Structure et fonction: l’oeil de l’homme et l’oeil du poulpe

Selon l’argument de la réalisation multiple du mental, la propriété d’éprouver une douleur, par exemple, n’est pas uniformément réalisée par le même genre de structure physique. Ainsi, une grande variété d’organismes, du primate au reptile, voire à l’extraterrestre, serait susceptible de posséder une propriété mentale, comme ressentir la peur, éprouver une douleur, etc. (Putnam, 1975).

Si la douleur, par exemple, est réalisée de façon multiple, cela signifie que le réalisateur de la douleur dans un organisme diffère du réalisateur de la douleur dans un autre organisme. D’emblée, il semble, tout-à-fait raisonnable de penser que certains organismes, ayant un cerveau différent du nôtre disons, puissent avoir des propriétés en commun avec nos cerveaux. De plus, les neurosciences fournissent des exemples d’organismes dont le comportement peut être décrit au moyen de concepts psychologiques identiques, mais dont les systèmes nerveux sont différents. Ainsi, la réalisation multiple, en montrant  une similarité au niveau de l’état réalisé et une différence au niveau du réalisateur offre l’avantage d’une explication ne se restreignant pas aux seuls organismes possédant un cerveau comme le nôtre. Mais comment peut-on comprendre la relation de la structure physique et de la fonction ?

Lorsque l’on cherche à expliquer une fonction dans une structure, comme la vision, par exemple, chez un organisme,  on cherche à déterminer quels sont les composants appropriés dans l’organe de la structure qui semblent pertinents pour cette fonction. Ainsi, chercher à expliquer la fonction de réception lumineuse chez un individu, c’est chercher quels sont les composants pertinents qui la réalisent. Dans le cas de la fonction oculaire, un grand nombre de composants sera alors convoqué afin d’expliquer, des premières incidences de la lumière sur les cellules photoréceptrices jusqu’à la formation de l’image, la fonction de l’organe de la vision. C’est donc ainsi dans la relation entre structure et fonction que la relation de réalisation se comprend. Cette même fonction de la vision peut alors être réalisée dans des individus apparemment très différents comme, par exemple, le poulpe ou l’homme. Or certaines des structures de l’œil chez l’un et l’autre de ces organismes sont similaires, comme le fait de posséder une rétine ou que chez chacun d’entre eux, une lentille joue le rôle de la structure réfractrice. Cependant, ils diffèrent par les genres de rétine et les méthodes pour focaliser la lumière.[1] De plus, les différences ne sont pas seulement présentes dans la structure du système de la réception visuelle, mais elles sont aussi présentes dans la sortie. En effet, la différence dans les cellules photoréceptrices entre l’œil humain et l’œil du poulpe fait que ce dernier ne perçoit pas les couleurs. Et la différence dans les méthodes de focalisation produit des temps de réaction différents. Peut-on dire alors que les fonctions visuelles du poulpe et de l’humain sont similaires ? Que les yeux aient des fonctions semblables ne signifie pas que leurs fonctions doivent être identiques. Ainsi établir, qu’à partir d’une isomorphie fonctionnelle on puisse conclure à une réalisation multiple de cette fonction, c’est passer sous silence certaines différences fonctionnelles plus fines. A un certain niveau de description, être affamé, par exemple, est un état fonctionnel dans toutes les espèces, mais à un niveau plus fin, les différences dans les mécanismes associés au comportement de la faim entre les espèces montrera des différences dans le comportement : le poulpe diffère de l’humain dans la façon dont il cherche sa nourriture, dans la manière de la digérer, etc.

C’est ainsi, en vertu de ce que l’on considère comme une différence ou une similarité fonctionnelle, que W. Bechtel et J. Mundale (1999) argumentent contre la réalisabilité multiple des états psychologiques par des états neuraux. Ils montrent, relevant alors le défi de Putnam, que les états psychologiques non seulement n’ont pas reçu de démonstration empirique, mais ne sont tout simplement pas réalisés par des types distincts d’états physiques (neuraux). On peut alors se demander comment un tel argument, qui pourrait bien ne pas recevoir de démonstration empirique a pu être accepté de façon si massive.

