L’illusion de la femme sans tête

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ILLUSION DE LA FEMME SANS TETE

En 1968, année de l’édition du livre de David Armstrong A Materialist theory of Mind, paraissait dans la revue Analysis un très court texte du même David Armstrong, dans lequel l’auteur tentait d’éclaircir la position matérialiste au sujet de l’esprit, à savoir celle de l’identité psychophysique.

Il s’agissait pour Armstrong d’asseoir la position de la thèse de l’identité sur une base moins fluctuante que celle défendue par Smart qui soutenait que lorsque nous faisons une affirmation au sujet d’une sensation, nous la traduisions sans réellement préciser le caractère physique ou mental (Topic Neutral). Pour Armstrong, il faut renforcer la position matérialiste. L’illusion de la femme sans tête va lui donner un moyen de mettre à jour une sorte de digression de la conscience. Cependant la démonstration d’Armstrong, si elle agit comme une mise en garde contre ce mouvement de la conscience, nous permet-elle d’adhérer pleinement à la thèse de l’identité psychophysique ?

Voici une traduction du texte d’Armstrong :

L’illusion de la femme sans tête et la défense du matérialisme

par D.M. Armstrong (trad. française F. Loth)

Les matérialistes réductionnistes ont argué que les images mentales ne sont rien d’autre que des processus cérébraux1 ou que les sons ne sont rien de plus que des vibrations de l’air. A cela, il a été objecté que les images mentales ne semblent pas être des processus cérébraux pas plus que les sons ne semblent être des vibrations de l’air et qu’ainsi ce matérialisme réductionniste nous engageait à affirmer que notre expérience ordinaire d’images mentales et de sons produisait une illusion. Cela pourrait bien constituer une difficulté pour le matérialisme non réductible.

La réponse des matérialistes a été pour le moins hésitante. Parfois ils ont dénié que l’expérience ordinaire nous entraînait loin du matérialisme. L’expérience ordinaire, ont-ils affirmé, est complètement neutre entre le matérialisme et l’anti-matérialisme. C’est le point de vue neutre (« topic neutral ») de la théorie de J.J.C Smart au sujet des sensations. Cependant, parfois les matérialistes sont enclins à admettre que notre expérience ordinaire possède un biais anti-matérialiste (par exemple Smart à une autre période). Ce résultat est beaucoup plus gênant pour l’expérience ordinaire. Une telle orientation nécessite que nous recourrions à d’autres arguments en faveur du matérialisme.

Il m’est venu à l’esprit que l’illusion de la « femme sans tête » pourrait bien être un modèle utile, dont l’utilisation pourrait permettre de surmonter l’apparente tension de la thèse matérialiste et son hésitation.

Pour produire cette illusion, une femme est placée sur une estrade illuminée devant un arrière plan noir et un vêtement noir est placé sur sa tête. Elle apparaît ainsi aux spectateurs comme si elle n’avait pas de tête. Les spectateurs, en effet, ne peuvent pas voir la tête de la femme. Cependant, ils ont l’impression qu’ils peuvent voir que la femme n’a pas de tête. Des spectateurs peu perspicaces pourraient en conclure que la femme n’avait effectivement pas de tête.

Ce que montre l’exemple est que, dans certains cas, il est très naturel pour les êtres humains de passer de quelque chose qui est vrai : « je ne perçois pas que X est Y », à quelque chose qui peut être faux : « Je perçois que X n’est pas Y ». Nous avons ici à faire à un de ces mouvements naturels et immédiats de l’esprit dont Hume parlait, et dont il pensait qu’il était aussi important pour notre vie mentale.

Il peut maintenant être suggéré par le matérialiste que nous avons tendance à passer de quelque chose qui est vrai :

Je ne suis pas conscient par introspection que les images mentales sont des processus du cerveau

à quelque chose qui est faux :

Je suis conscient par introspection que les images mentales ne sont pas des processus du cerveau.

De la même façon, nous passons de quelque chose qui est vrai :

Je ne perçois pas en les entendant, que les sons sont des vibrations de l’air

à quelque chose qui est faux :

Je perçois en les entendant, que les sons ne sont pas des vibrations de l’air.

Est-ce que l’expérience, alors, entraîne l’illusion de la vérité de la thèse anti-matérialiste ? Le matérialiste peut maintenant admettre qu’elle entraîne une telle illusion, mais on peut recommander l’interprétation qui consiste à se dire que l’illusion n’est pas plus que l’illusion impliquée dans la « femme sans tête » : de l’absence de conscience de X à être une conscience de l’absence de X.

Peut-être que le cas de la « femme sans tête » indique aussi une attirance psychologique pour l’opérationalisme et autres doctrines qui sont peu disposées à admettre des entités non observées.

1 En réalité, les matérialistes modernes arguent habituellement que c’est le fait d’avoir une image mentale qui doit être identifié avec un processus cérébral. Mais pour la simplicité du propos, laissons ce détail de côté.

