Traité d’ontologie de Frédéric Nef, le renouveau ontologique au travail

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Frank Stella, La vecchia dell’orto, 1986, Musée national d’Art moderne Centre Pompidou, Paris


L’ontologie s’occupe de ce qui est et Frédéric Nef s’y consacre, mais la tâche n’est pas mince. C’est qu’il s’agit d’aller chercher ce qui existe et d’en débusquer la structure ultime. En ontologie, la mission est claire et d’emblée Nef nous la présente (p. 14) comme « cette partie de la métaphysique qui se consacre à la connaissance de la réalité… » Pour cela une vertu s’impose : le réalisme. Non que toute ontologie soit réaliste, nous précise l’auteur, mais toute tentative de faire de l’ontologie doit prendre position par rapport à cette vertu. Ce qu’il nous faut comprendre par « réalisme tout court » ou métaphysique c’est une thèse d’indépendance de l’esprit. Ici, le terme « métaphysique » s’entend, non comme un projet de connaissance qui situerait son horizon au-delà du monde empirique, mais comme la recherche la plus générale de ce qui est. Est-ce à dire que l’esprit n’est pas dans le monde ou qu’il est situé à la lisière de notre langage ? Non soutient Nef contre Wittgenstein (Tractatus 5.6). Il n’y a pas le monde d’un côté et l’esprit de l’autre. L’esprit n’est pas là – c’est la condition même de la possibilité de faire de l’ontologie –  pour projeter sur la réalité ses propres structures, mais au contraire pour nous permettre d’y accéder. Car nous avons un accès au monde et ce traité d’ontologie se veut une explicitation de cet accès.

Prendre position à propos du réalisme, c’est tout d’abord considérer un premier réalisme, le réalisme scientifique. Ce réalisme, qui prétend donner une image correcte de la réalité, s’oppose à l’antiréalisme qui soutient une thèse de dépendance de la réalité à l’égard de l’esprit. Cet antiréalisme, inspiré de Kant, pense que le seul monde sur lequel nous pouvons porter notre connaissance est le monde phénoménal. Le reste étant inaccessible, l’antiréalisme peut alors donner libre cours à une grande diversité de thèses qui partant d’un antiréalisme épistémique, conduit la connaissance sur les voies de l’intuitionnisme  en mathématiques, par exemple, ou du vérificationnisme en sémantique, voire à l’empirisme en philosophie des sciences ; ou partant d’un antiréalisme ontologique mène à des formes d’idéalismes, comme le constructionisme qui réduit tout ce qui existe à une construction.

L’ontologie sociale est un parfait révélateur d’un domaine particulièrement sensible aux sirènes de l’antiréalisme. Mais l’auteur nous explique, en défenseur du réalisme, que si l’on peut concevoir ce qui est à la base du constructionnisme, à savoir une certaine coupure  entre le physique et le social, la variété et le relativisme des contextes peuvent alors entraîner une posture radicale qui consiste à rallier au domaine du physique les présupposées du constructionnisme. Les êtres physiques, dépendant alors de l’esprit, deviennent relatifs à leurs dispositifs textuels et sociaux de production. De fil en aiguille, puisque tout est construit, l’esprit anime les choses et nos catégories tronçonnent notre réel. Mais alors, que devient notre « passion de connaître » comme le déclare Aristote (Métaphysique 980a) que notre auteur convoque, si les objets se mettent à varier d’une culture à l’autre et si le réel apparaît sans structure ? Pour l’ontologue, réduire l’ontologie à la seule connaissance de nos concepts ou suivant le constructionnisme en empêcher son émergence, c’en est trop ! Alors Nef devient facétieux, raille ce constructionnisme dans sa forme radicale et nous réjouit à son sujet dans un florilège de questions savoureuses (p. 56). Mais si ironie il y a, dans quelques uns de ces propos, elle n’est là que pour mieux isoler cette allergie de la doxa de la déconstruction contre ce « sursaut de bonne santé » pour la connaissance et le savoir qu’illustre le renouveau ontologique de la métaphysique contemporaine.

Les quelques 400 pages du traité d’ontologie pour les non philosophes (et les philosophes)  s’adressent donc à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux sciences, qu’elles soient fondamentales ou spécifiques. Et si c’est précisément en priorité aux non philosophes que ce livre s’adresse, c’est parce que l’ontologie n’est pas cette marotte du temps passé dont les philosophes n’auraient plus qu’à raconter l’histoire, mais une science à l’intérieur même des sciences. Reste que cette première adresse au non philosophes ne fait pas de ce traité pour autant un ouvrage facile à appréhender. C’est de métaphysique dont il s’agit et qui, bien que contemporaine, se rattache à la plus pure des traditions. Cependant, Frédéric Nef escompte bien que les non philosophes s’en soucieront.

