Récapitulation (III)

29 juin 2009

La réalisation physique du mental n’est plus ce qu’elle était

29 avril 2009

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Un point de vue métaphysique au sujet de la réalisation physique d’un état mental, que l’on peut qualifier de traditionnel, affirme qu’être une propriété mentale revient à occuper un rôle fonctionnel. On définit cette notion comme une détermination non causale entre propriétés dans laquelle l’instance de la propriété réalisatrice joue le rôle causal de l’instance de la propriété réalisée. La douleur ressentie au doigt lorsque la tige d’une rose me pique est ainsi réalisée par un certain processus cérébral. On peut penser qu’un processus interne différent réalise la douleur chez une autre espèce. C’est l’aspect multi réalisable de la réalisation physique.

Selon la notion de la réalisation héritée de Putnam, Lewis et Fodor, celle-ci explique comment des genres, comme les machines de Turing, les échanges économiques et les événements mentaux, peuvent être individués de manière fonctionnelle tout en étant absent des sciences physiques. La réalisation est une relation spéciale par laquelle des objets comme les cerveaux peuvent avoir des états, des processus ou des propriétés non physiques. En se demandant ce qu’ils peuvent faire plutôt que ce dont ils sont constitués, certains objets physiques deviennent des instances de genres fonctionnels. Ainsi, dans la mesure où aucune nouvelle substance psychique n’est introduite, les genres fonctionnels ne sont pas vraiment non physiques.

Récemment, contre ce point de vue traditionnel, Carl Gillett (2003), puis avec Ken Aizawa (2009), a proposé une révision de la notion de réalisation en la définissant non comme une une relation entre les propriétés mais comme une relation entre les instances.

Alors que la question traditionnelle à propos de la réalisation consistait plutôt à se demander quelles occurrences physiques présentaient les caractéristiques permettant d’individuer la douleur, par exemple, Gillet et Aizawa modifient quelque peu la notion de la réalisation en parlant de constitution. La question « Comment est réalisée une propriété ? » serait, selon eux, substituable à « de quoi est faite l’instance de la propriété ? »

Afin d’appuyer son explication Gillett (2003, p. 603), discute de la dureté du diamant. Le graphite et le diamant, bien que composés de mêmes atomes de carbone possèdent des propriétés physiques radicalement différentes (conductivité électrique, conductivité thermique, transparence, dureté). La raison de ces différences tient à la façon dont ces atomes sont disposés les uns par rapport aux autres. La propriété D de dureté est, donc, instanciée dans le diamant en raison de l’existence d’un certain alignement des atomes de carbone. La dureté, explique la science, est dûe à la possession de la propriété D qui confère au diamant ce pouvoir causal. Les pouvoirs causaux du diamant sont liés à la dureté du diamant, elle-même résultante de l’alignement particulier des atomes de carbone. Cet alignement des atomes joue, selon Gillett, le rôle causal de la propriété D. En conséquence, D est réalisée par cette disposition particulière des atomes. Appliquée à la réalisation mentale, cela revient à soutenir que les propriétés mentales sont réalisées dans les cerveaux, comme la dureté est réalisée dans le diamant. Autrement dit, la réalisation physique de propriétés mentales par un cerveau ne contribuerait pas à les distinguer, en type, de toute autre propriété du cerveau.

Autrement dit, selon Gillett, la dureté du diamant serait réalisée à cause des propriétés de ses parties le constituant : les atomes de carbone. Ainsi, quand les atomes de carbone composent le diamant, les propriétés des atomes de carbone réalisent les propriétés du diamant. Pour Gillett, réaliser un état mental par un cerveau c’est donc comme être une certaine macro propriété du cerveau. En quoi la notion de réalisation devient-elle distincte dans ce cas de la théorie de l’identité esprit-cerveau ? Originellement, la réalisation physique du fonctionnalisme n’a rien à voir avec la théorie de l’identité. Au contraire, elle a été conçue contre la théorie de l’identité. Comprenons-nous mieux ce qu’est la réalisation physique d’un état mental en la muant en composition ?

Références

AIZAWA K. et C. GILLETT (2009) “The (Multiple) Realization of Psychological and Other Properties in the Sciences”. Mind and Language 24 (2), p.181-208.

GILLETT, C. 2003, “The metaphysics of realization, multiple realizability and the special sciences”, Journal of Philosophy , 100, p. 591 – 603.

C. Gillet et K. Aizawa collaborent au blog très actif BRAINS. Je signale également le lien vers le blog de Pete Mandik BRAIN HAMMER, très actif lui aussi et qui poursuit notamment la rédaction d’un glossaire des termes propres au domaine de la philsophie de l’esprit. Comme j’y suis, je n’oublie pas BRAINPAINS autre blog en philosophie de l’esprit contenant des billets très argumentés… 


Des niveaux et des ordres dans la relation entre les propriétés

18 avril 2009

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Lorsque la propriété mentale est interprétée comme propriété fonctionnelle – c’est-à-dire que sa spécification repose sur son rôle fonctionnel – elle entretient une relation de réalisation avec une relation physique. Eprouver une douleur à un instant précis ou croire que le nuage au-dessus du jardin est annonciateur de l’averse sont des propriétés mentales qui peuvent être spécifiées par leur rôle causal que réalise certaines propriétés physiques (du cerveau probablement). Une séparation métaphysique entre le rôle fonctionnel et la propriété physique réalisant ce rôle est ici nettement affirmée. Le fonctionnalisme est, en effet, une théorie métaphysique de l’esprit dans la mesure où cette théorie produit des affirmations au sujet de la nature des esprits. Selon cette théorie, les états mentaux sont des états fonctionnels. Ces états sont définis en termes de relations entre les entrées (stimuli), d’autres états fonctionnels et des sorties (comportement). Autrement dit, réaliser un état ou une propriété c’est avoir une fonction. Ainsi, parce que pour les fonctionnalistes, l’essence de l’état mental est liée à certains rôles causaux plutôt qu’aux détails de leurs réalisations, un lien de réalisation existe entre ces deux types de propriétés.

On pourrait être tenté de distinguer dans cette séparation, produite par cette réalisation, un certain ordonnancement hiérarchique entre niveaux ontologiques. La propriété fonctionnelle serait d’un niveau supérieur à la propriété réalisatrice. Ce serait seulement « relativement à un niveau spécifié de nature que quelque chose serait un rôle, par opposition à un occupant, ou un état fonctionnel par rapport à un réalisateur » écrit W. Lycan (1987).

Si la conscience et l’intentionnalité peuvent être considérées comme des propriétés que seuls possèdent certains organismes biologiques et dont sont dépourvues certaines entités d’un niveau ontologique inférieur, cette hiérarchie micro-macro est-elle parallèle à la spécification fonctionnelle ?

J. Kim (1998, trad. Franç. p. 122-128) se propose de clarifier les notions d’ordres et de niveaux entre les propriétés, en rompant justement avec le mouvement micro-macro qui, lui, engendre des ordres ontologiques et la réalisation, qui est seulement une relation entre des propriétés de premier et de second ordre. Il écrit :

Les propriétés de second ordre et leurs réalisateurs de premier ordre sont, les unes comme les autres, des propriétés des mêmes entités et systèmes. La pilule que vous ingérez possède à la fois la dormitivité et la propriété chimique qui réalise la dormitivité ; vous éprouvez une douleur et vos fibres-C sont activées. Il est évident qu’une propriété de second ordre et ses réalisateurs sont au même niveau dans la hiérarchie micro-macro ; ils sont des propriétés des mêmes objets exactement.

Cette différenciation se justifie par la distinction entre un ordre physique (le réalisateur) et un ordre fonctionnel qui se réalisent à l’intérieur du même individu et, par conséquent, n’est pas parallèle à la hiérarchie de niveaux ontologiques. Pour Kim, la réalisation ne peut donc se produire que dans un seul objet. C’est aussi le point de vue défendu par S. Shoemaker (2001, p. 78) pour qui une propriété X en réalise une autre Y seulement si les pouvoirs conditionnels conférés par Y sont un sous-ensemble des pouvoirs conditionnels conférés par X. Ainsi, suivant Kim, on peut dire que la propriété d’éprouver une douleur est réalisée par un état physique d’un genre P, c’est-à-dire qu’une chose qui instancie la douleur instancie également une propriété physique P. Les pouvoirs causaux individuant la propriété réalisée sont alors instanciés dans le même individu au même niveau ontologique.

La clarification opérée par Kim et Shoemaker permet de fixer le problème de la réalisation physique au même niveau ontologique et nous libère ainsi d’une sorte d’infiltration des pouvoirs causaux qui pourraient se perdre, de niveaux en niveaux, à l’infini. La distinction déterminante entre les types de propriétés, le type physique réalisateur d’un côté et le type fonctionnel, de l’autre, est à la source de cette clarification. En effet, une même entité peut être l’instance d’un genre fonctionnel que l’on peut qualifier de non physique lorsque la propriété se focalise sur ce qu’elle peut faire, plutôt que sur ce qui la constitue. Reste que pour expliquer la relation de réalisation il nous faut à la fois parler des propriétés physiques (neurologiques) et des propriétés comme éprouver une douleur à un instant précis ou croire que le nuage au-dessus du jardin est annonciateur de l’averse. Certes, la clarification entre les ordres et les niveaux délimite l’espace ontologique mais s’appuie sur une relation métaphysique qui reste obscure : la réalisation comme relation entre des propriétés.

Références

KIM, J. (1998) Mind in a Physical World Cambridge, Mass: MIT Press, Trad. franç. F. Athané et E. Guinet, L’esprit dans un monde physique : essai sur le problème corps-esprit et la causalité mentale, Paris, Sylepse, 2006.

LYCAN W.G (1987) Consciousness, Cambridge, MIT Press.

SHOEMAKER, S. (2001) “Realization and Mental Causation” ” reprinted in Identity cause and Mind, (2003) Cambridge: Cambridge University Press, p. 427-451. SHOEMAKER, S. (1980) “Causality and properties” reprinted in Identity cause and Mind, (2003) Cambridge: Cambridge University Press, p. 206-233.


Le principe de l’héritage causal

17 mars 2009

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La propriété fonctionnelle est une propriété qui se définit prioritairement par ce qu’elle fait plutôt que par ce qui la constitue. Ainsi, la propriété d’éprouver une douleur se définit, par exemple, comme un état causant certains comportements fait d’évitements et de contractions musculaires faciales. Le fonctionnalisme standard est la thèse qui affirme que ce qui fait de quelque chose une croyance, une pensée ou un désir ou tout autre état mental, est indifférent à sa constitution interne. Ainsi, l’identité d’une propriété mentale serait seulement déterminée par un certain rôle, une certaine spécification causale. Cette approche du mental permet donc une interprétation des propriétés comprises indépendamment de leurs implémentations physiques (biologiques). La propriété d’éprouver une douleur, peut alors être réalisée par un nombre indéfini de propriétés. La propriété mentale, ainsi identifiée en dehors de sa constitution matérielle occupe un certain rôle causal.

On peut cependant s’interroger sur le statut ontologique de cette propriété mentale réalisée. En effet, lorsque l’on admet qu’être une propriété revient à doter de certains pouvoirs causaux les objets qui la possède, on peut se demander si des propriétés réalisées par des propriétés physiques (neurales, dans le cas des propriétés mentales) peuvent être individualisées sur la base de leurs propres pouvoirs causaux ? Si les propriétés réalisées doivent être des propriétés distinctes des propriétés spécifiques qui les réalisent, elles doivent alors posséder certains pouvoirs causaux qui leur sont spécifiques. Toutefois, une question préliminaire se pose quant à la provenance de ce pouvoir causal : d’où une propriété réalisée tient- elle ses pouvoirs causaux ?

J. Kim établit un principe simple : les pouvoirs causaux des propriétés réalisées ne peuvent avoir plus de pouvoir, à une occasion donnée, que leurs réalisateurs à cette même occasion. Autrement dit, ces propriétés héritent des propriétés qui les réalisent. Le principe se formule de la façon suivante :

Principe de l’héritage causal. Si une propriété mentale M est réalisée dans un système à t en vertu de la réalisation physique de base P, les pouvoirs causaux de cette instance de M sont identiques avec les pouvoirs causaux de P. (Kim 1992, p. 740)

L’application d’un tel principe attaque manifestement toutes les thèses à propos de l’esprit qui se rattachent au physicalisme non réductible. En effet, l’identité prônée par le principe de l’héritabilité causale entre les instances d’une propriété de base réalisatrice et les instances d’une propriété réalisée, fragilise l’autonomie de cette dernière. Effectivement, selon le principe, aucun pouvoir nouveau ne peut émerger dans la propriété réalisée. Le travail causal n’est donc le fait que des seules propriétés sous-jacentes réalisant ces propriétés.

Pour la thèse du physicalisme non réductible, les propriétés mentales non réductibles sont de véritables propriétés possédées par certains organismes. En effet, si les propriétés mentales sont de véritables structures du monde, elles doivent posséder, elles aussi, des pouvoirs causaux qui sont des propriétés intrinsèques à leur possesseur.

Ce que soutient le physicalisme non réductible, c’est que les propriétés mentales sont distinctes et irréductibles à leur base réalisatrice. Si, d’un côté, des propriétés mentales réalisées possèdent quelques pouvoirs causaux, ceux-ci doivent être, selon le physicalisme non réductible, différents des propriétés physiques qui les réalisent. Si, d’un autre côté, les pouvoirs causaux sont ceux hérités de la base réalisatrice, il devient alors difficile pour le physicalisme non réductible de soutenir que les propriétés mentales possèdent leurs propres pouvoirs causaux. En conséquence, si l’acceptation de ce principe peut apparaître comme une certaine négation de l’autonomie des propriétés de niveau supérieur, la négation du principe revient, quant à elle, à mettre en danger ce que nous pourrions qualifier de physicalisme minimal, à savoir le principe de clôture causale du domaine physique.

Difficile donc de rejeter le principe de l’héritage causal si l’on est physicaliste. En effet, si l’on admet le principe de clôture causale du domaine physique il ne reste alors, pour le physicalisme non réductible, qu’une stratégie consistant à montrer que la cause mentale peut co-exister avec la cause physique (compatibilisme) sans que vienne s’installer de compétition entre les propriétés mentales et les propriétés physiques. C’est le moteur même, du problème de la causalité mentale : l’existence de deux causes suffisantes.

Références 

KIM, J. (1992b) Multiple Realization and the Metaphysics of Reduction, Philosophy and Phenomelogical Research 52, 1-26, reprinted in John Heil, (2004) Philosophy of Mind : a Guide and Anthology, Oxford: Oxford University Press, p. 726-748.


Entracte (Roger Pouivet à l’université de Rennes)

9 mars 2009

Jeudi 12 mars, Roger Pouivet présente son livre 

 

Philosophie

contemporaine


à l’université de Rennes 1.


Une nébuleuse métaphysique : la réalisation physique du mental

6 mars 2009

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Selon  la théorie fonctionnaliste, ce qui réalise, les états mentaux pourrait être effectué par une grande variété de systèmes matériels. Autrement dit, la notion de réalisation physique semble porter en elle la multiplicité des réalisations.

Parler d’esprit ou d’opération mentale  revient à procéder à une abstraction de ce qui les réalise. En effet, en décrivant des systèmes fonctionnels ou de computation, nous ne décrivons pas des entités abstraites qui ne seraient pas matérielles, mais nous décrivons des entités sans nous référer à leurs propriétés matérielles. Cette indifférence affichée des propriétés réalisatrices, indifférence inhérente à l’introduction de la notion de réalisation, est au fondement d’une ontologie intégrant des propriétés de niveau supérieur.

En effet, pour le fonctionnalisme, parler de réalisation n’est pas seulement une manière plus abstraite de parler de certains systèmes physiques. Pour la théorie fonctionnelle de l’esprit, les termes mentaux de haut niveau désignent des propriétés distinctes des propriétés que les scientifiques recherchent dans les laboratoires de physique. Et même si l’analogie de l’ordinateur s’est muée au fil du temps en psychofonctionnalisme (Block 1980), le fonctionnalisme dans lequel les lois de la psychologie remplacent les règles du programme formel, persiste. Comme l’écrit Thomas Polger (2007, p. 245) : «  Le programme a changé, mais la réalisation est exactement comme elle a toujours été ».