Références

  • ARMSTRONG, D.M. (1968) « The Headless Woman Illusion and the Defence of Materialism », Analysis 29, p. 48-49.
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7 Responses to L’illusion de la femme sans tête

  1. Kip dit :

    Bonjour,

    Merci pour cette traduction. Je n’ai pas bien compris cette phrase : « Nous avons ici à faire à un de ces mouvements naturels et immédiats de l’esprit dont Hume parlait, et dont il pensait qu’il était aussi important pour notre vie mentale. » Si tu pouvais me l’expliciter, ce serait super.

    Kip

  2. Francois Loth dit :

    Pour Hume l’association des idées est le fruit de l’habitude. Nos idées s’associent comme des choses naturelles qui s’attirent. Les représentations, sans qu’on le veuille vraiment, autrement dit inconsciemment et immédiatement, s’appellent les unes les autres. Sans doute est-ce à cet aspect de la pensée de Hume concernant l’esprit auquel Armstrong fait référence.

  3. Julien Dutant dit :

    C’est un très bon point (celui d’Armstrong)!

    Pour Hume, il me semble en effet qu’il fait allusion à la conception que Hume se fait de l’induction. Nous sommes systématiquement enclins à penser que l’expérience passée va se reproduire (le soleil va se lever demain, la pierre que j’ai jetée sera aussi lourde qu’avant quand je la ramasserai, elle ira aussi loin si je la rejette, etc). Selon Hume, ces inférences inductives sont sans justification logique (mon expérience ne prouve pas que la pierre n’ira pas 100 fois plus loin cette fois-ci, puisque précisément je n’ai pas encore observé cette fois-ci), mais nous les faisons par habitude (et peut-être aussi parce qu’en général elles ne sont pas contredites). Armstrong pense qu’une habitude de ce genre pourrait expliquer le passage que nous ferions de « Je ne perçois pas que p » à « Je perçois que non p ».

    L’argument est très bon. Je pense par exemple à l’expérience de pensée de Leibniz qui dit que si l’on se baladait à l’intérieur d’une machine, on verrait certes des rouages ou des engrenages, mais on ne verrai pas d’esprit ou de pensée. Donc, conclut Leibniz, il n’y a pas d’esprit dans les machines. Mais on peut lui rétorquer avec Armstrong: certes, tu ne vois pas l’esprit, mais cela n’implique pas que tu vois qu’il n’y en a pas.

    Merci d’avoir signalé ce texte!

  4. Julien Dutant dit :

    « parce qu’en général elles ne sont pas contredites »: plus précisément, parce qu’elles n’ont pas été souvent contredites jusqu à présent.

  5. Francois Loth dit :

    Réponse à Julien.

    Leibniz ne trouve rien dans le moulin qu’il visite parce qu’il est dualiste et qu’il sait que ce n’est pas en fouillant dans la substance étendue qu’il trouvera des traces de l’esprit. En plus, comme il est paralléliste, c’est-à-dire qu’il dénie que les deux substances puissent interagir causalement, il ne pourra relever aucun indice causal d’une relation entre la matière et l’esprit.

    Certes l’argument d’Armstrong est un bon argument, mais il n’est qu’une sorte de mise en garde contre la tentation anti-matérialiste. Un dualiste comme Leibniz, pourra entendre l’argument mais dira de la thèse de l’identité qu’elle est un pur non-sens. Bref, je doute qu’il puisse être utilisé comme argument anti-dualiste.

  6. […] de La Mujer sin cabeza de Lucrecia Martel, Leonera, de Pablo Trapero, y Maradona de Emir Kusturica, aquí van algunos […]

  7. philalethe dit :

    Ce texte d’Armstrong me gêne. En effet, si des gens me disent « Nous n’avons pas vu que dans le Loch Ness il y a un monstre », dois-je leur rétorquer : « Oui mais vous n’êtes pas autorisé à dire que vous avez vu qu’il n’y en a pas » ? Il me semble qu’il faut prendre en compte les conditions de la perception – ou plus généralement du mode de connaissance – pour justifier un tel interdit. Si après avoir bien regardé je ne vois pas qu’il y a de l’argent dans mon porte-monnaie, c’est correct de dire que je vois qu’il n’y a pas d’argent dans mon porte-monnaie. En fait l’argumentation d’Armstrong n’est défendable que si dès le départ on enlève à la conscience tout pouvoir cognitif. A un aveugle qui dit « les couleurs n’existent pas parce que je ne les ai pas vues », je suis en effet autorisé à répondre « dites seulement que vous n’avez pas vu qu’elles existaient ». Quand je fais l’appel des élèves, je me sens autorisé à passer de « je n’ai pas vu que l’élève x est là » à « j’ai vu qu’il n’est pas là ».

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