La nécessitation contingente en question

 

La conception développée par Armstrong et les tenants d’une nécessitation entre propriétés (voir billet précédent) définit les lois comme des connexions entre universaux. Autrement dit, c’est en vertu de certaines relations nomiques que des pouvoirs causaux sont octroyés aux propriétés universelles. Cependant, il existe une intuition de base, bien ancrée dans la tradition empiriste, qui affirme que les lois sont contingentes. C’est-à-dire, alors  que les découvertes scientifiques nous enseignent par exemple que le cuivre est conducteur d’électricité ou que l’eau pure, à la pression atmosphérique ordinaire, bout à la température constante de 100°C, il nous est facile d’imaginer un monde possible dans lequel, le cuivre ne conduit pas l’électricité ou encore que l’eau pure bout à 50°C. La nécessité nomique à travers les mondes possibles partageant nos lois ne serait donc pas uniforme ou logique. C’est pour cela qu’Armstrong parle de nécessitation contingente (1983). Nous pouvons, en effet, facilement imaginer que les lois de nature auraient pu être différentes, que la chaleur que nous recevons comme une sensation dans notre corps aurait pu être autre chose qu’une accélération moléculaire ou encore imaginer que certains cristaux blancs, nous faisant penser à du sel, ne se dissoudraient pas dans l’eau.

Autrement dit, si une balle en caoutchouc est élastique, c’est parce que les lois de nature imposent aux propriétés impliquées dans ce qui constitue le caoutchouc la disposition de se déformer de façon provisoire quand la balle est soumise à certaines forces. Cependant, selon les partisans de la nécessité nomique contingente, une balle en caoutchouc, composée de la même structure  qui lui donne ces dispositions, pourrait ne pas être élastique dans un autre monde possible. En effet, les lois de ce monde possible pourraient imposer un ensemble différent de relations entre ces propriétés. Ainsi, la connexion nécessaire entre les propriétés universelles n’aurait donc pas besoin d’être une nécessité métaphysique ou logique. Une telle théorie explique bien ce que sont les lois, ce qu’est leur contingence, leur universalité et leur nécessité naturelle. Mais comment en arrive-t-on à glisser cette nécessitation intermédiaire entre la contingence pure et la nécessité métaphysique ou logique ? D. Armstrong écrit :

En essayant de découvrir les lois de nature, les scientifiques se sentent libre de considérer les possibilités de façon très large, et cela, tout à fait différemment des contraintes suggérées en logique et en mathématique. (Armstrong 1983, p. 158)  

De la méthode scientifique même, selon Armstrong, il émanerait donc une impression de contingence bien déterminée. Est-il cependant légitime que cette impression de contingence nous conduise à injecter dans la nécessité métaphysique cette contingence ? Ce qui est sûr c’est que la contingence des lois ne peut pas être explorée. « Tout ce que nos investigations empiriques peuvent nous dire, concerne les connexions nomiques obtenues dans le monde actuel », écrit S. Schoemaker (1980). Ainsi, contre Armstrong, on pourrait finalement considérer, dans la mesure où cela ne nous donne aucune information  au sujet duquel cela serait le cas dans d’autres mondes possibles, que la contingence ou la nécessité au sujet des lois n’est  qu’une façon de parler. Autrement dit nos intuitions modales ne seraient pas vraiment un bon guide  pour décider de ce qui est nécessaire ou contingent.

Cependant, lorsque l’on cherche à expliquer pourquoi une occurrence de causalité singulière se produit et que l’on investit les propriétés d’un certain pouvoir causal, c’est bien a posteriori, que l’on accède à la connaissance des lois. Beaucoup de faits nécessaires peuvent être vrais seulement a posteriori. La leçon de Kripke (1980) ne nous enseigne-t-elle pas que certaines affirmations d’identité expriment des propositions qui sont nécessairement vraies, mais que celles-ci ne sont connues qu’a posteriori ? Nous pouvons maintenant accepter, bien que cette identité n’ait été connue seulement qu’a posteriori, qu’il soit métaphysiquement nécessaire que l’eau = H2O. Mais est-ce que ne pas savoir a priori que les séquences causales singulières exemplifient des lois légitime l’inférence que les lois de nature sont des lois contingentes ?

