Persistance du dualisme en philosophie de l’esprit ou le cartésianisme « réformé »

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13 commentaires pour Persistance du dualisme en philosophie de l’esprit ou le cartésianisme « réformé »

  1. philalèthe dit :

    En lisant ce billet sur Lowe, j’ai l’impression que les justifications apportées à son dualisme viennent surtout de considérations grammaticales au sens wittgensteinien (par exemple, je ne peux pas dire : « mon cerveau se casse la tête sur ce texte de Wittgenstein » mais je dois dire : « Moi, je me casse la tête etc. »).
    Savez-vous si Lowe reconnaît une dette par rapport à Wittgenstein ?
    Ceci dit, reconnaître l’irréductibilité dans le discours du moi au cer veau ne devrait-il pas entraîner seulement un dualisme conceptuel, sémantique qui pourrait très bien aller avec un monisme ontologique (mon esprit est réellement mon cerveau mais les deux concepts n’ont pas le même sens) ?

    • Francois Loth dit :

      Je pense que J. Lowe est avant tout un métaphysicien et que la filiation avec Wittgenstein n’est, à proprement parlé, pas vraiment directe. Les choses concernant l’usage du « je » sont plutôt des propositions alternatives au dualisme cartésien. Lowe cherche à penser la substance des personnes et ne fait usage de l’analyse grammaticale que comme un moyen parmi d’autres d’y parvenir.

      Le dualisme qu’il propose n’est pas seulement conceptuel, non. Le Moi est pour lui une substance émergente qui essaie de se frayer un chemin dans un monde physique causalement clos.

  2. Bonsoir François,

    Finalement, le seul moyen de sauver « la personne » est de faire coïncider l’esprit avec le corps. Dans un autre ordre d’idées, on pourrait se demander si l’accès à notre identité psychologie est garanti par un dualisme même « réformé ».
    Expérience toujours aussi passionnante.
    Laurence

    • Francois Loth dit :

      Bonjour Laurence,

      Doit-on sauver la « personne » ? La question que pose souvent le problème de la personne est celui de la continuation du « même » dans le temps. Comment, lorsque notre accès à la conscience est devenu tellement limité, dans un cas de maladie dégénérative par exemple, persistons-nous ? La position dualiste de Lowe, dans un cartésianisme que j’appelle « réformé » en distinguant radicalement le corps de l’esprit se situe dans la lignée des penseurs de la personne comme substance psychologique. Les personnes persistent dans le temps en vertu du maintien de ces critères. Il est dans la continuation de J. Locke.

  3. Bonjour,
    Avez-vous une idée du livre de Hebga: La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, Paris, L’Harmattan, 1998? Le philosophe camerounais, discutant des divers dualismes qui traversent la pensée occidentale, propose à la place le pluralisme: Corps, souffle, ombre. Une hypothèse qui peut aider à sortir de l’impasse du dualisme.
    Le premier bémol du dualisme est qu’il pose l’homme sous le rapport « corps/esprit ». Aristote qui pensait résoudre le problème en posant les deux entités comme substantiellement liées a échoué parce qu’il continue de donner la vie à l’esprit après la mort du corps. Les exemples de ce type sont légion. Mais la terminologie, conclut Hebga, devrait changer et il ne s’agirait non plus du dualisme « corps/esprit », mais du dualisme « matière/esprit » qui constitue le « corps ».
    Le monisme matérialisme résout à mon sens le problème en posant que l’esprit n’est qu’une émanation de la matière. Je demande toujours aux défenseurs de l’esprit de me le montrer en dehors des processus conscients. Et où se situe « matériellement » la conscience? Vous écrivez que « …le Moi n’est pas identifiable comme étant ce corps ou une partie de ce corps (le cerveau) ». C’est juste. Le moi n’est pas le cerveau: il y est logé au même titre qu’une cause conditionne la conséquence, il en est le substrat: pas de conscience sans cerveau, mais le cerveau à lui seul ne suffit pas à faire exister la conscience. Le dernier concept renvoie aux processus du cerveau qui eux-aussi, portés par les neurones, sont bien matériels. L’argumentation de Lowe en devient fallacieuse. Quand je dis « J’ai faim », je ne dis pas que mon cerveau a faim: je dis pas que « mon cerveau » a faim ; je dis précisément que « ma personne », c’est à dire mon corps a faim. L’information passe par le corps, pour le corps.
    « Réformé » ou pas, le cartésianisme, et par là tous les dualismes s’avèrent inaptes à nous expliquer.

