L’argument de la réalisation multiple


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22 commentaires pour L’argument de la réalisation multiple

  1. Kip dit :

    Bonjour,

    Ce qui me gène dans l’argument de la réalisation multiple du mental, c’est qu’il se base sur une intuition : celle qu’un comportement proche du notre (grimace de douleur par exemple) correspond à un état mental proche du notre. Si la douleur se retrouve chez chaque animal, qu’est-ce qui nous prouve que le qualia associé est effectivement le même ? Puisque l’expérience du mental est privée, et n’est pas accessible aux observations empiriques, nous en sommes réduit à appliquer un raisonnement par analogie, pour inférer qu’à l’état physique de grimace de douleur d’un Grand singe correspond la même expérience privée.
    Il se pourrait bien que la douleur, existe fonctionnellement chez chaque individu (elle aurait un ensemble de fonctions, et un ensemble de caractéristiques communes) mais s’expérimenterait qualitativement de manière différente chez chaque être vivant. Il devient alors possible de douter que le qualia associé à la douleur soit exactement le même chez deux hommes différents, la zone du cerveau « implémentant » cet état mental variant légèrement d’un individu à un autre.
    Mon raisonnement a-t-il été développé par quelqu’un pour défendre la théorie de l’identité face au fonctionnalisme ?

    Merci,

    Kip

  2. Francois Loth dit :

    La propriété d’éprouver une douleur est dans la théorie fonctionnaliste une propriété de second ordre réalisée par une propriété de premier ordre. La réalisation multiple de cette propriété de second ordre permet une certaine « indifférence » quant à la réalisation physique. Cependant il faudrait nuancer entre deux approches fonctionnalistes, celle de Lewis et Armstrong et celle défendue par Ned Block en particulier. Bref, que le qualia de la douleur soit différent d’un individu à l’autre n’est peut-être pas un problème pour la propriété de second ordre.

    La question qui se pose est celle de la légitimité d’une telle propriété de second ordre. J. Kim remet en cause cette légitimité, mais aussi J. Heil.

    Quant à l’intuition de réalisation multiple, il existe un excellent article de Thomas Polger « Putnam’s Intuition » Philosophical studies 109, 2002.

    Pour résumer, on peut dire que la notion de réalisation multiple est une notion taillée sur mesure pour l’approche fonctionnaliste de l’esprit. John Heil (1999) dans un article intitulé “Multiple Realizability”, American Philosophical Quarterly, 36, pose excellemment le problème.

  3. herve dit :

    Il me semble que l’on peut faire correspondre des états neuro-physiologiques différents à des états qui sont regroupés sous les mêmes termes en langage mentaliste, ou je préfèrerais dire sous les mêmes termes en langage ordinaire. Bref, la différence d’états neuro-physiologiques « supports » que Putnam distribue dans des organismes différents est déjà réalisée à l’intérieur du même organisme humain.
    Un exemple : lorsque j’appose ma signature « en grand » sur un tableau et lorsque je reproduis la même sur une plus petite surface comme une lettre, je ne mets pas en jeu les mêmes muscles, réseaux nerveux, états du cerveau etc. Il s’agit bien cependant de la *même* signature. Nous pourrions trouver de multiples autres exemples où les mêmes catégories de langage ordinaire sous lesquels je range tels ou tels événements ne conrrespondent pas avec les catégories du langage neuro-physiologique, sous lesquels je classe les mêmes événements.

    Ce simple constat peut faire droit à une thèse de l’identité entre les événements neuro-physiologiques et les événements mentalistes (ou décrits en langage ordinaire), mais cette identité comme le soutient Davidson est anomale : nous ne pouvons pas trouver de lois psycho-physiques en raison de l’irréductibilité des catégories employées dans les deux langages. Cela n’empêche nullement que tout événement psychologique (ou relevant du langage ordinaire) puisse être, au moins en droit, être décrit en termes neuro-physiologiques. Pour revenir à l’exemple que je donnais précédemment, on peut concevoir qu' »écrire ma signature sur une grande surface » et « écrire ma signature sur une petite surface », puissent être complètement décrits en termes neurophysiologiques, on ne trouvera cependant pas entre ces deux descriptions les similitudes que l’on pourrait attendre du fait qu’elles sont des descriptions de la *même signature ».