On peut caractériser la relation de réalisation comme une relation de détermination non causale entre propriétés. Appliquée au physicalisme non réductible, la relation de réalisation consiste alors à affirmer qu’en possédant une propriété mentale M, une entité quelconque possède une propriété physique réalisatrice P. Le point central de cette relation est que la propriété P ne constitue pas une condition nécessaire à la réalisation de M. Les réalisateurs sont métaphysiquement suffisants pour la réalisation. En effet, M peut avoir une occurrence sans que nécessairement P en ait une. En conséquence, des propriétés physiques différentes peuvent réaliser M dans différents types d’entités. Autrement dit, à l’intérieur de l’image de la réalisation, point la réalisation multiple. Il n’existe pas, par exemple, un simple genre neural qui réalise la douleur dans tous les types d’organismes. Chaque réalisateur physique distinct est suffisant pour instancier une propriété mentale, mais pas un n’est nécessaire.

La question qui se pose à l’ontologie fonctionnaliste du mental est celle de la nature et du statut de la propriété réalisée. Si être une propriété revient à conférer un pouvoir causal à son instance, ce rôle, dans une théorie fonctionnaliste de l’esprit, est joué par la propriété réalisatrice. Que signifie alors, pour la propriété réalisée de : « posséder des pouvoirs causaux » ? Comment comprendre ou interpréter le critère d’individuation causale de ces propriétés ?

La réalisation d’une opération de calcul par un ordinateur, par exemple, est produite par le passage d’un certain courant électrique dans des composants électroniques. L’ensemble de ce processus électronique est constitué par une série d’événements qui entretiennent des liens causaux correspondant aux relations mathématiques de l’opération de calcul. Or, ces relations mathématiques ne sont pas des relations causales. On peut donc dire que la réalisation d’une opération de calcul n’existe pas en vertu des contributions causales du système électronique sous-jacent. En conséquence, on ne peut pas individualiser les propriétés d’une opération de calcul en vertu de pouvoirs causaux que ces propriétés physiques (électroniques) posséderaient. En effet, bien que l’ordinateur, comme machine pouvant opérer un calcul, soit réalisé par des composants possédant des pouvoirs causaux, ce calcul n’est pas réalisé par des pouvoirs causaux pouvant servir à individualiser les pouvoirs causaux des machines à calcul.

Pour le psychofonctionnalisme, réaliser un état mental c’est entrer dans de nombreuses relations entre différents états internes, entrées perceptuelles et sorties comportementales. L’état mental, une croyance, par exemple, jouera ainsi un rôle causal dans l’ensemble de l’économie cognitive du système. Si ce  rôle causal est la croyance de Stephen à propos de certains gâteaux et qu’il est justifié à croire que la chose qu’il aperçoit derrière la vitrine de la pâtisserie est la perspective d’un mets délicieux, alors il serait rationnel qu’il entre dans la pâtisserie et achète ce gâteau. Ainsi, comme pour une opération de calcul, les états du cerveau de Stephen sont le jeu d’un ensemble d’événements appartenant à un réseau et cet ensemble est relié à un certain nombre de relations sémantiques et rationnelles qui, elles, ne sont pas véritablement causales. La propriété de niveau haut, qu’est la croyance de Stephen, peut-elle, alors, être individuée selon son profil causal ? Si l’on interprète la notion de réalisation selon l’image fonctionnaliste et que l’on admet que les opérations de calcul ou les états psychologiques ne possèdent pas de propriétés causales, alors l’identification de la propriété de haut niveau autour des pouvoirs causaux ne peut pas être effectuée.

En résumé, si, selon le fonctionnalisme, la relation que les cerveaux entretiennent avec les esprits est à l’image de la relation que les ordinateurs entretiennent avec les programmes, c’est-à-dire que la propriété réalisée de niveau supérieur est un type d’état fonctionnel non identifié par la propriété qui réalise cet état, alors le critère causal d’identification des propriétés ne peut être retenu.

On peut alors se demander si la relation de réalisation physique d’une propriété de haut niveau est une relation métaphysique pouvant accueillir une approche ontologiquement sérieuse des propriétés mentales. Autrement dit, l’analogie du fonctionnalisme historique appliquée aux propriétés mentales est-elle pertinente comme version de relation de réalisation ? On pourrait, en effet, considérer que la réalisation d’un calcul ou d’une propriété abstraite en général ne capture pas véritablement la notion de réalisation et que la version « historique » de la réalisation comme analogie avec l’ordinateur et son programme n’est pas la relation que l’esprit entretient avec le cerveau. L’occupation d’un rôle causal et la notion de propriété fonctionnelle ne seraient donc pas vraiment des choses identiques à la notion de réalisation physique d’une machine de Turing. Il est vrai que nous avons à décrire, c’est la relation entre l’esprit et le cerveau.   


Références

BLOCK, N. (1980) “Introduction: What is the Functionalism?”, Readings in Philosophy of Psychology, vol. 1, ed. Block. Cambridge: Harvard University Press, 171-184.

POLGER, T.W. (2007) “Realization and the Metaphysics of Mind”, Australasian Journal of Philosophy 85, p. 233-259. 

 


La réalisation physique : une survenance fonctionnelle

17 février 2009

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Selon un point de vue traditionnel, les propriétés de nos états mentaux sont réalisées par des états du cerveau, mais ne leur sont pas identiques (Putnam 1967, Fodor 1974). De manière plus large, les propriétés ou les événements des sciences spéciales sont tenus, également, pour être réalisées mais non identiques à des entités physiques. Certaines propriétés comme la propriété pour un billet de banque de posséder une valeur de 10 €, par exemple, bien que réalisée par un billet de banque n’est pas identique aux propriétés physiques de ce billet. On pourrait dire que le billet de banque joue le rôle de posséder la valeur de 10 € au sein d’un ensemble de relations économiques. De façon analogue, une propriété psychologique comme la croyance de James que la ville de Trieste est une ancienne colonie romaine, bien que réalisée par un état du cerveau de James n’est pas identique à des propriétés de son cerveau. En effet, le contenu de cette croyance, la connaissance historique de la ville de Trieste ne dépend pas des propriétés qui la réalisent. Ainsi, le fait que ces propriétés réalisées ne soient pas identiques à leurs propriétés physiques réalisatrices, bloque à la fois la réduction et leur élimination au profit des seules propriétés physiques. C’est pourquoi, la relation de réalisation apparaît comme un puissant appui à la thèse du physicalisme non réductible.

Comme forme de survenance, la relation de réalisation apparaît comme une relation de dépendance asymétrique, synchronique et non causale entre deux familles de propriétés. Considérons deux cas de réalisation physique :

(1) Le monochrome IKB 3 d’Yves Klein est réalisé en pigment pur dans de la résine synthétique.

(2) Un programme de traitement de texte est réalisé par mon ordinateur.

Dans les deux énoncés, le terme « est réalisé » semble exprimer deux cas de réalisation physique de nature différente. (1) asserte que la réalisation est une relation obtenue entre un tableau et une certaine matière colorée. La résine et le pigment sont les réalisateurs du tableau. La réalisation est, ici, la relation qui s’établit entre ces matériaux et le monochrome. Cependant, l’ensemble des matériaux entrant dans la composition du tableau n’est pas identique au tableau. L’énoncé (2), quant à lui, asserte que la partie physique électronique (hardware) de l’ordinateur implémente ou réalise un programme. L’activité électrique dans l’ensemble des composants électroniques n’est pas identique à l’opération consistant à justifier un texte ou à le souligner.

Se pourrait-il, néanmoins, que l’un ou l’autre de ces énoncés exprime mieux le genre de chose qu’est la réalisation physique ? Dans les deux cas, les propriétés physiques du substrat résineux pigmenté et les propriétés électroniques du hardware de l’ordinateur font survenir, de façon synchrone, les propriétés esthétiques du tableau et les propriétés de computation du programme de traitement de texte. Dans les deux cas, également, les propriétés réalisées ne sont pas identiques. Enfin, dans les deux cas, il n’existe pas de lien causal entre ce qui est réalisé et les états de choses qui les réalisent.

Traditionnellement, la réalisation physique fait appel aux ordinateurs ou aux machines de Turing. C’est ainsi que le fonctionnalisme a été introduit dans la littérature (Putnam 1967, p. 276). L’idée à la base du fonctionnalisme est que les états mentaux sont, en un certain sens, des états du cerveau. Cependant, un peu comme les états d’un programme implémenté dans un ordinateur ne sont pas identiques aux processus électroniques de la machine, ces états ne sont pas identiques aux processus physiques/biologiques du cerveau.

L’analogie avec l’ordinateur veut signifier que les esprits entretiennent une relation à leur incarnation physique qui est analogue aux relations que les programmes entretiennent avec les systèmes électroniques qui leur permettent de s’exécuter. Chaque programme pourrait être, en effet, exécuté par un système électronique différent. De la même façon, nous pourrions supposer que les esprits peuvent avoir différentes incarnations. Pour nous, Terriens, nos cerveaux sont le hardware. Pour un extraterrestre, par contre, qui partagerait les mêmes états psychologiques que les nôtres, son hardware pourrait être très différent. La solution fonctionnaliste semble ainsi nous offrir une solution au problème de l’interaction : les esprits ne sont pas identifiables aux propriétés du cerveau, mais ils ne sont pas pour autant des entités immatérielles non reliées aux corps. Parler d’esprit revient seulement à parler de systèmes physiques à un niveau supérieur ou à un niveau abstrait. Croire que Trieste est une ancienne colonie romaine ou éprouver une douleur à la tête ne sont pas plus identiques à des processus cérébraux que les programmes informatiques ne sont identiques à des processus électroniques. Les processus cérébraux réalisent les pensées comme les processus électroniques réalisent les programmes.

Considérons, maintenant, deux énoncés exprimant des cas de réalisation physique de propriétés mentales :

(3) Léopold croit que les rognons de mouton grillé sont un mets délicieux.

(4) La douleur ressentie dans mon pied est réalisée par un processus cérébral.

La croyance de Léopold n’apparaît pas d’emblée comme une propriété réalisée physiquement. En effet, ce qui constitue l’état physique réalisant l’état intentionnel de Léopold n’est pas le seul constituant de sa croyance. Néanmoins, il semble plausible de soutenir que bien que la réalisation d’un état intentionnel implique des événements en dehors du corps du sujet, les constituants des états de choses qui sont situés à l’intérieur de la personne sont impliqués de manière directe dans le comportement du sujet. L’énoncé (4), quant à lui, est l’analogue de l’énoncé (2). En effet, en nous parlant de la réalisation d’un état psychologique, il correspond à la thèse que l’esprit devrait être interprété comme un programme d’ordinateur. C’est l’approche standard et historique de la relation de réalisation : une survenance fonctionnelle.

Références

 

FODOR, J. (1974): “Special sciences and the disunity of science as a working hypothesis”, Synthese, 28, p.77-115.

PUTNAM, H. (1967) “The Nature of Mental States”, Art, Mind and Religion, University of Pittsburgh Press, trad. Franc. J.M Roy, in Philosophie de l’esprit, psychologie du sens commun et sciences de l’esprit, Textes réunis pas D. Fisette et P. Poirier (2002), Vrin, Paris.



La surdétermination causale du mental

25 janvier 2009

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La vérité d’un énoncé contrefactuel établit, à la façon d’une condition sine qua non, que si a ne s’était pas produit, b ne se serait pas produit. Ce contrefactuel, David Lewis (1973) l’affirme, est vrai si et seulement s’il existe un monde possible dans lequel a échoue à se produire et où b également échoue à se produire. Dans ce monde, très proche du nôtre, dans lequel a existe mais ne se produit pas, b ne se produit pas non plus. En conséquence, dans notre monde où a se produit, on dit alors de b qu’il dépend contrefactuellement de a. Cependant, si a n’avait pas eu lieu, mais qu’un autre événement a’ était intervenu et qu’il avait causé b, nous serions en présence d’un cas de surdétermination causale.

Nous dirons que nous sommes en présence d’un cas de surdétermination causale, lorsqu’il existe, pour un même événement physique b, deux causes minimum, à la fois suffisantes et distinctes, a et a’.

La conjuration des assassins de César, par exemple, est un cas de surdétermination causale. Les vingt trois coups de poignard dans le corps de César forment un ensemble de causes, chacune suffisante pour lui donner la mort. Un cas de surdétermination causale est particulièrement bien illustré dans l’exemple de deux tireurs situés à deux endroits différents et visant la même cible. En appuyant au même moment sur la gâchette de leur arme et en causant la mort de leur victime, nous nous trouvons en présence, chose extrêmement rare, de deux causes indépendantes produisant le même effet. Ainsi, si le premier tireur n’avait pas tiré, le second l’aurait fait, entraînant la mort de la victime. D’une manière générale, les cas de surdétermination causale forment une exception. Nous dirons, en conséquence, qu’il n’existe pas de cas de surdétermination causale régulière ou systématique d’un effet physique. C’est ce principe de non surdétermination causale qui fait surgir le problème de la causalité mentale. En effet, lorsque nous sommes en présence d’une cause mentale et d’une cause physique et que chacune concourt à la réalisation causale d’un effet physique, une menace épiphénoméniste pèse alors sur la cause mentale. Tout le travail d’un réaliste du mental consiste alors à échafauder des stratégies dans le but d’y échapper.

Prenons un exemple. Supposons que nous ayons l’intention de calmer une douleur dentaire. Admettant le principe de survenance du mental sur le physique, cette intention, occurrence mentale M, survient sur une occurrence de propriété physique (probablement une propriété neurobiologique) P. Lorsque cette intention de calmer ma douleur cause mon déplacement, occurrence de P*, vers l’armoire à pharmacie contenant le paracétamol, nous sommes alors en présence du schéma suivant :

causalite-surdetermination-1

Cependant, l’acceptation du principe de clôture causale du domaine physique nous enjoint de prendre en compte l’ancêtre causal physique de l’occurrence de P* comme cause suffisante. En effet, un ensemble d’états neurophysiologiques, constitué de diverses transmissions neuronales, saura expliquer causalement l’ensemble de mes mouvements. Nous obtenons alors :

causalite-surdetermination-2

Une telle figure nous met en présence d’une cause mentale suffisante : l’intention de calmer une douleur, occurrence de M, mais également d’une cause physique suffisante : un état neuronal, occurrence de P. Nous avons ainsi :

1) M cause P*.
2) P cause P*.
3) P cause P* et M cause P*.

Selon (3), M et P, surdéterminent causalement l’occurrence de P*. Autrement dit, ce qu’affirme (3) est une co-responsabilité causale des occurrences de M et de P. En effet, lorsque l’on reconnaît le principe de la distinction entre cause mentale et cause physique, la cause mentale se présente, prima facie, comme une deuxième cause suffisante pour produire un effet physique. M et P forment donc bien deux causes distinctes suffisantes et concourent à la réalisation de l’effet P*.

Néanmoins, la surdétermination causale mentale M de l’effet physique P* est-il de même nature que les cas standard évoqués ci-dessus (l’assassinat de César et les deux tireurs) ? Si les exemples classiques de surdétermination causale nous incitent à affirmer le principe de non surdétermination causale régulière, peut-on toutefois l’appliquer à la causalité mentale ?

Références

LEWIS, D. (1973) Counterfactuals, Oxford, Basil Blackwell.


Entracte (Une bonne nouvelle !)

21 janvier 2009

RÉPHA

 

A l’initiative d’étudiants en philosophie, une revue étudiante de philosophie analytique francophone est lancée. 

 

« RÉPHA a pour but de favoriser la diffusion de la philosophie analytique en produisant un espace d’études mêlant des articles écrits par des étudiants et par des professionnels, et destinée aussi bien aux universitaires qu’aux amateurs de philosophie. »

 

Tous nos vœux de succès !


