La réalisation physique : une survenance fonctionnelle

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Selon un point de vue traditionnel, les propriétés de nos états mentaux sont réalisées par des états du cerveau, mais ne leur sont pas identiques (Putnam 1967, Fodor 1974). De manière plus large, les propriétés ou les événements des sciences spéciales sont tenus, également, pour être réalisées mais non identiques à des entités physiques. Certaines propriétés comme la propriété pour un billet de banque de posséder une valeur de 10 €, par exemple, bien que réalisée par un billet de banque n’est pas identique aux propriétés physiques de ce billet. On pourrait dire que le billet de banque joue le rôle de posséder la valeur de 10 € au sein d’un ensemble de relations économiques. De façon analogue, une propriété psychologique comme la croyance de James que la ville de Trieste est une ancienne colonie romaine, bien que réalisée par un état du cerveau de James n’est pas identique à des propriétés de son cerveau. En effet, le contenu de cette croyance, la connaissance historique de la ville de Trieste ne dépend pas des propriétés qui la réalisent. Ainsi, le fait que ces propriétés réalisées ne soient pas identiques à leurs propriétés physiques réalisatrices, bloque à la fois la réduction et leur élimination au profit des seules propriétés physiques. C’est pourquoi, la relation de réalisation apparaît comme un puissant appui à la thèse du physicalisme non réductible.

Comme forme de survenance, la relation de réalisation apparaît comme une relation de dépendance asymétrique, synchronique et non causale entre deux familles de propriétés. Considérons deux cas de réalisation physique :

(1) Le monochrome IKB 3 d’Yves Klein est réalisé en pigment pur dans de la résine synthétique.

(2) Un programme de traitement de texte est réalisé par mon ordinateur.

Dans les deux énoncés, le terme « est réalisé » semble exprimer deux cas de réalisation physique de nature différente. (1) asserte que la réalisation est une relation obtenue entre un tableau et une certaine matière colorée. La résine et le pigment sont les réalisateurs du tableau. La réalisation est, ici, la relation qui s’établit entre ces matériaux et le monochrome. Cependant, l’ensemble des matériaux entrant dans la composition du tableau n’est pas identique au tableau. L’énoncé (2), quant à lui, asserte que la partie physique électronique (hardware) de l’ordinateur implémente ou réalise un programme. L’activité électrique dans l’ensemble des composants électroniques n’est pas identique à l’opération consistant à justifier un texte ou à le souligner.

Se pourrait-il, néanmoins, que l’un ou l’autre de ces énoncés exprime mieux le genre de chose qu’est la réalisation physique ? Dans les deux cas, les propriétés physiques du substrat résineux pigmenté et les propriétés électroniques du hardware de l’ordinateur font survenir, de façon synchrone, les propriétés esthétiques du tableau et les propriétés de computation du programme de traitement de texte. Dans les deux cas, également, les propriétés réalisées ne sont pas identiques. Enfin, dans les deux cas, il n’existe pas de lien causal entre ce qui est réalisé et les états de choses qui les réalisent.

Traditionnellement, la réalisation physique fait appel aux ordinateurs ou aux machines de Turing. C’est ainsi que le fonctionnalisme a été introduit dans la littérature (Putnam 1967, p. 276). L’idée à la base du fonctionnalisme est que les états mentaux sont, en un certain sens, des états du cerveau. Cependant, un peu comme les états d’un programme implémenté dans un ordinateur ne sont pas identiques aux processus électroniques de la machine, ces états ne sont pas identiques aux processus physiques/biologiques du cerveau.

L’analogie avec l’ordinateur veut signifier que les esprits entretiennent une relation à leur incarnation physique qui est analogue aux relations que les programmes entretiennent avec les systèmes électroniques qui leur permettent de s’exécuter. Chaque programme pourrait être, en effet, exécuté par un système électronique différent. De la même façon, nous pourrions supposer que les esprits peuvent avoir différentes incarnations. Pour nous, Terriens, nos cerveaux sont le hardware. Pour un extraterrestre, par contre, qui partagerait les mêmes états psychologiques que les nôtres, son hardware pourrait être très différent. La solution fonctionnaliste semble ainsi nous offrir une solution au problème de l’interaction : les esprits ne sont pas identifiables aux propriétés du cerveau, mais ils ne sont pas pour autant des entités immatérielles non reliées aux corps. Parler d’esprit revient seulement à parler de systèmes physiques à un niveau supérieur ou à un niveau abstrait. Croire que Trieste est une ancienne colonie romaine ou éprouver une douleur à la tête ne sont pas plus identiques à des processus cérébraux que les programmes informatiques ne sont identiques à des processus électroniques. Les processus cérébraux réalisent les pensées comme les processus électroniques réalisent les programmes.

Considérons, maintenant, deux énoncés exprimant des cas de réalisation physique de propriétés mentales :

(3) Léopold croit que les rognons de mouton grillé sont un mets délicieux.

(4) La douleur ressentie dans mon pied est réalisée par un processus cérébral.

La croyance de Léopold n’apparaît pas d’emblée comme une propriété réalisée physiquement. En effet, ce qui constitue l’état physique réalisant l’état intentionnel de Léopold n’est pas le seul constituant de sa croyance. Néanmoins, il semble plausible de soutenir que bien que la réalisation d’un état intentionnel implique des événements en dehors du corps du sujet, les constituants des états de choses qui sont situés à l’intérieur de la personne sont impliqués de manière directe dans le comportement du sujet. L’énoncé (4), quant à lui, est l’analogue de l’énoncé (2). En effet, en nous parlant de la réalisation d’un état psychologique, il correspond à la thèse que l’esprit devrait être interprété comme un programme d’ordinateur. C’est l’approche standard et historique de la relation de réalisation : une survenance fonctionnelle.

Références

 

FODOR, J. (1974): “Special sciences and the disunity of science as a working hypothesis”, Synthese, 28, p.77-115.

PUTNAM, H. (1967) “The Nature of Mental States”, Art, Mind and Religion, University of Pittsburgh Press, trad. Franc. J.M Roy, in Philosophie de l’esprit, psychologie du sens commun et sciences de l’esprit, Textes réunis pas D. Fisette et P. Poirier (2002), Vrin, Paris.


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4 Responses to La réalisation physique : une survenance fonctionnelle

  1. patrice weisz dit :

    bonjour François.
    1) « les états d’un programme implémenté dans un ordinateur ne sont pas identiques aux processus électroniques de la machine » : étant ingénieur en informatique, cette affirmation me choque terriblement.
    D’où vient-elle ?
    Ce n’est pas parce qu’il y a plusieurs niveaux d’abstraction entre, en bas, les opérations électroniques élémentaires entre les différents composants, et en haut, les fonctionnalités qu’offrent les ordinateurs d’aujourd’hui, qu’il y a une quelconque survenance du logiciel sur le matériel.
    Il y a même une identité totale entre la moindre instruction logicielle de haut niveau s’exécutant et les millions de micro-instructions électroniques nécessaires qui la composent.
    La seule chose que l’on peut dire c’est , qu’effectivement de l’observation des courants électriques traversants les circuits électroniques d’un ordinateur, on ne peut certainement pas en déduire le logiciel qui s’y exécute, car tout y est codifié, empêchant de remonter la pyramide des niveaux.
    De plus, le même programme peut s’exécuter à l’identique sur plusieurs machines physiques différentes, moyennant à chaque fois une implémentation spécifique.
    Pour autant, les instructions servant à écrire les programmes ne sont que des « résumés » pratiques de longues suites de codes rébarbatifs.
    Donc le logiciel peut parfaitement être réécrit « en extension » et reproduira alors fidèlement l’intégralité des mouvements électriques de la machine hôte,ce qui est d’ailleurs fait systématiquement pour préparer son exécution (interprétation, assemblage, etc..)

    2)Les trois problèmes majeurs que j’y vois qui font que la thèse de la survenance fonctionnelle dans son analogie avec les ordinateurs ne peut être poussée très loin , sont :
    – les propriétés fonctionnelles ne sont que des symboles nécessitant une conscience pour leur interprétation, sans quoi ils restent vides de sens. Ce qui fait qu’expliquer le fonctionnement du cerveau comme une organisation de symboles, nécessite alors aussi la présence d’une conscience, mais si celle-ci est symbolique par construction, on entre dans une auto-référence dont aucun contenu sémantique ne peut sortir, ce qui entre en contradiction avec notre vécu.
    -tout programme nécessite un programmeur pour exécuter quelque chose de sensé, dans le cas de la thèse du cerveau-machine, qui est-il ?
    -le logiciel de l’ordinateur étant une série descriptive ordonnançant de façon pré-établie de micro-instructions, celui-ci ne peut avoir aucune autonomie (comme toute machine) par rapport à son implémentation physique, et donc ne peut rendre l’ordinateur « agent » dans le monde. Ce qui ôterait donc par analogie tout libre-arbitre à l’homme devenu machine.
    S’il n’y a pas de programmeur, alors la seule solution c’est que ce sont des processus de bas niveau qui sont retranscrits « en pensées » grâce à leur codification dans un langage appris.
    Ce qui rend nos pensées totalement passives et simples reflets, sans causalité possible, de ce qui se passe au niveau de nos processus neuronaux, eux mêmes soumis de façon incontournable au déterminisme matériel.

  2. Francois Loth dit :

    Bonjour Patrice,

    Le terme de « réalisation », ainsi que celui de survenance, sont des termes de l’art. La réalisation, dont l’origine est une analogie avec le travail des ordinateurs permet d’isoler la notion de propriété réalisée et de former ainsi une entité métaphysique qui serait indépendante des propriétés réalisatrices sous-jacentes. Le billet rappelait cette approche standard de la réalisation. Ainsi nos esprits seraient des états semblables à des programmes réalisés par des machines.

    Je suis tout à fait d’accord avec votre explication (1). Elle est très claire.

    Dans votre partie 2, vous abordez le problème de l’intentionnalité dérivée des systèmes et de l’intentionnalité primitive. Le point de vue de D. Dennett est clair (1981) pour lui, le cerveau est un moteur syntaxique et non sémantique. Ce que nous cherchons à résoudre c’est une contradiction entre d’un côté, l’existence manifeste d’une causalité mentale et son installation dans le monde physique. Le billet, en présentant une notion souvent utilisée, à savoir que les propriétés mentales sont des propriétés réalisées physiquement, induit la question : est-ce que la notion de propriété mentale physiquement réalisée est une aide pour résoudre cette contradiction ?

  3. Pontifex dit :

    4 causes.
    Faut pas les réduire, comme Hume et la suite, à 2 (efficiente, matérielle) voire 1 seule, la matière: sinon on cherchera toujours à trouver soit la « méchanique » (introuvable à mon avis) de la causalité dite mentale dans un univers physique et tout la tralala de la survenance, de l’épiphenomenalisme etc soit on sera obligé de réduire l’esprit à une forme de matière quelque peu occulte….et on creuse et on creuse et c’est dans les fermions et les bosons et que sais-je encore….
    Chaque chose à sa place. Cerveau – corps: matière, Ame – Esprit – Intelligence: forme. Les deux sont substantiellement unies et cela explique pourquoi on ne peut pas les séparer, que les distinguer. C’est cette unité substantielle qui fait une espèce d’illusion optique philosophique où on ne voit que l’aspect matériel de cette histoire et on est embêté par l’aspect formel qui semble inutile, de trop, pour expliquer des choses.
    Mais, pour bien comprendre cette ‘chose’ qu’est notre pensée on a besoin des deux causes – ainsi que les deux autres – efficiente et finale. Mais si on est matérialiste pur et dur (ou bien si on se laisse impressionné par eux) on essaie toujours de trouver une réponse matérielle à l’esprit. Mais non! Faut pas! La question des ‘universaux’ indiquent bien que la matière ne peut pas tout expliquer – et ensuite il y a la question du libre arbitre pour enfoncer le clou. Nous les anglais on s’est gravement trompés. Alors, rebroussons le chemin: Aristote et l’Aquinate ne sont pas si bête finalement.
    Faut pas céder les points du départ de l’argument aux matérialistes et essayer d’y greffer les idées non-matérialistes. C’est un faux point du départ.
    Fascinant votre site.
    Qu’est-ce que vous aimez discuter des idées vous les français!

  4. Francois Loth dit :

    Réponse à Pontifex.

    Merci pour votre commentaire.

    Je ne sais pas s’il s’agit d’une particularité française que de discuter les idées, mais la plupart des idées qui sont débattues en philosophie de l’esprit le sont autour de textes en langue anglaise. Certes, on peut considérer que « l’inventeur » des problèmes discutés dans ce domaine est Descartes, mais les théories qui ont remis le problème au centre sont les théories de l’identité esprit-cerveau et la réponse fonctionnaliste… dont l’origine n’est pas spécialement française.

    Le retour à Aristote dont vous aimeriez qu’il éclaire les problèmes en philosophie de l’esprit pourrait, si l’on en croit justement Roger Pouivet dans son livre Philosophie contemporaine, chapitre 6, permettre un dépassement du dualisme et de l’anti-dualisme que génère la position de Descartes. Reste que la question de savoir si une pensée peut être la cause de notre comportement n’est pas résolue par cette injection de la philosophie d’Aristote, voire de Saint Thomas et pour renommer une filiation chère à Roger Pouivet, de Wittgenstein. On arrive plutôt à voir la pensée comme un épiphénomène, bref, une sorte de défaite de l’intuition pourtant difficilement négociable, à savoir qu’il existe dans ce monde de la causalité mentale.

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