Des niveaux et des ordres dans la relation entre les propriétés

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Lorsque la propriété mentale est interprétée comme propriété fonctionnelle – c’est-à-dire que sa spécification repose sur son rôle fonctionnel – elle entretient une relation de réalisation avec une relation physique. Eprouver une douleur à un instant précis ou croire que le nuage au-dessus du jardin est annonciateur de l’averse sont des propriétés mentales qui peuvent être spécifiées par leur rôle causal que réalise certaines propriétés physiques (du cerveau probablement). Une séparation métaphysique entre le rôle fonctionnel et la propriété physique réalisant ce rôle est ici nettement affirmée. Le fonctionnalisme est, en effet, une théorie métaphysique de l’esprit dans la mesure où cette théorie produit des affirmations au sujet de la nature des esprits. Selon cette théorie, les états mentaux sont des états fonctionnels. Ces états sont définis en termes de relations entre les entrées (stimuli), d’autres états fonctionnels et des sorties (comportement). Autrement dit, réaliser un état ou une propriété c’est avoir une fonction. Ainsi, parce que pour les fonctionnalistes, l’essence de l’état mental est liée à certains rôles causaux plutôt qu’aux détails de leurs réalisations, un lien de réalisation existe entre ces deux types de propriétés.

On pourrait être tenté de distinguer dans cette séparation, produite par cette réalisation, un certain ordonnancement hiérarchique entre niveaux ontologiques. La propriété fonctionnelle serait d’un niveau supérieur à la propriété réalisatrice. Ce serait seulement « relativement à un niveau spécifié de nature que quelque chose serait un rôle, par opposition à un occupant, ou un état fonctionnel par rapport à un réalisateur » écrit W. Lycan (1987).

Si la conscience et l’intentionnalité peuvent être considérées comme des propriétés que seuls possèdent certains organismes biologiques et dont sont dépourvues certaines entités d’un niveau ontologique inférieur, cette hiérarchie micro-macro est-elle parallèle à la spécification fonctionnelle ?

J. Kim (1998, trad. Franç. p. 122-128) se propose de clarifier les notions d’ordres et de niveaux entre les propriétés, en rompant justement avec le mouvement micro-macro qui, lui, engendre des ordres ontologiques et la réalisation, qui est seulement une relation entre des propriétés de premier et de second ordre. Il écrit :

Les propriétés de second ordre et leurs réalisateurs de premier ordre sont, les unes comme les autres, des propriétés des mêmes entités et systèmes. La pilule que vous ingérez possède à la fois la dormitivité et la propriété chimique qui réalise la dormitivité ; vous éprouvez une douleur et vos fibres-C sont activées. Il est évident qu’une propriété de second ordre et ses réalisateurs sont au même niveau dans la hiérarchie micro-macro ; ils sont des propriétés des mêmes objets exactement.

Cette différenciation se justifie par la distinction entre un ordre physique (le réalisateur) et un ordre fonctionnel qui se réalisent à l’intérieur du même individu et, par conséquent, n’est pas parallèle à la hiérarchie de niveaux ontologiques. Pour Kim, la réalisation ne peut donc se produire que dans un seul objet. C’est aussi le point de vue défendu par S. Shoemaker (2001, p. 78) pour qui une propriété X en réalise une autre Y seulement si les pouvoirs conditionnels conférés par Y sont un sous-ensemble des pouvoirs conditionnels conférés par X. Ainsi, suivant Kim, on peut dire que la propriété d’éprouver une douleur est réalisée par un état physique d’un genre P, c’est-à-dire qu’une chose qui instancie la douleur instancie également une propriété physique P. Les pouvoirs causaux individuant la propriété réalisée sont alors instanciés dans le même individu au même niveau ontologique.

La clarification opérée par Kim et Shoemaker permet de fixer le problème de la réalisation physique au même niveau ontologique et nous libère ainsi d’une sorte d’infiltration des pouvoirs causaux qui pourraient se perdre, de niveaux en niveaux, à l’infini. La distinction déterminante entre les types de propriétés, le type physique réalisateur d’un côté et le type fonctionnel, de l’autre, est à la source de cette clarification. En effet, une même entité peut être l’instance d’un genre fonctionnel que l’on peut qualifier de non physique lorsque la propriété se focalise sur ce qu’elle peut faire, plutôt que sur ce qui la constitue. Reste que pour expliquer la relation de réalisation il nous faut à la fois parler des propriétés physiques (neurologiques) et des propriétés comme éprouver une douleur à un instant précis ou croire que le nuage au-dessus du jardin est annonciateur de l’averse. Certes, la clarification entre les ordres et les niveaux délimite l’espace ontologique mais s’appuie sur une relation métaphysique qui reste obscure : la réalisation comme relation entre des propriétés.

