La place des lois : ANSCOMBE et DAVIDSON

 

Pour Davidson (1967), l’événement d’un court-circuit causant un incendie par exemple, est l’occurrence d’une loi régulière disant que « tous les courts-circuits de ce type C provoquent des feux de ce type E ». Ainsi, selon cette interprétation de la causalité, une occurrence de relation causale particulière, c cause e,  survient ou est instanciée par une régularité qu’exprime une proposition générale. Autrement dit, si un événement en cause un autre, c’est qu’il existe une description D1 de c et une description D2 de e et qu’il existe une loi stricte disant que  tous les  événements qui tombent sous une description du type de D1 causent des événements qui tombent sous une description du type de D2.

Pour Davidson, l’explication causale relie des phrases plutôt que des événements. C’est ce point de vue « linguistique » qui empêche la prise en compte d’autre chose que la description de l’événement pour déterminer s’il existe ou non une relation causale entre les événements. Ainsi, les événements ne se trouvent pas soumis à des lois en tant que telles, mais seulement en tant qu’ils sont décrits d’une certaine manière.

Anscombe, quant à elle, écrit :

Les effets dérivent, résultent, ou proviennent de leurs causes. […] l’analyse en termes de nécessité ou d’universalité ne nous dit rien de la dérivation de l’effet ; elle oublie plutôt le sujet. Ainsi, la nécessité serait les lois de nature ; au moyen de celle-ci, nous serions capables de dériver la connaissance de l’effet de sa cause, ou vice versa, mais cela ne nous montre pas la cause comme source de l’effet. (Anscombe, 1971, p. 92)

Pour Anscombe, une analyse de la relation causale doit être effectuée exclusivement en termes de causes et d’effets particuliers. Au lieu d’une réconciliation, entre les séquences de relations singulières, elle propose plutôt un divorce avec les lois causales :

Même un philosophe aussi perspicace […] que Davidson, dira, sans aucune raison du tout de dire cela, qu’une assertion causale singulière implique qu’il y a une proposition universelle vraie […] Une telle thèse a besoin de quelques raisons pour qu’on la croie. (Anscombe, 1971 p. 104)

En effet, si les faits causaux singuliers ne sont pas déterminés par les lois, alors les lois ne sont pas nécessaires pour l’existence des faits causaux. Pour étayer cette thèse, Anscombe s’appuie principalement sur ce qu’elle considère comme l’« erreur » de Hume quant à ce qu’il est possible d’observer dans une relation causale. En effet, Hume, en pur empiriste, réclame que si « nous prétendons avoir quelque idée juste de cette efficacité, il nous faut produire un cas où l’efficacité peut se découvrir manifestement à l’esprit et où ses opérations soient évidentes pour notre conscience et notre sensation » (Hume, 1739, trad. p. 233). Mais peut-on prétendre percevoir quelque efficacité comme on perçoit une tâche de couleur ? Anscombe répond que bien sûr il n’est pas possible à l’aide de quelque sense-datum de pouvoir observer ce que Hume nomme l’ « efficacité » (Anscombe, 1971, p. 93). En revanche, nous appliquons à ce que nous observons une quantité de verbes d’actions comme « gratter, pousser, mouiller, porter, manger, brûler, renverser, empêcher, battre… » (Ibid., p. 93) qui montre que nous possédons le concept de cause. Ainsi, l’utilisation de ces concepts ne présuppose ni la connaissance de propositions générales ni l’existence de lois. Par conséquent, pour Anscombe, la relation causale apparaît comme une notion inanalysable, et donc irréductible.

La thèse d’Anscombe, se fondant uniquement sur le caractère local de la relation causale, ouvre donc une césure profonde entre ce qu’affirment les lois et ce que sont les séquences singulières de relation causale. Cependant, le cœur de cible des attaques d’Anscombe est la thèse humienne et régulariste des lois causales. En effet, l’affirmation du caractère essentiellement intrinsèque de la relation causale semble retirer aux lois tout rôle prescriptif. Pour Anscombe, l’occurrence de l’effet est entièrement expliquée par l’occurrence de la cause. Autrement dit, la nécessité de l’effet est exclusivement contenue dans la cause. Cependant, nous aurions besoin d’en savoir davantage, au sujet de la nature intrinsèque de la relation causale singulière.

Néanmoins, ce que nous montre l’opposition Anscombe/Davidson c’est l’existence de deux intuitions, au sujet de la relation causale singulière, tirant chacune dans deux directions : d’un côté, le caractère nomologique (Davidson) et, de l’autre, le caractère strictement local de la relation causale (Anscombe). Au-delà de ces deux intuitions, on peut se demander quelles structures possédées par les événements entrant dans la relation causale, confèrent ce pouvoir causal ?

Références

ANSCOMBE G.E.M (1971), “Causality and Determination”, in Sosa et Tooley, 1993.