La survenance et l’esprit

15 janvier 2009

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survenance-et-esprit1

Les éditions Ithaque poursuivent la traduction d’ouvrages de Jaegwon Kim. Après Trois essais sur l’émergence et le précieux Philosophie de l’esprit sorti l’an dernier, paraît en ce début d’année, traduit par Mathieu Mulcey et Stéphane Dunand, le volume 1 de La survenance et l’esprit : l’esprit et la causalité mentale. Ce recueil d’articles, qui s’échelonnent sur plus de vingt ans, met à jour entre autres, le problème des rapports entre le corps et l’esprit. On y traite d’un problème, à ce jour non résolu, celui de la causalité mentale.

Le problème de la causalité mentale émerge de deux hypothèses tirant chacune de leur côté et qui contraignent le philosophe à clarifier la place à donner à l’esprit à l’intérieur de notre monde physique. La première est l’hypothèse physicaliste et la seconde, la réalité du mental. Si la première hypothèse revient à affirmer que les choses matérielles sont tout ce qui existe et qu’il n’y a rien en dehors de l’espace/temps, le renoncement à la seconde pourrait bien nous apparaître comme un suicide cognitif. En effet, plus qu’un cadre explicatif à nos actions, c’est notre notion d’agent elle-même que soutient l’hypothèse du réalisme mental. C’est pourquoi l’absence de causalité mentale est une hypothèse si curieuse, une hypothèse qui nous conduit vers une sorte d’illusion de contrôle de nos actes, qu’elle est tout simplement inintelligible.

Jaegwon Kim, en philosophe physicaliste, respecte la préséance du physique. Cela signifie que pour lui, les faits physiques déterminent tous les faits y compris ceux qui concernent la causalité mentale. Une des façons de rendre compte métaphysiquement de cette détermination du mental par le physique est l’introduction du concept de survenance. Si on reconnaît à D. Davidson (1970) la paternité dans cette façon de rendre compte du mental, on doit à J. Kim non seulement une analyse approfondie de la notion, mais une tentative de résolution du problème de la causalité mentale par l’introduction du modèle de la causalité survenante. Le premier chapitre du livre se fait l’écho de cette survenance psychophysique en pointant l’un des problèmes qu’elle pose : tous les états mentaux, comme certains états intentionnels, ne surviennent pas localement. Or si certains états mentaux ne surviennent pas sur les états physiques internes on voit mal comment ils pourraient conserver un rôle causal explicatif. L’enjeu est alors posé : l’explication intentionnelle peut-elle se hisser au rang de l’explication causale ? C’est la même question que cherche à résoudre Dretske (1988 ) avec sa théorie du réalisme intentionnel. Kim, dans un chapitre intitulé « Comment les raisons expliquent les comportements », discute l’analyse de Dretske et tente d’ « aménager » une place survenante pour les raisons.

Les arguments de J. Kim sont remarquables de rigueur et de clarté. Comme l’écrit Max Kistler dans la préface, « Kim joue toujours « cartes sur table », expose explicitement la thèse qu’il entend démontrer, les prémisses sur lesquelles il fonde son raisonnement et la structure de son argumentation. » Cette méthode philosophique stimulante est particulièrement mise en évidence, chapitre V, dans la défense du réductionnisme. En effet, alors que Max Kistler tisse dans son texte de préface le lien historique que Kim entretient avec la tradition analytique issue du cercle de Vienne, on peut aussi pointer le fait que le jeune étudiant de la fin des années 1950 et du début des années 1960, qu’était alors J. Kim, ait assisté à la naissance et au déclin des théories matérialistes de l’identité psychophysique. De cette époque et bien que passé de mode, l’idée du réductionnisme ne l’a, semble-t-il, jamais quitté. Le titre de ce chapitre, à lui tout seul, mentionne cette position constante que Kim n’aura de cesse de défendre : « Le mythe du matérialisme non réductionniste. » Les cartes sont, en effet, posées sur la table, il écrit : 

[…] les options disponibles, face au problème des rapports du corps et de l’esprit, sont plutôt restreintes – elles sont au nombre de trois : le dualisme anti-physicaliste, le réductionnisme et l’éliminativisme.  (p. 101)

Pour défendre sa position réductionniste, il doit alors soutenir un mode de survenance dite « forte » entraînant la possibilité de réduire les propriétés survenantes à leur base subvenante. Ce que montre l’auteur est bien le caractère instable du physicalisme non réductionniste. En effet, la survenance prônée à l’origine par D. Davidson s’efforçait de répondre à une double exigence : la dépendance du mental sur le physique et la non réduction. Dans ce chapitre au point de vue radical, Kim démontre que le la voie de ce physicalisme non seulement ne rend pas compte de la causalité mentale mais conduit à l’isolement du mental dans le monde physique. Bref, il devient incapable défendre la réalité du mental. Il le démontre au chapitre VIII.

Ce qui permet à Kim de bouter le physicalisme non réductionniste hors des sentiers d’un compte-rendu de la causalité mentale flirtant avec le dualisme est une base métaphysique redoutable lorsqu’il s’agit d’explications causales : le principe de l’exclusion causale explicative. Le chapitre IV du livre formule et défend le principe qui affirme qu’il ne peut y avoir plus d’une explication « complète » et « indépendante » pour un même explanandum. Dans le cas d’une explication causale, le principe se transforme en argument que l’on peut résumer ainsi : aucun événement simple ne peut avoir plus d’une cause suffisante se produisant à un temps donné (sauf s’il s’agit d’un cas de surdétermination causale). Appliqué au mental, lorsque la cause mentale survenante est mise en concurrence avec la cause physique, cette dernière préempte la cause mentale en raison d’un autre principe : la complétude ou clôture causale du domaine physique. C’est l’argument maître de J. Kim.

Le livre discute également l’anomalisme du mental de D. Davidson, l’argument de la réalisation multiple d’H. Putnam et le projet d’une épistémologie naturalisée de W.V. Quine et se termine par un chapitre IX qui aborde un sujet rarement traité par l’auteur, celui de la subjectivité dans l’explication de nos actions. Enfin, un post-scriptum qui revient sur l’analyse centrale de la causalité survenante est exemplaire de la méthode en philosophie analytique où l’auteur sait se ranger derrière les arguments et reconnaître, le cas échéant, le bien fondé d’une objection ou d’une faiblesse à l’égard d’une thèse. Ainsi, J. Kim, dans une relecture de la causalité survenante développée dans l’ouvrage, reconnaît qu’elle ne peut donner entière satisfaction. Il revient alors sur la concurrence supposée entre la cause mentale et la cause physique qui est à la source de l’argument de l’exclusion causale. Comment penser la distinction entre le mental et le physique, tout en maintenant le principe de survenance forte et sans les mettre en concurrence causale ? Il s’agit d’échapper au dualisme des propriétés (il n’existe pas deux propriétés différentes, l’une mentale et l’autre physique qui co-varieraient) et de ne pas retomber dans l’identité des types (on ne peut pas identifier les instances mentales en général à des instances physiques, mais une instance mentale est identique à une certaine instance physique). La navigation subtile entre ces deux écueils que propose J. Kim passe le reconnaît-il (note 5, p.  230) par une clarification de l’ontologie sous-jacente.  

Un ouvrage d’une telle richesse, fruit d’un travail philosophique clair et méticuleux consacré à la place de l’esprit dans notre monde physique intéressera tous ceux qui veulent connaître ou en savoir plus long sur tout un ensemble de thèses et d’arguments qui aura vraiment été au centre de la vie de la philosophie de l’esprit des vingt dernières années. Enfin, on doit souligner la qualité et l’audace de la jeune maison d’édition, Ithaque, qui n’hésite pas, une fois encore, à proposer un ouvrage remarquable et exigeant par ses enjeux philosophiques et la force de ses arguments.


Le tropiste, un ami nominaliste des propriétés

7 janvier 2009

 

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boule-rouge2Lorsque nous disons de cette boule qu’elle est rouge ou qu’elle est ronde, on lui attribue la propriété d’être rouge ou d’être sphérique. Mais il nous faut bien rendre compte de la validité de ces attributions. Une solution consiste à postuler des universaux et de dire qu’une propriété comme être rouge est universelle. Cette entité est universelle car elle est entièrement  logée dans différents endroits en même temps. Ainsi, ce qui rend vrai que cette boule est rouge c’est que la boule est vraiment reliée, on dira qu’elle instancie, à l’universel de la rougeur. C’est la solution universaliste.

Une autre solution consiste à dénier que les propriétés sont universelles. C’est la position nominaliste.

Les nominalistes (du Moyen-Âge) n’aiment pas les universaux. Les nominalistes modernes, quant à eux, sont divisés et la bataille métaphysique s’est singulièrement embrouillée. On reconnaît deux sortes de nominalisme : (i) celui, contre le réalisme, qui affirme qu’il n’y a pas d’universaux et (ii) celui, contre le platonisme, qui rejette les objets abstraits.

Certains métaphysiciens, et là les choses se compliquent, rejettent les objets abstraits, mais acceptent les universaux. C’est le cas de David Armstrong par exemple qui soutient qu’il n’existe que des particuliers (contre les objets abstraits) mais que les universaux sont dans les particuliers (réaliste).

Un nominalisme que l’on peut qualifier d’extrême affirme, lui, qu’il est impossible de fournir un compte rendu qui ne soit pas circulaire lorsque l’on postule l’existence de propriétés. Dans son célèbre article On What there is (1953, p. 10) Quine argue que nous pouvons effectivement bien former des expressions contenant un terme comme « rougeur », mais qu’il n’existe pas d’entités, appelées « propriétés ». La raison en est que puisque « nous n’avons aucun indice quant aux circonstances dans lesquelles on peut dire que des attributs sont les mêmes ou différents » les attributs ou les propriétés ne possèdent pas de principe d’individuation clair : ce sont des entités intensionnelles.[1] Autrement dit, pour Quine, les prédicats n’obtiennent pas leur signification au moyen d’une référence. Une phrase est vraie si et seulement si le sujet satisfait le prédicat ; et un prédicat est correctement attribué à un sujet, si et seulement si le sujet est de la sorte que le prédicat affirme qu’il est. Quine (p. 13)  explicite, écrit « ‘Certains chiens sont blancs’ dit que certaines choses qui sont des chiens sont blanches, et afin que cela soit vrai, les choses que la variable ‘quelque chose’ parcourt, doivent inclure certains chiens blancs, mais n’a pas besoin d’inclure le genre chien ou la blancheur » Néanmoins, dans Word and object, (1977, p. 365 – 371), il accepte l’existence de classes abstraites dont a besoin pour formuler « un système scientifique moderne du monde ». Contre celui d’Armstrong, le nominalisme de Quine admet l’existence des objets abstraits et refuse les universaux et les propriétés.

Il en existe d’autres des nominalismes (ils ne sont pas tous cités dans ce billet) comme celui qui nie l’existence qu’il puisse exister un problème dans la manière de rendre compte de la sphéricité de la boule ou de sa rougeur. Ces nominalistes là font l’autruche (Ostrich Nominalism).

Un nominalisme, récemment réactualisé par Gonzalo Rodriguez Pereyra, porte le nom de « nominalisme de la ressemblance ». Selon ce nominalisme, ce qui rend vrai certaines attributions de propriétés aux particuliers c’est que certains se ressemblent. Par exemple, ce qui rend vrai que la boule est rouge est que la boule ressemble à d’autres boules rouges, à des tomates, des fraises, etc. Pour ce nominalisme, c’est la ressemblance elle-même qui fait la propriété.

Le nominalisme qui est vraiment l’ami des propriétés est le tropisme. Pour lui, la propriété, comme la rougeur de cette boule, est un particulier comme la boule elle-même. Ainsi, parce qu’elles sont particulières, les propriétés ne peuvent pas être à plus d’une place en même temps. Ces propriétés entendues de cette manière sont des tropes. Ce qui rend vrai que la boule est rouge est un certain trope rouge. L’universalité est une classe de tropes qui se ressemblent.

 

 

Références

 

PEREYRA, G.R. (2002) Resemblance Nominalism. A Solution to the Problem of Universals, Oxford University Press.

QUINE, W.V.O. (1948) “On what there is” in From a Logical Point of View, (1953) Deuxième Edition , Cambridge, MA, Havard University Press, (1964), p. 1-19.

QUINE, W.V.O. (1960) Word and object, Cambridge, MA: MIT Press, Trad. franç. J. Dopp et P. Gochet, Le mot et la chose, Flammarion (1977).


[1] Qui n’est pas extensionnel. L’intension correspond plus ou moins au sens et l’extension à ce qui dénote.

 


Le problème de la causalité mentale (une solution efficace mais discutable)

19 décembre 2008

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Le problème de la causalité mentale naît de la conjonction de quatre principes qui pris isolément peuvent être acceptés, mais considérés dans leur ensemble produisent une contradiction.

Un premier principe, préalable à tous les autres, et que notre position d’agent ne peut pas vraiment négocier s’établit ainsi :

(0) Les causes mentales ont des effets physiques.

Si l’on considère que les relata de la relation causale sont des événements et si l’on attribue une place centrale aux propriétés dans les événements, alors on peut poser les quatre principes suivants qui constituent le problème dans sa forme contemporaine :

(1) Les causes mentales ont des effets physiques. (Pertinence des propriétés mentales).

(2) Les propriétés mentales ne sont pas des propriétés physiques. (Distinction).

(3) Chaque événement physique possède une cause physique suffisante. (Complétude).

(4) Il n’existe pas de cas régulier de surdétermination causale des événements physiques. (Non surdétermination).

La solution à ce problème passe en général par l’abandon ou la modification de l’un d’entre eux. Cependant, une solution simple et efficace focalisée sur les deux premiers principes permet de mettre un terme au problème. Seulement, cette solution passe par l’acceptation de la thèse de l’identité des propriétés mentales et des propriétés physiques. Cette thèse résout le problème dans la mesure où une seule cause est sollicitée pour produire un effet physique.

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A première vue le modèle possède une grande cohérence. En effet, beaucoup d’arguments plaident en faveur de l’identité des propriétés mentales et physiques. Cependant, la thèse de l’identité des types identifie la propriété d’être une douleur, par exemple, avec une condition neurophysiologique particulière. En procédant de la sorte, la théorie de l’identité suppose que la propriété mentale est identique à un genre neuronal.

Lorsque nous utilisons un prédicat mental attribuant un état d’esprit à un organisme, comme celui d’éprouver une douleur, et que nous l’utilisons dans un énoncé vrai comme « Jacques éprouve une douleur » car nous le voyons grimacer et geindre en se tenant la joue (il doit avoir mal aux dents !) est-ce que nous désignons une propriété mentale que pourrait partager Jacques avec un chien, un congre, un martien ? En effet, on peut dire de beaucoup d’organismes qu’ils éprouvent une douleur. Etre réaliste à propos de quelque chose c’est considérer cette chose de façon indépendante de notre esprit. Si on est réaliste à propos de la propriété F, on pense que le prédicat ‘être F’ doit désigner une propriété partagée par chaque chose à laquelle il s’applique. Nous sommes, en effet, habitués à ce que le réalisme requière que notre manière de parler du monde découpe ontologiquement le monde. La thèse de l’identité des types de propriétés qui permet de régler le problème de la causalité mentale s’appuie sur une conception des propriétés qui procède ainsi par alignement sur certains prédicats. Cette conception, si elle est répandue peut être questionnée. Est-ce que la satisfaction d’un prédicat est une condition suffisante pour l’existence d’une propriété réelle ? Cependant Jacques manifestement éprouve une douleur ! Quel statut ontologique peut-on alors donner à cette douleur qui existe bel et bien et qui de ce fait est la cause de son comportement ?

Ainsi la résolution du problème de la causalité mentale par l’introduction de la thèse de l’identité des propriétés pourrait être contestée non à propos de la recherche d’une identité entre le mental et le physique, mais en raison d’un point de vue ontologiquement discutable.


Les vertus dormitives de l’opium

9 novembre 2008

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Au savant de Molière questionnant l’aspirant docteur à propos de la cause et des raisons qui font que l’opium fait dormir, le bachelier répond : « Mihi a docto doctore/Demandatur causam et rationem quare/Opium facit dormire./A quoi respondeo,/Quia est in eo/Vertus dormitiva,/Cujus est natura/Sensus assoupire. » Si à cette époque on riait en latin de la triviale explication (« L’opium fait dormir, parce qu’il y a en lui une vertu dormitive dont la nature est d’assoupir les sens. »), il se pourrait qu’aujourd’hui l’appel aux dispositions assoupissantes ou aux pouvoirs dormitifs de l’opium ne puisse pas seulement être dû à l’ignorance des vraies causes des événements.  