    • Francois Loth dit :

      Bonjour,

      je ne connais pas l’auteur camerounais dont vous parlez. D’une manière générale, le dualisme répond bien à nos intuitions basiques. J’ai un corps et j’ai un esprit et manifestement ils parviennent à ma conscience comme les représentants de deux domaines bien séparés. Le problème c’est lorsque nous essayons d’en rendre compte d’un point de vue métaphysique. En ce qui concerne l’argumentation de Lowe, dire qu’elle serait fallacieuse me paraît être un jugement hâtif. Pour Lowe, il s’agit de mettre en évidence le Moi qui ne s’identifie pas au corps. Il tente une voie entre un dualisme cartésien qui s’avère aujourd’hui difficilement conciliable avec la science contemporaine et un problème métaphysique qui ne se règle pas vraiment : la causalité mentale. Postuler un dualisme « modéré » mais néanmoins un dualisme de la substance est une solution peut être plus cohérente que le seul dualisme des propriétés qui est aujourd’hui le point de vue standard en philosophie de l’esprit. De plus, lorsque Lowe parle de substance il parle d’objets individuels ou de porteurs de propriétés. Nous sommes assez loin du dualisme cartésien. En effet, selon Lowe, un Moi peut avoir des propriétés physiques, ce qui est incompréhensible d’un point de vue cartésien.

      • Spoutnik dit :

        Bonjour,

        Selon vous, si je vous ai bien compris, la caractéristique principale de ce que vous appelez le « dualisme réformé » de la substance (concernant les substances âme/corps) consiste essentiellement dans le fait qu’une substance est un individu, un référent parfaitement dénoté, qui est porteur de propriétés. Un tel individu inclut des propriétés attribuables à plusieurs autres individus, propriétés auxquelles une substance ne se réduit donc certainement pas.
        Cette thèse fait clairement de l’âme un principe d’individuation, dont le référent est désigné par un « nom propre logique » (Russell), sorte de pur contenant qui ne peut être lui-même décrit par aucun contenu. Si un « individu-porteur », équivalent au « sujet grammatical » aristotélicien, possède bien des qualités ou propriétés, il n’est pas et ne peut être lui-même une qualité. Aussi, la seule façon de connaître l’âme ou de l’identifier en tant que pure individualité est-elle directe : McTaggart, Russell d’une façon certes très équivoque, et avant eux Bradley, parlaient d’expérience directe ou de connaissance par accointance à propos de toute représentation subjective ou introspective.
        Question: Comment, dans le cas du dualisme réformé, une propriété peut-elle être dite physique ou mentale si aucune des substances physique ou spirituelle (substances comme telles inconsistantes = « non stuffed ») ne peut en déterminer la nature ? Qu’est ce qui détermine la nature d’une propriété mentale ? En quoi, par exemple, une propriété physique appartenant à l’âme peut-elle être dite physique ?

        Pourriez-vous donner plus de précisions ou de références sur J. Lowe et sur son dualisme, ainsi que sur sa différence d’avec le dualisme cartésien ?

      • Spoutnik dit :

        Mon précédent commentaire n’est pas très clair je crois, notamment parce que je parle d’âme ou de substance spirituelle là où vous parlez uniquement de « personne ». Or, ce qui est intéressant dans ce que vous décrivez, c est que la personne chez Lowe n’est pas une réalité à part entière comme le serait l’âme, mais elle est un simple « porteur de propriétés ». Dans le dualisme ontologique de R. Swinburne, l’âme est certes, comme j’imagine la substance personnelle chez Lowe, un principe individuant constitutif de l’identité numérique de l’homme, mais c’est aussi une réalité « essentielle » de l’individu, ce qui permet de rendre compte de la nature (essence) mentale des propriétés pychologiques. D’où ma question sur ce qui détermine la nature des propriétés mentales dans le dualisme de Lowe.

