David Armstrong : pouvoirs causaux, lois, propriétés

 

Le monde humien est un monde sans pouvoirs causaux. Ce que nous observons, ce sont des régularités : lorsque je lâche ce livre de philosophie il tombe toujours sur le sol. La succession régulière d’événements de ce genre dans un monde humien n’entraîne qu’un simple enregistrement de régularités. Considérer la relation causale singulière, affirmer que l’occurrence de l’effet est expliquée par l’occurrence de la cause, correspond à un abandon du projet humien de la causalité et ouvre à une compréhension nouvelle de la notion de loi de nature.

Selon Anscombe, on ne peut établir qu’une occurrence de relation causale singulière soit identique avec une loi de nature. David Armstrong, quant à lui, nuance cette thèse en cherchant à démontrer que si l’on ne peut jamais savoir a priori que tel processus causal est une instance d’une loi de la nature, il faut admettre que cette instanciation puisse être révélée a posteriori. En effet, pour Armstrong (1991, 1997) une véritable compréhension des lois n’est pas en contradiction avec l’intuition de la relation causale comprise comme relation intrinsèque.

Pour expliquer cette entrée a posteriori des lois dans la relation causale, il est nécessaire de se démarquer de la conception des événements initiée par Davidson. D’un éclairage que l’on pourrait qualifier de « linguistique » des événements, Armstrong lui oppose une analyse métaphysique. C’est ainsi que pour tous les partisans d’une approche métaphysique de la relation causale, l’usage des  intermédiaires linguistiques ne permet pas de dégager la structure intrinsèque de l’événement causal. Le point de vue métaphysique, pour parler des événements, privilégie donc les catégories d’objets et de propriétés.

Pour Heathcote et Armstrong (1991), il faut alors rechercher quelle est, dans un événement/cause, la propriété causale pertinente. Ils écrivent :

Il nous semble, que ce qui réellement possède le punch causal est une certaine propriété particulière de l’événement causant, de sa relation à l’événement causé. (Heathcote et Armstrong, 1991, p. 67)

Cependant, reconnaître l’existence des pouvoirs causaux des propriétés est une chose. Reste à se demander d’où l’on tient ces pouvoirs causaux. Autrement dit, en vertu de quoi une propriété possède-t-elle son pouvoir ?

Une autre conception des lois, qui ne seraient pas de simples régularités pourrait alors permettre de comprendre ce qui donne aux propriétés ce pouvoir.

La théorie des lois proposée par F. Drestke (1977), M. Tooley (1977) et D. Armstrong (1983) est basée sur l’existence de propriétés et de connexions entre elles. Les lois de nature deviennent alors des relations nécessaires entre les propriétés considérées comme des universaux. Ici, les propriétés comme universaux se comprennent comme des caractéristiques répétables du monde spatio-temporel. Ainsi, la propriété universelle de « posséder une charge positive » par exemple, signifie que la même propriété est exemplifiée par chaque entité particulière chargée positivement. Ces lois sont donc constituées de relations entre universaux. Pour Armstrong, lorsque nous faisons l’expérience d’une séquence de relation causale singulière, ce dont nous faisons véritablement l’expérience, c’est de la nomicité, c’est-à-dire de l’instanciation d’une loi (Armstrong, 1997, p. 227). Pour Armstrong, ce ne sont donc pas des instances particulières qui entrent en relation, mais des universaux.

Ainsi, selon cette thèse de nécessitation entre universaux, les pouvoirs causaux des propriétés dans la relation causale sont octroyés par les lois de nature. Autrement dit, pour Armstrong, les propriétés ne possèdent pas leurs pouvoirs essentiellement :

Mon idée est que cela est mieux fait directement via les relations directes entres les universaux impliqués. Il en résultera que les lois de nature et les pouvoirs ne seront  rien de plus, que ces lois. Ainsi nous pouvons dire, que les vérifacteurs pour les attributions des pouvoirs sont ces lois. (2005, p. 310)

Ne pourrait-on pas cependant, contre Armstrong, soutenir que ce sont les propriétés elles-mêmes qui possèdent leurs propres pouvoirs causaux ? Cela modifierait encore l’interprétation que l’on peut faire des lois. Etre une propriété reviendrait alors à posséder un pouvoir essentiellement.

Références

ARMSTRONG, D.M (1983) What is a Law of Nature?, Cambridge University Press.

ARMSTRONG, D.M (1997) A world of State of Affairs, Cambridge, Cambridge University Press.

ARMSTRONG, D.M (2005) “Four disputes about properties”, Synthèse 144, p. 309-320.

DRETSKE, F. (1977) “Laws of Nature”, Philosophy of Science, 44, p. 248-268.

HEATHCOTE, A. and D.M ARMSTRONG, (1991) Causes and Laws, Noûs 25, p. 63-73.