Alors, si retirant la contingence, on accordait aux lois de la nature le statut de nécessité métaphysique ?

Références

ARMSTRONG, D.M (1983) What is a Law of Nature?, Cambridge University Press.

KRIPKE, S. (1972) Naming and Necessity, in Davidson & Harman, Semantics of Natural Languages (Reidel) p. 253-355, 1980 ; trad. franç. P. Jacob et F. Récanati, La logique des noms propres, Minuit, 1980.

SHOEMAKER, S. (1980) “Causality and properties” reprinted in Identity cause and Mind, (2003) Cambridge: Cambridge University Press, p. 206-233.

Max KISTLER a publié un livre Causalité et lois de la nature, (1999) et de nombreux articles sur le sujet.

 

8 commentaires pour La nécessitation contingente en question

  1. Patrice Weisz dit :

    Réponse à François :
    Pour trancher ce point il me semble qu’il faut inévitablement relier la contingence des lois et la contingence du monde. De plus, contrairement à ce qui est dit ici, La contingence des lois peut parfaitement s’explorer par des simulations informatiques de modèles cosmologiques.
    Mais, parmi tous les mondes possibles que l’on peut obtenir en faisant varier les lois de la nature, il n’y en a curieusement que très peu autorisant l’apparition de l’homme dans l’univers. Cette venue demande un ajustement incroyablement précis et fin de
    différents paramètres qui laisse perplexes les hommes de l’art…Car nous sommes là !
    C’est ce que l’on appelle le principe anthropique (version faible) .
    Ce principe célèbre prône donc la nécessité des lois de la physique telles qu’elles sont, à l’intérieur de notre version du monde qui, elle, est peut-être contingente…
    Mais le monde n’est-il pas issu justement de l’action de ces lois ?

    Remarque : Les lois de la nature sont universelles (principe cosmologique) et donc partout les mêmes. Ce qui n’empêche pas l’eau de bouillir à 72 degrés en haut de l’Everest à cause de la baisse de pression atmosphérique !

  2. LEMOINE dit :

    A mon avis, si on imagine les constantes fondamentales de l’univers différentes de ce qu’elles sont effectivement, on aboutit à un univers configuré différemment où la vie humaine n’est pas concevable. En revanche, les lois ultimes de la matière restent les mêmes, seule leur expression est différente : l’eau ne bout pas à 100°, d’accord. Mais en fait elle ne bout à cette température que sur terre au niveau de la mer. Cette « loi » n’est que l’expression particulière d’une loi plus fondamentale. Ce n’est que dans ce sens qu’elle peut être dite « contingente ».

    Quant aux « mondes possibles », il me semble qu’on ne peut rien fonder dessus. L’imagination est un outil bien trop faible pour permettre de discuter ce qui relève de la science et celle-ci est encore bien limitée (puisque nous ne connaissons rien de 95% de la matière qui forme l’univers). L’évocation de « mondes possibles » parait donc surtout avoir l’allure d’un procédé sophistique pour présenter comme « métaphysiques » des thèses qui semblent plutôt relever d’un parti pris idéologique qui voudrait mettre en doute la science (ce que vous exprimez, si je vous comprends bien, par l’expression : « une façon de parler »).

    Ce que j’ai de la peine à imaginer, c’est comment tout cela peut-être reçu par des étudiants souvent prompts à contester ce qu’on voudrait leur faire accepter. Il me semble qu’à vingt ans, j’aurais eu du mal à écouter tout cela patiemment. N’est-il pas à craindre que ce genre de fantaisie métaphysique n’aide pas à la diffusion de la philosophie de l’esprit et nuise en final à la philosophie tout entière quand elle est déjà dangereusement attaquée en France.

  3. Francois Loth dit :

    Réponse à Monsieur Lemoine.