      • Francois Loth dit :

        « Le dualisme non cartésien de la substance » tel est le nom que donne J. Lowe à ce que j’ai nommé le « dualisme réformé » considère que le moi ou la personne (termes synonymes pour Lowe) ne doit pas être identifié avec le corps mais doit être, cependant, considéré comme une vraie substance, c’est-à-dire posséder ses propres pouvoirs causaux.

        Si l’on est dualiste, on soutient qu’il existe deux types de propriétés, des propriétés mentales et des propriétés physiques. La position de Lowe consiste à soutenir que si l’on est un dualiste des propriétés alors, comme les propriétés physiques sont des attributs d’une substance physique, les propriétés mentales sont des attributs d’une substance mentale, le moi en l’occurrence.

        Lowe insiste donc sur la distinction des substances alors que la position standard du physicalisme non réductiviste soutient un dualisme des propriétés tout en étant moniste de la substance.

  4. luestan dit :

    Je remercie François Loth pour sa présentation, rapide et stimulante, des avatars récents du dualisme ontologique de l’être humain.
    J’observe que la dichotomie corps / esprit est partie d’un préjugé concernant le corps, défini par une seule substance matérielle. Pourtant, j’ai l’intuition d’avoir toujours eu le même corps, bien qu’au fil des ans il ait changé de forme et que sa matière ait été entièrement renouvelée. La matière vivante possède une propriété qui s’inscrit dans le temps (ce n’est donc pas une troisième substance !). À mon avis, on a trop négligé la dimension temporelle.
    Cette remarque vaut encore plus pour l’autre volet de la dichotomie. Les mots « psyché, âme, esprit » désignent étymologiquement un souffle, ce qui est un mouvement, pas une substance. Mais on a chosifié ce qui souffle pour le distinguer de ce qui est insufflé. Comme si on disait que le vent a une substance distincte de celle de l’air. Or le vent n’est pas autre chose que de l’air en mouvement. Il vaudrait donc mieux parler comme David Chalmers d’une propriété émergente de l’air ou d’un épiphénomène (mais je ne suis pas d’accord avec le raisonnement de Chalmers censé prouver que le réductionnisme est faux).
    Jonathan Lowe, quant à lui, part d’une dichotomie sujet / objet. À mon avis, il s’agit plutôt d’une dialectique, le sujet étant nécessairement aussi objet. Car le sujet est en même temps pensant et pensé. Il y a bien un dualisme, mais interne à la personne, et pas en deux substances distinctes. Dans le « cogito » cartésien, le « je » surgit prioritairement comme pensant, donnant le monde ; mais il est aussitôt pensé comme pensant, donc aussi donné comme objet du monde (« ergo sum »). C’est à peu près comme quand deux miroirs se font face : chacun est à la fois réfléchissant et réfléchi. En revanche, ce qui est seulement pensé comme objet du monde ne peut être sujet pensant. C’est la raison pour laquelle je ne peux dire que mon corps pense. Il fait cependant partie intégrante de ma personne. Ce n’est pas parce que le corps n’est pas la personne que la personne n’est pas le corps. Il vaudrait donc mieux parler à nouveau de « propriété émergente ».
    Quant à la dichotomie cerveau / reste du corps qu’implique l’expérience de pensée fantastique d’une transplantation d’un cerveau dans un corps, je lui oppose l’expérience de pensée que voici :
    – Appelons Valse un piano mécanique qui ne joue que des valses, et Tango un piano mécanique qui ne joue que des tangos. Supposons que la mécanique de Valse soit cassée et que la carte perforée de Tango soit détériorée. Si nous transplantons la carte perforée de Valse à la place de celle de Tango, nous aurons un piano mécanique en état de marche. L’appellerons-nous Valse ou Tango ? En tout cas, il ne jouera que des valses.
    Mais dans le cas de l’être humain, il est beaucoup plus difficile de séparer le Hardware du Software.