Si Gilbert Ryle, afin de chasser le fantôme cartésien dans la machine, introduit les dispositions, elles ne sont pas de même nature que les entités dotées de pouvoirs occultes que le bachelier de Molière invoque. Chez Ryle, la disposition s’analyse à la manière d’un conditionnel :

x est fragile, si x tombant sur un sol dur alors il se brise

Ou encore

x croit que p, si lorsque l’on demande à x si p, alors il répond par l’affirmative.

Pour Ryle, vouloir aller au-delà de l’analyse conditionnelle du type « si… alors » serait s’engager sur une voie empirique sans issue. Quant au bachelier, contrairement à Ryle, il semble pouvoir parler de l’existence d’un pouvoir causal de l’opium qui, lorsque celui-ci est ingéré est la cause de l’endormissement. Mais qu’est ce qui provoque le rire dans cette explication ? En fait, on se moque d’une illusoire prétention à l’explication causale. Suivant Stephen Mumford (1998, p. 137) on peut restituer la trivialité de l’échange entre le docteur et le bachelier comme suit :

Docteur : Quelle propriété dans l’opium serait la cause induisant le sommeil lorsqu’il est ingéré ?

Bachelier : Une vertu dormitive, qui est quelque chose qui cause le sommeil lorsque l’opium est ingéré.

Pour Cyrille Michon, « le fond de la critique est clair : l’attribution d’un pouvoir, qualifié uniquement par son résultat, est inopérante, sa prétention à l’explication (scientifique) obscurantiste » (2002, p. 41-42). Si, cependant, comme le conteste David Armstrong, la façon ryléenne de rendre compte des l’esprit en parlant de dispositions manque quelque peu de « punch causal », l’appel à des pouvoirs causaux paraît une voie ontologiquement sérieuse. Cependant, vouloir réhabiliter les pouvoirs ou dispositions ne s’apparente-t-il pas à un retour des vertus dormitives ?

Ecartons ce qui, chez Molière, fait rire : la disposition ne peut pas causer sa manifestation parce qu’elle est logiquement reliée à elle. L’explication est circulaire. En effet, on n’explique pas pourquoi l’opium cause l’endormissement en répondant qu’il fait dormir. Le ridicule de l’explication doit-il, cependant, en un grand rire, tout emporter ? Cela a-t-il un sens de parler de propriétés dispositionnelles ? L’objection théâtrale veut montrer que les dispositions sont nécessairement exclues de la cause, du fait de la connexion analytique avec cet événement. Si l’on estime que tout événement a une cause on peut alors inventer à loisir des pouvoirs comme causes de ces événements. Chez le bachelier, le pouvoir signifie la cause. Trivialement vraie, l’attribution de pouvoirs ne nous informe de rien.

On peut cependant admettre que les propriétés confèrent aux objets des pouvoirs causaux. Autrement dit que les propriétés intrinsèques des objets concrets se distinguent par les contributions différentes qu’elles apportent aux pouvoirs ou dispositions de leurs possesseurs.

Cependant, selon la conception de la causalité que l’on soutiendra, dépendra la place que nous serons susceptibles de faire aux dispositions ou pouvoirs. En effet, si l’on pense que la causalité se définit seulement comme récurrence de relations régulières alors peut-être pourrons-nous détecter les causes, ce qui n’est pas rien dans le projet de la science, mais aucune puissance ne saurait leur être attribuées. Par contre, si l’on veut chercher à comprendre, au-delà du recours à la régularité nomologique, pourquoi à chaque fois que l’on ingère de l’opium on s’endort, la subsomption du phénomène observé sous les lois de nature n’apportera pas la réponse. Alors, et si la réponse du bachelier de Molière n’était pas totalement obscure !

Références :

GNASSOUNOU B. et M. KISTLER (2005) Causes, pouvoirs, dispositions en philosophie : le retour des vertus dormitives, PUF.

MUNFORD, S (1998), Dispositions, Oxford: Oxford University Press.


Entracte (Kit de survie)

30 octobre 2008

Roger Pouivet, Philosophie Contemporaine

 

Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvais par une forêt obscure
car la voie droite était perdue.

Dante, La divine comédie

 

 

 

Je n’ai jamais été un jeune philosophe. Lorsque je suis entré à l’université pour étudier la philosophie, la classe de terminale, avec son art de la dissertation, de l’explication de texte, le programme des notions, était un souvenir perdu. D’emblée l’on m’a suggéré  – la voix faisait autorité – que je ferais mieux de renoncer à cette tocade : « Faire des études de philosophie, ce n’est pas pour vous ! » m’a-t-on dit. On m’a fait comprendre que la philosophie du concours de l’agrégation qui, avec la recherche, était l’un des objectifs des études universitaires prenait appui sur ce qui était enseigné dans la classe de terminale. Néanmoins, j’ai résisté, signé mon inscription et suis parvenu à suivre un certain nombre de cours, c’est-à-dire peu, en raison de mes activités professionnelles qui n’avaient rien à voir avec la philosophie.

Ce qui précisément m’avait motivé à entamer ce parcours d’études n’était pas très net mais tout me captivait. Des professeurs parlaient dans des amphis, le plus souvent très clairsemés, et nous livraient des théories. Il fallait lire, relire, se perdre et lire encore et quelques années plus tard, les choses progressivement, pour moi ainsi que pour beaucoup de mes plus jeunes compagnons, se clarifièrent. Ce qui se clarifia ne fut pas tant la soudaine arrivée d’une concorde dans ce désaccord perpétuel que constituait les interventions de nos professeurs, mais l’émergence de deux traditions qui nous poussaient à l’engagement en faveur de l’une ou de l’autre (1).

L’université dans laquelle j’eus la chance de mener ce parcours (Université de Rennes1) était ouverte à ces deux traditions : l’analytique et la continentale. De ces deux traditions, Roger Pouivet, qui était un de nos professeurs, se présentait comme un ambassadeur de la méthode analytique.

Dans le livre qu’il vient de faire paraître au PUF, Philosophie contemporaine, le même Roger Pouivet, évoque lui aussi ses premières années d’étudiant et le dédale, voire la confusion qui avait été sienne à l’époque. « Comment s’orienter dans la forêt obscure de la philosophie contemporaine ? » se demande rétrospectivement l’ancien étudiant. Le livre, qui n’est  ni une encyclopédie, ni un survol ou un pense-bête nous précise l’auteur, mais un « kit de survie », se veut une aide – il s’agit d’éviter de se perdre dans cette forêt obscure de la philosophie contemporaine. Alors on nous indique « les principaux embranchements » d’une géographie que l’auteur ne cantonne pas à « la conception scolaire de la philosophie française, liée à son implantation dans l’enseignement secondaire », mais ouvre à la perspective internationale. Le livre est ambitieux et veut être une métaphilosophie c’est-à-dire une philosophie de la philosophie du XXe et XXIe  commençant.

Divisé en six chapitres (Philosophie analytique et philosophie continentale – Philosophie et histoire de la philosophie – Le rôle de la logique en philosophie – Réalisme et antiréalisme – Epistémologie et éthique des croyances – L’esprit, l’âme et le corps), l’ouvrage se propose de faire « gagner du temps » à l’étudiant. La méthode y est claire et intelligible. Il s’agit pour l’étudiant de reconnaître l’option méthodologique qui préside aux ouvrages qu’il doit lire ou aux exposés qu’il écoute. Au début de chaque chapitre, l’auteur nous présente le problème tel qu’il se pose dans le cursus national et se propose de l’étendre bien au-delà de ce qui constitue l’espace philosophique de l’enseignement secondaire en France. C’est ainsi, que délibérément, Roger Pouivet réaménage l’espace du cadre de la philosophie contemporaine, se détachant de la « forme marginale » de la tradition de l’enseignement français, mais s’écarte également de la philosophie qu’il qualifie de  « médiatique », philosophie des magazines, des radios, des livres à grands tirages. Le propos, alors explicitement universitaire, se fonde sur un apprentissage spécifique qui ne se cantonne pas à une certaine culture littéraire ou la discussion des grandes questions morales. « [… comme en physique ou en chimie, il n’y a aucune raison pour que la philosophie ne requière pas un apprentissage et des compétences. » écrit Pouivet (p. 18). De plus, si à la fin de chaque chapitre, l’auteur nous propose des conseils de lecture, le manuel est ponctué d’éclairages, (douze au total) et qui sont autant de synthèses indispensables à la bonne « navigation » recherchée.

Si l’étudiant, perdu dans la forêt conceptuelle de ses premières années d’études universitaires, peut, grâce à cet ouvrage, installer des balises dans son univers intellectuel, il y découvrira aussi, l’existence de ces deux grandes traditions - l’analytique et la continentale – et l’inévitable choix qu’une telle dichotomie des méthodes et des objectifs ne peut qu’engendrer. En effet, alors que le premier chapitre s’en fait explicitement l’écho, l’auteur soutient ouvertement sa préférence pour la pratique analytique. De plus, une fois l’option défendue on voit celle-ci se diffuser tout au long de l’ouvrage, et former un ancrage à partir duquel les autres approches seront analysées – la phénoménologie, par exemple, y est sévèrement attaquée lorsqu’elle manifeste, selon l’auteur, une certaine marque de la philosophie contemporaine : la confusion.

Les choix effectués au sein de cette présentation de la philosophie contemporaine traduisent également cet ancrage analytique. C’est purement méthodologique de la part d’un philosophe analytique de procéder de la sorte et de planter d’emblée la thèse défendue. Certes, l’ouvrage de Roger Pouivet n’est pas construit comme une thèse qu’il chercherait à justifier et à défendre. Cependant, être ancré dans un courant, le dire clairement et le soutenir permet la confrontation et, à partir du moment où l’on considère – contre le post modernisme par exemple – que ce qui fait la valeur d’une thèse est sinon sa vérité, du moins, la plausibilité de ses assertions, alors c’est la suspension aléthique elle-même qui devient la curiosité. Ainsi, du rôle de la logique, à la critique de l’histoire de la philosophie comprise comme seule herméneutique et qui ne peut rediscuter les thèses passées, en passant par le renouveau métaphysique contemporain et l’introduction de la philosophie de l’esprit (2), c’est véritablement un pont plutôt qu’une rupture que la philosophie analytique cherche à construire avec la tradition, reformulant, plutôt humblement, des problèmes qui ne cessent de se poser aux sciences comme par exemple : Qu’est-ce qu’un objet ? Un événement ? Mais que sont les propriétés des choses ?

Comme je le disais dans la petite note biographique commençant ce billet, Roger Pouivet, mais également Frédéric Nef, Sandra Laugier, Sacha Bourgeois Gironde, et bien d’autres professeurs qui ont enseigné à l’université de Rennes la tradition analytique ont contribué chacun à fixer, selon moi, une manière de faire de la philosophie, qui ne devait rien à la tradition de l’enseignement secondaire. Ainsi, alors que le souvenir de la classe de terminale était littéralement perdu, que l’avertissement préalable que les études de philosophie ne pouvaient pas me convenir mais devait me conduire à l’impasse, la rencontre avec un projet philosophique basé sur l’argumentation, la clarté, la visée revendiquée du vrai, le caractère direct des problématiques et la littéralité des formulations, m’a permis de construire ma recherche. Une recherche qui non seulement s’articule avec la tradition héritée de l’histoire de la philosophie mais qui, au-delà de la pratique spécifique de l’enseignement philosophique en France, s’inscrit dans un espace scientifique international.

De tout cela, de la confusion de la philosophie contemporaine considérée du point de vue de la philosophie analytique, de la menace que fait peser l’abîme entre les différents courants sur l’unité de la philosophie, il est question dans ce livre. Ainsi, loin de tout oecuménisme entre les courants, les modèles et les styles, l’ouvrage de Roger Pouivet apparaît comme un peu plus qu’un « kit de survie » quand « la voie droite nous a été perdue », mais constitue une véritable contribution à ce qui doit nous permettre de penser ce que l’auteur questionne à maintes reprises (3) et qu’il n’ose pas encore appeler « schisme. »


(1) Que l’on pense à l’initiative de Martin Mongin par exemple, compagnon d’amphi à Rennes1.

(2) Pour dépasser le paradigme cartésien de la relation du corps et de l’esprit, l’auteur propose d’introduire, parallèle à la philosophie de l’esprit, une « philosophie de l’âme ». Un bel exemple, certes très discutable, du dessein de la philosophie analytique qui prône une certaine unité de la philosophie, de Platon à …

(3) « N’est-on pas parvenu à tel degré de différence qu’il conviendrait de se demander ce qui reste commun aux deux conceptions de la philosophie ? Ne s’agit-il pas simplement d’une homonymie ? » (p. 39), ou encore, « Les deux types de philosophie, analytique et continentale, ne reviennent-ils pas en réalité à deux disciplines différentes ? » (p. 50).

 


Un monde possible de zombies

19 octobre 2008

 

 

Il paraît bien difficile de concevoir qu’il puisse exister des zombies dans notre monde actuel. Cependant, certains philosophes pensent qu’ils sont logiquement possibles. Par « logiquement possible », il faut comprendre que l’idée de la possibilité des zombies est consistante et qu’il existe au moins un monde possible dans lequel existe des zombies. Si c’est le cas, si nous pouvons concevoir des zombies, si la notion de zombies est cohérente, affirme David Chalmers (1996, p. 96), alors nous devons accepter que nous sommes dans l’impossibilité d’expliquer la conscience à l’intérieur du physicalisme.  

Un monde de zombies est un monde physique comme le nôtre et qui partage toutes nos lois physiques. Cependant, dans notre monde, il n’y a pas de zombies – enfin, nous le croyons, et les zombies aussi le croient !

Chalmers soutient que les lois qui nous permettent d’être conscients sont ancrées dans les structures fonctionnelles du monde physique. Si vous êtes conscient, c’est parce que vous possédez un type d’organisation fonctionnelle et parce qu’une loi de nature associe les expériences de conscience avec ce genre d’organisation fonctionnelle. Dans un monde de zombies, cette dernière loi de nature n’existe pas.

La possibilité des zombies se fonde sur l’idée que la conscience serait reliée de façon contingente aux processus et états physiques. Pour Chalmers, les faits de la conscience ne surviennent pas « logiquement » sur les faits physiques (1996, p.36). D’une manière générale, tous les faits de notre monde surviennent logiquement sur les faits physiques, mais un seul type de faits résiste : les faits de la conscience. Autrement dit, si un certain arrangement de particules forme la base subvenante du fait d’être un homme, le fait d’être dotée d’une conscience, quant à lui, nécessite qu’il existe une certaine loi de nature contingente liant le fait de conscience à cet arrangement de particules.

La survenance logique revient à penser que si l’on parvient à organiser correctement les parties vous créez le tout. La survenance naturelle, par contre, dit que si vous arrangez correctement les parties, alors, étant donné certaines lois de nature, un nouveau genre d’entité voit le jour. La survenance naturelle apparaît alors comme une relation entre des niveaux d’être.

Certes, le monde se présente à nous avec des niveaux de complexité et d’organisation, mais peut-on parler de niveaux d’être ? La conscience serait alors un phénomène de niveau supérieur qui, sur la base de lois de nature contingentes, proviendrait de phénomènes physiques mais occuperaient un espace ontologique isolé.

On peut réfuter l’argument de la possibilité des zombies en affirmant que les états d’esprits, dont les états de conscience, sont seulement des états fonctionnels. Ainsi, si deux agents sont dans le même état fonctionnel, ne prenant alors pas en compte les différences qualitatives des réalisateurs de ces états, ils partageront le même état mental. Pour Chalmers, la négation des qualia – c’est le point de vue de Daniel Dennett – est ici justement ce qui pose problème. Les zombies sont précisément comme nous ! Le fonctionnaliste « dur » peut reconnaître cette possibilité mais refuse qu’elle puisse être pertinente. Pour Dennett, l’hypothèse des zombies n’est qu’un simple contre exemple du fonctionnalisme. Est-ce qu’affirmer qu’un contre exemple est faux suffit à écarter une théorie ?