DAVIDSON, D. (1967) « Causal Relations », Journal of Philosophy, 64, p. 691-703, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

HUME, D. (1739) Treatrise of Human Nature, L.A. Selby-Bigge et P.H. Nidditch (eds), Oxford, Clarendon Press, 1955; trad. franç. P. Baranger et P. Saltel, Paris, Garnier Flammarion, (1995).

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7 Responses to La place des lois : ANSCOMBE et DAVIDSON

  1. Mikolka dit :

    Bonjour,

    Je n’ai pas lu l’article de Davidson en question. Toutefois, j’ai cru voir qu’il avait une position nettement plus modérée sur la question de la loi de causalité dans d’autres articles.

    À la fin de l’article « Actions, raisons et causes » (section IV, C), Davidson oppose la connaissance de l’existence de la loi causale et la connaissance de l’existence d’une connexion causale.

    Je peux dire avec certitude que la vitre s’est brisée parce qu’elle a été frappée d’une certaine manière. Je peux même faire une généralisation (G): « les choses fragiles, le verre étant une chose fragile, tendent à se casser quand elles sont frappées assez fort ». Cette généralisation me permet de donner une explication causale valide: la pierre a causé la destruction de la vitre, parce que G.

    Mais cette généralisation n’est pas une loi causale. Une loi causale permettrait d’instancier, comme vous l’écrivez, tous les événements et toutes les descriptions (de telle sorte qu’on pourrait prédire quel sorte de coup va casser telle sorte de vitre). Cette généralisation est a posteriori et circonstanciée.

    Si bien que Davidson finit par écrire:
    « Nous sommes en général bien plus certains de l’existence d’une connexion causale que nous ne le sommes d’une loi causale gouvernant la circonstance en question… » (p 32, dans l’édition française).

    Conclusion:
    L’explication d’une relation causale singulière, me semble-t-il, chez Davidson, peut se faire sans référence à une loi et être suffisante.
    J’en viens donc à douter de l’opposition entre Anscombe et Davidson sur la question de la connaissance des relations causales singulières.

    Amicalement,

  2. Francois Loth dit :

    Certes Davidson distingue le fait de savoir qu’il y existe une « loi de couverture » pour deux événements, du fait de savoir quelle est la loi en question. En cela il affirme que les énoncés causaux singuliers n’impliquent pas de loi, mais soutenant l’analyse humienne qui est la sienne, il spécifie que les énoncés causaux en question, impliquent qu’il existe une loi. Autrement dit pour Davidson, les relations causales sont des exemplifications de lois qui sont, elles-mêmes, des régularités. Pour Anscombe, c peut causer e même s’ils ne sont pas reliés par une loi causale.

  3. patrice weisz dit :

    Prenons le point de vue physicaliste :
    Toutes les lois causales ne sont que des façons d’expliquer l’effet des 3 forces physiques de différentes manières.
    Selon les observations effectuées, on tire des lois plus ou moins justes et plus ou moins bien vérifiées sur un nombre plus ou moins grand de cas. C’est l’approche humienne fondée sur le constats de régularités.
    Karl Popper en parlant des théories physiques a ajouté le critère de falsifiabilité (réfutabilité), afin de pouvoir mettre à l’épreuve ces lois. Dans le cas contraire, ces lois ne sont pas scientifiquement valides. Ce qui implique selon ses critères que toutes les lois causales scientifiquement valides restent « vraies » tant qu’on ne les a pas réfuté par l’observation, et donc ne peuvent en aucun cas être érigées en universaux.
    En conséquence, Davidson me parait faire un raisonnement circulaire et erroné en faisant appel à l’exemplification d’une loi causale extrapolée à partir d’un ensemble de cas particuliers pour expliquer le moteur d’une relation de causalité singulière.
    Ce qui produit l’effet est nécessairement contenu dans la ou les causes qui l’on produit comme le souligne Anscombe, et n’arrive pas parce qu’une loi empirique provisoirement établie sur le constat de régularités s’exercerait.
    Ce qui d’un point de vue physique est naturel, dans la mesure ou les causes des effets sont toujours des forces entrainant une action, à l’exclusion de toute autre possibilité.
    En conséquence, ce qui confère le pouvoir causal à un évènement C engendrant E, ce sont les forces en présence « dans » C. Sur le plan scientifique, elles sont les seules entités ayant des pouvoirs causaux.
    Un objet possède des propriétés et ces propriétés ont des pouvoirs causaux car elles correspondent à des configurations particulières de forces pouvant engendrer certains effets. C’est scientifiquement la seule origine possible du pouvoir causal.
    Ce n’est pas la chaussure qui écrase le coquillage, mais l’exercice de la force de gravitation engendrée par la masse de la terre sur la masse de l’enfant, appelé communément le poids.