    • Francois Loth dit :

      Merci pour votre commentaire.
      La question de la relation du corps et l’esprit est une question métaphysique. C’est-à-dire que lorsque nous nous posons la question « qui sommes-nous ? » égrener l’ensemble des composants de notre corps (oxygène, carbone, etc.) nous fournit une réponse de science physique. La question métaphysique, au-delà de la physique cherche à savoir … si nous sommes entièrement faits de matière ou si nous sommes quelque chose d’autre que de la matière. Ou en partie matière et en partie, ce quelque chose d’autre. Il peut sembler manifeste que nous soyons faits de matière. Vous pourriez avoir un ingrédient immatériel qui ne se voit pas dans le miroir ! Enfin, toujours est-il qu’une simple observation vous suggère que vous êtes en partie fait de matière. Même si vous étiez entièrement immatériel, autrement si ce que vous voyiez dans le miroir n’était pas strictement parlant vous-même, vous verriez néanmoins votre corps – cet organisme physique au moyen duquel vous percevez et agissez dans le monde. Ainsi, notre apparence d’être matériel ne prouve rien.
      On peut donc légitimement, d’un point de vue métaphysique, défendre une thèse dualiste.

      Cependant, et pour commenter la comparaison que vous faites entre l’esprit et une carte perforée que l’on pourrait, à la façon d’un programme d’ordinateur, installer sur une autre machine, elle n’est pas sans rappeler l’échange de John Locke entre l’âme du prince et celle du savetier. Le concept de personne implique une continuité de conscience et une relative neutralité du corps tant que le critère de continuité psychologique subsiste. Cette thèse implique que la personne soit une chose et son corps autre chose. Mais dans ce cas, comment la personne est-elle reliée au corps ? Et comment savons-nous vraiment que nous ne sommes pas ce corps ?

  5. luestan dit :

    Si on admet, comme je suis tenté de le faire, que l’esprit n’est que travail énergétique, c’est-à-dire qu’il est non spatial comme le corps (pas une chose), mais temporel (une action), la relation du corps et de l’esprit n’est pas métaphysique, mais relève de la physique. Car la physique ne se limite pas à la matière. La matière ne se conçoit pas sans énergie. Le vent n’est pas autre chose que de l’air, ce n’est que de l’air en mouvement. La difficulté, sur laquelle, me semble-t-il, s’échinent les neurologues, c’est de déterminer dans quelles conditions la con-science peut être le produit d’un travail énergétique (ce qu’ils observent dans les neurones). J’ai la très vague intuition qu’il faut pour cela que ce travail énergétique se dédouble, qu’il soit comme en écho à lui-même. C’est à cela que correspond ma métaphore du double miroir.
    Je définirais volontiers, avec vous, la personne comme une continuité de conscience (petit problème avec les schizophrènes et les amnésiques). Il faudrait alors imaginer qu’une certaine action de conscience (un certain travail énergétique) laisse, d’une façon ou d’une autre, une trace dans le corps (dans le système neuronal). Mais cette trace ne serait pas matérielle, ni spatiale. Difficile à concevoir. En tout cas, pour moi, la personne n’est pas le corps, mais une activité continue du corps.

    • Francois Loth dit :

      La métaphysique ne cherche pas à donner une réponse alternative à la science au sujet de l’esprit mais, avec la science, de rendre compte de l’esprit. La science, en effet, progresse dans son enquête, c’est manifeste et engrange des résultats dans des disciplines qui ont pour objet l’esprit comme la neurobiologie. Cependant, dire la sorte de chose qu’est l’esprit est une décision philosophique. Autrement dit, si la physique, par extension la neurobiologie en l’occurrence, accumule des données, dire ce qu’est l’esprit, une substance; un évènement, un type de propriété, une fonction est une réponse métaphysique. D’ailleurs les scientifiques eux-mêmes font de la métaphysique lorsqu’ils construisent du sens avec toutes ces données. La science n’est, en effet, pas une entreprise d’accumulation des données. Par exemple, dans un monde newtonien où les corps sont actionnés par des forces, un changement de direction que prend un corps requiert un l’exercice d’une force. Si l’esprit influence la direction prise par ce corps ou les particules qui composent ce corps, il est difficile de penser que l’esprit serait immatériel.

      Accumuler des données au sujet du cerveau doit nous éclairer sur la relation entre le corps et l’esprit mais seulement si nous sommes capables de donner du sens à ces données. Mais pourrons-nous un jour conceptualiser ce qui doit nous permettre justement de donner un sens à ces données ? Pouvons-nous espérer quelque chose de mieux que de simples corrélations entre l’esprit et le cerveau ?

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