Qu’est-ce que l’identité ?

Le nouveau livre de la collection « Chemins philosophiques », qui vient de paraître chez Vrin, questionne l’identité.

Dans Qu’est-ce que l’identité, Filipe Drapeau Comtin nous donne à lire une de ces investigations philosophiques particulièrement féconde à propos d’un terme qui pourrait bien, de prime abord, nous apparaître sans vraiment de relief mais qui, pour peu qu’on le mette à l’épreuve du travail philosophique, s’avérer particulièrement retors.

Mais précisons un peu, et commençons le plus simplement qui soit : pour compter un groupe d’objets, par exemple, on a besoin de savoir ne pas confondre deux objets distincts. Et si dans ce groupe se trouvent deux objets qui se ressemblent et que l’on qualifie de « mêmes », deux boules rouges par exemple, (dont on peut dire qu’elles partagent la propriété de la sphéricité et de la rougeur) nous devons numériquement les distinguer alors que, qualitavement, nous ne pouvons que les confondre. Le « même » aurait donc deux sens ? Ce que le comptage d’objets identiques nous montre c’est que l’identité qualitative n’implique pas l’identité numérique, mais plus étonnant, l’identité numérique n’implique pas l’identité qualitative. En effet, « L’idée que des objets pourraient être les mêmes numériquement sans l’être qualitativement est absurde […] Comment pourrais-je être dissemblable de moi-même au même moment ? » questionne l’auteur au début de son ouvrage. Et ce lien entre l’identité et le changement, Filipe Drapeau Contim l’explore à travers l’analyse du concept de persistance, concept central à l’ontologie des personnes, tout au long de son livre.

Le travail d’élucidation auquel l’auteur se livre nous entraîne vers une analyse formelle de l’identité dans laquelle les différentes propriétés (réflexivité, transitivité, indiscernabilité et nécessité) sont examinées. Les principes célèbres de Leibniz de l’identité des indiscernables et de l’indiscernabilité des identiques, y sont alors clairement exposés. Mais ce que met en évidence l’analyse logique de ces principes est le besoin d’une métaphysique des propriétés. En effet, doit-on appliquer les principes leibniziens à des propriétés comme  être le mari de Xanthippe ou occuper une certaine région de l’espace ? L’indiscernabilité à l’égard de toutes les propriétés conduirait à un tour de passe-passe trivial (si a possède toutes les propriétés de b, alors a est identique à b) et si, pour éviter cette trivalisation, l’on adoptait une attitude contraignante à l’égard des propriétés, comme n’accepter que les propriétés qualitatives au sens strict, alors certes on pourrait admettre qu’il soit vrai qu’il n’y a pas deux objets indiscernables dans le monde actuel, mais cela nous imposerait d’affirmer qu’il est métaphysiquement impossible qu’il y en ait – et une telle affirmation n’est pas vraiment défendable. Ce « double échec » nous montre, selon F. Drapeau Contim, qu’il est vain de vouloir chercher à définir l’identité. Mais nous pouvons néanmoins utiliser deux de ses propriétés logiques, la transitivité et l’indiscernabilité et l’appliquer comme norme dans l’épineux problème de la persistance.

Cependant, si « la logique nous livre les normes de nos jugements d’identité [elle] ne nous dit pas comment les appliquer » (p. 32) écrit le philosophe qui se demande comment résoudre le problème de l’incompatibilité de l’identité et du changement.  Platon enfant est-il la même personne que le vieil homme rédigeant le Timée ? La logique ne nous dit rien sur la persistance d’une personne à travers le temps. Pour Locke c’est la mémoire.  C’est par le souvenir que j’ai d’avoir été tel et tel que je suis la même personne (p. 41). Ce qu’il faut rechercher serait donc un critère d’identité temporelle. Un objet à t serait le même à t’ à la condition qu’il existe une certaine continuité spatio-temporelle et qualitative entre eux. Or le critère s’avère bien flou. Et l’auteur de nous démontrer qu’il est inutile de vouloir formuler un critère de la persistance d’une chose si l’on n’a pas le concept de la sorte de chose qu’elle est (p. 44). En effet, la même personne que je suis au travers du temps fait-elle de moi le même homme ? Si la première identité repose sur la continuité psychologique, la seconde s’installe sur une continuité biologique. Devrions-nous alors admettre que la conception d’une identité qui serait applicable à tous les objets est incohérente et qu’en conséquence, il nous faille admettre l’idée d’une identité relative ?