    Je préfère employer l’expression de « description en langage ordinaire » plutôt que celle de « description en termes mentalistes » pour éviter la confusion dénoncée par Wittgenstein qui se produit immanquablement lorsqu’on tend à séparer un état mental de son expression corporelle : geste, mouvement etc. Cette séparation rend l’état mental exclusivement privé et l’on retombe alors dans le problème du « scarabée », qui a été déjà présenté sur ce blog. On induit de façon inextricable le questionnnement sur les qualia soulevée par Kip : si la grimace de douleur ne peut être considérée comme *faisant partie de la douleur elle-même*, alors on peut toujours mettre en doute l’existence effective de la douleur, que ce soit chez d’autres animaux ou chez les hommes.

  4. Bonjour,

    L’intuition de l’argument de la réalisation multiple est: « certaines créatures pourraient avoir des sensations sans avoir un cerveau comme le notre ou pas de cerveau du tout. » Mais ne pourrions – nous pas faire l’hypothèse qu’il n’est pas nécessaire de se représenter un état mental pour éprouver une douleur par exemple ? C’est seulement quand nous décrivons une actions que nous postulons des entités mentales. Mais faut-il séparer le sujet « éprouvant » du sujet « pensant » ? Je pense à ce que dit l’oeil de la grenouille au cerveau de la grenouille.

  5. LEMOINE dit :

    La supposition d’états mentaux similaires possédés par des créatures différentes physiquement n’a tout simplement aucune validité, s’il faut entendre par là qu’on parle d’organismes ayant un degré ou une forme d’évolution différents.

    Comment pouvez-vous ne pas avoir « l’intuition » que des « créatures » qui ont un développement cérébral différent (donc correspondant à une évolution différente) ont nécessairement des états de conscience différents (comme je le soulignait le 9 mars en supposant schématiquement trois niveaux de conscience correspondant à trois niveaux d’évolution).

    S’il en est ainsi (ce qui paraît plausible et conforme à ce qu’on observe dans d’autres domaines) ce qu’on peut dire d’un niveau de développement cérébral et du niveau conscience associé ne vaut nécessairement pas pour les autres. En conséquence, on ne peut tout simplement rien dire qui vaille pour les « états mentaux » en général (non spécifiés à une espèce vivante et son niveau de développement).

    S’agissant de la faim, on voit bien qu’elle n’est déjà pas la même chez les hommes selon le degré d’urgence de leur état physiologique. Pour moi, comme pour vous je suppose, c’est une sensation agréable et vivifiante (nous déplorons un manque d’appétit) mais pour d’autres dans l’urgence, c’est une torture de tous les instants. La faim n’est certainement pas la même non plus entre un animal comme un herbivore qui doit se nourrir sans discontinuer ou presque et un autre qui reste plusieurs jours ou beaucoup plus sans manger. Rien n’autorise donc à faire de la faim une espèce d’état universel.

    Quant à cette identité esprit/cerveau avec le risque de « réductionnisme » qu’elle comporterait, quel sens peut-elle bien avoir ? On peut éventuellement lui donner un sens très grossier au niveau des organismes les plus primitifs mais s’agissant de l’homme c’est manifestement une ineptie. Cette notion « d’identité » perd tout sens dès qu’on a affaire à des êtres capables d’avoir une vie sociale et de communiquer. S’agissant de l’homme, cela ne se discute même pas.