    La question de la contingence des lois de nature s’inscrit dans l’interprétation que l’on construit à propos des lois elles-mêmes. Il s’agit de comprendre ce qui distingue une loi de nature d’une simple régularité. Une régularité peut faire l’objet d’un énoncé universel comme par exemple : « Tous les objets en or massif ont un volume de moins de 1 km3. » Cet énoncé est vrai mais ce n’est pas une loi. Autrement dit, cet énoncé n’a aucun fondement sous-jacent. On peut imaginer un monde possible dans lequel on aurait assez d’or pour fondre un tel objet. Dans le cas de cet énoncé, la relation entre l’antécédent et le conséquent n’est donc pas nécessaire. Ce n’est pas tout à fait la même chose si l’énoncé est une loi. Il exprimera une régularité mais celle-ci sera nécessaire. En effet, les lois nous disent ce qu’il va se produire. Si l’on est réaliste à l’égard des lois de nature [ce n’est pas le cas de tous les philosophes, Bas Van Fraassen par exemple, auteur du livre « Lois et symétrie », Vrin (1994)] on peut se disputer pour savoir si ces lois sont contingentes ou nécessaires. Armstrong se faufile dans une position qu’il appelle la nécessitation contingente. Pour lui, les lois de nature n’ont nul besoin d’être dotées d’une nécessité logique ou métaphysique.

    Dans la seconde partie de votre commentaire on sent poindre votre agacement contre le terme de « mondes possibles ». L’introduction des mondes possibles en philosophie est une manière d’interpréter la modalité. Il est vrai que David Lewis, qui fut tout le contraire d’un métaphysicien voulant entraîner ses pairs dans la fantaisie, adopte à propos des mondes qui pourraient être d’une autre manière, ce que l’on appelle un réalisme modal. Mais qui mieux que Lewis que vous pouvez lire en français pourrait vous conduire dans son interprétation. Quant à Armstrong, les autres mondes possibles ne sont que des manières de combiner les particuliers et les universaux de notre monde actuel dans des états de choses.

    Pour conclure, l’étude de la philosophie de Lewis et d’Armstrong et de tous les auteurs qui considèrent la métaphysique avec sérieux, pourrait bien être le meilleur rempart contre les attaques dont vous parlez…

  4. LEMOINE dit :

    Je vous remercie pour ce lien vers google-books qui me permet de mieux comprendre ce qu’est cette théorie des « mondes possibles ».

    Je n’ai évidemment pas eu le temps de lire entièrement le passage publié et je ne suis d’ailleurs pas en mesure de le comprendre complètement. Mais je butte d’emblée sur un point qui me semble essentiel.

    Le sens du mot possible ne me semble pas le même quand on parle de l’existence « possible » de cygnes bleus et quand on parle d’une victoire « possible » de Humphrey aux élections. Lewis s’exprime au présent pour évoquer la possibilité de cygnes bleus mais écrit « aurait pu gagner la présidence » pour parler de la possible victoire de Humphrey. Il se place dans un temps qui n’est plus celui du présent.

    Le mot « possible » est bien le même dans les deux cas mais le sens n’est pas le même. Quand on parle de la « possible » victoire d’Humphrey, on se situe en pensée dans le passé, dans les conditions ouvertes du scrutin. Quand on parle de la « possible » existence de cygnes bleus, on se déplace en pensée dans l’espace mais on reste ancré dans le présent. S’il existe des cygnes bleus, on doit pouvoir les trouver maintenant quelque part dans l’espace. Il n’en va pas de même pour la possibilité de la victoire d’Humphrey qui n’est réelle dans aucun espace et n’a existé qu’en puissance. En quantifiant ces différents sens du « possible » sous un seul signe (le losange), on efface une différence fondamentale et on entre dans des difficultés redoutables. Et alors effectivement il est peut-être nécessaire d’imaginer des mondes différents pour actualiser tous les possibles. C’est dans le cadre de la construction théorique extrêmement complexe ainsi élaborée que se pose la question de la contingence des lois de la nature mais échappe-t-elle pour autant à ses implications idéologiques.

    En dehors de ce cadre, je ne vois pas quel sens on pourrait donner à l’idée que les lois de la nature puissent « être dotées d’une nécessité logique ou métaphysique ». Le mot « nécessité » ne comporte-t-il pas d’ailleurs lui aussi un double sens puisqu’il n’y a rien de commun entre nécessité logique et nécessité pratique. Je ne sais pas quel sens on peut donner à l’idée de nécessité « métaphysique ».