Rejeter la contingence des lois de nature revient à affirmer que les lois de nature sont ce qu’elles sont parce que les objets qui composent notre monde ont leurs propriétés essentiellement. Ces propriétés confèrent à leurs possesseurs des pouvoirs particuliers. Les qualités et les pouvoirs ne peuvent pas, si l’on dénie que les lois de nature sont contingentes, varier indépendamment les uns des autres. La possibilité des zombies dépend du rejet de cette thèse. Ainsi, en introduisant la possibilité des zombies dans la construction d’un argument qui finit par soutenir que l’explication de la conscience échappe au physicalisme, on soutient, de façon sous-jacente, un certain nombre de thèse ontologiques concernant les propriétés, les pouvoirs et les lois de nature.

Ainsi, la possibilité des zombies ne peut se fixer que sur certaines fondations ontologiques. En conséquence, mettre à jour ces fondations, les discuter, chercher à les soutenir ou vouloir les remplacer, c’est faire de la métaphysique.

Références

CHALMERS, D. 1996, The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory, New York and Oxford: Oxford University Press.

CHALMERS, D. Zombies on the Web,http://www.u.arizona.edu/~chalmers/zombies.html


La nécessitation contingente en question

11 octobre 2008

 

La conception développée par Armstrong et les tenants d’une nécessitation entre propriétés (voir billet précédent) définit les lois comme des connexions entre universaux. Autrement dit, c’est en vertu de certaines relations nomiques que des pouvoirs causaux sont octroyés aux propriétés universelles. Cependant, il existe une intuition de base, bien ancrée dans la tradition empiriste, qui affirme que les lois sont contingentes. C’est-à-dire, alors  que les découvertes scientifiques nous enseignent par exemple que le cuivre est conducteur d’électricité ou que l’eau pure, à la pression atmosphérique ordinaire, bout à la température constante de 100°C, il nous est facile d’imaginer un monde possible dans lequel, le cuivre ne conduit pas l’électricité ou encore que l’eau pure bout à 50°C. La nécessité nomique à travers les mondes possibles partageant nos lois ne serait donc pas uniforme ou logique. C’est pour cela qu’Armstrong parle de nécessitation contingente (1983). Nous pouvons, en effet, facilement imaginer que les lois de nature auraient pu être différentes, que la chaleur que nous recevons comme une sensation dans notre corps aurait pu être autre chose qu’une accélération moléculaire ou encore imaginer que certains cristaux blancs, nous faisant penser à du sel, ne se dissoudraient pas dans l’eau.

Autrement dit, si une balle en caoutchouc est élastique, c’est parce que les lois de nature imposent aux propriétés impliquées dans ce qui constitue le caoutchouc la disposition de se déformer de façon provisoire quand la balle est soumise à certaines forces. Cependant, selon les partisans de la nécessité nomique contingente, une balle en caoutchouc, composée de la même structure  qui lui donne ces dispositions, pourrait ne pas être élastique dans un autre monde possible. En effet, les lois de ce monde possible pourraient imposer un ensemble différent de relations entre ces propriétés. Ainsi, la connexion nécessaire entre les propriétés universelles n’aurait donc pas besoin d’être une nécessité métaphysique ou logique. Une telle théorie explique bien ce que sont les lois, ce qu’est leur contingence, leur universalité et leur nécessité naturelle. Mais comment en arrive-t-on à glisser cette nécessitation intermédiaire entre la contingence pure et la nécessité métaphysique ou logique ? D. Armstrong écrit :

En essayant de découvrir les lois de nature, les scientifiques se sentent libre de considérer les possibilités de façon très large, et cela, tout à fait différemment des contraintes suggérées en logique et en mathématique. (Armstrong 1983, p. 158)  

De la méthode scientifique même, selon Armstrong, il émanerait donc une impression de contingence bien déterminée. Est-il cependant légitime que cette impression de contingence nous conduise à injecter dans la nécessité métaphysique cette contingence ? Ce qui est sûr c’est que la contingence des lois ne peut pas être explorée. « Tout ce que nos investigations empiriques peuvent nous dire, concerne les connexions nomiques obtenues dans le monde actuel », écrit S. Schoemaker (1980). Ainsi, contre Armstrong, on pourrait finalement considérer, dans la mesure où cela ne nous donne aucune information  au sujet duquel cela serait le cas dans d’autres mondes possibles, que la contingence ou la nécessité au sujet des lois n’est  qu’une façon de parler. Autrement dit nos intuitions modales ne seraient pas vraiment un bon guide  pour décider de ce qui est nécessaire ou contingent.

Cependant, lorsque l’on cherche à expliquer pourquoi une occurrence de causalité singulière se produit et que l’on investit les propriétés d’un certain pouvoir causal, c’est bien a posteriori, que l’on accède à la connaissance des lois. Beaucoup de faits nécessaires peuvent être vrais seulement a posteriori. La leçon de Kripke (1980) ne nous enseigne-t-elle pas que certaines affirmations d’identité expriment des propositions qui sont nécessairement vraies, mais que celles-ci ne sont connues qu’a posteriori ? Nous pouvons maintenant accepter, bien que cette identité n’ait été connue seulement qu’a posteriori, qu’il soit métaphysiquement nécessaire que l’eau = H2O. Mais est-ce que ne pas savoir a priori que les séquences causales singulières exemplifient des lois légitime l’inférence que les lois de nature sont des lois contingentes ?

Alors, si retirant la contingence, on accordait aux lois de la nature le statut de nécessité métaphysique ?

Références

ARMSTRONG, D.M (1983) What is a Law of Nature?, Cambridge University Press.

KRIPKE, S. (1972) Naming and Necessity, in Davidson & Harman, Semantics of Natural Languages (Reidel) p. 253-355, 1980 ; trad. franç. P. Jacob et F. Récanati, La logique des noms propres, Minuit, 1980.

SHOEMAKER, S. (1980) “Causality and properties” reprinted in Identity cause and Mind, (2003) Cambridge: Cambridge University Press, p. 206-233.

Max KISTLER a publié un livre Causalité et lois de la nature, (1999) et de nombreux articles sur le sujet.

 


David Armstrong : pouvoirs causaux, lois, propriétés

4 octobre 2008

 

Le monde humien est un monde sans pouvoirs causaux. Ce que nous observons, ce sont des régularités : lorsque je lâche ce livre de philosophie il tombe toujours sur le sol. La succession régulière d’événements de ce genre dans un monde humien n’entraîne qu’un simple enregistrement de régularités. Considérer la relation causale singulière, affirmer que l’occurrence de l’effet est expliquée par l’occurrence de la cause, correspond à un abandon du projet humien de la causalité et ouvre à une compréhension nouvelle de la notion de loi de nature.

Selon Anscombe, on ne peut établir qu’une occurrence de relation causale singulière soit identique avec une loi de nature. David Armstrong, quant à lui, nuance cette thèse en cherchant à démontrer que si l’on ne peut jamais savoir a priori que tel processus causal est une instance d’une loi de la nature, il faut admettre que cette instanciation puisse être révélée a posteriori. En effet, pour Armstrong (1991, 1997) une véritable compréhension des lois n’est pas en contradiction avec l’intuition de la relation causale comprise comme relation intrinsèque.

Pour expliquer cette entrée a posteriori des lois dans la relation causale, il est nécessaire de se démarquer de la conception des événements initiée par Davidson. D’un éclairage que l’on pourrait qualifier de « linguistique » des événements, Armstrong lui oppose une analyse métaphysique. C’est ainsi que pour tous les partisans d’une approche métaphysique de la relation causale, l’usage des  intermédiaires linguistiques ne permet pas de dégager la structure intrinsèque de l’événement causal. Le point de vue métaphysique, pour parler des événements, privilégie donc les catégories d’objets et de propriétés.

Pour Heathcote et Armstrong (1991), il faut alors rechercher quelle est, dans un événement/cause, la propriété causale pertinente. Ils écrivent :

Il nous semble, que ce qui réellement possède le punch causal est une certaine propriété particulière de l’événement causant, de sa relation à l’événement causé. (Heathcote et Armstrong, 1991, p. 67)

Cependant, reconnaître l’existence des pouvoirs causaux des propriétés est une chose. Reste à se demander d’où l’on tient ces pouvoirs causaux. Autrement dit, en vertu de quoi une propriété possède-t-elle son pouvoir ?

Une autre conception des lois, qui ne seraient pas de simples régularités pourrait alors permettre de comprendre ce qui donne aux propriétés ce pouvoir.

La théorie des lois proposée par F. Drestke (1977), M. Tooley (1977) et D. Armstrong (1983) est basée sur l’existence de propriétés et de connexions entre elles. Les lois de nature deviennent alors des relations nécessaires entre les propriétés considérées comme des universaux. Ici, les propriétés comme universaux se comprennent comme des caractéristiques répétables du monde spatio-temporel. Ainsi, la propriété universelle de « posséder une charge positive » par exemple, signifie que la même propriété est exemplifiée par chaque entité particulière chargée positivement. Ces lois sont donc constituées de relations entre universaux. Pour Armstrong, lorsque nous faisons l’expérience d’une séquence de relation causale singulière, ce dont nous faisons véritablement l’expérience, c’est de la nomicité, c’est-à-dire de l’instanciation d’une loi (Armstrong, 1997, p. 227). Pour Armstrong, ce ne sont donc pas des instances particulières qui entrent en relation, mais des universaux.

Ainsi, selon cette thèse de nécessitation entre universaux, les pouvoirs causaux des propriétés dans la relation causale sont octroyés par les lois de nature. Autrement dit, pour Armstrong, les propriétés ne possèdent pas leurs pouvoirs essentiellement :

Mon idée est que cela est mieux fait directement via les relations directes entres les universaux impliqués. Il en résultera que les lois de nature et les pouvoirs ne seront  rien de plus, que ces lois. Ainsi nous pouvons dire, que les vérifacteurs pour les attributions des pouvoirs sont ces lois. (2005, p. 310)

Ne pourrait-on pas cependant, contre Armstrong, soutenir que ce sont les propriétés elles-mêmes qui possèdent leurs propres pouvoirs causaux ? Cela modifierait encore l’interprétation que l’on peut faire des lois. Etre une propriété reviendrait alors à posséder un pouvoir essentiellement.

Références

ARMSTRONG, D.M (1983) What is a Law of Nature?, Cambridge University Press.

ARMSTRONG, D.M (1997) A world of State of Affairs, Cambridge, Cambridge University Press.

ARMSTRONG, D.M (2005) “Four disputes about properties”, Synthèse 144, p. 309-320.

DRETSKE, F. (1977) “Laws of Nature”, Philosophy of Science, 44, p. 248-268.

HEATHCOTE, A. and D.M ARMSTRONG, (1991) Causes and Laws, Noûs 25, p. 63-73.

TOOLEY, M. (1977, “The Nature of Laws”, Canadian Journal of Philosophy, 7, p. 667-698.


La place des lois : ANSCOMBE et DAVIDSON

28 septembre 2008

 

Pour Davidson (1967), l’événement d’un court-circuit causant un incendie par exemple, est l’occurrence d’une loi régulière disant que « tous les courts-circuits de ce type C provoquent des feux de ce type E ». Ainsi, selon cette interprétation de la causalité, une occurrence de relation causale particulière, c cause e,  survient ou est instanciée par une régularité qu’exprime une proposition générale. Autrement dit, si un événement en cause un autre, c’est qu’il existe une description D1 de c et une description D2 de e et qu’il existe une loi stricte disant que  tous les  événements qui tombent sous une description du type de D1 causent des événements qui tombent sous une description du type de D2.

Pour Davidson, l’explication causale relie des phrases plutôt que des événements. C’est ce point de vue « linguistique » qui empêche la prise en compte d’autre chose que la description de l’événement pour déterminer s’il existe ou non une relation causale entre les événements. Ainsi, les événements ne se trouvent pas soumis à des lois en tant que telles, mais seulement en tant qu’ils sont décrits d’une certaine manière.

Anscombe, quant à elle, écrit :

Les effets dérivent, résultent, ou proviennent de leurs causes. […] l’analyse en termes de nécessité ou d’universalité ne nous dit rien de la dérivation de l’effet ; elle oublie plutôt le sujet. Ainsi, la nécessité serait les lois de nature ; au moyen de celle-ci, nous serions capables de dériver la connaissance de l’effet de sa cause, ou vice versa, mais cela ne nous montre pas la cause comme source de l’effet. (Anscombe, 1971, p. 92)

Pour Anscombe, une analyse de la relation causale doit être effectuée exclusivement en termes de causes et d’effets particuliers. Au lieu d’une réconciliation, entre les séquences de relations singulières, elle propose plutôt un divorce avec les lois causales :

Même un philosophe aussi perspicace […] que Davidson, dira, sans aucune raison du tout de dire cela, qu’une assertion causale singulière implique qu’il y a une proposition universelle vraie […] Une telle thèse a besoin de quelques raisons pour qu’on la croie. (Anscombe, 1971 p. 104)

En effet, si les faits causaux singuliers ne sont pas déterminés par les lois, alors les lois ne sont pas nécessaires pour l’existence des faits causaux. Pour étayer cette thèse, Anscombe s’appuie principalement sur ce qu’elle considère comme l’« erreur » de Hume quant à ce qu’il est possible d’observer dans une relation causale. En effet, Hume, en pur empiriste, réclame que si « nous prétendons avoir quelque idée juste de cette efficacité, il nous faut produire un cas où l’efficacité peut se découvrir manifestement à l’esprit et où ses opérations soient évidentes pour notre conscience et notre sensation » (Hume, 1739, trad. p. 233). Mais peut-on prétendre percevoir quelque efficacité comme on perçoit une tâche de couleur ? Anscombe répond que bien sûr il n’est pas possible à l’aide de quelque sense-datum de pouvoir observer ce que Hume nomme l’ « efficacité » (Anscombe, 1971, p. 93). En revanche, nous appliquons à ce que nous observons une quantité de verbes d’actions comme « gratter, pousser, mouiller, porter, manger, brûler, renverser, empêcher, battre… » (Ibid., p. 93) qui montre que nous possédons le concept de cause. Ainsi, l’utilisation de ces concepts ne présuppose ni la connaissance de propositions générales ni l’existence de lois. Par conséquent, pour Anscombe, la relation causale apparaît comme une notion inanalysable, et donc irréductible.

La thèse d’Anscombe, se fondant uniquement sur le caractère local de la relation causale, ouvre donc une césure profonde entre ce qu’affirment les lois et ce que sont les séquences singulières de relation causale. Cependant, le cœur de cible des attaques d’Anscombe est la thèse humienne et régulariste des lois causales. En effet, l’affirmation du caractère essentiellement intrinsèque de la relation causale semble retirer aux lois tout rôle prescriptif. Pour Anscombe, l’occurrence de l’effet est entièrement expliquée par l’occurrence de la cause. Autrement dit, la nécessité de l’effet est exclusivement contenue dans la cause. Cependant, nous aurions besoin d’en savoir davantage, au sujet de la nature intrinsèque de la relation causale singulière.

Néanmoins, ce que nous montre l’opposition Anscombe/Davidson c’est l’existence de deux intuitions, au sujet de la relation causale singulière, tirant chacune dans deux directions : d’un côté, le caractère nomologique (Davidson) et, de l’autre, le caractère strictement local de la relation causale (Anscombe). Au-delà de ces deux intuitions, on peut se demander quelles structures possédées par les événements entrant dans la relation causale, confèrent ce pouvoir causal ?

Références

ANSCOMBE G.E.M (1971), “Causality and Determination”, in Sosa et Tooley, 1993.

DAVIDSON, D. (1967) « Causal Relations », Journal of Philosophy, 64, p. 691-703, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

HUME, D. (1739) Treatrise of Human Nature, L.A. Selby-Bigge et P.H. Nidditch (eds), Oxford, Clarendon Press, 1955; trad. franç. P. Baranger et P. Saltel, Paris, Garnier Flammarion, (1995).