Si nous avons de bonnes raisons de conclure qu’un rat, par exemple, puisse ressentir la peur d’une façon quasi-similaire à la nôtre, nous savons également, sans entrer dans des explorations neurophysiologiques, que le cerveau du rat n’est pas identique au cerveau de l’homme. De telles intuitions contradictoires, entre différence et similarité, reposent sur une certaine conception du cerveau ou du moins de certaines aires du cerveau prises comme un tout. Or, selon W. Bechtel et J. Mundale, la conception opérative de la notion d’ « état du cerveau » telle qu’elle est utilisée dans la pratique des neurosciences diffère grandement de la notion d’un grain plus fin dont font parfois usage les philosophes.[2] En effet, si la « radioscopie philosophique » du cerveau peut s’affiner au point que l’idée de la réalisation multiple apparaisse à tous les niveaux de l’investigation, cette spécification est cependant inconsistante avec les généralités admises dans les sciences. Car c’est bien sur la base « d’hypothèses de travail au sujet de ce qui est commun dans les cerveaux à travers les individus et les espèces que les neurobiologistes et les neuroscientifiques cognitifs ont découvert que des indices de traitements de l’information fonctionnaient » (Bechtel et Mundale, 1999, p. 177). Devons-nous, en conséquence, conclure, sur la base de certaines découvertes récentes de mécanismes unitaires de types psychologiques communs à des espèces distinctes (Bickle, 2008), et dont on peut penser que les neurosciences au niveau cellulaire ou moléculaire en produiront de plus en plus, que l’intuition de la réalisation multiple n’est plus d’aucune utilité et qu’elle ne peut donc plus soutenir l’argument fondateur du physicalisme non réductible ?

Références

Bechtel W. et Mundale J., 1999. “Muliple ralizability revisited : Linking cognitive and Neural States”, Philosophy of Science, 66, 1999, p. 175-207

Bickle J., 2008. « Vous avez dit réalisation multiple ? Je réponds neurosciences moléculaires » Des neurosciences à la philosophie, Neurophilosophie et philosophie des neurosciences, P. Poirier et L. Faucher (dir.), Syllepse, 2008, p. 181-204

Putnam H., 1975. « Psychological Predicates », 1975, trad. Franç. dans Philosophie de l’esprit, psychologie du sens commun et sciences de l’esprit, textes réunis pas D. Fisette et P. Poirier (2002), p. 281, Vrin, Paris.


[1] La rétine de l’œil humain est composée de deux types de photorécepteurs, les cônes et les bâtonnets, et la focalisation s’effectue par un changement de courbure du cristallin. Chez la pieuvre les photorécepteurs contiennent des rabdomères et la focalisation de la lumière s’effectue par déplacement avant et arrière de la lentille.

[2] « Actuellement, la notion d’état du cerveau est une fiction pour philosophe ». Betchel et Mundale, Op. Cit., 1999, p. 177.

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4 Responses to Structure et fonction: l’oeil de l’homme et l’oeil du poulpe

  1. Bonjour François,

    De mon point de vue c’est une bonne chose de se débarrasser de la réalisation multiple du mental. Le physicalisme non réductible me parait en effet tiré par les cheveux. Comment peut-on accepter à la fois que dans la réalité tout est physique, et qu’il existe des entités mentales non réductibles au physique ?

    La théorie de l’identité me parait plus prometteuse. Sur le plan ontologique, dans la réalité il n’y a que des entités physiques. Dans la vie de tous les jours, nous délimitons des gros paquets de propriétés physiques, que nous appelons propriétés mentales.

    Admettons que ce que nous appelons « vision » est une propriété complexe de ce type, un regroupement de propriétés physiques élémentaires, que l’on peut appeler « propriété complexe » (encore une « fiction pour philosophe » ?). La vision d’un homme d’une part, et la vision d’un poulpe d’autre part, ne désigneront pas le même paquet de propriétés, mais deux paquets de propriétés différentes.

    La vision chez l’homme n’est pas une propriété élémentaire (ou un état élémentaire), identique à la vision chez le poulpe. Cependant ce qui justifie de juger que l’on est face à deux états similaires, deux fonctions identiques, c’est que les deux paquets de propriétés présentent des similarités : peut-être une identité entre certaines des propriétés élémentaires physique des deux paquets, ou alors une identité structurelle, c’est-à-dire des relations identiques entre certaines des propriétés de chaque paquet. Dans le premier cas, le mental est identifié à du physique. Dans le second cas, cela revient à identifier le mental à un système logique, implanté dans un système physique, ce qui laisse ouvert le problème du rapport entre logique et physique (notre monde physique est-il un système particulier de dépendances entre des universaux, ou est-ce au contraire à partir de notre monde physique, par un processus d’abstraction, que l’on arrive à des entités abstraites comme les propriétés, les relations ou les types ?).

    Pour reprendre l’exemple de la vision chez l’homme et chez le poulpe, peut-être que ces deux propriétés complexes (différentes) sont similaires car elles ont des constituants identiques (comme la présence d’une lentille). Le concept de vision « universelle », de vision propre à l’ensemble des espèces qui voient, n’est alors qu’un concept pratique qui assimile grossièrement des paquets de propriétés (différents d’une espèce à l’autre), car ces deux paquets de propriétés possèdent des similarités intéressantes, utiles pour s’orienter dans la réalité.

