Est-il raisonnable de partir seul en Mongolie ? (Stéphane Lemaire : les désirs et les raisons)

 

 


De manière traditionnelle, c’est l’attribution d’états psychologiques qui nous permet d’expliquer nos actions. C’est parce que je crois que Molly aime les fleurs et que je veux lui faire plaisir que je lui achète ce bouquet. On parle alors, formant nos raisons d’agir, de désirs et de croyances.

Parmi toutes les actions que nous pouvons faire dans une journée, certaines, plus complexes, nécessitent que nous y réfléchissions (plutôt deux fois qu’une). On se demande alors si ce que nous avons envie de faire est préférable à une autre action, ou est rationnel, ou moral… Bref, cette réflexion pratique nous occupe car nous sommes persuadés qu’elle joue un rôle important dans l’explication de nos actions. Est-il raisonnable de partir seul en Mongolie, se demande Stéphane Lemaire ? Mais aussi, ne pourrais-je pas faire plus contre l’injustice dans le monde ou que pourrais-je bien faire de mon après-midi ? Son livre Les désirs et les raisons : de la délibération à l’action, qui vient d’être publié chez Vrin, enquête sur la nature de cette réflexion pratique et évalue le rôle qu’elle joue dans notre vie.

Pour nourrir cette réflexion pratique, qui nous occupe tant, il nous faut connaître nos désirs. Dans un premier temps, dans un style clair et analytique, l’auteur construit une thèse basée sur la séparation de l’accès à nos désirs, de l’accès à nos croyances. La connaissance de nos désirs, montre Stéphane Lemaire, se fonde ultimement dans une expérience phénoménologique. C’est l’expérience consciente de nos émotions qui nous en donne l’accès. Quant à nos jugements moraux, ils n’expriment pas seulement des désirs (contre Hume) mais sont des croyances vraies. Il n’y a pas de lien interne entre nos désirs et nos croyances, nous explique l’auteur. La connaissance de nos désirs s’affirme comme directe et est indépendante de nos jugements évaluatifs et moraux.

La distinction ontologique, défendue dans l’ouvrage, entre les raisons et les désirs fait alors émerger un problème : comment, si les croyances n’ont pas de lien avec nos désirs, pourraient-elles motiver nos actions ? Autrement dit, si les croyances n’entrent pas dans ce qui constitue notre motivation à agir, ne livrons-nous pas nos actions au seul travail de nos désirs ?

C’est alors que dans un passionnant chapitre (7), Stéphane Lemaire montre à la fois qu’il est rationnel de satisfaire ses désirs, de les satisfaire au maximum et que ce que nous devons faire ne doit pas être le résultat d’une balance entre nos désirs et nos considérations morales. Il s’agit de réduire ce qu’il nomme le fossé entre ce qu’il est rationnel de faire et notre devoir. Satisfaire ses désirs et faire son devoir sont pourtant manifestement intriqués. Quel rôle exact alors donner à la réflexion pratique dans l’explication causale de nos actions ? Est-ce un épiphénomène ? Une justification a posteriori ? Nous réfléchissons pourtant bien avant d’agir… Comment cette contribution des raisons travaille-t-elle ?

C’est l’analyse de l’acrasie ou incontinence de l’action, qui permet à Stéphane Lemaire de faire émerger le rôle de la réflexion pratique dans l’action. En effet, au-delà de l’analyse que Donald Davidson fit de l’acrasie, l’auteur nous montre que dans le cas de faiblesse de la volonté, le choix réfléchi est totalement impuissant. Ce sont nos désirs qui font le travail causal. Et ce que montre l’analyse détaillée de l’acrasie, c’est que la force de nos désirs n’est tout simplement pas en accord avec nos croyances morales. Ainsi, et pour Stéphane Lemaire, la chose est définitive : seuls les désirs causent nos actions. Cependant, de façon indirecte nous explique l’auteur, la réflexion pratique et les raisons qui, elles, sont des considérations théoriques, « actualisent, altèrent, façonnent nos motivations et par là indirectement les choix que nous ferons. » (p. 240)