La relation causale singulière et la recherche de la propriété pertinente

20 septembre 2008

 

La relation causale est souvent décrite comme étant une relation entre deux événements. Soit une relation causale R. Si l’on admet que les événements situés ailleurs dans l’espace et le temps n’entretiennent aucun lien avec l’occurrence de relation causale entre les deux événements, R est alors une relation causale singulière qui tient seulement en vertu du caractère intrinsèque de cette paire d’événements. Ainsi, par exemple, si je jette une petite bille de sodium dans une bassine contenant de l’eau et que cela cause une explosion, les événements similaires, qui se sont produits avant, n’exercent aucune influence sur cette occurrence de relation causale. Les vérifacteurs pour une assertion causale singulière sont donc les seules entités locales et intrinsèques de ces relations.

Faut-il aller chercher dans l’universalité ou la nécessité d’une loi de nature ce qui explique cette relation causale singulière ? Si l’on se pose vraiment la question du pourquoi un événement en cause un autre, il nous faut chercher dans l’occurrence de la cause ce qui explique l’effet.

D. Davidson dans un article canonique Causal Relations (1967) défendit le caractère nomologique de l’explication causale : le fait causal implique l’existence d’une loi, autrement dit le fait causal singulier R est une instance de régularités. A l’opposée, E. Anscombe (1971) montra qu’un événement pouvait en causer un autre sans que ceux-ci soient subsumables sous une loi causale. Pour elle, la loi de nature est tout simplement extérieure à cette relation.

Considérons la phrase suivante :

 La chaussure de Stephen écrase les coquillages (1).

nous estimerons qu’elle est vraie en raison de certaines propriétés constitutives de l’événement. Parmi celles-ci, la propriété d’être une certaine masse, mais aussi certaines propriétés liées à la force et à la pression exercée par la chaussure, etc. Par contre, certaines propriétés, comme par exemple, que l’événement se soit produit le 16 juin 1904, ne seront pas prises en compte dans l’explication qui consiste, ici, à identifier la cause de la coquille brisée. Ainsi, l’explication d’un effet ne consiste pas seulement à se demander quel événement en est la cause, mais à identifier les propriétés responsables de l’effet..

Cette conception singulariste de la relation causale insiste sur le fait qu’une occurrence de relation causale n’est pas constituée par une généralisation. Ainsi, le vérifacteur pour un énoncé comme « l’aspirine soulage les maux de dents » est la relation qui tient seulement entre les caractéristiques intrinsèques de cette dose d’aspirine et de son effet sur ce mal de dents. Le point de vue singulariste, en s’opposant aux théories régularistes de la causalité reconnaît donc comme vérifacteur pour un énoncé causal la seule relation dyadique d’événements. Ainsi, si l’on suit l’approche singulariste de la relation causale, il apparaît que ce qui dans un événement exerce à un moment donné sur un objet une influence causale est une propriété particulière de cet objet.

Mais alors, d’où vient ce pouvoir causal des propriétés ?

Références

ANSCOMBE G.E.M (1971), “Causality and Determination”, in Sosa et Tooley, 1993.

DAVIDSON, D. (1967) « Causal Relations », Journal of Philosophy, 64, p. 691-703, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.


(1) « Stephen ferma les yeux pour entendre varech et coquillages s’écraser craquant sous ses godillots » (Joyce 1922, trad. 2002, p. 52).


Est-il raisonnable de partir seul en Mongolie ? (Stéphane Lemaire : les désirs et les raisons)

13 septembre 2008

 

 


De manière traditionnelle, c’est l’attribution d’états psychologiques qui nous permet d’expliquer nos actions. C’est parce que je crois que Molly aime les fleurs et que je veux lui faire plaisir que je lui achète ce bouquet. On parle alors, formant nos raisons d’agir, de désirs et de croyances.

Parmi toutes les actions que nous pouvons faire dans une journée, certaines, plus complexes, nécessitent que nous y réfléchissions (plutôt deux fois qu’une). On se demande alors si ce que nous avons envie de faire est préférable à une autre action, ou est rationnel, ou moral… Bref, cette réflexion pratique nous occupe car nous sommes persuadés qu’elle joue un rôle important dans l’explication de nos actions. Est-il raisonnable de partir seul en Mongolie, se demande Stéphane Lemaire ? Mais aussi, ne pourrais-je pas faire plus contre l’injustice dans le monde ou que pourrais-je bien faire de mon après-midi ? Son livre Les désirs et les raisons : de la délibération à l’action, qui vient d’être publié chez Vrin, enquête sur la nature de cette réflexion pratique et évalue le rôle qu’elle joue dans notre vie.

Pour nourrir cette réflexion pratique, qui nous occupe tant, il nous faut connaître nos désirs. Dans un premier temps, dans un style clair et analytique, l’auteur construit une thèse basée sur la séparation de l’accès à nos désirs, de l’accès à nos croyances. La connaissance de nos désirs, montre Stéphane Lemaire, se fonde ultimement dans une expérience phénoménologique. C’est l’expérience consciente de nos émotions qui nous en donne l’accès. Quant à nos jugements moraux, ils n’expriment pas seulement des désirs (contre Hume) mais sont des croyances vraies. Il n’y a pas de lien interne entre nos désirs et nos croyances, nous explique l’auteur. La connaissance de nos désirs s’affirme comme directe et est indépendante de nos jugements évaluatifs et moraux.

La distinction ontologique, défendue dans l’ouvrage, entre les raisons et les désirs fait alors émerger un problème : comment, si les croyances n’ont pas de lien avec nos désirs, pourraient-elles motiver nos actions ? Autrement dit, si les croyances n’entrent pas dans ce qui constitue notre motivation à agir, ne livrons-nous pas nos actions au seul travail de nos désirs ?

C’est alors que dans un passionnant chapitre (7), Stéphane Lemaire montre à la fois qu’il est rationnel de satisfaire ses désirs, de les satisfaire au maximum et que ce que nous devons faire ne doit pas être le résultat d’une balance entre nos désirs et nos considérations morales. Il s’agit de réduire ce qu’il nomme le fossé entre ce qu’il est rationnel de faire et notre devoir. Satisfaire ses désirs et faire son devoir sont pourtant manifestement intriqués. Quel rôle exact alors donner à la réflexion pratique dans l’explication causale de nos actions ? Est-ce un épiphénomène ? Une justification a posteriori ? Nous réfléchissons pourtant bien avant d’agir… Comment cette contribution des raisons travaille-t-elle ?

C’est l’analyse de l’acrasie ou incontinence de l’action, qui permet à Stéphane Lemaire de faire émerger le rôle de la réflexion pratique dans l’action. En effet, au-delà de l’analyse que Donald Davidson fit de l’acrasie, l’auteur nous montre que dans le cas de faiblesse de la volonté, le choix réfléchi est totalement impuissant. Ce sont nos désirs qui font le travail causal. Et ce que montre l’analyse détaillée de l’acrasie, c’est que la force de nos désirs n’est tout simplement pas en accord avec nos croyances morales. Ainsi, et pour Stéphane Lemaire, la chose est définitive : seuls les désirs causent nos actions. Cependant, de façon indirecte nous explique l’auteur, la réflexion pratique et les raisons qui, elles, sont des considérations théoriques, « actualisent, altèrent, façonnent nos motivations et par là indirectement les choix que nous ferons. » (p. 240)

La thèse que développe Stéphane Lemaire dans son livre témoigne donc d’une rupture avec le sens commun qui affirme que notre choix résulte d’une réflexion consciente et que cela nous conduit à agir. Cependant, il ne s’agit pas de refouler vers l’épiphénoménisme la réflexion pratique, mais de penser autrement son rôle dans l’explication de nos actions. Ainsi toutes les questions que soulève cette recherche trouveront un écho bien sûr chez tous ceux qui s’intéressent à la philosophie de l’action et à la place des questions morales dans l’explication, mais pas seulement. En effet, le travail approfondi de l’enquête ontologique sur les raisons et les désirs ainsi que l’affirmation d’une thèse prenant en compte le travail réel de nos désirs comme causes de nos actions sont aussi une contribution à la clarification de la recherche de notre place d’agent dans notre monde physique. 


Récapitulation (II)

1 juillet 2008

Pendant l’été, le blog s’absente… Merci aux lecteurs (vous êtes plus d’une centaine par jour en moyenne) et à tous les commentateurs qui contribuent à la clarification des idées et notions présentées dans cette introduction à la métaphysique de l’esprit.

Ci-dessous, le récapitulatif des 26 billets de l’année écoulée.

Récapitulation (année 2006-2007)

61. D’un point de vue ontologique

62. Métaphysique contemporaine

63. La fin du monde

64. La causalité comme dépendance contrefactuelle

65. Doit-on éliminer la relation de causalité ?

66. Vrai ou pseudo processus causal ?

67. Les trois David (Hume, Lewis, Armstrong) et la perception de la causalité

68. Le principe de la pertinence des propriétés mentales

69. Sortir de la mauvaise direction : distinguer les prédicats, des propriétés

70. Pourquoi accepter des propriétés dans notre ontologie ? Ou pourquoi penser que les propriétés existent ?

71. Ressemblance et propriétés

72. Platon et les modernes : instancier un universel

73. L’unicité dans le multiple – l’extrémisme platonicien

74. Universalia in rebus : le réalisme de David Armstrong

75. La voie de la propriété particulière et de la similarité simple

76. Tropes

77. Objets et tropes

78. Les tropes comme propriétés de la causalité

79. Les tropes mentaux

80. Le punch causal des propriétés sémantiques : le problème du soprano

81. La naturalisation des propriétés intentionnelles et la causalité mentale

82. Qu’est-ce qu’un comportement ?

83. Swampman

84. La dualité des explananda

85. La croyance du rat et la croyance du thermostat

86. La cause déclenchante et la cause structurante

87. Un événement éditorial : PHILOSOPHIE DE L’ESPRIT de Jaegwon Kim


Un événement éditorial : PHILOSOPHIE DE L’ESPRIT de Jaewgon Kim

12 juin 2008

Le livre de Jaegwon Kim Philosophy of Mind vient d’être traduit en français et paraît aux éditions d’Ithaque. Pour tous ceux qui s’intéressent à la philosophie de l’esprit, cette publication est un événement. En effet, le livre de Kim, si rapidement devenu un classique en langue anglaise, est un exemple de travail où transparaît la volonté d’expliquer et de rendre compte de la manière la plus claire possible, d’un grand ensemble de questions posées en philosophie de l’esprit.

Sous la direction de Mathieu Mulcey et préfacé par Pascal Engel, Philosophie de l’esprit séduit d’emblée par la qualité de la traduction. Nous sommes loin ici de ces objets approximatifs et saturés de néologismes laborieux comme on en rencontre parfois dans les traductions en sciences humaines. La clarté du texte de Kim qui transparaît alors permettra non seulement aux étudiants et enseignants d’y trouver une introduction majeure à la philosophie de l’esprit, mais aussi à toute personne s’intéressant à ce domaine, d’accéder à une présentation accessible des principales doctrines et questions traitant de la relation du corps et de l’esprit.

Dans les dix chapitres qui composent l’ouvrage, l’auteur cherche à rendre intelligible un certain nombre de théories (dualisme cartésien, béhaviorisme, théorie de l’identité psychophysique, fonctionnalisme) et de problèmes (la causalité mentale, la conscience, la contenu mental, la réduction). A la fin de chaque chapitre, le lecteur trouvera une liste de lectures complémentaires auxquelles Kim nous invite à nous référer afin d’entrer plus en profondeur dans la discussion. Mais le livre est bien plus que cela ! En effet, si Jaegwon Kim est un philosophe réputé, ce n’est pas uniquement pour la clarté de son style et la précision des thèses qu’il formule et relie avec intelligence. Son influence dans le débat contemporain en philosophie de l’esprit est considérable. On décèlera donc, au fil de la lecture, un parti pris, un ancrage solide d’arguments et d’objections à l’encontre de certaines thèses (le monisme anomal, les propriétés mentales irréductibles) mais aussi en faveur de certaines autres (la réduction fonctionnelle, les limites du physicalisme). Quant à son argument « maître » de l’exclusion causale explicative, présenté dans le chapitre consacré à la causalité mentale, sa description concise nous en délivre la redoutable efficacité. Ainsi, l’entreprise de Jaegwon Kim ne se réduit pas à une simple présentation de doctrines, un point de vue l’anime, permettant au lecteur de se positionner mais aussi de comprendre le cheminement du philosophe. Point remarquable, l’intérêt évident que l’on devine chez l’auteur en faveur de telle ou telle approche, qui à aucun moment ne verse dans la polémique, n’empêche pas une présentation la plus objective qui soit des différentes thèses en présence.

Pascal Engel dans sa préface isole ce qu’il nomme « les groupes de problèmes » auxquels la philosophie de l’esprit doit faire face : questions descriptives, questions ontologiques, questions épistémologiques. Kim, dans son livre, explore et apporte sa contribution à chacun de ces trois groupes de problèmes. Le chapitre d’introduction construit autour des questions descriptives se pose, entre autres, comme une tentative de catégorisation des phénomènes mentaux et se termine par un constat : « une conception unitaire de l’activité mentale nous fait toujours défaut. » Quant aux questions ontologiques et épistémologiques, elles traversent véritablement l’ensemble de l’ouvrage. Que l’on pense au concept d’événement ou au statut des propriétés réalisées ou encore à la recherche d’un nouveau modèle de réduction pouvant expliquer les phénomènes mentaux, l’apport de Kim pour les questions ontologiques et épistémologiques s’avère bel et bien majeur.

Alors, se profilant comme un classique, nous disposons enfin en langue française d’un livre permettant à chacun de prendre connaissance des questions activement débattues en philosophie de l’esprit. Et plus largement, à travers la recherche de la compréhension de ces questions, il s’agit pour l’auteur de nous « raconter une histoire » qui, par dessus tout, fait sens. C’est d’ailleurs là que se situent toute la force et la cohérence de l’ouvrage.


La cause déclenchante et la cause structurante

31 mai 2008

Dans la recherche d’un travail causal pour les propriétés de nos contenus mentaux, Dretske introduit deux genres de causes : la cause déclenchante et la cause structurante.

Une cause déclenchante est la cause immédiate d’un certain événement. La cause structurante, quant à elle, est un ensemble d’événements qui causent une cause déclenchante à produire son effet. Bouger la souris de mon ordinateur est la cause déclenchante du mouvement du curseur sur l’écran alors que le hardware et le programme de l’ordinateur forment la cause structurante. Une cause déclenchante de la production du mouvement M par l’état interne C, c’est-à-dire du comportement consistant dans le fait que C cause M, n’est rien d’autre qu’une cause de C qui est extérieure au système considéré. En effet, Drestke utilise la distinction structurante/déclenchante pour montrer comment les faits représentationnels, dont les propriétés sémantiques sont des propriétés externes aux individus, peuvent être des causes structurantes du comportement.

La stratégie que poursuit Dtretske consiste à séparer deux types d’explications : les propriétés sémantiques de nos états intentionnels expliquent une chose et les propriétés physiques (neurophysiologiques) en expliquent une autre. Pour Dretske, les explications sont sensibles aux contextes, la sélection d’une cause dépend de nos intérêts et d’une grande variété d’événements (2004, p. 167). La multiplicité de conditions sur lequel l’effet dépend possède à la fois une dimension synchronique et diachronique. Ainsi, à un temps donné, il existe une grande variété d’événements et de conditions synchrones sans lesquels un événement quelconque (E) ne se produirait pas. De plus, parce qu’une cause quelconque de la cause de E est aussi une cause, certes plus lointaine de E, il existe un aspect diachronique dans cette dépendance multiple. Pour Dretske, il n’y a pas à privilégier ou à opposer l’aspect proximal aux causes ultimes ou éloignées. L’explication causale d’un événement contient la cause structurante et la cause déclenchante. Dans ce contexte, il n’est alors plus question de compétitions entre les causes. En effet, pour Dretske, les propriétés intentionnelles (représentationnelles) ne sont pas les propriétés qui confèrent un pouvoir causal déclenchant. Ces propriétés n’interviennent qu’au niveau structurant. Elles ne s’opposent donc pas, elles ont seulement affaire avec deux facteurs causaux différents. En conséquence, les croyances et les désirs, au moment de l’action ne peuvent constituer la cause du comportement.