  6. herve dit :

    Lemoine :
    S’agissant de la faim, on voit bien qu’elle n’est déjà pas la même chez les hommes selon le degré d’urgence de leur état physiologique. Pour moi, comme pour vous je suppose, c’est une sensation agréable et vivifiante (nous déplorons un manque d’appétit) mais pour d’autres dans l’urgence, c’est une torture de tous les instants. La faim n’est certainement pas la même non plus entre un animal comme un herbivore qui doit se nourrir sans discontinuer ou presque et un autre qui reste plusieurs jours ou beaucoup plus sans manger. Rien n’autorise donc à faire de la faim une espèce d’état universel.

    herve
    Pourtant vous utilisez le même mot « faim » à propos d’états que vous posez cependant comme différents.
    Le concept de « faim » fait partie de ces concepts en « ressemblance de famille » , dirait Wittgenstein, où différences et analogies s’entremêlent : le mot « faim » ne nomme pas des caractéristiques que l’on retrouve strictement à l’identique dans plusieurs phénomènes, ce qui serait le cas si l’on parlait de »triangle rectangle ».

    Prenons un autre exemple : la sexualité humaine et la sexualité animale ; nous pouvons utiliser le même mot « sexualité » et là, il ne s’agit pas seulement « d’états mentaux » que l’on pourrait mettre en doute… Ici aussi différences et ressemblances entre-tissées…

  7. LEMOINE dit :

    Hervé :

    Par l’exemple de la faim (qui est celui cité) je voulais illustrer l’idée qu’on « ne peut tout simplement rien dire qui vaille pour les « états mentaux » en général »

    C’est-à-dire, comme vous le dites bien mieux que moi, qu’on peut parler des états mentaux tels qu’on les saisit dans l’intuition ou « par ressemblance de famille » mais que pour aller plus loin il faut nécessairement spécifier et dépasser les « ressemblances » et saisir les « différences ».

    On peut bien dire que la poule qui court saisir une graine « a faim » mais on ne peut pas soutenir que son « état mental » est identique au vôtre quand vous consultez le menu d’un restaurant. S’il y a « ressemblance de famille » c’est à la limite de ce qu’on peut mettre sous le mot de « famille » non ?

    Cela rend très contestable (ou très vague) l’idée :
    « que des états mentaux similaires peuvent être possédés par des créatures pouvant différer physiquement ou physiologiquement, voire neurologiquement des êtres humains »

  8. LEMOINE dit :

    Ce qui me parait le plus contestable (et même en fait dépourvu de sens) c’est l’idée d’une « identité esprit/cerveau »

    Ce que l’on pourrait trouver de plus proche de « l’esprit » ce serait « la vue »

    Vous ne diriez pas que la vue est l’œil c’est la même chose.

    On ne peut pas voir sans œil, évidemment, mais il faut aussi un cerveau, un nerf optique, mais aussi des rayons lumineux et un monde. Et nous voyons le monde structuré avec des formes et des volumes.

    N’en est-il pas de même avec l’esprit qui suppose certes le cerveau mais aussi le langage, la communication, mais aussi l’éducation, le savoir et la culture ? Ou alors nous ne parlons pas de la même chose et il n’y a pas « ressemblance de famille » sous le mot «esprit » quand nous l’utilisons.

  9. herve dit :

    Lemoine
    On peut bien dire que la poule qui court saisir une graine “a faim” mais on ne peut pas soutenir que son « état mental » est identique au vôtre quand vous consultez le menu d’un restaurant. S’il y a « ressemblance de famille » c’est à la limite de ce qu’on peut mettre sous le mot de « famille » non ?

    herve
    Je suis bien d’accord avec vous pour attraper le problème par le biais d’attitudes et d’actions. Comme je le disais dans un précédent message, séparer l’état mental des gestes, actions, etc. dans lesquels il s’exprime, revient à faire des états mentaux quelque chose de strictement privé auquel on ne peut jamais prétendre accéder, que ce soit chez les animaux ou les autres hommes. L’extrait de Wittgenstein auquel je faisais référence est celui-ci :