La thèse que développe Stéphane Lemaire dans son livre témoigne donc d’une rupture avec le sens commun qui affirme que notre choix résulte d’une réflexion consciente et que cela nous conduit à agir. Cependant, il ne s’agit pas de refouler vers l’épiphénoménisme la réflexion pratique, mais de penser autrement son rôle dans l’explication de nos actions. Ainsi toutes les questions que soulève cette recherche trouveront un écho bien sûr chez tous ceux qui s’intéressent à la philosophie de l’action et à la place des questions morales dans l’explication, mais pas seulement. En effet, le travail approfondi de l’enquête ontologique sur les raisons et les désirs ainsi que l’affirmation d’une thèse prenant en compte le travail réel de nos désirs comme causes de nos actions sont aussi une contribution à la clarification de la recherche de notre place d’agent dans notre monde physique. 

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16 commentaires pour Est-il raisonnable de partir seul en Mongolie ? (Stéphane Lemaire : les désirs et les raisons)

  1. Quelques questions pour clarifier des points que je saisis mal.

    Si nos réflexions pratiques « actualisent, altèrent, façonnent nos motivations et par là indirectement les choix que nous ferons. » (p. 240), pourquoi sont-elles excluent comme agent causal ? C’est-à-dire si mon désir me pousse à faire ceci, mais que la modulation de mon désir par ma croyance m’incite à ne pas faire ceci (ou à faire ceci autrement) pourquoi cette modulation est-elle exclue de la causalité ?

    Un autre point, c’est la distinction de base désirs-raisons. Comment l’auteur la fonde-t-il? Est-ce un choix axiomatique, une démonstration logique ou « analytique », une base empirique ? Par exemple, et pour le dernier point, les travaux en neurosciences sur les jugements moraux (J. Haidt, J. Greene, etc.) suggèrent que ceux-ci ne sont pas indépendants des zones émotives, lorsque le sujet affronte un dilemme en situation expérimentale. Est-ce que cette interdépendance d’un traitement limbique-sensitif et cortical-cognitif des situations morales trouvent sa place dans le schéma proposé par S. Lemaire ?

  2. Francois Loth dit :

    Le travail de clarification ontologique entre les désirs et les croyances qu’effectue S. Lemaire s’inscrit dans un argumentaire que le billet ci-dessus ne fait que résumer. En ce qui concerne la cause de nos actions, S. Lemaire s’appuie en partie sur une distinction faite par F. Drestke entre la cause structurante et la cause déclenchante (voir billet numéro 86 dans ce blog). Les désirs sont la cause déclenchante. Ce qui appartient à la réflexion pratique ne participe qu’indirectement au travail causal. Il ne s’agit pas pour l’auteur du livre d’écarter de la causalité de nos actions la réflexion pratique mais de chercher la place réelle dans le travail causal. Pour S. Lemaire, seuls les désirs peuvent être des causes.

    En ce qui concerne la place des émotions, S. Lemaire leur donne une place centrale dans la construction de son argumentaire. L’intrication entre nos émotions et nos désirs d’un côté et nos jugements de valeur de l’autre est analysée et clarifiée.

    Son travail philosophique ne cherche pas à s’inscrire en concurrence de la science empirique. La recherche philosophique telle qu’elle est pratiquée dans cet ouvrage ne doit pas se lire comme une contribution qui tournerait le dos aux avancées de la science, mais doit se comprendre comme une même pression en vue de la recherche de ce qui, ici en l’occurrence, construit la cause de nos actions. Il serait également erroné, à mon avis, de comprendre le travail philosophique et le travail de la science dans une conception que l’on pourrait nommer « division du travail ». Non, les problèmes philosophiques demeurent malgré les réponses empiriques, mais ceux-ci (les problèmes philosophiques) ne cherchent simplement pas leur résolution contre la science.