Ainsi, lorsque l’on veut répondre à la question du pourquoi ce bouton de sonnette à la porte retentit lorsque j’exerce une pression, Dretske répondra que c’est parce qu’une certaine connexion a été réalisée par un électricien. Ne trouve-t-on pas dans la réponse à ce « pourquoi » une réponse que nous n’attendions pas ? En effet, si la question centrale est celle du travail des contenus dans la cause d’un comportement, la réponse de Dretske constitue une réponse au « pourquoi » ces contenus ont causé ce comportement plutôt qu’un autre. Et c’est dans cette seconde réponse – la cause du comportement/production n’étant pas du ressort des raisons – que, selon Dretske, les contenus exercent leur travail.

On peut alors se demander ce qui reste de notre intuition « pré théorique » que la pertinence explicative de notre conception ordinaire de comment les raisons expliquent le comportement doit se dérouler dans l’ « ici et maintenant » de la relation causale. Ce que montre Dretske est, en effet, que la cause structurante de nos comportements échappe à cette intuition basique que nos pensées, croyances, désirs et autres sont des causes au moment t où l’action se produit. Peut-on alors encore attribuer le terme même de « cause », à qui ne pourrait n’avoir aucun lien dans la cause même du comportement, au moment t du comportement ?

Références


DRETSKE, F. (2004) “Psychological vs. Biological Explanations of Behavior”, Behavior and Philosophy, 32, p. 167-177.


La croyance du rat et la croyance du thermostat

16 mai 2008

Un thermostat a pour fonction d’assurer une température constante à l’intérieur d’un espace. Constitué d’une lame bimétallique (bilame) qui ouvre ou ferme un circuit électrique selon la chaleur, le thermostat mettra en route ou arrêtera un chauffage. Une baisse de la température amorcera ainsi une chaîne causale qui aboutira à la mise en route du chauffage. Cet événement, la baisse de la température, permet d’expliquer pourquoi le thermostat a mis en route le chauffage au moment t, plutôt qu’à un autre moment.

C’est donc la déformation de la lame bimétallique (C) qui cause la mise en route du chauffage (M). Cependant, si cette déformation cause quelque chose, elle en indique aussi une autre, à savoir un changement de température (F). Ainsi, ce qui explique la cause C>M, est la fonction d’indication que possède C.

En quoi le fonctionnement du thermostat peut-il nous aider pour parler du rôle causal de nos croyances ? Physiquement, un état (C) indique un autre état ou un événement (F) si et seulement si les deux états ou événements sont nomiquement corrélés, c’est-à-dire, si il existe une loi qui explique cette dépendance. Par exemple, la chute de la température est corrélée nomiquement à la déformation de la lame bimétallique du thermostat. C’est-à-dire, si au-dessous de 19°C, le bilame se remet en position rectiligne, c’est en vertu d’une dépendance nomique entre la dilatation, ou augmentation de son volume, et la baisse de la température.

Passons au rat. Dans une boîte de Skinner, un rat explorant et découvrant que l’appui sur un levier produit l’apparition de nourriture, renforcera et finira, après un certain nombre d’essais, par recruter C causant M. C’est-à-dire qu’une certaine cause interne C sera devenue aussi une représentation de F. Par conséquent, le fait que historiquement C a indiqué F explique pourquoi C maintenant cause M.

Revenons au thermostat. La déformation du bilame n’est qu’une simple co-variation et elle est systématique. Pour Dretske, l’indication est synonyme d’un transport d’information causalement analysable : un événement transporte l’information au sujet de l’événement qui l’a causé. La déformation du bilame est causée par la chute de la température. Mais une double lame métallique variant en fonction de la température n’est pas un thermomètre. Un bilame n’a pas pour fonction de véhiculer une information au sujet de la température. La différence entre une simple lame métallique et un thermomètre est qu’il peut arriver que le thermomètre ne puisse pas véhiculer l’information, pour laquelle il a été réalisé. Il y a, en effet, une différence entre la fonction de représenter et le simple fait d’indiquer. La fonction de représentation requiert la satisfaction de certaines conditions comme un étalonnage précis dans le cas du thermomètre. Mais la fonction d’un thermomètre est avant tout une fonction dérivée des intentions d’un agent humain qui l’a réalisé.

Pour Dretske, le pouvoir représentationnel est le pouvoir des esprits. Ainsi, les croyances sont des représentations internes. Ces représentations possèdent des structures dont la fonction consiste à indiquer certains états de choses ou événements. Cependant, la croyance peut-elle être réduite à une indication ? Qu’est-ce qui différencie la croyance représentant un état du monde, de la lame bimétallique du thermostat se déformant sous l’effet d’un changement de température ? Quant au rat, a-t-il des croyances ?

Dretske écrit :

Une croyance est simplement un indicateur dont la signification naturelle a été convertie dans une forme de signification non naturelle[1] en ayant été mise au travail à faire dans l’explication du comportement. (1988, p. 84).


[1] C’est Grice (1957) qui distingua la signification naturelle, ici l’indication, de la signification non naturelle. Les cernes concentriques formés autour du tronc d’un arbre déterminent son âge. Autrement dit, indiquent ou signifient naturellement son âge.

Références

DRESTKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

GRICE, P. (1957) “Meanning”, in Grice (1989), Studies in the Way of Words.


La dualité des explananda

10 mai 2008

Une réplique de moi-même, véritable zombi, n’a pas besoin de croyance ou de désir pour produire certains mouvements que l’on peut décrire comme des comportements, comme introduire une pièce dans une machine distributrice de boisson dans le but de se désaltérer. Ainsi, posséder un contenu mental comme croire que « cette machine distribue des boissons » ou ne rien croire, ne changerait rien quant à la série de mouvements exécutés par deux organismes identiques. Ou encore, deux organismes identiques placés dans deux environnements différents pourraient développer des contenus différents : l’un pourrait avoir le contenu F et l’autre le contenu G, sans que le pouvoir causal de l’un ou de l’autre n’en soit affecté. Ce genre de conclusion, un tenant de la naturalisation de l’intentionnalité ne peut l’accepter et cherchera tous les moyens de montrer que les raisons ont un contenu et que ce contenu fait une différence dans la cause de nos comportements.

Si ce qui, pour un organisme ou un système, cause un mouvement est un ensemble d’instances de propriétés intrinsèques à cet organisme ou à ce système, alors les propriétés du contenu mental qui ne surviennent pas (théorie de l’externalime) ne jouent aucun rôle causal. Drestke l’admet, il écrit :

La signification n’est certainement pas une propriété intrinsèque des choses ayant un sens, quelque chose que vous pourriez découvrir en regardant dans la tête, en prenant la mesure de traces ou en l’étudiant à la lumière sous un verre grossissant. Ce genre d’investigation serait aussi grotesque que d’essayer de découvrir la signification de mots avec l’analyse acoustique d’un discours. (Dretske 1989, p.4)

Ce que montre Dretske dans ce passage est le caractère irréductible des propriétés sémantiques. En effet, jamais l’explication physique (neurobiologique) ne pourra expliquer les croyances. Même si un jour, selon Dretske, la neurobiologie parvient à nous donner une description complète du fonctionnement de notre cerveau, il manquera quelque chose concernant la cause du comportement, et cette chose se trouve dans la signification de nos raisons. Cependant, Drestke est matérialiste (2003, p. 153) et son projet de naturalisation ne doit pas s’entendre dans une perspective conflictuelle entre d’un côté l’explication causale par les propriétés des raisons et de l’autre, l’explication causale par les propriétés physiques intrinsèques. L’objectif de sa théorie est « de montrer comment cet apparent conflit, un conflit entre deux images différentes exposant comment le comportement est expliqué, peut être résolu. » (1988, préface).

Pour sortir de ce conflit, Dretske admet que posséder le contenu F ou G pour deux organismes physiquement identiques n’interférera pas dans la sortie motrice d’un comportement. La cause de la sortie motrice M, pour un organisme ou un système, est un état interne C de cet organisme ou de ce système. Ainsi, à l’intérieur de l’organisme, externalisme oblige, on ne trouve aucune place pour F ou G. Dretske ne peut donc agir sur ce qu’il nomme la cause déclenchante (Triggering Cause) qui est seulement un processus physique. En conséquence, le contenu de nos croyances n’expliquerait pas nos comportements en tant que simple mouvement physique mais pourraient jouer un rôle causal si on définissait le comportement comme quelque chose de plus qu’une sortie motrice, – un processus.

Pour Drestke, décréter qu’un mouvement appartient à la classe des « comportements » nécessite le passage par certaines conditions. La première condition qu’il nous indique est que seul un mouvement dont la cause est interne à un organisme peut intégrer le processus. Que quelqu’un se saisisse de mon bras et le lève, ou que je lève moi-même mon bras, peuvent être des mouvements identiques, mais manifestement ils n’ont pas la même cause. Dans le premier cas, il s’agit d’un simple mouvement. Dans le second, il peut s’agir d’un comportement. En effet, pour qu’un processus comportemental, qui peut avoir comme sortie un mouvement ou une inhibition, puisse accéder au statut de comportement, avoir une cause interne est une condition nécessaire mais pas suffisante. Une sortie motrice peut être un réflexe et ainsi posséder la première condition d’accès au comportement. C’est là que Dretske précise la deuxième condition : le comportement n’est pas réductible à une sortie motrice. C’est l’ensemble de la structure relationnelle contenant à la fois la cause et le mouvement, que Dretske nous propose de prendre en compte dans la notion de comportement[1]. Dretske distingue ainsi entre l’observation de la seule sortie motrice qui peut recevoir une cause particulière et l’attention au processus qui a permis ce mouvement.

Nous pouvons alors produire deux explications non concurrentes et ne s’excluant pas. L’explication du mouvement M qui est une cause interne C et l’explication du comportement qui explique la cause de ce processus [C cause M]. Ainsi, l’explication physique fournit la cause de M et l’explication par la raison explique le complexe [C cause M]. La concurrence des causes n’aura pas lieu et les raisons auront peut-être trouvé un travail.

Références

DRETSKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15.

DRETSKE, F. (2003) “Burge on Mentalistics Explanations” Reflections and Replies, Essays on the Philosophy of Tyler Burge, ed. Martin Hahn et Bjørn Ramberg, MIT, p. 153-164.


[1] Le modèle de notion de comportement est une sorte de mélange de notion de comportement prise à la fois en biologie et dans les sciences comportementales et le modèle d’action initié par I. Thalberg (1977). Selon le point de vue de Thalberg, une action possède un mouvement du corps aussi bien qu’une entité psychologique comme composant.


Swampman : le rôle causal de nos croyances

2 mai 2008

Une expérience de pensée introduite par Donald Davidon (1987) met en scène Davidson lui-même qui, partant en randonnée dans des marais est soudain frappé par la foudre. Dans le même temps, à proximité, un second éclair réorganise spontanément toutes les molécules qui constituaient Davidson et par le plus grand des hasards, elles reprennent exactement la même position que celle qu’elles avaient au moment de sa mort.

Ce Swampman possède néanmoins un cerveau, entièrement identique à celui qu’avait Davidson et se comporte donc exactement comme l’aurait fait Davidson. Alors, suivant à nouveau son chemin, retournant à son bureau à l’université de Berkeley, il reprend le cours normal de sa vie qu’il consacre à écrire des essais philosophiques

Cette expérience de pensée de la duplication d’une personne à l’identique, nous intéresse ici pour distinguer les notions de pouvoir causal et de fonction (que l’on assimile ici à une croyance). La notion de fonction se différencie de l’ensemble des propriétés intrinsèques de l’organisme qui a acquis cette fonction. Je peux, par exemple, faire acquérir à un objet une fonction pour laquelle il n’a pas été produit, un livre, par exemple, pour caler une porte. En bloquant la porte, le livre acquiert la fonction de caler la porte. Cependant, il apparaît que tout autre objet ayant la même masse et la même dimension pourrait être aussi, la cause déclenchant l’arrêt de la porte à cet endroit. Ce qui arrête la porte à t est la propriété intrinsèque d’un objet, mais ce qui structure cette cause, est un événement qui s’est produit à t 1, lorsque le livre a acquis cette fonction.

Dans la théorie de Dretske, la cause interne d’une sortie motrice est celle d’un état possédant une propriété physique déclenchante. Un agent et sa réplique, exposés à la même indication, exécuteraient donc la même sortie motrice. Dans l’expérience de pensée de Davidson, le double se différencie de la personne originale, seulement par son histoire. En effet, le double de Davidson devant une machine distributrice de boissons, par exemple, se comportera de la même façon que lui. En effet, l’état interne de ce double entièrement identique à Davidson, à la molécule près, réagira aux mêmes stimuli. Ainsi, parce que son état interne est identique au sien et que cet état interne indique la présence de cette machine, toute une série de gestes, consistant à faire fonctionner la machine pour obtenir une boisson, sera effectuée de façon identique à celle que ferait Davidson.

Selon la théorie de Dretske, l’état du cerveau de Davidson, devant la machine distributrice de boisson peut légitimement être appelé une croyance. Il a, en effet, appris dans le passé, qu’une telle machine sert des boissons contre paiement. Sa croyance, que la machine devant lui sert des boissons et son désir de se désaltérer, causent son comportement, qui consiste dans un premier temps à fouiller dans sa poche en quête d’une pièce de 1 euro. L’état du cerveau de Davidson, constitué d’une croyance, est néanmoins le même que celui du swampman. Cependant, son double ne peut pas posséder la même croyance. D’ailleurs, il ne possède aucune croyance. La relation passée de Davidson avec ce genre de machine distributrice lui est propre et constitue sa croyance, son double ne la possède pas.

Le problème est alors le suivant : la croyance de Davidson que la machine distribuera une boisson contre paiement n’est pas une croyance dans le cerveau de son double. Ici, le contenu de la croyance effectivement ne joue pas de rôle au moment t de l’introduction de la pièce de 1 euro dans la machine, mais il a joué un rôle dans l’histoire de Davidson. Son double, quant à lui, parce qu’il est dans le même état interne que Davidson, agit néanmoins de la même façon que lui. Doit-on en conclure que posséder ou non une croyance ne serait d’aucune pertinence causale ? Ou, dans une version moins éliminativiste, que la la croyance n’agit pas causalement au moment où se passe l’événement qui cause un effet ?

Références

DAVIDSON, D. (1987) “Knowing One’s Own Mind.” Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, 60 p. 441-58.


Qu’est-ce qu’un comportement ?

24 avril 2008

On attribue traditionnellement à l’esprit le rôle d’expliquer les comportements. Une croyance et un désir semblent ainsi pouvoir expliquer causalement un comportement. La croyance qu’il y a de l’eau dans le réfrigérateur et le désir d’étancher ma soif semblent être la cause de mon déplacement vers le réfrigérateur. Comment comprendre ce qu’est un comportement ? Est-ce seulement un ensemble de mouvements physiques ou est-ce que le travail de l’esprit est intégré à la notion même de comportement ?

Pour les béhavioristes, le comportement s’explique sans référence aux événements ou processus internes. « L’objection aux états internes n’est pas qu’ils n’existent pas, mais qu’ils sont non pertinents dans l’analyse fonctionnelle » écrit Skinner, (1953, p. 35). « Non pertinent » signifiant ici une explication circulaire ou régressive.