TOOLEY, M. (1977, “The Nature of Laws”, Canadian Journal of Philosophy, 7, p. 667-698.

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4 Responses to David Armstrong : pouvoirs causaux, lois, propriétés

  1. patrice weisz dit :

    réponse à Francois :
    Pour répondre à la question :
    « Ne pourrait-on pas cependant, contre Armstrong, soutenir que ce sont les propriétés elles-mêmes qui possèdent leurs propres pouvoirs causaux ? »
    Pour répondre à cette question il faut avoir la rigueur de passer (voir F.Nef) par une classification en catégorie des objets auxquels les propriétés se réfèrent.
    Car la causalité des propriétés dépend de la nature des objets qui les portent.
    S’il s’agit de « particuliers concrets », selon sa terminologie, alors il parait assez naturel de penser que les propriétés sont causales, soit parce qu’elles permettent à l’objet d’agir sur le monde par le travail de forces (ex : force de gravitation proportionnelle à sa masse) , soit parce qu’elles peuvent imprégner nos sens (la couleur rouge de ce cahier) par un échange de particules (les photons rouges) avec nos capteurs sensitifs (neurones de la vision) qui de particules énergétiques deviennent particules informatives avec l’aide du cerveau.
    En d’autres termes, et d’un point de vue physicaliste, les propriétés sont causales car elles sont sous-tendues par un certain agencement de la matière, porteuse de forces agissantes, dont sont formés les objets concrets.
    Et en simplifiant, les propriétés de la matière constituent les lois de la nature, qui sont invariantes, donc universelles (en dehors du coté provisoire de leur reformulation).

    La causalité des propriétés des objets non concrets comme l’esprit, non constitué de matière, est donc à rechercher ailleurs, en dehors du champ physicaliste.
    Mais ces différentes ontologies ne sont pas libres et sont contraintes par les mêmes limites que celles du champ scientifique. Elles sont une autre façon de parler d’une même réalité phénoménale.

    En d’autres termes peut-on espérer par ces reformulations de langage, pouvoir parler de la causalité de l’esprit, tout en ne reconnaissant comme causalités que celles sous-tendues par les lois de la nature, élaborées par le discours scientifique qui ne sait pas, par construction, se préoccuper d’autre chose que de la matière ?

  2. Francois Loth dit :

    La question des pouvoirs causaux et des lois concerne le statut ontologique des propriétés. La question de l’ontologie des objets est certes liée à ce que sont les propriétés, mais elle n’intervient pas de façon centrale dans le problème du rapport des lois aux propriétés.

    Vous défendez un point de vue affirmant que les lois de la nature sont des universaux. Cette position signifie que les propriétés existent en tant qu’universaux. Les propriétés sont donc communes à toutes les instances de propriétés. Les lois de nature doivent se distinguer des simples régularités que l’on enregistre pour les expliquer. Les propriétés comme universaux sont, pour reprendre le vocable d’Armstrong, des « états de choses » de second ordre. Comment ces états de choses de second ordre exercent leur influence sur des états de choses de premier ordre. Poser qu’il existe des lois de nature qui rendent nécessaires des relations entre des états de choses ordinaires, mettant en jeu des universaux est le point central de la défense des lois que propose David Armstrong.

    Ces discussions qui peuvent sembler éloignées des préoccupations que l’on peut avoir concernant l’esprit ne le sont, en fait, nullement. En effet, la direction générale soutenant ce blog d’introduction à la philosophie de l’esprit pose la clarification ontologique des entités sous-jacentes (objets, propriétés, états de choses, etc.) comme centrale à une compréhension de l’esprit dans notre monde physique.

  3. patrice weisz dit :

    François,
    Profitant de vacances en France, je me suis procuré « Les propriétés des Choses » de F. Nef et surtout « Philosophie de l’Esprit » de Jaewgon Kim (suite à votre fiche de lecture détaillée et enthousiaste), qui s’avèrent tous deux captivants.
    Je tenais par ailleurs tout particulièrement à vous remercier pour le travail de vulgarisation remarquable et rigoureux que vous faites sur ce site.
    Je ne désespère pas un jour pouvoir suivre des études de philosophie à distance depuis Dakar où je réside (je tente actuellement un dossier d’inscription en philosophie à l’université de Reims).
    En attendant, depuis 2 ans, j’apprends beaucoup sur internet grâce à vous. J’attends avec impatience la sortie de votre ouvrage.

    Merci.
    Patrice

  4. Bonjour,
    Et si, face à l’inertie et aux complexes de l’Université française relatifs à l’actualité de la philosophie de la conscience, nous créions une société afin d’échanger et de promouvoir nos réflexions. La seule personne avec laquelle j’ai trouvé à discuter (par email) est D. Chalmers. Et en France ?
    Qu’en pensez-vous ?
    Cordialement,
    Francis Métivier

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