  5. Sur le texte
    Détail : « l’eau bout à 100°C » n’est pas tellement une loi, me semble-t-il, c’est une généralisation empirique (inexacte sur Terre, puisque cela varie selon l’altitude). Une généralisation exacte serait un diagramme de phase pression/température. Et une loi véritable relèverait sans doute d’équations sur les dérivées d’énergie libre, ou qqch comme cela. Que cette loi soit valable dans notre monde, mais qu’un autre monde (possible) ait une autre loi( possible), soit. Mais que pourrions-nous déduire en terme de nécessité d’un tel effort d’imagination ? Il est tout aussi « possible » qu’aucun autre monde ne puisse faire varier ces lois, la possibilité en question n’étant pas vérifiable / observable de toute façon. Donc, j’ai comme équiprobables les propositions « il existe d’autres lois dans un monde possible », et « il n’existe pas d’autres lois dans un monde possible ».

    Patrice Weisz
    Dans une simulation récente sur les constants fondamentales, l’astrophysicien Fred Adams n’obtient pas une contrainte très forte sur le principe anthropique, ou au moins sur l’apparition du vivant dans les univers possibles, le New Scientist en parlait récemment :
    http://space.newscientist.com/article/mg19926673.900-is-our-universe-finetuned-for-life.html

  6. Francois Loth dit :

    Précisions autour de l’enjeu de la question de la nécessitation contingente. Il s’agit de clarifier la distinction entre les généralisations qui peuvent être purement accidentelles et les énoncés des lois. Les énoncés des lois impliquent une nécessité ou une connexion nécessaire. Cette connexion nécessaire est découverte empiriquement via une relation causale singulière, qui est l’instance d’une loi. Dans cette clarification, il faut effectivement comprendre la nuance entre ‘nécessité nomique’ et ‘nécessité métaphysique’, la nécessité nomique étant plus faible que la nécessité métaphysique. Entre les deux se place une forme de contingence. Que penser d’une intuition rendant plausible l’existence de mondes dans lesquels la conductivité électrique des métaux augmente avec la température au lieu de diminuer comme cela se passe dans notre monde actuel ? La façon de répondre à cette question permet de trancher entre certaines théories des propriétés, particulièrement en ce qui concerne leurs pouvoirs causaux.

  7. patrice weisz dit :

    L’existence de mondes possibles dans lesquels les lois seraient différentes ne peut s’envisager que dans des mondes parallèles, ou antérieurs, mais pas au sein du même continuum infini d’espace-temps, qui ne serait justement alors plus un continuum, étant donné que ses propriétés géométriques dépendent des caractéristiques des lois (relativité générale).
    Et ceci même si ces mondes-îlots étaient tellement éloignés qu’ils ne seraient plus reliés causalement à notre monde.
    Cela remettrait en cause tous les principes de la cosmologie moderne, dont les modèles considèrent tous l’universalité des lois et l’homogénéité de l’univers, et remettrait en cause également le droit d’appliquer le principe de causalité physique qui est une propriété géométrique liée à la continuité découlant des structures obtenues.

    Est-il alors légitime d’invoquer et même de parler de ce qui ne peut pas exister dans ce monde-ci pour tenter de trancher le statut ontologique d’entités lui appartenant ?

  8. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice.

    Les mondes possibles en philosophie nous parlent des modalités. On parle du nécessaire et du possible. On peut distinguer ce qui existe nécessairement, ce qui n’existe pas nécessairement et ce qui peut exister ou ne pas exister. C’est une longue histoire qui commence tôt en philosophie (Aristote) et se poursuit par Leibniz et trouve une sorte de « libération » avec David Lewis. Lewis est parfois considéré comme un original car il est réaliste à propos des mondes possibles. Il pense que tous les mondes possibles existent et qu’ils sont tous actuels de leur point de vue. Ce qui est rejeté par Lewis est le non-existant.

    On peut penser les mondes possibles comme des fictions, des concepts… En gros c’est la conception d’Armstrong de la modalité. Armstrong et Lewis sont matérialistes, c’est-à-dire que, pour eux, ce qui existe est saptio-temporel.

    Bref, il s’agit de rendre compte de nos intuitions modales. Comment tenir compte (devons-nous tenir compte) de notre intuition que les choses auraient pu être autrement qu’elles ne le sont ? On peut pour cela stipuler les mondes possibles. Si on ne peut les observer ces mondes possibles, c’est simple pour Lewis, c’est qu’ils sont causalement isolés les uns des autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :