Le plus mauvais des arguments au monde qui soit !

David Stove (1927-1994)

Le philosophe australien David Stove connaissait un argument qui, bien qu’il eût été terriblement mauvais, avait connu un fantastique succès parmi les philosophes. Afin de vérifier si son argument était bien le plus désastreux qui soit, il organisa une compétition dont l’objectif était la recherche du plus mauvais des arguments au monde qui soit. Pour gagner la compétition, l’argument qu’il fallait présenter devait répondre à trois critères : (a) posséder, en lui-même, ce caractère terriblement mauvais, (b) avoir atteint un niveau d’approbation élevé parmi les philosophes, (c) avoir échappé à la critique. Le prix, précisait Stove ne serait pas nécessairement récompensé et lui seul en serait juge.

C’est ainsi que le 1er janvier 1986, David Stove s’auto-attribua le prix pour l’argument suivant :

Nous ne  pouvons connaître les choses que :

– de la façon dont elles nous sont reliées

– sous nos formes de perception et de compréhension

– dans la mesure où elles  se rangent sous nos schèmes conceptuels

etc.

de sorte que,

nous ne pouvons pas connaître les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes.

Qu’est-ce qui est « mauvais » dans cet Argument ? Si la prémisse affirme que nous pouvons connaître les choses que si elles nous sont reliées via nos formes de perceptions et de compréhension, alors nous ne pouvons certainement pas en déduire que nous ne pouvons pas connaître les choses en elles-mêmes. L’invalidité de l’argument apparaît manifeste : la conclusion « nous ne pouvons pas connaître les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes » ne peut pas être déduit de la prémisse que nous ne pouvons connaître les choses que de la façon dont elles nous sont reliées. L’argument soutient que, du fait que nous pouvons connaître les choses physiques seulement sous nos formes mentales alors il est impossible que nous puissions connaître les choses. Nous ne pouvons plus parler des « choses comme elles sont », ni même des « choses » tout court mais seulement des « choses telles qu’elles sont en elles-mêmes ».

Autrement dit, je ne peux pas contempler cet arbre, là, qui pousse dans le jardin. Je ne peux appréhender cet arbre-en-dehors-de-mon-esprit sans le concevoir dans mon esprit. Par conséquent, je ne peux pas appréhender cet arbre-en-dehors-de-mon-esprit. La prémisse de l’argument est une tautologie. Elle concerne l’activité cognitive humaine relative à la connaissance des choses ou à notre façon de les concevoir. La conclusion concerne les objets de notre connaissance. Seulement la conclusion n’est pas une tautotogie ! Par conséquent l’argument est invalide : on ne peut, en effet, valider une conclusion non tautologique d’une prémisse tautologique.

L’argument ne dit pas que lorsque nous voyons les choses de notre seule perspective ou derrière notre filtre culturel, nous pourrions rencontrer certains problèmes pour voir le monde comme il est réellement. Non, l’argument est faux car il affirme que nous ne pouvons, en aucune manière, accéder aux choses en elles-mêmes.

Une première version de cet argument (the Gem) soutenant que nous ne pouvons connaître les choses physiques uniquement via nos formes mentales à l’impossibilité de connaître les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, Stove la détecte chez Berkeley (Principes de la connaissance humaine).  Ce premier Gem argue que nous ne pouvons même pas penser ou concevoir les objets qui existent en dehors de l’esprit.

[…] Quand nous nous évertuons à concevoir l’existence des corps extérieurs, nous ne faisons, pendant tout ce temps, que contempler nos propres idées. Mais l’esprit ne prenant pas garde à lui-même, se trompe en pensant qu’il peut concevoir, et qu’il conçoit en effet, des corps existant non pensés ou hors de l’esprit, alors que dans le même temps, ils sont saisis par lui et existent en lui. Un peu d’attention fera découvrir à chacun la vérité et l’évidence de ce qui est dit ici, et rendra inutile que l’on insiste sur d’autres preuves contre l’existence de la substance matérielle.

Berkeley, principes de la connaissance humaine, paragraphe 23

Nous serions donc enfermés dans notre propre expérience. L’esprit se tromperait et s’illusionnerait à penser qu’il peut concevoir des objets en dehors de l’esprit. En contemplant les choses extérieures nous ne contemplerions que nos propres idées.

Mais le Gem de David Stove, le plus mauvais des arguments au monde qui soit, se détecte-t-il seulement dans l’idéalisme Berkeleyen ?

Références

Berkeley G. 1710 Principes de la connaissance humaine, (trad. française D. Berlioz, 1991, Paris, Garnier Flammarion)

Stove D. 1991 The Plato Cult and Other Philosophical Follies, Oxford: Blackwell, 1991.

Advertisements

6 commentaires pour Le plus mauvais des arguments au monde qui soit !

  1. Francois Loth dit :

    Une discussion à propos de l’argument de David Stove s’est déplacée ici.

  2. Il me semble que l’on a déjà chez Russell une telle critique :

    « The faculty of being acquainted with things other than itself is the main characteristic of a mind. Acquaintance with objects essentially consists in a relation between the mind and something other than the mind; it is this that constitutes the mind’s power of knowing things. If we say that the things known must be in the mind, we are either unduly limiting the mind’s power of knowing, or we are uttering a mere tautology. We are uttering a mere tautology if we mean by ‘in the mind’ the same as by ‘before the mind’, i.e. if we mean merely being apprehended by the mind. But if we mean this, we shall have to admit that what, in this sense, is in the mind, may nevertheless be not mental. »
    Russell, Problems of philosophy, ch.IV

  3. Francois Loth dit :

    Merci Cédric pour cette précision. Russell met bien, en effet, l’accent sur la tautologie de la prémisse de l’argument. Le caractère invalide de l’argument repose sur la prémisse qui est une tautologie et qui concerne l’activité cognitive de connaissance ou de conception des choses. La conclusion concerne les objets de cette activité cognitive et là est son invalidité. Ce que met en évidence l’argument, bien qu’il soit détecté dans Berkeley, n’est pas la particularité de la conclusion immatérialiste de Berkeley qui ne reconnaît d’existence qu’à la seule substance de l’esprit, mais une impossibilité métaphysique d’enquêter sur la réalité indépendante de l’esprit. Ici, il se pourrait que Russell vise la thèse immatérialiste de Berkeley. L’argument invalide, exhumé par Stove, vise la barrière supposée de notre appareil conceptuel qui se lève entre le monde indépendant de notre esprit et nous.

  4. DéfiTexte dit :

    Il me semblait que Russell déplace le problème : pour lui, la source d’une fonction propositionnelle est externe et la fonction d’appropriation perceptive est interne, alors que, disons pour Berkeley, la source est interne et il lui manque la notion de fonction. Alors, la sensation en tant que prémisse est interne, l’intention ajoutée est interne, tout est interne, il n’en sort pas. Mais la différence consiste à dire : seulement la fonction d’appropriation est interne. Le sens-datum est une expression comparable à celle-ci, F(x), où le tiret remplace F() : une simple différence formelle de dessin schématique pour exprimer la fonction de transformation et d’appropriation du datum en sens-datum F(x). La prémisse c’est-à-dire la source du datum est extérieure, le tiret ou F() est interne (c’est moi qui fait), le produit est mélangé, comme je mélange l’extériorité farine et pommes pour faire une tarte aux pommes. Et l’extériorité « tarte aux pommes » est encore une extériorité que je mange si je sais cuisiner. J’adhère à cette façon car je crois que l’enjeu est de penser le mélange impur dont notre monde est fait. Donc, il me semble que l’on peut écrire : « la prémisse […] qui concerne l’activité cognitive de connaissance ou de conception des choses » qu’à condition que l’expression imprécise « qui concerne » précise la différenciation entre source, fonction, et conclusion : ce schéma. Ainsi, pour un cuisinier, l’activité cognitive et de conception peut tout à fait être interne tandis que la conclusion est externe ! Car nos barrières conceptuelles sont productives, tout simplement : elles se lèvent comme la main qui produit… Nous voyons bien que les murs qui s’élèvent produisent : des malheurs, des protections.

  5. Victor Lefèvre dit :

    La plus veille occurrence de cet argument est probablement dans la philosophie sceptique. Pour Sextus Empiricus reprenant Anaxagore « les phénomènes sont la vision de ce qui demeure caché », comprendre que le monde en soi est inconnaissable, la médiation des sens donnant accès au seul monde phénoménal. Il serait intéressant de retracer la généalogie de ce relativisme, à quelle thèse s’est-il heurté et comment expliquer sa résurgence actuelle ?

  6. Francois Loth dit :

    Merci pour cette précision.

    Voilà effectivement un travail très intéressant à mener. Il se pourrait bien que ce que vous nommez le relativisme soit le reflet d’un épisode philosophique qui vient de loin. Brentano (nous dit F. Nef dans Qu’est-ce que la métaphysique, p. 219) dans ce qu’il découple comme les quatre phases de l’histoire de la philosophie, inscrit le scepticisme dans une phase de décadence. Ce que cela montre, en tout cas, c’est que l’histoire de la philosophie peut être pensée comme ne suivant pas une ligne unique, mais plutôt comme une succession de phases qui se sont répétées.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :