La réalisation physique du mental n’est plus ce qu’elle était

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Un point de vue métaphysique au sujet de la réalisation physique d’un état mental, que l’on peut qualifier de traditionnel, affirme qu’être une propriété mentale revient à occuper un rôle fonctionnel. On définit cette notion comme une détermination non causale entre propriétés dans laquelle l’instance de la propriété réalisatrice joue le rôle causal de l’instance de la propriété réalisée. La douleur ressentie au doigt lorsque la tige d’une rose me pique est ainsi réalisée par un certain processus cérébral. On peut penser qu’un processus interne différent réalise la douleur chez une autre espèce. C’est l’aspect multi réalisable de la réalisation physique.

Selon la notion de la réalisation héritée de Putnam, Lewis et Fodor, celle-ci explique comment des genres, comme les machines de Turing, les échanges économiques et les événements mentaux, peuvent être individués de manière fonctionnelle tout en étant absent des sciences physiques. La réalisation est une relation spéciale par laquelle des objets comme les cerveaux peuvent avoir des états, des processus ou des propriétés non physiques. En se demandant ce qu’ils peuvent faire plutôt que ce dont ils sont constitués, certains objets physiques deviennent des instances de genres fonctionnels. Ainsi, dans la mesure où aucune nouvelle substance psychique n’est introduite, les genres fonctionnels ne sont pas vraiment non physiques.

Récemment, contre ce point de vue traditionnel, Carl Gillett (2003), puis avec Ken Aizawa (2009), a proposé une révision de la notion de réalisation en la définissant non comme une une relation entre les propriétés mais comme une relation entre les instances.

Alors que la question traditionnelle à propos de la réalisation consistait plutôt à se demander quelles occurrences physiques présentaient les caractéristiques permettant d’individuer la douleur, par exemple, Gillet et Aizawa modifient quelque peu la notion de la réalisation en parlant de constitution. La question « Comment est réalisée une propriété ? » serait, selon eux, substituable à « de quoi est faite l’instance de la propriété ? »

Afin d’appuyer son explication Gillett (2003, p. 603), discute de la dureté du diamant. Le graphite et le diamant, bien que composés de mêmes atomes de carbone possèdent des propriétés physiques radicalement différentes (conductivité électrique, conductivité thermique, transparence, dureté). La raison de ces différences tient à la façon dont ces atomes sont disposés les uns par rapport aux autres. La propriété D de dureté est, donc, instanciée dans le diamant en raison de l’existence d’un certain alignement des atomes de carbone. La dureté, explique la science, est dûe à la possession de la propriété D qui confère au diamant ce pouvoir causal. Les pouvoirs causaux du diamant sont liés à la dureté du diamant, elle-même résultante de l’alignement particulier des atomes de carbone. Cet alignement des atomes joue, selon Gillett, le rôle causal de la propriété D. En conséquence, D est réalisée par cette disposition particulière des atomes. Appliquée à la réalisation mentale, cela revient à soutenir que les propriétés mentales sont réalisées dans les cerveaux, comme la dureté est réalisée dans le diamant. Autrement dit, la réalisation physique de propriétés mentales par un cerveau ne contribuerait pas à les distinguer, en type, de toute autre propriété du cerveau.

Autrement dit, selon Gillett, la dureté du diamant serait réalisée à cause des propriétés de ses parties le constituant : les atomes de carbone. Ainsi, quand les atomes de carbone composent le diamant, les propriétés des atomes de carbone réalisent les propriétés du diamant. Pour Gillett, réaliser un état mental par un cerveau c’est donc comme être une certaine macro propriété du cerveau. En quoi la notion de réalisation devient-elle distincte dans ce cas de la théorie de l’identité esprit-cerveau ? Originellement, la réalisation physique du fonctionnalisme n’a rien à voir avec la théorie de l’identité. Au contraire, elle a été conçue contre la théorie de l’identité. Comprenons-nous mieux ce qu’est la réalisation physique d’un état mental en la muant en composition ?

Références

AIZAWA K. et C. GILLETT (2009) “The (Multiple) Realization of Psychological and Other Properties in the Sciences”. Mind and Language 24 (2), p.181-208.

GILLETT, C. 2003, “The metaphysics of realization, multiple realizability and the special sciences”, Journal of Philosophy , 100, p. 591 – 603.

C. Gillet et K. Aizawa collaborent au blog très actif BRAINS. Je signale également le lien vers le blog de Pete Mandik BRAIN HAMMER, très actif lui aussi et qui poursuit notamment la rédaction d’un glossaire des termes propres au domaine de la philsophie de l’esprit. Comme j’y suis, je n’oublie pas BRAINPAINS autre blog en philosophie de l’esprit contenant des billets très argumentés… 

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2 commentaires pour La réalisation physique du mental n’est plus ce qu’elle était

  1. Neitsabes dit :

    J’ai écrit un mémoire de troisième de licence sur les relations esprit-cerveau. J’ai suggéré que la réalisation multiple des états mentaux pouvant jouer en faveur de l’identité esprit-cerveau en inscrivant les traits de personnalité dans l’organisation des neurones.
    Si un état mental peut être soutenu par différents circuits neuronaux, et que chaque cerveau est différent (du point de vue de son organisation)au sein même d’un espèce, alors on peut expliquer que nous sommes différents les uns des autres en prônant l’identité. Cependant, nos cerveaux seraient globalement semblables, de sorte que nous sommes tous conscients, par exemple.

  2. Francois Loth dit :

    Merci pour ce commentaire.

    La théorie de l’identité esprit-cerveau est une théorie qui affirme que les événements mentaux sont des événements physiques. La thèse de la réalisation multiple est une thèse qui vient contrer la théorie de l’identité. Une même propriété mentale serait réalisée, dans deux organismes O1 et O2 par différentes propriétés physiques ; par conséquent la propriété mentale dans un organisme O1 ne peut être identique à celle réalisée dans l’organisme O2.

    La réalisation multiple nous impose de concevoir des propriétés mentales universelles comme éprouver une douleur par exemple. Cette propriété serait réalisée par une des propriétés de l’ensemble hétérogène de propriétés physiques réalisatrices. C’est un problème pour l’ontologie des propriétés mentales. Il nous faut comprendre ce que peut-être la réalisation d’une propriété. Les théories, comme le montre ce billet et les quelques billets précédents, divergent.

    L’intuition de la réalisation multiple arrive parfois dans nos explications comme une sorte de sauvetage de notre sentiment d’individualisme. Si votre cerveau et le mien étaient identiques, on aimerait penser qu’ils se distingueraient au niveau du mental. C’est une intuition puissante et une métaphysique de l’esprit se doit d’en rendre compte. Mais sommes-nous sur la bonne voie en postulant un dualisme de propriétés ? Existe-t-il une propriété générique de la douleur ? La théorie de l’identité postule cette propriété et affirme qu’elle est identique à une certaine propriété neurologique. Le fonctionnalisme postule aussi cette propriété et affirme qu’elle ne peut être identique car réalisée de façon multiple. Ce qui est semble acquis est qu’il n’existe pas une simple propriété neurologique répondant au prédicat « est une douleur ».

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