Références

KIM, J. (1998) Mind in a Physical World Cambridge, Mass: MIT Press, Trad. franç. F. Athané et E. Guinet, L’esprit dans un monde physique : essai sur le problème corps-esprit et la causalité mentale, Paris, Sylepse, 2006.

LYCAN W.G (1987) Consciousness, Cambridge, MIT Press.

SHOEMAKER, S. (2001) “Realization and Mental Causation” ” reprinted in Identity cause and Mind, (2003) Cambridge: Cambridge University Press, p. 427-451. SHOEMAKER, S. (1980) “Causality and properties” reprinted in Identity cause and Mind, (2003) Cambridge: Cambridge University Press, p. 206-233.

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2 Responses to Des niveaux et des ordres dans la relation entre les propriétés

  1. DéfiTexte dit :

    Vraiment passionnant votre blog que je lis avec un genre particulier de plaisir. Car une question : quelle importance, sinon pour la médecine, qu’une affirmation soit attachée à une réalisation physique ? Quelle importance pour la science, sinon pour la compassion, le niveau d’intelligence, la quantité de travail d’un chercheur, pourvu que son résultat soit probant ? Ainsi sans doute, le détail qualitatif des mécanismes de l’esprit intéresse la philosophie, mais peut-être pas le détail quantitatif des mécanismes de l’esprit mis en œuvre ici, maintenant, pour produire ce détail comme tout autre résultat. Il semble que Husserl suivant le conseil de Frege, mais aussi leur descendance philosophique, ont abandonné la « psychologie » c’est-à-dire l’intérêt pour les mécanismes de notre esprit (et Kant) et ceux de la matière (et Hegel). Bien entendu, chacun a ses centres d’intérêt tout à fait légitimes et passionnants, et se doit de (tenter de) renouveler les choses, mais la médecine peut-elle renouveler la philosophie ?

    Il peut paraître impossible à la phénoménologie « de fixer le problème de la réalisation physique au même niveau ontologique » comme vous l’écrivez, ou tout au moins paraître difficile au philosophe d’être médecin. D’une part, séparer « le type physique réalisateur d’un côté et le type fonctionnel, de l’autre », c’est imaginer que le fonctionnel f type f(x)=y puisse flotter sans lien avec le cerveau, sans lien avec l’exemple des entreprises économiques qui transforment les matières (séparation donc sans exemple d’application concrète). D’autre part, c’est historiquement imaginer contre la phénoménologie et la philosophie analytique (positions que je défends, c’est clair), que l’acte d’un résultat puisse se confondre avec le processus ou avec la fonction.

    Il y a donc entre physique et ontologique à la fois lien physique et non-distinction, mais contingence, et distinction ontologique et niveau différent… J’utilise je crois l’inverse mot pour mot de ce que je lis. C’est aussi pour cela que ce que je lis me passionne tant dans votre blog alors que la philosophie américaine me paraît encore inconsistante.

  2. Francois Loth dit :

    La notion de réalisation (terme de l’art) reçoit à l’origine (Putnam) une définition simple : avoir une fonction. Elle permet de rendre compte du lien entre certaines propriétés de sciences spéciales et les propriétés des sciences physiques. Ces deux genres d’entités, via la réalisation restent à l’intérieur du prisme physicaliste. Cependant, l’entité des sciences spéciales, parce que réalisable de façon multiple, est distincte. Peut-on, à partir de cela soutenir une ontologie de propriétés de second ordre, c’est-à-dire démontrer que ces entités (les propriétés en particulier) possèdent un pouvoir causal qui leur serait propre ? L’apport de cette distinction ordre/niveau possède l’avantage de fixer le problème de la réalisation à l’intérieur d’un même niveau ontologique.

    (Je ne sais pas ce qu’est la philosophie américaine ou autre. On pourrait peut-être se contenter de dire qu’il y a de la bonne philosophie lorsque celle-ci se base autour d’arguments intelligibles qui nous donnent de bonnes raisons d’adhérer à leurs conclusions. La focalisation sur l’origine géographique d’un argument risque de nous conduire à deviser sur autre chose que ce qui fait le critère d’une bonne philosophie.)

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