Le problème de la causalité mentale (une solution efficace mais discutable)

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Le problème de la causalité mentale naît de la conjonction de quatre principes qui pris isolément peuvent être acceptés, mais considérés dans leur ensemble produisent une contradiction.

Un premier principe, préalable à tous les autres, et que notre position d’agent ne peut pas vraiment négocier s’établit ainsi :

(0) Les causes mentales ont des effets physiques.

Si l’on considère que les relata de la relation causale sont des événements et si l’on attribue une place centrale aux propriétés dans les événements, alors on peut poser les quatre principes suivants qui constituent le problème dans sa forme contemporaine :

(1) Les causes mentales ont des effets physiques. (Pertinence des propriétés mentales).

(2) Les propriétés mentales ne sont pas des propriétés physiques. (Distinction).

(3) Chaque événement physique possède une cause physique suffisante. (Complétude).

(4) Il n’existe pas de cas régulier de surdétermination causale des événements physiques. (Non surdétermination).

La solution à ce problème passe en général par l’abandon ou la modification de l’un d’entre eux. Cependant, une solution simple et efficace focalisée sur les deux premiers principes permet de mettre un terme au problème. Seulement, cette solution passe par l’acceptation de la thèse de l’identité des propriétés mentales et des propriétés physiques. Cette thèse résout le problème dans la mesure où une seule cause est sollicitée pour produire un effet physique.

identite

A première vue le modèle possède une grande cohérence. En effet, beaucoup d’arguments plaident en faveur de l’identité des propriétés mentales et physiques. Cependant, la thèse de l’identité des types identifie la propriété d’être une douleur, par exemple, avec une condition neurophysiologique particulière. En procédant de la sorte, la théorie de l’identité suppose que la propriété mentale est identique à un genre neuronal.

Lorsque nous utilisons un prédicat mental attribuant un état d’esprit à un organisme, comme celui d’éprouver une douleur, et que nous l’utilisons dans un énoncé vrai comme « Jacques éprouve une douleur » car nous le voyons grimacer et geindre en se tenant la joue (il doit avoir mal aux dents !) est-ce que nous désignons une propriété mentale que pourrait partager Jacques avec un chien, un congre, un martien ? En effet, on peut dire de beaucoup d’organismes qu’ils éprouvent une douleur. Etre réaliste à propos de quelque chose c’est considérer cette chose de façon indépendante de notre esprit. Si on est réaliste à propos de la propriété F, on pense que le prédicat ‘être F’ doit désigner une propriété partagée par chaque chose à laquelle il s’applique. Nous sommes, en effet, habitués à ce que le réalisme requière que notre manière de parler du monde découpe ontologiquement le monde. La thèse de l’identité des types de propriétés qui permet de régler le problème de la causalité mentale s’appuie sur une conception des propriétés qui procède ainsi par alignement sur certains prédicats. Cette conception, si elle est répandue peut être questionnée. Est-ce que la satisfaction d’un prédicat est une condition suffisante pour l’existence d’une propriété réelle ? Cependant Jacques manifestement éprouve une douleur ! Quel statut ontologique peut-on alors donner à cette douleur qui existe bel et bien et qui de ce fait est la cause de son comportement ?

Ainsi la résolution du problème de la causalité mentale par l’introduction de la thèse de l’identité des propriétés pourrait être contestée non à propos de la recherche d’une identité entre le mental et le physique, mais en raison d’un point de vue ontologiquement discutable.

6 commentaires pour Le problème de la causalité mentale (une solution efficace mais discutable)

  1. Mikolka dit :

    « Est-ce que la satisfaction d’un prédicat est une condition suffisante pour l’existence d’une propriété réelle ? »
    Si l’on adopte un strict point de vue logique, cette question n’a pas beaucoup de sens. La seule entité qui peut exister est celle qui est prédicable et non pas celle qui peut être prédiqué. La seule entité qui existe, c’est Jacques, ce n’est pas « être en souffrance ». Le fait que cette propriété peut être attribuée à divers sujet n’implique pas qu’elle existe, mais seulement qu’elle est objective ou conceptuelle.