  4. Je suis un peu perdu dans l’opposition Anscombe / Davidson. Prenons un événement physique : l’émergence d’un cyclone (particulier, le cyclone X). Je peux le décrire par un modèle de formation des cyclones faisant intervenir divers paramètres (pression, gradient thermique, cisaillement troposphérique du vent, turbulences, etc.). En même temps, ce modèle aurait sans doute été incapable de prédire le cyclone X, parce qu’il existe une dimension chaotique dans son émergence (les conditions particulières et locale hors d’accès, d’infimes variations initiales modifiant l’évolution de mon système océan-atmosphère). Sur cet exemple, qui a raison entre Anscombe et Davidson ? Dois-je dire que le cyclone X ne tombe sous aucune loi causale nomologique, car je suis incapable en dernier ressort de prédire son existence ? Ou dois-je au contraire le voir comme la réalisation singulière d’une loi générale explicative, quoique non prédictive ?

  5. LEMOINE dit :

    Si je puis me permettre, il me semble que l’exemple du cyclone, proposé par Charles Muller, n’invite pas à trancher entre une conception de la causalité qui serait celle de Davidson ou celle de Anscombe. Elle souligne plutôt l’insuffisance du concept.

    Je me risquerais à parier qu’un manuel de physique des fluides n’emploie pas le mot « cause » mais qu’on doit le trouver dans un manuel de météorologie. Un manuel de chimie n’utilisera pas le mot cause pour expliquer la dissolution du sodium dans l’eau et la formation de la soude.

    C’est que la notion de cause est vague et qu’on ne l’emploie en général dans un discours scientifique qu’à défaut de pouvoir spécifier complètement le déroulement d’un phénomène. Son occurrence sera d’autant plus fréquente qu’on s’éloignera du domaine de la science.

    Il me semble que l’idée de « causalité » se loge aux frontières de la science et a son plein empire dans le discours ordinaire. Tandis, qu’au contraire, l’idée de « loi » a un régime inverse et s’emploie pleinement dans la science et se trouve d’un usage moins fréquent dans le discours du quotidien, dans le parler superficiel.

    Il n’y a donc rien à trancher mais il faut plutôt ramener chacun dans ses frontières

  6. patrice weisz dit :

    Réponse à Lemoine :
    Il me semble au contraire, que la notion de cause est très présente en science car elle y est mieux définie que par le passé, et indissociable, notamment, de la cosmologie moderne et de la relativité générale.
    En science, une cause est désormais l’effet quantifiée d’une force qui se propage à partir de l’évènement A pour produire l’évènement B, à une vitesse au plus égal à celle de la lumière.
    On parle ainsi de vitesse causale (c)
    et donc aussi de la Sphère de Causalité d’un évènement.
    Il faut se méfier de la notion scientifique de cause avant le postulat relativiste de la limite de la vitesse de la lumière qui circonscrit précisément si une connexion causale est possible entre deux évènements, concept qui échappait totalement à Hume, Newton et à la plupart des philosophes ou scientifiques pré-relativistes. Concept qui sous-entend également désormais obligatoirement un transfert énergétique de la cause vers l’effet (donc de « bozons » dans le modèle standard des particules) et dont le sens temporel doit se plier aux principes de la thermodynamique.
    S’il n’y a pas de transfert énergétique (ou informatif) de C vers E, alors C ne peut être la cause de E.
    Cela me parait être du point de vue physicaliste le meilleur élément discriminatoire.
    Les progrès de la science ont fait évoluer la notion de cause qui se retrouve enfin correspondre à un processus physique très précis.
    Mais peut-on alors se contenter de la définition scientifique de la cause en philosophie de l’esprit ?

  7. Le problème est que la notion de cause n’est généralement pas requise pour des phénomènes relevant de la physique fondamentale, mais pour tous les événements que nous observons au niveau macroscopique de notre expérience courante du monde. On se demande basiquement « pourquoi ceci arrive ». Et le ceci qui arrive est généralement un phénomène complexe, et non simple.

    Il me semble que Carnap proposait de remplacer la notion de cause par celle de processus : une loi (scientifique) décrit des processus, au sein desquels émergent des événements observables, et explicables si nécessaire, sans que la loi elle-même décrive l’origine de tel ou tel événement (elle décrit la possibilité d’un événement dans certaines conditions).

    Soit l’événement en forme d’acte : Paul frappe Pierre. Chercher « la » cause de cet acte particulier paraît assez vain, car il y en a probablement beaucoup trop (par exemple Pierre et Paul existent, Pierre et Paul se sont rencontrés, Pierre s’est moqué de Paul, Paul est de mauvaise humeur car sa petite amie l’a quitté la veille, Paul a un niveau élevé de testostérone, Paul a pris l’habitude de régler parfois ses problèmes par l’agression depuis que ses parents l’ont abandonné, Paul avait bu un verre qui limitait sa capacité de contrôle des actes impulsifs, etc.). Je peux en fait proposer différents niveaux d’explication de l’acte de Paul qui correspondent tous à des processus plus ou moins réguliers, ici quelque chose comme des lois cognitives-comportementales. Mais ce faisant, je ne vais pas retrouver « une » cause, une réponse à la question pourquoi, plutôt un ensemble de facteurs conditionnels s’étant réalisé à tel moment.

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