Dans son ouvrage, F. Drapeau Contim répond à cette question en prenant position et défend, contre Peter Geach (dont il commente un texte dans la deuxième partie de l’ouvrage) une thèse qui préconise que nous ferions mieux de nous débarrasser de la notion d’identité relative à un certain sortal. « Il est [alors] question d’un chat, Tibbles, assis sur un tapis » (p. 95) qui perd ses poils et la question est de savoir si la constitution matérielle implique l’identité. L’argument du paradoxe de la fission nous est alors présenté avec méthode et grande clarté. Et l’auteur nous persuade, dans un style accessible et au moyen d’une forme analytique précise, que nous devrions abandonner cette idée d’identité relative qui fait de chacun d’entre nous des créatures flottantes, et de Tibbles, un chat indéterminé.

Enfin, pour étayer la défense de l’identité absolue, F. Drapeau Contim, construit un commentaire éclairant d’un extrait du livre maître de D. Lewis, De la pluralité des mondes, dans lequel, prenant parti pour la thèse du perduratisme (thèse qui défend qu’une chose existe à plusieurs moments du temps) contre l’endurantisme (thèse qui défend qu’une chose persiste en étant entièrement présente à plus d’un moment), il nous montre que ce n’est pas la conception de l’identité comme absolue qui pose problème, mais la conception endurantiste des objets (p. 113). Ainsi, dans cette ontologie quadridimensionnaliste (les trois dimensions de l’espace plus le temps) la personne que nous sommes n’est présente qu’en partie à chaque instant.

C’est ainsi que partant de la question liminaire « Pourquoi faire grand cas de l’identité ? » F. Drapeau Contim conduit une analyse très efficace qui devrait éclairer tous ceux que préoccupent les questions ontologiques et métaphysiques.

6 commentaires pour Qu’est-ce que l’identité ?

  1. clouisguerin dit :

    C’est une analyse intéressante mais extérieure au point de vue psychologique

  2. Merci François pour cet éclairage. Cela donne vraiment envie de lire le bouquin; car vous avez raison, l’identité est un problème complexe.
    Bien cordialement

  3. minimalistick dit :

    L’identité est une catégorisation de l’esprit, une heuristique qui faciliterait l’adaptation en un sens large.

  4. Essengue dit :

    Au delà de l’identité comme principe de la raison et comme propriété catégorielle pour penser dans le sillage aristotélicien, que dire de l’identité appliquée à la personnalité? transitivité et l’indiscernabilité « dans l’épineux problème de la persistance » ne donnent-ils pas de possibilité de comprendre l’identité au sens de Paul Ricoeur (Soi-même comme un autre et Temps et Récit III) comme une identité narrative, càd qui se donne dans le rapport entre mêmeté et ipséité.

  5. […] Qu’est-ce que l’identité ? (via Métaphysique, ontologie, esprit) 25 février 2011 par clouisguerin Le nouveau livre de la collection « Chemins philosophiques », qui vient de paraître chez Vrin, questionne l’identité. Dans Qu’est-ce que l’identité, Filipe Drapeau Comtin nous donne à lire une de ces investigations philosophiques particulièrement féconde à propos d’un terme qui pourrait bien, de prime abord, nous apparaître sans vraiment de relief mais qui, pour peu qu’on le mette à l’épreuve du travail philosophique, s’avérer particulièrement re … Read More […]

  6. Lalige dit :

    le philosophe ne pourra plus dire « je ne sais pas » Voici un autre livre, lu pour vous :
    L’identité, une fable philosophique
    Ali Benmakhlouf
    P.U.F 2011

    Un texte érudit en diable, mais aussi une fable d’une agréable lecture. Le lecteur devient familier de sophismes philosophiques, malentendus, erreurs grossières, crampes mentales, ventriloquie transcendante, crispation, hallucinations, fantômes, préjugés, amalgames, mensonges fondateurs …
    Le lecteur verra le monde avec un savoir composite, hétérogène et il sera plus modeste à la fin de sa lecture.

