La survenance et l’esprit

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Les éditions Ithaque poursuivent la traduction d’ouvrages de Jaegwon Kim. Après Trois essais sur l’émergence et le précieux Philosophie de l’esprit sorti l’an dernier, paraît en ce début d’année, traduit par Mathieu Mulcey et Stéphane Dunand, le volume 1 de La survenance et l’esprit : l’esprit et la causalité mentale. Ce recueil d’articles, qui s’échelonnent sur plus de vingt ans, met à jour entre autres, le problème des rapports entre le corps et l’esprit. On y traite d’un problème, à ce jour non résolu, celui de la causalité mentale.

Le problème de la causalité mentale émerge de deux hypothèses tirant chacune de leur côté et qui contraignent le philosophe à clarifier la place à donner à l’esprit à l’intérieur de notre monde physique. La première est l’hypothèse physicaliste et la seconde, la réalité du mental. Si la première hypothèse revient à affirmer que les choses matérielles sont tout ce qui existe et qu’il n’y a rien en dehors de l’espace/temps, le renoncement à la seconde pourrait bien nous apparaître comme un suicide cognitif. En effet, plus qu’un cadre explicatif à nos actions, c’est notre notion d’agent elle-même que soutient l’hypothèse du réalisme mental. C’est pourquoi l’absence de causalité mentale est une hypothèse si curieuse, une hypothèse qui nous conduit vers une sorte d’illusion de contrôle de nos actes, qu’elle est tout simplement inintelligible.

Jaegwon Kim, en philosophe physicaliste, respecte la préséance du physique. Cela signifie que pour lui, les faits physiques déterminent tous les faits y compris ceux qui concernent la causalité mentale. Une des façons de rendre compte métaphysiquement de cette détermination du mental par le physique est l’introduction du concept de survenance. Si on reconnaît à D. Davidson (1970) la paternité dans cette façon de rendre compte du mental, on doit à J. Kim non seulement une analyse approfondie de la notion, mais une tentative de résolution du problème de la causalité mentale par l’introduction du modèle de la causalité survenante. Le premier chapitre du livre se fait l’écho de cette survenance psychophysique en pointant l’un des problèmes qu’elle pose : tous les états mentaux, comme certains états intentionnels, ne surviennent pas localement. Or si certains états mentaux ne surviennent pas sur les états physiques internes on voit mal comment ils pourraient conserver un rôle causal explicatif. L’enjeu est alors posé : l’explication intentionnelle peut-elle se hisser au rang de l’explication causale ? C’est la même question que cherche à résoudre Dretske (1988 ) avec sa théorie du réalisme intentionnel. Kim, dans un chapitre intitulé « Comment les raisons expliquent les comportements », discute l’analyse de Dretske et tente d’ « aménager » une place survenante pour les raisons.

Les arguments de J. Kim sont remarquables de rigueur et de clarté. Comme l’écrit Max Kistler dans la préface, « Kim joue toujours « cartes sur table », expose explicitement la thèse qu’il entend démontrer, les prémisses sur lesquelles il fonde son raisonnement et la structure de son argumentation. » Cette méthode philosophique stimulante est particulièrement mise en évidence, chapitre V, dans la défense du réductionnisme. En effet, alors que Max Kistler tisse dans son texte de préface le lien historique que Kim entretient avec la tradition analytique issue du cercle de Vienne, on peut aussi pointer le fait que le jeune étudiant de la fin des années 1950 et du début des années 1960, qu’était alors J. Kim, ait assisté à la naissance et au déclin des théories matérialistes de l’identité psychophysique. De cette époque et bien que passé de mode, l’idée du réductionnisme ne l’a, semble-t-il, jamais quitté. Le titre de ce chapitre, à lui tout seul, mentionne cette position constante que Kim n’aura de cesse de défendre : « Le mythe du matérialisme non réductionniste. » Les cartes sont, en effet, posées sur la table, il écrit : 

[…] les options disponibles, face au problème des rapports du corps et de l’esprit, sont plutôt restreintes – elles sont au nombre de trois : le dualisme anti-physicaliste, le réductionnisme et l’éliminativisme.  (p. 101)

Pour défendre sa position réductionniste, il doit alors soutenir un mode de survenance dite « forte » entraînant la possibilité de réduire les propriétés survenantes à leur base subvenante. Ce que montre l’auteur est bien le caractère instable du physicalisme non réductionniste. En effet, la survenance prônée à l’origine par D. Davidson s’efforçait de répondre à une double exigence : la dépendance du mental sur le physique et la non réduction. Dans ce chapitre au point de vue radical, Kim démontre que le la voie de ce physicalisme non seulement ne rend pas compte de la causalité mentale mais conduit à l’isolement du mental dans le monde physique. Bref, il devient incapable défendre la réalité du mental. Il le démontre au chapitre VIII.

Ce qui permet à Kim de bouter le physicalisme non réductionniste hors des sentiers d’un compte-rendu de la causalité mentale flirtant avec le dualisme est une base métaphysique redoutable lorsqu’il s’agit d’explications causales : le principe de l’exclusion causale explicative. Le chapitre IV du livre formule et défend le principe qui affirme qu’il ne peut y avoir plus d’une explication « complète » et « indépendante » pour un même explanandum. Dans le cas d’une explication causale, le principe se transforme en argument que l’on peut résumer ainsi : aucun événement simple ne peut avoir plus d’une cause suffisante se produisant à un temps donné (sauf s’il s’agit d’un cas de surdétermination causale). Appliqué au mental, lorsque la cause mentale survenante est mise en concurrence avec la cause physique, cette dernière préempte la cause mentale en raison d’un autre principe : la complétude ou clôture causale du domaine physique. C’est l’argument maître de J. Kim.

Le livre discute également l’anomalisme du mental de D. Davidson, l’argument de la réalisation multiple d’H. Putnam et le projet d’une épistémologie naturalisée de W.V. Quine et se termine par un chapitre IX qui aborde un sujet rarement traité par l’auteur, celui de la subjectivité dans l’explication de nos actions. Enfin, un post-scriptum qui revient sur l’analyse centrale de la causalité survenante est exemplaire de la méthode en philosophie analytique où l’auteur sait se ranger derrière les arguments et reconnaître, le cas échéant, le bien fondé d’une objection ou d’une faiblesse à l’égard d’une thèse. Ainsi, J. Kim, dans une relecture de la causalité survenante développée dans l’ouvrage, reconnaît qu’elle ne peut donner entière satisfaction. Il revient alors sur la concurrence supposée entre la cause mentale et la cause physique qui est à la source de l’argument de l’exclusion causale. Comment penser la distinction entre le mental et le physique, tout en maintenant le principe de survenance forte et sans les mettre en concurrence causale ? Il s’agit d’échapper au dualisme des propriétés (il n’existe pas deux propriétés différentes, l’une mentale et l’autre physique qui co-varieraient) et de ne pas retomber dans l’identité des types (on ne peut pas identifier les instances mentales en général à des instances physiques, mais une instance mentale est identique à une certaine instance physique). La navigation subtile entre ces deux écueils que propose J. Kim passe le reconnaît-il (note 5, p.  230) par une clarification de l’ontologie sous-jacente.  

Un ouvrage d’une telle richesse, fruit d’un travail philosophique clair et méticuleux consacré à la place de l’esprit dans notre monde physique intéressera tous ceux qui veulent connaître ou en savoir plus long sur tout un ensemble de thèses et d’arguments qui aura vraiment été au centre de la vie de la philosophie de l’esprit des vingt dernières années. Enfin, on doit souligner la qualité et l’audace de la jeune maison d’édition, Ithaque, qui n’hésite pas, une fois encore, à proposer un ouvrage remarquable et exigeant par ses enjeux philosophiques et la force de ses arguments.

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