Armstrong, dans son ouvrage A Materialist Theory of the Mind (1961), met en exergue le caractère ambigu de la notion de comportement, et préconise que la notion soit définie physiquement :

[…] le mot ‘comportement’ est ambigu. Nous pouvons distinguer entre le ‘comportement physique’, qui se réfère à une simple action physique ou une passion du corps, et le ‘comportement véritable’, qui implique une relation à l’esprit. Le ‘comportement véritable’ implique le ‘comportement physique’, alors que tout ‘comportement physique’ n’est pas un ‘véritable comportement’, en effet, ce dernier dérive, d’une certaine manière, de l’esprit. Le réflexe du genou frappé est un ‘comportement physique’ et non un ‘comportement véritable’. Maintenant, si dans notre formulation de ‘comportement’ nous signifions ‘véritable comportement’, alors nous devrions en faire un compte rendu de concepts mentaux en termes de concept qui déjà présuppose le mental, ce qui serait circulaire. Aussi il est clair que dans notre formulation de ‘comportement’ nous devons signifier ‘comportement physique’. (Armstrong 1961, p. 84)

La notion de comportement telle que la donne à comprendre Dretske (1988), s’oppose non seulement à la conception de comportement développée par les béhavioristes, mais prend en charge ce qu’Armstrong considère comme ambigu, c’est-à-dire la référence au travail de l’esprit. Ainsi, pour Dretske, le comportement est avant tout un complexe dont le mouvement, c’est-à-dire la sortie motrice ou production, est causé par un état interne. Pour Dretske, le comportement, sans cette référence à un état interne n’est qu’un simple mouvement (Dretske 1988, p.1-32). Pour asseoir sa théorie, Dretske amène sur le devant de la scène ce que l’esprit est supposé faire. Finalement, ce ne pas tant le comportement que ce que fait l’esprit qui l’intéresse. Or, pour comprendre ce que fait l’esprit, il faut avant tout s’occuper de ce qu’il est supposé faire. C’est ainsi que la notion de comportement est introduite, comme une conséquence de ce qu’est supposé faire l’esprit :

Le comportement est, pour moi, d’une importance secondaire. Par contre, de première importance est l’esprit. Cependant, nous ne pouvons pas comprendre l’esprit à moins que nous ne comprenions ce qu’il est supposé faire. Une des choses que l’esprit, dans la forme des croyances et des désirs, est supposé faire consiste à guider et motiver le comportement de son possesseur. Ainsi, parler au sujet de l’esprit, de ce que la personne pense ou veut, devrait (si l’esprit fait son travail) nous aider à comprendre ce comportement de la personne – Pourquoi il se lève et soudain se rend dans la cuisine. (Dretske, 1991, p. 196)

Ainsi que le montre cet extrait, priorité est donnée à l’esprit. C’est le travail du couple croyance/désir qui fait l’objet de l’attention de Dretske, et la description du comportement est seulement une façon de mieux décrire le travail exercé par les deux entités. La méthode consiste alors à décrire une action et, ensuite, à se demander quel rôle l’esprit pourrait jouer dans la production de cette action. Il part donc de la prémisse que le couple croyance/désir fait quelque chose, ensuite il se pose la question de ce qu’il fait et trouve que la croyance guide et que le désir motive le comportement. C’est donc à partir de ce que Dretske considère que l’esprit fait, que nous comprenons ce qu’est un comportement. Dans la prémisse méthodologique de Dretske, le couple croyance/désir est donc déjà intégré au comportement.

Comment les raisons pourraient-elles alors être des causes si elles sont constitutives de la notion même du comportement qu’elles sont censées expliquer ?

Références

ARMSTRONG, D.M (1968) A Materialist Theory of Mind, London: Routledge and Kegan Paul.

DRESTKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1991) “Dretske’s Replies”, in Dretske and His Critics, ed. Brian McLaughlin, Oxford, Blackwells.

SkinneR, B. F. (1953) Science and Human Behavior, New York: Macmillan.


La naturalisation des propriétés intentionnelles et la causalité mentale

17 avril 2008

Les représentations mentales parce qu’elles ont un contenu, c’est-à-dire qu’elles ont des propriétés sémantiques se distinguent des entités neurophysiologiques qui elles, ne possèdent pas ce trait d’être au sujet de quelque chose (intentionnalité). Un concept, par exemple, s’applique à des objets. Une représentation peut viser un objet. Un désir est au sujet d’un état de chose possible ou impossible, alors qu’une croyance est vraie ou fausse si l’état de chose est réalisé ou non.

Pour un certain nombre de philosophes (Block 1986, Dretske 1988, Fodor 1984, Loar 1981, Millikan 1984, Stalnaker 1984, Pacherie 1993, Proust 1997, Jacob 1997), la recherche d’un lien entre le physique et l’intentionnel est une manière d’échapper à la catastrophe que pourrait engendrer une doctrine disant que la signification n’est qu’un mythe, ou pour le dire en termes métaphysiques, à la peur que rien dans le monde n’instancie des propriétés intentionnelles, c’est-à-dire que les prédicats intentionnels ne seraient vrais de rien. Ce programme de naturalisation de l’intentionnalité porte donc en lui un enjeu considérable. En effet, si les états intentionnels s’avèrent être causalement impotents, pourquoi devrions-nous les conserver dans notre ontologie ?

Ce programme consiste alors à chercher un cadre de conditions naturalistes pour les représentations. Il s’agit donc de comprendre en termes non sémantiques comment un système physique peut posséder des propriétés sémantiques. Pierre Jacob (1997) écrit :

C’est, comme le dit Drestke, essayer de cuire un pain mental en n’utilisant comme seuls ingrédients que le farine et du levain physiques ; c’est mettre au point une recette de fabrication d’un esprit (ou d’une chose mentale) dans laquelle la liste des ingrédients ne doit contenir aucun condiment mental. (Jacob 1997, p. 14)

Pour Fodor, ces conditions peuvent s’exprimer ainsi : « ‘R représente S’ est vrai si et seulement si C » quand le vocabulaire utilisé pour décrire les conditions C, ne contiendrait aucune expression intentionnelle. L’objectif est précis, il consiste à rechercher des conditions non sémantiques C pour posséder des propriétés sémantiques telles que ‘R représente S’. Le programme naturaliste apparaît donc comme étant à la fois réaliste au sujet des entités intentionnelles et réductionniste quand à la recherche de propriétés sous-jacentes qui elles, ne doivent pas être intentionnelles.

Le programme de Dretske est un programme qui s’intéresse à la causalité mentale et dont l’exigence consiste à rendre compte du travail de l’intentionnel, en tant que cause. Si l’on admet que le comportement, que les états intentionnels normalisent, est aussi des mouvements du corps, c’est-à-dire des événements physiques, nous avons alors à faire effectivement ici à un épisode de causalité mentale dans le monde physique. Le projet de Dretske consiste donc à montrer comment les raisons dotées de certains contenus sont les causes des comportements. Ce ne seront donc pas les propriétés physiques (neurobiologiques) des croyances et des désirs qui seront sollicitées, mais les contenus représentationnels et sémantiques de ces entités. Il ne s’agit pas pour autant d’évacuer l’explication neurobiologique, mais en quelque sorte de remettre cette explication à sa place et de trouver pour l’intentionnel, une place au-delà ou au-dessus de celle-ci. Il faut donc pour les propriétés intentionnelles trouver une place particulière dans l’explication causale du comportement.

Pour résoudre le problème de la causalité mentale, il existe une solution qui consiste à ne donner aucune place au mental dans une explication causale. L’ennui majeur de cette solution est son caractère totalement inadapté en tant qu’explication. Ce sont, en effet, les raisons pour lesquelles nous agissons qui expliquent le mieux ce que nous faisons. Mais comme l’a montré Davidson (1963), cette efficacité explicative des raisons dérive d’une autre efficacité qui, elle, est causale. Relier les raisons aux causes est donc ce qui apparaît comme une solution, si l’on ne veut pas rompre avec ce qui explique le mieux ce que nous faisons.

Etre réaliste au sujet du mental, c’est pouvoir prouver que le mental, en tant que mental, effectue un travail causal. Dretske se dit réaliste et, par conséquent, exige un compte rendu prouvant la possibilité de la causalité mentale. Ne pas montrer le travail causal des raisons reviendrait à livrer le mental aux thèses les plus radicales de l’éliminativisme ou au scepticisme alarmiste de l’épiphénoménisme. Et puis, si l’on estime que les explications mettant en jeu le mental sont celles qui expliquent le mieux ce que nous faisons, la causalité et le réalisme mental doivent aller de pair. En effet, que pourrait-on faire exactement d’une entité qui ne serait cause de rien ?

Références

BLOCK, N. (1986), “Advertissement for a Semantics for Psychology”, in P.A. French, T.E. Uehling, Jr and H.K. Wettstein (eds.), Midwest Studies in Philosophy, 10, p. 615-678.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

FODOR, J. (1984) “Semantics”, Wisconsin Style, Synthese, 59, 231-50. Reprinted in Fodor (1990) Roundable Discussion, in P. Hanson (ed.), Information, Language, and Cognition. Vancouver: University of British Columbia Press.

LOAR, B. (1981) Mind and Meaning, Cambridge University Press.

MILLIKAN, R. G (1984) Language, Thought, and Other Biological Categories : New Fondations for Realism, Cambridge, Mass : MIT Press.

PACHERIE, E. (1993). Naturaliser l’intentionnalité Essai de Philosophie de la Psychologie, Coll. Psychologie et Sciences de la Pensée, Paris: P.U.F.

PROUST, J. (1997) Comment l’esprit vient aux bêtes, Essai sur la représentation, Paris, Gallimard.

STALNAKER, R. (1984) Inquiry. Cambridge, Mass.: MIT Press.


Le punch causal des propriétés sémantiques : le problème du soprano

10 avril 2008

Fred Dretske (1988, chap. 4) évoque le cas d’une soprano, qui en émettant un son fait vibrer un verre en cristal au point de le briser. En plus d’une fréquence et d’une amplitude qui peut faire l’objet de mesures physiques, le son émit par la soprano possède une signification dotée, elle, de propriétés sémantiques. Quant à briser un verre, le chanteur pour cela doit émettre une note suffisamment puissante et correspondant à la fréquence naturelle de vibration du verre. Autrement dit, il doit émettre la même note que celle qui serait émise si on frappait le verre. Dans cet exemple, la voix de la chanteuse possède donc deux caractéristiques causales qui vont entraîner le bris : une certaine amplitude, mesurable en décibels et une certaine fréquence, mesurable en hertz.

Que le son possède des caractéristiques sémantiques est complètement superflu quant à la cause de l’événement entraînant le bris du verre. La signification du symbole linguistique émis par le soprano aurait pu, en effet, s’avérer être complètement différente, ou même ne rien signifier de particulier, que le verre en cristal se serait quand même brisé. Ce qui explique le bris du verre est une corrélation de lois entre les propriétés acoustiques du son émis et certaines propriétés structurelles du cristal. De telles propriétés sont intrinsèques ou survenantes à certaines propriétés sous-jacentes intrinsèques du verre de cristal et de l’organisme de la soprano. Les propriétés de la signification du symbole linguistique (propriétés sémantiques), quant à elles, ne sont ni intrinsèques ni survenantes. Cela n’implique pas que les sons et leurs propriétés extrinsèques n’ont pas de signification, mais cela implique que posséder une signification ne sera d’aucune aide dans l’explication de leurs effets sur le cristal.

Comment penser, après cet exemple de la soprano que l’on puisse mettre au travail les propriétés sémantiques de nos états intentionnels causant nos comportements ? Peut-on comparer ces dernières à la signification de la note émise par la soprano ? Autrement dit, doit-on conclure que la signification est aussi superflue pour expliquer causalement les comportements, que dans la cause du cristal brisé ? Pour Drestke les significations sont des causes (1989), mais de telles causes n’ont aucun sens pour une science de l’acoustique.

Pour expliquer les comportements, les significations apparaissent pourtant bien comme des causes. C’est parce que je crois que p que cela produit B, comportement constitué par exemple de diverses contractions de muscles et stimulations de glandes dans mon organisme vivant. Cependant, les raisons qui nous font agir, les croyances qui causent nos comportements, paraissent n’avoir aucune place dans l’explication d’événements physiques. On peut certes user des raisons pour rationaliser nos comportements et ainsi nous aider à expliquer pourquoi nous devrions faire plutôt ceci plutôt que cela, mais insiste Dretske, « les raisons n’expliqueront jamais pourquoi nous faisons réellement ce qui est dans notre intérêt de faire. » (Dretske 1989, p. 12) C’est pourquoi poursuit-il, que les biologistes ne mentionnent jamais les croyances et les désirs dans leur tentative d’explication des comportements des êtres vivants. Le caractère sémantique de nos états internes n’est pour eux d’aucune aide. En effet, si comme Davidson le soumet (1963), les raisons ou ce qui justifie le comportement sont aussi des causes, et si les causes sont à rechercher dans les états internes physiques des sujets alors, une fois encore, la signification ou le contenu ne peut être causalement pertinent.

Comment alors penser que les propriétés sémantiques de nos états intentionnels possèdent néanmoins quelque punch causal ?

Références

DAVIDSON, D. (1963) “Actions, Reasons and Causes”, Journal of Philosoohy 60, p. 685-699, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

DRESTKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15


Les tropes mentaux

2 avril 2008

 

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Selon la théorie des tropes, les propriétés peuvent être de type physique ou de type mental, mais leurs instances seront toujours physiques. Autrement dit, un trope mental est aussi un trope physique. En ce sens, la propriété est toujours physique.

Lorsque, selon cette théorie, on use de la relation de ressemblance afin de spécifier le type auxquels ces tropes doivent appartenir, nous le faisons selon une certaine similarité entre les tropes. Spécifier un état de douleur, par exemple, revient à spécifier un état physique (neuronal) causant certains comportements faits d’évitements et de contractions musculaires. Nous disons que l’organisme x ressent une douleur de façon similaire à l’organisme y, en vertu, pour prendre un vocabulaire fonctionnaliste, d’une similarité des rôles causaux. La similarité de cette fonction, dans sa constitution matérielle, est alors non pertinente lorsque l’on veut spécifier le type auquel il appartient. L’être humain, la pieuvre, voire le martien, peuvent éprouver un état que l’on spécifie comme un type de douleur. Le trope que je spécifie comme un trope de type douleur chez l’être humain, ainsi que le trope de la douleur chez la pieuvre et le martien sont du même type. Chaque trope est ainsi un particulier d’une certaine sorte (Campbell 1983, p. 135).

Pour les tenants du caractère universel des propriétés, lorsqu’un martien, une pieuvre, un être humain partagent la propriété d’éprouver une douleur, ces deux organismes partagent une même propriété. Cependant, ces trois organismes, manifestement, ont pour siège de la douleur trois structures physiques différentes, alors que la propriété réalisée, singulièrement, reste identique. C’est cette différence dans la réalisation qui entraîne le caractère irréductible de la propriété de second ordre au sein de l’ontologie fonctionnaliste.

Du point de vue des tropes, aucune propriété n’est jamais identique à une autre. Lorsqu’une pieuvre éprouve la propriété d’être une douleur, elle instancie seulement une propriété physique particulière, un trope, que l’on peut ranger sous le type mental – c’est-à-dire un certain événement dans son organisme qui la dispose à se comporter d’une manière semblable à un organisme humain, tel que l’évitement où la contraction musculaire. Cette propriété particulière de type douleur est un trope, c’est-à-dire une propriété particulière présente à un instant t dans un particulier.

L’idée que les propriétés mentales universelles peuvent être partagées par différentes substances physiques n’a aucun sens si la propriété est un trope. En effet, un trope mental, en l’occurrence, ne peut être l’objet de différentes substances. On peut donc dire que le trope n’est ni une propriété de premier ordre ni une propriété de deuxième ordre ; il n’est pas non plus l’instance d’une propriété universelle ; il est le trope de la douleur, à t, chez la pieuvre.

Les pouvoirs causaux d’une propriété sont les principes actifs de la causalité. Les tropes seuls, parce qu’ils sont les concreta de la relation causale et non les types, qui sont des abstractions, possèdent des pouvoirs causaux. Ainsi un trope ou instance de propriété p1 à t, possédée par un état neuronal N1 peut-être une douleur M. M est alors une propriété physique de type mental. La propriété mentale n’est alors pas réduite à l’état neuronal, elle est l’état neuronal. Le type mental permet donc un genre d’identification, d’interprétation ou de classement des tropes se ressemblant, incarnant une fonction mentale, par exemple.

La métaphysique des tropes apparaît donc comme une tentative de clarification des conceptions sous-jacentes de notre ontologie. Il ne s’agit pas de construire un système permettant de déduire des vérités au sujet de l’esprit, mais de contribuer à l’élaboration d’une structure adaptée, susceptible d’accueillir les vérités empiriques. Ainsi, une ontologie peut être qualifiée de « bonne » lorsqu’elle est capable de rendre compte de comment sont les choses. Les propriétés mentales comme propriétés particulières sont peut-être une voie vers une « bonne » ontologie du mental.

 

Références

CAMPBELL, K. (1983) “Abstract Particulars and the Philosophy of Mind”, Australasian Journal of Philosophy, 61, p. 129-141.