    « J’ai essayé par ce qui précède d’écarter la tentation de croire à la nécessité de ce qu’on appelle un processus mental de pensée, d’espoir, de désir, de croyance, etc, indépendant du processus d’expression ; et je vous recommande à ce sujet le procédé suivant : lorsqu’il vous arrive de vous demander quelle peut être la nature de la pensée, de la croyance, du savoir, et autres choses de ce genre, essayez de substituer à la pensée l’expression de la pensée, de la croyance, etc. »
    Le cahier bleu, TEL Gallimard, p. 106

    cf le blog de Laurence Harang http://promphilo.blogspot.com/2007/02/les-maladies-de-lesprit.html

    La faim de la poule ressemble à la mienne en ce sens que nous recherchons tous les deux de la nourriture. Cette similitude s’entrelace avec une différence en effet non-négligeable : elle court pour se saisir d’un grain, et moi je lis le menu du restaurant. Il n’est donc pas possible d’identifier purement et simplement sa faim et la mienne, mais on peut cependant les classer dans la même famille, car je peux concevoir toute une gamme de nuances qui me rapprochent de la poule sans pour autant m’y assimiler. Par exemple, si je n’ai pas mangé depuis plusieurs jours, je peux me jeter goulûment sur la nourriture d’une façon qui amenuise la distance entre l’homme et la bête…

  10. loic dit :

    Tes commentaires de textes sont intéressants, les réponses que tu fournis à tes interlocuteurs sont pertinentes et pondérées..Mais.. peux tu à ton tour nous présenter ton analyse de la relation corps esprit
    Nous débattons sur des idées d’auteurs, veux tu tenter de franchir le pas, pour que nous puissions dire : »Pour François Loth » la relation corps esprit…………………..

    amicalement Loic

  11. LEMOINE dit :

    Nous sommes d’accord pour attribuer une caractéristique commune (chercher de la nourriture = la faim) à des sujets divers pris individuellement (la poule, vous, moi etc.) mais dans quel sens cela nous autorise-t-il à dire qu’ils ont une caractéristique similaire (la faim) quand ils sont pris collectivement ?

    Pour parler collectivement de « la poule, vous, moi = des êtres vivants) il faut les prendre par ce qu’ils ont en commun (ici le cerveau reptilien). On ne leur attribue donc une caractéristique commune qu’au niveau de ce qu’ils ont en commun : la faim prise au niveau du cerveau reptilien.

    On laisse donc bien échapper l’essentiel (même s’il est plus que probable que le cerveau reptilien est actif chez l’homme et joue certainement un rôle silencieux et inconscient quand il lit une carte de restaurant).

    Parlant à ce niveau commun, on peut sans doute dire quelque chose de correct de « l’esprit » de la poule mais rien de celui de l’homme. C’est ce que j’ai voulu dire en disant qu’on ne peut rien dire «qui vaille » (pour l’homme) en parlant des états mentaux « en général ».

  12. herve dit :

    Lemoine
    Pour parler collectivement de « la poule, vous, moi = des êtres vivants) il faut les prendre par ce qu’ils ont en commun (ici le cerveau reptilien). On ne leur attribue donc une caractéristique commune qu’au niveau de ce qu’ils ont en commun : la faim prise au niveau du cerveau reptilien.

    On laisse donc bien échapper l’essentiel (même s’il est plus que probable que le cerveau reptilien est actif chez l’homme et joue certainement un rôle silencieux et inconscient quand il lit une carte de restaurant)

    herve
    Excusez-moi, je ne comprends plus. N’êtes-vous pas en train d’identifier la faim à un état du cerveau ?

  13. Francois Loth dit :

    Réponse à Hervé et à Lemoine

    Une certaine approche de la philosophie de l’esprit se veut une approche métaphysique des problèmes qui se posent à elle. Une approche métaphysique essayera de parler de propriété mentale plutôt que de descriptions. L’éclairage de Wittgenstein n’est pas à proprement parlé un éclairage métaphysique. Son approche du mental est une approche qui nous demande de prendre soin de nos mots et en se refusant à faire référence aux états internes il laisse au seul langage le soin de dire ce qu’est l’esprit. La théorie de l’identité d’Armstrong, mais aussi de Smart, Place et Feigl propose une issue ontologique pour le mental. Elle dit que les états mentaux sont des états physiques (neurologiques probablement). Certes, la théorie est robuste, trop peut-être, néanmoins elle ouvre une perspective ontologique pour l’esprit.