    « Nous sommes, en effet, habitués à ce que le réalisme requière que notre manière de parler du monde découpe ontologiquement le monde… Cette conception, si elle est répandue peut être questionnée. »
    Qui est le référent de ce « nous »? Où cette conception est-elle répandue? J’ai du mal à voir si vous visez quelque chose comme une intuition communément partagée ou si vous visez une conception technique précise et admise dans des communautés savantes. Folk Pyschology ou Naturalisme ontologique?

    Cordialement

  2. Francois Loth dit :

    Bonsoir et merci pour ce commentaire,

    Le « nous » utilisé dans le billet est simplement l’idée relativement répandue que la valeur de vérité d’un prédicat pourrait nous donner des indications sur le « mobilier » du monde. C’est ce que John Heil nomme la théorie picturale et ce blog, dont un des termes du titre est « ontologie » soutient, en gros la position de Heil sur le sujet. C’est donc à propos de l’ontologie fondamentale que la discussion se situe. N’est visé ni la psychologie populaire ni le naturalisme ontologique.

    Ce qui est visé c’est l’idée que les propriétés pourraient être les ombres des prédicats. Pour le dire explicitement, la satisfaction d’un prédicat n’est pas une condition suffisante pour l’existence d’une propriété réelle. En soutenant cette thèse non réductible des propriétés aux prédicats je rejette l’idée que les propriétés ne seraient que les valeurs sémantiques de prédicats ayant un sens. En conséquence, je distingue, ce que dans la littérature on nomme une conception abondante ou parcimonieuse des propriétés (cf. D. Lewis).

    Votre commentaire pose la question du statut des propriétés des choses ou particuliers concrets. Que les propriétés des choses existent est ici une idée défendue. Elles confèrent des pouvoirs aux particuliers. On peut même être réaliste à leur sujet de deux manières : soit on considère que les propriétés sont universelles (Armstrong) ou que les propriétés sont des tropes (Williams, Campbell), c’est-à-dire des particuliers abstraits. De plus, si l’on applique le principe éléatique, qu’il m’a fallu défendre dans un commentaire précédent (billet n° 86) et qui dit en gros que ce qui existe possède un pouvoir causal, on peut dire que les propriétés existent. D’ailleurs pour l’ontologie tropiste, les particuliers sont des faisceaux (bundle) de propriétés.

  3. Mikolka dit :

    Bonjour,

    Merci pour votre réponse.

    1) Je ne connaissais pas les travaux de Heil et j’ai découvert trop tardivement votre blog pour prendre connaissance des billets qui concernent la « théorie picturale ».
    Je ne sais pas trop que penser de cette « théorie picturale ». Car sa caractérisation de la méthode analytique est assez difficile à interpréter:
    * « la valeur de vérité d’un prédicat pourrait nous donner des indications sur le « mobilier » du monde. »: Indications? quels types? comment? « Mobilier »? Entendez-vous par là les choses et les propriétés?
    * « Ce qui est visé c’est l’idée que les propriétés pourraient être les ombres des prédicats. » C’est une expression un peu curieuse, non?

    2) J’ai peut-être tort, mais j’ai l’impression que vous commettez une pétition de principe.
    *Vous commencez par admettre l’existence des propriétés.
    *Puis vous vous tournez vers la méthode analytique ou du moins la logique philosophique dans laquelle seule les « sujets » peuvent exister (recevoir le quantificateur existentiel).
    *Enfin vous vous étonnez, ou plutôt vous reprochez à la logique philosophique de ne pas pouvoir rendre compte de l’existence des propriétés. Vous appuyez votre reproche sur le fait que la satisfaction de la prédicativité n’est pas suffisante pour attribuer l’existence de la propriété.
    Corrigez-moi si je commets une erreur, mais j’ai le sentiment que vous reprochez à l’analyse linguistique de ne pas faire ce qu’elle ne peut pas faire de toute façon.

    3) Je ne nie pas l’existence des propriétés dans la structure du monde. Je nie l’existence des propriétés dans l’analyse linguistique. Et puisque c’est bien de l’analyse linguistique dont il est question ou plutôt de sa puissance explicative, j’essaie de faire quelques distinctions sur ces questions. Notamment celle-ci, qui découle de (2): du fait qu’il n’y a pas d’attribution de la quantification existentielle au prédicat, on ne peut rien conclure sur l’existence des propriétés dans la structure du monde. Ce qui constitue effectivement une porte ouverte à l’ontologie.