    Au pays des songes, l’identité, est un labyrinthe sémantique, entre apparence, imagination, négation et changement, nous voyageons avec bonheur et avec Alice au pays des merveilles.

    Au pays des philosophes, L’identité est flottante, construite, attribuée, imprécise. Hume, Wittgenstein, Russell, Mach sont cités.
    Le cogito de Descartes ne suffit pas. Russell aurait dit que les personnes sont des “fictions logiques”. La logique est-elle aussi une fable philosophique, une fiction ? L’identité d’une personne est une corrélation, une convention linguistique, bref une entité éthérée dans le ciel des idées que nous prenons pour une réalité tangible. David Hume déconstruit l’identité avec sa méthode empirique. Le théâtre nous rappelle que la personne est un masque.
    Frege dialogue avec un théologien Pünjer sur l’existence qui apparait dans le jugement sous la forme d’une copule ou du verbe exister et d’un prédicat.

    Il y a : analyse logique (il y a des hommes)
    Existe : ontologie (des hommes existent)

    Le chiasme entre le moi et la culture peut-il nous aider ? Y a-t-il une identité culturelle ?
    Encore Hume : la ressemblance est méprise, source d’erreur. Des choses sont périssables, la signification indestructible mais parfois fausse à cause d’une erreur sur la référence. L’étoile du matin est l’étoile du soir depuis Parménide et sur terre la science est un long apprentissage social. Les cultures, les opinions, les coutumes sont relatives. Lévi-Strauss qui évoque pour lui même une “indéracinable antipathie avec le monde arabe” est gentiment, ou férocement selon votre opinion, égratigné par l’auteur.

    Le nom propre : l’identité comme parure.
    Encore Wittgenstein: Une règle, par exemple attribuer un nom à quelqu’un, se décrit mais ne s’explique pas. Une explication est une falsification. “La recherche même d’une explication est déjà un échec …”
    Wittgenstein écrabouille James George Frazer “plus sauvage que ses sauvages” et nous sommes donc prêt à avaler l’idée que le nom propre est conventionnel, commode, efficace, dépositaire d’une histoire mais à porter comme une parure … belle métaphore.

    Les constructions épiques de l’identité.
    La tradition est une conception mystique de l’histoire (Hermann Broch) mélangée à une mélancolie de l’âge d’or. Odyssée et Coran sont récités et chantés par tout un peuple qui se construit une mémoire. L’Odyssée devient, sous la plume de Montaigne” Maître général à tous offices”
    Le christianisme est le support de la parodie de don Quichotte. L’artiste, Miguel de Cervantès nous raconte une fiction, une fable, une épopée magnifique, bien qu’irréelle, voire délirante.
    Montaigne fait la différence entre parler “à certes”, autrement dit en vérité, et parler “à feinte”, pour de semblant, en contant une fable. Il choisit comme exemple de fable la promesse de Mahomet d’un paradis pour les siens: “peuplé de garces d’excellente beauté,…”.
    Le Coran est “comme” une épopée homérique dit Averroès, mais ceci est une analogie. La faute philosophique serait de prendre une analogie pour une essence.

    L’épopée et ses substituts rationnels.
    Une fiction de l’héritage épique a une importance particulière, c’est le chant. L’hymne national consacre une fiction nécessaire. Ensuite la possession du sol originaire pour une nation. La Marseillaise évoque ainsi “nos campagnes” et des ennemis de la jeune République sont décrits en termes guerriers :
    “Entendez-vous dans nos campagnes,
    Mugir ces féroces soldats ?”
    La propriété donne à l’homme une place, un sol, un “avoir” et la philosophie aide à la construction (ou pas) de cette origine. Le langage et l’écriture sont à tous et la rationalité est faillible.

    La place et le corps

    L’identité flottante est un sujet littéraire, un sujet de roman pour Colette Guedj qui imagine dans le journal de Myriam Bloch une question angoissante: “au fait, sa place où est-elle ? Entre les juifs Sépharades pour qui elle est renégate et les juifs Ashkénazes pour qui elle n’est qu’une Sépharade, entre les juifs religieux qui la considèrent comme une “mauvaise juive” ou les non religieux avec lesquels elle n’est pas forcément ou systématiquement en harmonie” ?