    La position de Davidson quant à elle, n’est pas non plus une approche véritablement métaphysique du problème de l’esprit. Sa notion d’événement en est la preuve. Son approche logico-descriptiviste l’empêche de véritablement donner un rôle à ce qu’il ne nomme pas vraiment, en bon nominaliste, des propriétés mentales. Résultat, le rôle des propriétés mentales dans sa théorie de l’anomisme nous conduit à une sorte d’épiphénoménisme.

    Bref, ces propos sur Wittgenstein et Davidson veulent suggérer qu’une approche métaphysique du mental devrait pouvoir nous permettre de bien distinguer ce qui relève du langage de ce qui relève des structures concrètes du monde. Cette séparation bien effectuée, par exemple la séparation entre prédicats et propriétés, devrait nous permettre de nous poser la question ontologique des propriétés mentales. La douleur est-elle une propriété ? C’est-à-dire, la douleur est-elle une structure concrète du monde ? Si exister c’est posséder des pouvoirs causaux, il semble que lorsqu’un organisme éprouve une douleur cela confère à cet organisme un certain pouvoir causal. Mais est-ce que c’est la propriété d’éprouver une douleur qui en soit confère ces pouvoirs causaux ou est-ce que ces pouvoirs causaux ne sont pas hérités des propriétés sous-jacentes qui réalisent la douleur ?

    Lorsque Putnam dit que la douleur est réalisable de façon multiple, il veut dire que la douleur est en fait une sorte de propriété de haut niveau qui se caractérise par un certain rôle causal qui peut être réalisé dans un nombre indéfini de systèmes différents. Cela le conduit à la conclusion, pour le dire vite, que parler d’esprit est simplement parler de systèmes matériels à un niveau supérieur et que éprouver une douleur ou croire que Florence est en Italie ne sont pas plus des processus du cerveau que des processus informatiques réalisés par des transistors. L’argument de la réalisation multiple est l’argument qui ouvre la voie à la théorie fonctionnaliste de l’esprit. Pour cette théorie, la douleur pourrait se caractériser comme étant un état qui tend à être causé par une blessure dans le corps, produisant la croyance que quelque chose ne va pas dans le corps et produit un désir de fuir cet état, et qui sans autres désirs en conflit, cause des gémissements et des grimaces. Selon cette théorie, toutes les créatures avec des états internes et rencontrant ces conditions, sont capables d’éprouver la douleur.

    Reste néanmoins la question de savoir si la douleur est véritablement une propriété. Est-ce qu’une propriété fonctionnelle, qui est une abstraction, est vraiment une propriété ? Voilà l’orientation métaphysique du débat sur l’esprit. Cette orientation préconise que l’on cherche à y voir clair dans une conception des propriétés et qu’ensuite l’on puisse l’appliquer à l’esprit.

  14. Francois Loth dit :

    Réponse à Laurence.

    La leçon de la théorie de l’identité consiste à réintroduire la notion d’état mental interne. Cet état mental joue un rôle causal et pour Armstrong, l’occupant de ce rôle causal est identique à ce que l’on nomme la douleur. La théorie issue de l’argument de la réalisation multiple, certes combat la thèse de l’identité, mais revient au béhaviorisme en le complétant par l’introduction d’états internes, entités pouvant être réalisées par un nombre indéfini de réalisateurs. Ainsi éprouver une douleur est un ensemble fonctionnel constitué d’input, d’output et de relations entre certains états internes. Ne pas postuler d’états internes ne permet pas de donner une définition fonctionnelle de la douleur.

  15. Francois Loth dit :

    Réponse à Loïc.