  2. Francois Loth dit :

    Bonjour Baptiste et merci pour ton commentaire,

    Devons-nous cependant jeter le bébé de la réalisation multiple avec l’eau du bain du physicalisme non réductible ?

    La réalisation multiple (RM) est arrivée dans le débat comme un argument contre l’identité des types, c’est-à-dire contre l’identité des propriétés mentales et des propriétés physiques (neurophysiologiques). Arrimée aux thèses fonctionnalistes, la notion de réalisation multiple a fait montre, d’emblée, d’une indifférence ontologique quant à la structure réalisatrice. Putnam dit que notre esprit pourrait bien être composé de fromage suisse que cela ne ferait aucune différence.

    Ainsi posée, la RM (qui devient compatible même avec la dualisme des substances) devient une menace pour la thèse de l’identité ou pour toute l’entreprise de réduction de l’esprit à des propriétés de type physique.

    Ce que questionne ton commentaire est la légitimité de la propriété réalisée de façon multiple. Comment comprendre qu’une propriété, en dehors de la question de savoir si elle est mentale ou physique, peut être réalisée de différentes façons ? Ton commentaire questionne la métaphysique des propriétés. La propriété réalisée a été parfois défendue comme une propriété de niveau supérieur. Par exemple, les mammifères et les mollusques pourraient partager la propriété de haut niveau d’éprouver une douleur, mais différer dans les propriétés en vertu desquelles elles possèdent cette propriété de haut niveau. Reste que l’attribution d’une même propriété de haut niveau à différentes entités requiert que ces entités possèdent la même propriété, c’est-à-dire qu’elle soit similaire dans certains aspects. On doit ainsi accepter que les mollusques et les mammifères soient similaires quant à la douleur. On a une identité de haut niveau et une différence quant aux propriétés réalisatrices.

    Mais peut-être que la propriété de haut niveau n’est pas ontologiquement sérieuse ! Le prédicat « éprouver une douleur », même correctement utilisé dans un énoncé vrai, c’est-à-dire dans un énoncé que rend vrai (truthmaking) un comportement dans un organisme, ne correspond peut être pas à une propriété. Si l’on estime que les propriétés ne sont pas les ombres de nos prédicats, la propriété d’éprouver une douleur pour un mammifère et un mollusque, bien que partageant des pouvoirs causaux qui au niveau de la description fonctionnelle sont similaires, pourraient bien être différents. On ne peut cependant pas s’étonner que de l’indifférence ontologique d’origine on aboutisse à certaines difficultés dès lors que l’on prend le tournant ontologique.

    Cependant, l’intuition de la réalisation multiple apparaît difficilement éliminable. Il faut donc pouvoir en rendre compte. A la fin de ton commentaire, tu sembles lui donner une dimension heuristique. Il est vrai que la réalisation multiple, en ne posant pas la question de ce qui constitue l’esprit, mais en formulant le rôle causal joué la propriété réalisatrice, ressemble à une thèse explicative nous permettant de former des jugements préalables à propos des genres fonctionnels. Il ne faut donc pas, en conséquence, la considérer comme une thèse métaphysique substantielle. C’est sans doute pourquoi, la RM ne peut pas vraiment venir bloquer la thèse de l’identité des types.

  3. Riviere G dit :

    Désolé de revenir sur le site, mais il est très étonnant d’observer que la teneur de votre débat est identique à celui qui s’est tenu à Nantes lors des rencontres de Sophie le 5 mars entre Myriam Revault d’Allonnes et Joëlle Proust, autour de l’idée de l’altérité. Vouloir considérer l’autre comme un animal pour l’aliéner, c’est aussi se considérer soi comme animal possible pour un Autre. Considérer l’autre comme un automate mécanique à son service, c’est aussi se considérer soi-même comme une machine potentiellement automatique pour l’Autre. Affaire de langages naturels et artificiels, donc.

  4. Francois Loth dit :

    Je suis désolé également, mais je dois avouer qu’il m’est bien difficile de comprendre votre commentaire. Je ne connais pas le débat en question. Quant à considérer l’Autre comme un automate, etc. Les notions développées en psychanalyse lacanienne – si c’est à cela que vous faites référence – sont bien en dehors de mon aire de compétence. Je ne peux rien en dire. Le billet parle simplement du niveau de réalisation multiple d’une fonction. L’argument a son importance en philosophie de l’esprit.

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