En effet, le plus souvent sous-jacente quand elle n’est pas éradiquée (par le déconstructionnisme par exemple), l’ontologie, ou pour le dire comme Quine, ce qui nous engage à ce qui est, peuple toute science d’entités plus ou moins escamotées. Alors, trouver la direction qui pourra nous conduire vers ce qui est n’est pas chose aisée. La pièce de Frank Stella, choisie en couverture du livre, exprime d’une certaine façon à la fois ce que contient l’ouvrage et ce qui fait toute la réalité de l’enquête en ontologie. L’objet est multiforme et additionne les apparences, se love en arabesques pour mieux réapparaître en prismes géométriques, cônes de révolution ou en piliers austères, avant qu’on ne le voie déborder la frontière de son cadre qui voulait l’y tenir. Mais l’ouvrage de Frédéric Nef nous aide à distinguer les directions (réalisme versus antiréalisme), à séparer les domaines (métaphysique, ontologie, méréologie), à questionner les thèses (physicalisme, dualisme, émergentisme) et les programmes (naturalisation, réduction), à spécifier les entités (objets, tropes, propriétés), à différencier les méthodes en ontologie et en analyse conceptuelle, à comprendre le bien-fondé de l’expérience de pensée…

Mais regardons l’objet. Trois parties. La première, dans laquelle il est question de « méthode et de définition », et qui nous guide  vers les grandes figures contemporaines montrant toute la diversité des programmes (Husserl, Lesniewski, Ingarden, Whitehead, Quine), avant de questionner la possibilité d’une méta-ontologie qui permettrait d’effectuer la comparaison entre les ontologies. Une deuxième, « ontologie et réduction » où l’auteur se livre à une clarification du projet de naturalisation de l’ontologie, y aborde les limites et expose les critiques (J. Lowe), avant de consacrer un chapitre  aux strates et à la question de l’émergence. Enfin, une troisième partie intitulée « réalisme structural, métaphysique humienne » où un chapitre central (VI) dédié entièrement aux propriétés permet à Nef non seulement de défendre leur existence mais de démontrer que les choses qui existent sont des faisceaux de propriétés particulières ou tropes. Mais reste, entre autres, la question cruciale du comment les choses tiennent-elles ensemble ? Question à laquelle l’ontologie doit chercher une réponse qui se distingue du comment de la seule description scientifique. Enfin, dans un ultime chapitre, se présentant comme dépassement de la métaphysique humienne (soutenue au XXème siècle par David Lewis) pour laquelle il n’existe pas de connexions nécessaires dans la nature, Frédéric Nef présente, ce qui pour lui offre une alternative à cette métaphysique humienne, à savoir l’existence de propriétés dispositionnelles et émergentes.

Alors, après l’avoir examiné, le livre ne parvient pas vraiment à se fermer. On le regarde encore, il nous faut l’étudier, revenir sur les notes abondantes et précises, reprendre un terme que le glossaire (réellement remarquable) nous rendra explicite. Et quand on le repose parmi les autres livres publiés cet hiver, les entrelacs et les bordures néo baroques de la pièce de Stella, telle une enluminure, nous parle encore longtemps de ce voyage philosophique unique en langue française. Et l’on sait qu’au printemps, si nous considérons l’ontologie vraiment avec sérieux, nous le lirons encore.

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6 Responses to Traité d’ontologie de Frédéric Nef, le renouveau ontologique au travail

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  2. bobby dit :

    bonjour
    je viens de decouvrir votre site qui m’a l’air tres interressant notamment sur les sujets de metaphysique analytique
    Comme avec son livre sur la metaphysique ,frederic nef nous emmene en terre inconnue ce qui est vraiment stimulant ,en langue française de surcroit !
    j’avoue etre un peu perdu dans toutes ses definitions de logiques ,de tropes et de qui pense quoi mais cette façon de faire de la philosophie est autrement plus sympathique que ce qui se fait normalement et dont tous les medias parlent …

  3. rogier dit :

    pour l’avoir comme professeur, je ne peux le lire qu’avec enthousiasme….

  4. Varia dit :

    Bonjour,
    j’ai découvert votre blog en faisant des recherches sur F. Nef, dont je viens de lire « Qu’est-ce que la métaphysique » et « Traité d’ontologie ». Bravo pour votre synthèse et la tonalité générale de votre commentaire.

  5. Bahram dit :

    Je n’ai pas lu le livre, j’ai trouvé par hasard ce blog. je ne comprends pas qu’on puisse revenir aujourd’hui à ce type d’ontologie des propriétés, après qu’on a annoncé à juste titre au 20ème siècle la fin de la philosophie de la représentation. Pour prendre la science, Vers 1905, Cassirer avait bien montré que le langage de la science moderne est l’algèbre fonctionnelle en opposition avec le paradigme de la chose et propriétés chez Aristote… Fini donc de penser la physique en terme de découverte des propriétés des choses ou des substances. La physique quantique a approfondi cette coupure en séparant bien l’objet du réel non représentable, i.e l’objet est inséparable du contexte et du processus de mesure, la problématique de non séparation entre système observant/observé. On en parle depuis un siècle !
    Par contre, si la science se réfère à un langage de qualités, de substance ou de propriétés, c’est en rapport à la compréhension du sujet, qui se diffère du savoir et du fondement de vérité de la théorie.
    Bref, en physique, il n’y a rien d’ontologique, en tout cas c’est indémontrable, mais si on peut penser la réalité dans sa globalité, c’est une pure pensée qui n’a pas d’assise objective comme l’avait montré Kant.

  6. Francois Loth dit :

    Merci pour votre commentaire.
    Le mieux ne serait-il pas de lire le livre en question ? En deux mots cependant, l’ontologie à laquelle se réfère l’ouvrage en question est concernée par la nature de la structure fondamentale de la réalité elle-même. Il est vrai que cette approche va à l’encontre d’un certain point de vue institutionnel qui considère le kantisme comme une première déconstruction des « illusions » de la raison spéculative.
    Le courant de la philosophie analytique qui se consacre à la métaphysique et à l’ontologie ne considère pas que nous sommes entrés dans une période post-métaphysique.
    Je me permets de vous conseiller l’ouvrage du même F. Nef Qu’est-ce que la métaphysique ? (Folio, 2004), un chapitre, le 4, est consacré à ce que l’auteur appelle, dans une section de ce chapitre, « l’erreur de Kant ».

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