    Ce blog est un blog d’introduction à la philosophie de l’esprit, c’est-à-dire qu’il se propose de positionner le débat là où il se situe dans la communauté philosophique aujourd’hui. Soutenir, développer, argumenter en faveur d’une thèse nécessite d’aller au-delà de l’introduction.

    Le titre du blog montre que le terme « esprit » arrive après deux autres termes « métaphysique » et « ontologie ». Sans être une thèse, il indique des priorités. Pour le dire vite, l’éclairage métaphysique est prioritaire si l’on veut dire ce qu’est l’esprit. La métaphysique s’attarde en particulier sur des conceptions au sujet des propriétés par exemple ou au sujet des objets, des événements. S’attarder sur les questions métaphysiques avant de parler de l’esprit est une sorte de thèse, disons une orientation.

    Tenter de dire qu’elle est la place de l’esprit dans le monde physique qui est le notre ne passe peut-être pas systématiquement par la prise d’assaut d’une thèse qui servira d’arme contre une autre thèse. Depuis l’initiation cartésienne du problème corps/esprit tel qu’il se pose encore aujourd’hui, un certain nombre de thèses se sont développées et chacune possède un grand nombre de vérités. Une conception claire de l’esprit passe peut-être par l’extraction de ces vérités. Si l’on prend le dualisme cartésien, par exemple, sans accepter son ontologie qui peut nous apparaître difficile à comprendre, il se focalise, entre autre, sur deux aspects de l’esprit : la distinction entre le mental et le physique d’un côté et la recherche d’une solution, suite à cette distinction, au problème de la relation causale entre le corps et l’esprit.

    Une conception claire de l’esprit se doit par exemple, à la fois ne pas négliger ces deux aspects, et chercher à faire un compte-rendu qui ne soit pas en contradiction avec notre métaphysique. Ainsi, à la question « pour X, la relation corps/esprit est… » ?, la réponse est : si l’on rejette le dualisme des substances, c’est-à-dire si l’on est moniste, ou pour le dire de façon plus orientée, si l’on est physicaliste, il faut malgré tout pouvoir rendre compte à la fois de la distinction entre le mental et le physique et expliquer la causalité mentale dont nous faisons l’expérience quotidiennement. Autrement dit, la relation du corps et de l’esprit doit avant tout repasser par la case « métaphysique » qui doit nous permettre d’éclaircir la notion de « propriété mentale », « d’événement mental », de « causalité mentale », tout cela sur un arrière-fond matérialiste.

  16. Kip dit :

    Quelles sont les différences précises entre les trois notions suivantes :
    Réalisation, Survenance et Emergence. Est-ce équivalent de dire qu’une propriété survient, et qu’une propriété est réalisée ?
    Dans les trois cas on est dans un physicalisme des substance, mais un dualisme des propriétés ?
    Merci

  17. Francois Loth dit :

    La survenance apparaît comme une notion purement modale. Elle est le signe que le mental ne peut exister en dehors du physique et flotter ainsi librement, en dehors de tout ancrage dans le monde physique. Nous pouvons dire alors de la survenance qu’elle est l’indicateur de la dépendance du mental sur le physique. Cependant la survenance ne nous dit rien sur la relation entre les deux familles de propriétés qui co-varient.

    La réalisation est une forme de la survenance. Les propriétés réalisées sont des propriétés d’ordre supérieur. Dans l’approche fonctionnelle de l’esprit, les propriétés mentales sont réalisées par un nombre indéfini de propriétés physiques réalisatrices.

    Les propriétés émergentes quant à elles, sont un fait brut inexpliqué. A partir d’un niveau complexe d’organisation, émergent certaines propriétés qui possèdent des nouveaux pouvoirs causaux qui ne sont pas réductibles aux propriétés de la strate inférieure.

    Dans le cas du fonctionnalisme, par exemple, les propriétés réalisatrices peuvent être des propriétés de la substance non étendue. Ainsi la réalisation est compatible avec le dualisme des substances.

    Néanmoins, l’ensemble de ces relations entre propriétés, s’entend dans le contexte général du monisme. Le problème du dualisme est en effet posé. Les propriétés survenantes, réalisées ou émergentes, ne sont pas du même type que les propriétés de la strate inférieure.

  18. LEMOINE dit :

    J’ai lu votre blog depuis le début, mais je le vois bien : aucune des théories que vous exposez ne supporte l’épreuve des faits. Vous ne le contestez pas d’ailleurs.

    Peu importe les qualités de ceux qui les produisent.

    Je ne vois pas comment on peut soutenir qu’un domaine est fécond dans ces conditions

  19. Francois Loth dit :

    Le travail métaphysique sur l’esprit a besoin des faits. Les faits et les événements sont des catégories métaphysiques qui demandent un éclaircissement. Comme les particuliers et les propriétés, les faits sont des catégories ontologiques – un genre fondamental d’entité.

    Strictement parlant, un fait est un état de chose qui est réalisé. Bref, parler de faits c’est faire de la métaphysique.

    Que signifie l’épreuve des faits ?

    La philosophie de l’esprit essaie de dire ce qu’est l’esprit dans la nature. C’est un travail ontologique. Les théories qui se succèdent enrgistrent un véritable progrès. Le béhaviorisme, puis la théorie de l’identité et ensuite le fonctionnalisme, forment une série de théorie au sujet de l’esprit qui s’emboitent comme progresse la science.

    La métaphysique n’est pas à l’abri de l’échec, mais l’échec en métaphysique est comme un échec en science, c’est-à-dire, rarement un échec intégral. On peut dire que la science progresse. En philosophie de l’esprit, on peut dire que la métaphysique progresse.

    Il me semble que c’est le projet entier de la métaphysique de l’esprit que vous repoussez. Sans doute, la possibilité même de prétendre faire de la métaphysique est-il l’objet de votre critique ! Il est vrai que la métaphysique dont il est question dans ce blog n’est pas en rupture avec la métaphysique traditionnellement conçue. Toujours est-il qu’un travail vivant se poursuit autour de la métaphysique de l’esprit. Ce blog ne veut être qu’une introduction à ces questions.

    Refuser de faire de la métaphysique et s’évertuer à vouloir dire ce qu’est l’esprit est, à mon avis, se perdre dans les méandres de l’interprétation et du langage ou dans l’accumulation des data. La philosophie de l’esprit peut apporter une certaine image générale permettant d’unir les contributions des différentes sciences qui ont aussi pour objet l’esprit.