    Post-scriptum: je voulais vous remercier en privé d’avoir mis mon blog dans votre liste de blog, mais je n’ai pas trouvé (j’ai peut-être regardé trop rapidement!) d’adresse de contact. Alors je le fais de manière publique: merci!
    Amicalement

  4. Robert dit :

    Monsieur,

    Si nous nous permettons de vous contacter aujourd’hui, c’est afin de vous faire part de la création d’une revue étudiante de philosophie analytique intitulée Repha.

    Elèves à l’Université Paris 4 Sorbonne, nous avons constaté qu’une publication à mi-chemin entre la philosophie académique classique et la vulgarisation manquait cruellement à cette discipline. Nous avons donc décidé de concevoir une sorte de laboratoire d’études, où l’on s’exerce et où l’on peut progresser.

    La revue sera biannuelle et comprendra 4 ou 5 articles recueillis grâce à un appel à contribution. Afin d’en assurer la rigueur, les articles publiés seront sélectionnés par un comité de lecture, principalement composé de doctorants avancés, chacun étant compétant dans son domaine respectif. Les membres de ce comité de lecture seront eux-mêmes nommés par le comité éditorial supervisé par nos soutiens académiques : D. Andler (Professeur de philosophie des sciences et théorie de la connaissance à l’Université Paris Sorbonne), M. Ouelbani (Professeur associé de philosophie de la logique, du langage et de la connaissance à l’Université de Paris Sorbonne, Professeur à l’Université de Tunis), P. Ludwig (Maître de conférences en logique, philosophie de l’esprit, théorie de la connaissance à l’Université de Paris Sorbonne).

    Nous avons pour ambition d’intéresser la communauté étudiante, mais aussi plus généralement les lecteurs de philosophie analytiques de tous niveaux. Bien sûr, malgré le plan de communication que nous sommes en train d’élaborer pour nous faire connaître, l’appel à contribution ne peut pas se contenter d’apparaître uniquement sur le site de la revue, c’est pourquoi nous vous serions extrêmement reconnaissants si vous acceptiez de publier l’appel sur votre propre site, cela nous donnerait la chance de toucher un plus large public et d’avoir une visibilité plus importante. Vous trouverez ci-joint le texte que nous avons rédigé, il va de soit que toutes remarques ou conseils sont les bienvenus.

    Nous espérons que notre projet vous plaira et que vous accepterez d’y apporter votre soutien,
    Bien cordialement.

    L’équipe Répha.

    Pour en savoir plus : http://www.repha.fr

  5. Baptiste dit :

    Bonjour,

    Je viens de lire un excellent commentaire du From An Ontological Point of View de John Heil, écrit par Elisabeth Barnes et Ross Cameron : http://www.personal.leeds.ac.uk/~phlrpc/Heil%20comments.pdf

    C’est court et didactique.

    Mikolka, il existe un débat contemporain à propos de l’engagement ontologique. Peut-être admets-tu une théorie quinienne de l’engagement ontologique : on prend les meilleures théories scientifiques, on regarde sur quoi on a besoin de quantifier, et on affirme l’existence des entités sur lesquelles on quantifie.

    Une alternative est cependant une théorie vérifactionniste (une théorie utilisant des truthmakers) de l’engagement ontologique. Peu importe la quantification existentielle, ce qui importe ce sont les vérifacteurs (truthmakers) qui rendent vrais les propositions. Des propositions différentes peuvent êtres rendus vraies par le même vérifacteur.

    Une façon de résoudre le problème de la causalité du mental est de refuser l’ontologie stratifiée miroitée par le langage. Le langage, en quantifiant sur différentes strates, sur différents niveaux de la réalité, semble postuler plusieurs niveaux de la réalité. Mais si l’on refuse la théorie picturale, le langage ne reflète pas la réalité, et il faut travailler en terme de vérifacteurs plutôt qu’en terme de quantification existentielle.

    A la représentation verticale, d’émergence de propriétés de haut niveau sur des propriétés de bas niveaux, il faudrait remplacer une représentation horizontale de dépendance entre les propriétés.
    La propriété physique « activation de la fibre C » et la propriété mentale « avoir mal » sont dépendantes l’une de l’autre. Mais en refusant la théorie picturale, cela n’implique pas que la propriété physique soit un « réalisateur » de la propriété mentale. Les deux propriétés sont aussi robustes. Il n’existe pas de propriétés fonctionnelles identiques implémentables par des propriés physiques de bas niveaux différentes. On se contente des différentes propriétés de bas niveau (et il n’y a donc plus de « niveaux »).

