers et les universaux sont deux entités appartenant à deux catégories différentes. Une chose ordinaire de notre environnement habituel, telle que cette table, est un particulier qui peut entrer en relation d’instanciation avec un certain universel. Une brique de terre cuite possède une masse de 2.1 kg en vertu de la relation d’instanciation à l’universel être une masse de 2.1kg. Une deuxième brique de la même masse instanciera le même universel d’être une masse de 2.1kg.

Pour le réaliste, il existe une bonne raison de postuler des universaux. En effet, les universaux sont à la base de la classification des particuliers. Gilbert et Georges sont des hommes parce qu’ils instancient chacun l’universel homme. La forme particulière de cette balle est sphérique parce qu’elle instancie l’universel de la sphéricité.

Le concept d’exemplification provient des théories des objets abstraits dont l’origine remonte à Platon dans la discussion des formes et au débat entre Aristote et Platon. Aristote affirmait qu’un universel, par exemple, la sphéricité, est logé là où l’entité sphérique l’était (1). Platon (Philèbe 15 b, Parménide 131a.e), en revanche soutenait que la forme n’était pas spatiale. En conséquence, cette dernière entité qui existe indépendamment de son instance, pourrait donc encore exister même si rien dans le monde des particuliers ne l’instanciait.

Le réalisme peut donc alors, à l’instar du réalisme du prédicat, devenir lui aussi extrême. Le réalisme « extrême » considère que l’universel, par exemple, la propriété d’être rouge, si tant est qu’une telle propriété existe, est une entité « séjournant » en dehors de l’espace et du temps, alors que, la pomme, particulier présent ici et maintenant, exemplifie cette propriété universelle rouge. Une telle ontologie des « deux mondes » introduit le problème difficile de la relation entre des objets spatiotemporels (particuliers) et ce qui existerait en dehors de l’espace et du temps (universaux). On peut bien affirmer comme primitive la relation d’instanciation, mais cette relation n’en demeure pas moins mystérieuse. En effet, l’instanciation n’est pas une relation (Armstrong 1978, p. 108, Baxter 2001, p. 449). Mais comment un lien non relationnel peut-il exister entre deux choses distinctes ?

Si les choses sont distinctes, alors le lien est une relation. Si le lien n’est pas une relation, alors les deux choses ne sont pas distinctes. John Heil (2003) exprime ainsi cette difficulté :

Je n’ai pas d’idée de ce que pourrait signifier de dire que les universaux résidant (‘en un certain sens’) en dehors de l’espace et le temps, ont leurs instances dans l’ici et maintenant. Cette page ‘instancie la blancheur’. Bien que la blancheur (l’universel) n’est pas présent dans la page ou n’importe où ailleurs, les instances de la blancheur sont elles bien là. Je peux parler de ces mots, mais je n’ai aucune notion de ce que cela signifie. Voici l’universel et voici ses instances. Nous avons un nom pour la relation que celui-ci porte au précédent : l’instanciation. Mais qu’est-ce que la relation d’instanciation. Ce n’est pas une critique voilée, simplement la reconnaissance d’une ignorance. (2003, p. 14 8)

Plus précisément, Nef (2004) met en évidence deux difficultés liées à la relation d’instanciation : une difficulté sémantique, une difficulté ontologique :

La difficulté d’ordre sémantique touche la nature exacte de ce qu’on entend par ‘instanciation’ – quand on affirme que F est instancié dans a on ne donne pas la sémantique de cette opération. La difficulté d’ordre ontologique concerne le mode de présence de cet universel F auprès du particulier a. Ce qui était obscur chez Aristote n’est pas devenu beaucoup plus clair. (Nef 2004, p. 280)

Reste-t-il alors un intérêt, lorsque l’on considère que la balle est sphérique et que cette sphéricité est dans la balle, à concevoir que cette propriété puisse être universelle ?

 

(1) Ces distinctions devenues populaires selon Olivier (1996, p. 25) ne reflètent pas les points de vue de Platon et d’Aristote. Ils sont dérivés d’Armstrong (197 8) qui utilise aussi les termes d’universaux transcendants et immanents. Ces derniers termes correspondent à l’ancienne distinction entre universalia ante rem et universalia in rebus.

 

Références

ARMSTRONG, D.M (1978a) Universals and Scientific Realism, Vol I: Nominalism and Realism, Cambridge: Cambridge University Press.

BAXTER, D.L.M (2001) “Instanciation as Partial Identity”, Australasian Journal of Philosophy 79, p. 449, 464.

HEIL, J. (2003) From an Ontological Point of View, Oxford: Oxford University Press.

LOWE, E.J. (1995) “The Metaphysics of Abstract Objects”, The Journal of Philosophy 92, p. 509-524.

NEF, F. (2004) « Objet et propriété », La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.

PLATON, Philèbe.

PLATON, Parménide.


Ressemblance et propriétés

17 janvier 2008

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Selon les termes du débat philosophique, certaines entités ont des propriétés mais ne sont pas des propriétés, ce sont les particuliers. Les particuliers peuvent être définis comme des entités concrètes, c’est-à-dire qu’elles sont, des entités spatiotemporelles.

Lorsque nous disons que deux particuliers « partagent » la même propriété, nous exprimons l’idée que ces deux particuliers possèdent un élément en commun. Cette façon de parler des propriétés, lorsque nous disons que deux écrans d’ordinateurs partagent la même luminosité, par exemple, ou que deux pommes partagent la même forme, nous conduit à penser que le terme « même » signifie stricte identité.

On peut considérer deux genres d’identité. Armstrong (1997, p. 14-17) précise que le mot « même » ne signifie pas toujours « = ». Un sens strict et un sens relâché semble partager la signification du mot. Si nous considérons qu’un bateau par exemple, n’est rien de plus qu’une collection de planches, nous devons nous demander si la collection de planches et le bateau sont identiques. La notion d’identité, ici, fait appel à l’identité à soi. A est identique à B dans ce sens, seulement dans le cas ou A et B sont identiques dans ce sens strict. Cependant, nous pouvons dire que deux robes sont les mêmes, quand elles sont exactement similaires. Ainsi, nous pouvons séparer les notions d’ « identité » (stricte) et de « similarité » (exacte similarité).

Le sens commun du mot « similaire » est « ressemblance ». La ressemblance entre deux choses peut-être plus ou moins grande. Deux exemplaires du même livre sortant de presse en même temps seront parfaitement similaires. De façon plus relâchée, le terme de similarité peut s’appliquer à deux arbustes de la même espèce issus de deux rejets d’un même arbre. Chaque arbuste ne sera pas, pour autant, strictement identique l’un à l’autre, mais le terme de « strictement similaire » pourra encore s’appliquer à chacun d’eux.

La forme que les deux pommes partagent ne peut pas être interprétée à la façon d’un biscuit qu’une mère partagerait avec son enfant. On pourrait plutôt dire que deux objets partagent des propriétés comme deux personnes peuvent partager un goût pour la peinture primitive flamande, par exemple. Autrement dit, lorsque l’on utilise l’expression métaphorique de « partager » une propriété, ce terme nous conduit à penser que deux particuliers possèdent quelque chose de strictement identique en commun. « Comment fonder cette ressemblance objective des choses ? » Telle est la question métaphysique qui se pose à propos des propriétés.

 

Références

ARMSTRONG, D.M (1997) A world of State of