    Plus concrètement, le peuple Rom ou Tzigane est tragiquement perçu comme extérieur à l’espace public. Les roulottes sont défaillantes pour prouver la place du premier occupant selon la fable de Rousseau. Pas de propriété, pas de papier, pas de place pour la roulotte des gens du voyage.
    En 1938, Zweig se voit dépossédé de sa nationalité autrichienne et devient un réfugié politique. Il écrit : “En perdant sa patrie, on perd plus qu’un coin de terre délimité par des frontières”

    Voyages, migrations, emprunts.

    Ce chapitre est un hommage à Al Fârâbî qui travaille le lien religieux et le lien philosophique ou historique. Salman Rushdie et Amartya Sen dénoncent les sophismes du particularisme culturel. La thèse de Samuel Huntington (le choc des civilisations, 1993) est interprétée comme un nouveau paradigme qui poserait la supériorité de l’Occident contre ce qui n’est pas l’Occident. Comparaison des civilisations n’est pas raison mais aventure de l’homme.

    Le sophisme du particularisme individuel.

    La méthode comparatiste met à mal les particularismes soit la grammaire du “eux” et “nous”. Sont convoqués pour cette analyse Ernesto Laclau, la guerre des identités et Michel Foucault. Un sophisme tenace enferme le monde musulman dans le fatalisme et le fanatisme, ce qui “arrange” le colonialisme et l’impérialisme.

    La méthode historique versus le particularisme individuel.

    Renan passe un mauvais quart d’heure … D’une part il invente l’idée d’un Moyen Âge vaguement idiot, et surtout, Renan étant antireligieux en diable, il a construit de toute pièce un Islamisme à abattre. “L’islamisme n’est pas seulement une religion d’État, comme l’a été le catholicisme en France, sous Louis XIV, comme il l’est encore en Espagne, c’est la religion excluant l’État (…) Là est la guerre éternelle… L’islam est la plus complète négation de l’Europe ; l’islam est le fanatisme, comme l’Espagne du temps de Philippe II et l’Italie du temps de Pie V l’ont à peine connu ; L’islam est le dédain de la science,…” (1862).
    Le fait religieux, sur son versant musulman, est analysé avec finesse en donnant cette prémisse fondamentale: un principe de droit divin est ce qui est ce qui est énoncé par l’homme comme étant divin. La charia n’est pas un code écrit, accessible et intouchable mais un mot, un ensemble de textes, une idéologie mortifère pour certain, un appui humaniste pour d’autres.
    L’auteur, spécialiste de la philosophie arabe, a la courtoisie de ne pas évoquer la royauté française de droit divin. Le roi était roi par la grâce de Dieu, oint par l’église, sacré depuis Clovis et jusqu’à la Révolution Française. Adieu… Roi de droit divin … le 21 janvier 1793.

    De la fable épique à la fable juridique.

    La science du droit n’a pas de fondement, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit sans valeur. Le Coran, comme source du droit, énoncé par l’homme comme étant divin, est, dans l’optique de Hans Kelsen, d’une validité relative, voire même fictive. Spinoza notait que l’organisation politique sous l’égide de Moïse n’était pas l’expression d’une élection divine mais l’œuvre proprement humaine d’un prophète qui a su construire un lien social solide. Le droit n’est pas “naturel”, il est inventé, construit.

    L’outsider.
    l’outsider est un voyageur, un individu venu d’ailleurs, un coursier du savoir; L’auteur analyse l’exemple de Léon l’Africain, né au Maroc, parti en Tunisie, baptisé au Vatican, qui révèle l’Afrique aux Européens.

    Ceci est à moi
    Jean Jacques Rousseau “Le premier, qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire” ceci est à moi” et trouva des gens assez simples pour se croire est le fondateur de la société civile”
    Ou d’une fable …La fable du premier occupant.

    Conclusion

    “Montre plus d’humilité et de douceur, car, peut être, es tu en train de rêver, même si tu te crois éveillé”. Pedro Calderon de la Barca. Ce livre est une invitation au voyage entre mensonges, conventions sociales, rêves et fables diverses.

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