    Si le prédicat « avoir mal » s’applique à la fois à l’humain et au martien, cela ne signifie pas qu’à cet unique prédicat correspond une unique propriété (d’où “Ce qui est visé c’est l’idée que les propriétés pourraient être les ombres des prédicats.”, l’idée que la structure du langage reflète la structure de la réalité). Le martien et l’humain ne partagent pas la propriété de haut niveau d’avoir mal, bien que le prédicat « avoir mal » s’applique à tous deux.
    Le vérifacteur du prédicat « avoir mal » est alors l’instanciation de l’une ou l’autre de ces propriétés (activation de la fibre C pour l’humain, activation de la fibre D pour le martien par exemple). Nous avons simplement deux entités différentes qui rendent vrai la même proposition d’avoir mal.

    Par rapport à la question 2), il ne s’agit pas de postuler des entités et ensuite de les renier. On part d’un présupposé réaliste (à l’opposé d’un nominalisme des propriétés), ces propriétés étant soient universelles (c’est-à-dire instanciées par plusieurs objets), soient particulières (les fameux tropes). Ensuite dans cette ontologie réaliste des propriétés, on se demande si on inclut oui ou non les propriétés mentales. En d’autres termes, les prédicats mentaux dénotent-ils des propriétés mentales ? On a envie de répondre par l’affirmative et d’inclure les propriétés mentales dans notre stock d’entités ontologiques, seulement on doit alors résoudre le problème de la causalité : il faut réussir à donner une place aux propriétés mentales.

    Heil explique alors qu’en abandonnant la conception d’une réalité stratifiée en différent niveaux de propriétés, comme semble le montrer le langage (théorie picturale), le problème de la causalité du mental et donc du statut des propriétés mentales s’éclaircit.

    (J’ai utilisé les termes de Barnes et Cameron, or ceux-ci travaillant beaucoup sur les vérifacteurs, j’ignore si Heil pose également le problème en terme de vérifacteurs).

    Cordialement,

    Baptiste

  6. Francois Loth dit :

    Bonjour Baptiste et merci pour ce grand commentaire et encore bravo et bon courage pour le blog Philosophie du temps (lien ci-contre)

    Quelques précisions…

    1) La notion d’ « engagement » en ontologie est proprement quinienne. Il semble que le Point de vue Ontologique de C.B Martin et J. Heil soit quelque peu différent. Pour Heil, il y a le monde et il y a des représentations du monde. Etant donné le monde et les représentations, il y a des vérités.

    2) J. Heil dissocie les prédicats de haut niveau, des propriétés qui, selon lui, sont au même niveau ontologique. Une clarification cruciale a été apportée par J. Kim entre niveau et ordre (voir billet 102 du blog). Pour Heil il n’existe pas de « propriété fonctionnelle ». Les propriétés sont des manières d’être des objets. Etre une fonction c’est autre chose. En fait, ce contre quoi s’insurge J. Heil c’est l’expansion ontologique à partir de notions et de concepts féconds comme celui de l’explication fonctionnelle du mental. Pourquoi, lorsqu’une science spéciale introduit des notions comme la réalisation multiple, est-elle obligée de franchir le pas ontologique ? Pourquoi ne pas simplement dire, et là je suis J. Heil dans sa démarche, que les propriétés psychologiques sont réalisées par des propriétés neurologiques et que cela veut simplement dire que les affirmations psychologiques sont rendues vraies par certaines propriétés neurologiques ?

    3) En ce qui concerne le problème de la causalité mentale, J. Heil n’est pas loin de penser qu’il s’agit d’un problème généré par une mauvaise approche de ce que sont les propriétés. Il cherche plus à dissoudre le problème qu’à le résoudre, car il estime que le principe de distinction par exemple dérive de fausses hypothèses. En effet, la distinction est introduite lorsque l’on reconnaît la réalisation multiple du mental. L’alternative de Heil ne consiste pas à éliminer les propriétés mentales mais d’insister que le fait qu’un même prédicat mental est satisfait par différents individus.

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