  20. Patrice Weisz dit :

    Je reviens toujours vers votre blog pour la pertinence de vos propos, et ceci malgré les miens qui, teintés de dualisme, peuvent parfois choquer ou n’être pas pris au sérieux.
    Concernant le pluralisme des réalisations, il me semble que cela découle non pas d’une certaine conception de la relation de l’esprit avec le corps (la matière) mais tout bonnement de la nature même du langage utilisé pour désigner une propriété. Parler de l’esprit en tant qu’ensemble de propriétés liées à cette organisation complexe de la matière qu’est le cerveau est une tendance qui se dégage ici et qui me parait porteuse de sens tout en pouvant gagner facilement un consensus.
    Au fond la discussion revient alors effectivement à une discussion d’ordre sémantique sur la nature d’une propriété ou d’un prédicat. Par exemple, la propriété « être rouge » admet bien évidemment de multiples réalisations physiques ou plus exactement peut s’appliquer à tout un ensemble d’observables. De la même façon, la propriété « avoir faim » peut s’appliquer aussi à tout un ensemble de systèmes vivants, avec une grande portée inhérente à l’imprécision du langage, qui recouvre en une seule idée des nuances pouvant à raison être discutées sans fin.
    Toute propriété définit par son énoncé nécessairement un ensemble dont les éléments n’ont en commun que celle-ci et ne permet en rien d’en induire une équivalence ou une identité entre eux.
    En d’autres termes, la notion même de propriété sous-entend le recouvrement d’une pluralité.
    La théorie de l’identité installe une bijection entre un état de l’esprit et un état de la matière. Or tout état de l’esprit peut aussi s’énoncer, par exemple pour l’homme, en tant que prédicat du sujet « Je » ou « Il »:
    « Il » a faim ; « Je »a mal, etc..
    Donc recouvre non seulement toute les réalités physiques sous-jacentes à la diversités de ces sujets, mais aussi toutes les nuances d’état recouvertes par l’imprécision de ces prédicats. Vue ainsi cette bijection prônée par la théorie de l’identité n’a plus aucun sens.
    Ma conviction, assez solide, est que les prédicats possibles du sujet correspondent réellement à un ensemble d’états ou de configurations particulières effectives du réseau neuronal.
    C’est donc d’un point de vue mathématique une correspondance « surjective » qui est établie ici entre la matière et l’esprit :
    à un état de l’esprit correspond plusieurs états possibles de la matière.
    Néanmoins, à chaque fois, à un état de l’esprit d’un sujet donné correspond un et un seul état « physique » particulier.
    Cela s’explique sur le plan du langage par le fait que tout signifiant désigne une classe de signifiés et que l’on n’a pas d’autres moyens pour (se) désigner un état cérébral particulier que de le nommer.
    Le problème de la relation entre le corps et l’esprit n’est donc plus dans la nature de la correspondance que l’on peut faire entre un état de l’esprit et un état de la matière, si l’on accepte que l’esprit est un ensemble de propriétés d’une configuration particulière de la matière complexe.
    Il réside dans la perception, indéniable, des états réunifiés de notre matière. En effet, comment une façon de nommer les relations entre nos neurones peut être ontologiquement identique à la conscience d’une perception ?

  21. Francois Loth dit :

    La différence entre prédicats et propriétés est en effet cruciale. On peut penser en effet, que l’argument de la réalisation multiple se comprend à l’intérieur d’une certaine confusion entre prédicats et propriétés.

    Les prédicats sont de l’ordre du langage, les propriétés sont des structures du monde. L’isomorphie en prédicats et propriétés n’est pas parfaite. Pour le dire autrement, à chaque prédicat ne correspond pas une propriété.

    Cela soulève le problème de la conception des propriétés. Les propriétés sont-ils des universaux ? Les universaux existent-ils ? Sont ils des entités platoniciennes ? Bref, cela pose un nombre considérable de questions purement métaphysiques.

    Vous parlez de la propriété d’ « être rouge ». Est-ce justement une propriété ? Certains parlent de ce genre de propriétés comme étant des propriétés déterminables. Les propriétés mentales pourraient être des propriétés déterminables. Mais est-ce cohérent de concevoir ce genre de propriétés ? Que signifie une propriété réalisée par une autre propriété ? Cela implique une image du monde stratifiée par niveau.

    Comme on le voit, après l’introduction à un problème comme celui de l’esprit, un l’ensemble des questions, inévitablement métaphysiques, surgissent.

  22. herve dit :

    François
    Une certaine approche de la philosophie de l’esprit se veut une approche métaphysique des problèmes qui se posent à elle. Une approche métaphysique essayera de parler de propriété mentale plutôt que de descriptions. L’éclairage de Wittgenstein n’est pas à proprement parlé un éclairage métaphysique. Son approche du mental est une approche qui nous demande de prendre soin de nos mots et en se refusant à faire référence aux états internes il laisse au seul langage le soin de dire ce qu’est l’esprit.

    herve
    Wittgenstein refuse d’aborder la question ontologique à propos des « états mentaux internes ». Il estime, à tort ou à raison, que se demander « ce qu’ils sont, en tant qu’ils sont » est source de confusion et conduit la mouche à bourdonner dans la bouteille sans aucune chance d’en sortir.
    Il est particulièrement intéressant de confronter sa stratégie aux théories d’auteurs comme Armstrong ou Kim. A ce titre, je tiens à vous remercier d’avoir si clairement présenté la pensée de ces philosophes méconnus en France, et dont j’ignorais à peu près tout…

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