  3. Merci de ces précisions. Etant plus familier de littérature scientifique que philosophique, je cite volontiers la première, pas nécessairement par « concurrence » mais parce que c’est le matériau de base depuis lequel je réfléchis à la cognition ou à la pensée. Je suis donc d’accord avec vous sur l’autonomie des questions philosophiques et des questions scientifiques. Il me semble cependant que certaines réflexions de la philosophie de l’esprit (pas toutes) peuvent se clarifier ou se trancher en fonction des résultats des chercheurs. J’y pensais en lisant Jeagwon Kim sur l’émergence et sur la possibilité de « matérialiser » l’hypothétique « causalité descendante » des propriétés mentales sur leurs conditions physiques d’instanciation.

    J’ai acheté Lemaire chez Vrin, je vais donc le lire pour approfondir ces questions. Et aussi Dretske, dont la distinction causes structurantes / déclenchantes est intéressante. Dans les divers essais publiés par ce philosophe, lequel vous semble le plus intéressant en première lecture, pour une découverte de sa pensée ?

  4. Francois Loth dit :

    D’une manière générale, les « résultats des chercheurs » comme vous l’écrivez, s’inscrivent à l’intérieur d’une science qui découpe le monde selon son domaine d’application. La métaphysique, contrairement aux sciences n’a pas pour charge la constitution d’un savoir spécifique au sujet de comment sont les choses mais cherche à rendre compte d’une conception globale et unifiée de comment sont ces choses. En ce qui concerne Jaegwon Kim ainsi que la plupart des philosophes de la tradition analytique travaillant dans le domaine de l’esprit, les résultats de chercheurs forment un apport central à leur réflexion.

    Le livre Explaining Behavior (1988) de Fred Dretske a déjà 20 ans mais est une tentative très construite d’un essai de naturalisation de l’esprit. Le recueil de texte, Perception, Knowledge and Belief (2000) montre la diversité du travail de Drestke et sa grande influence dans certains domaines, l’épistémologie en particulier.

  5. Bonjour François,

    En effet, la question revient à se demander comment le sujet a accès à ses propres raisons d’agir. On peut faire l’hypothèse d’un savoir partiel. Et on peut soutenir que les raisons sont à la fois des causes et des justifications de l’action (a postériori).

    Mais on pourrait concevoir une découverte de ses propres raisons d’agir tant l’intrication des croyances et des désirs est complexe et confuse. Sonia permet à Raskolnikov de prendre conscience de ses propres motivations.
    Il est donc vrai que notre liberté d’action est assez réduite, sauf lorsqu’on parvient à une rationalisation de ses propres motivations. Il n’y a donc pas deux étapes – la réflexion et l’action; tout ceci est enchevêtré !

  6. Francois Loth dit :

    Bonsoir Laurence,

    C’est bien de l’intrication entre les désirs et les croyances dont parle le livre de Stéphane Lemaire, et l’analyse approfondie qu’il en fait établit une séparation ontologique entre les désirs et les considérations pratiques. Tout le problème est de savoir quelle forme peut prendre la coopération entre les croyances et les désirs.

    En postulant sur cette séparation, l’auteur ouvre le fossé entre notre rationalité (il est rationnel de chercher à satisfaire ses désirs) et notre devoir. Si les désirs sont les causes de nos actions, devons-nous en conclure que la réflexion pratique est seulement une justification (a posteriori) de nos actions ? Questionner la cause de l’action comme le fait Stéphane Lemaire c’est vraiment rechercher où se situe le vrai travail de la réflexion pratique. Reste toutes les questions éthiques que cela peut générer… En effet, il semble bien, selon l’argument général du livre que notre devoir doive tenir compte de nos désirs. Peut-on faire quelque chose que l’on ne peut désirer ?

  7. Bonjour,

    La difficulté est de comprendre comment on passe à l’action. La nature du raisonnement pratique est complexe à définir car il existe dss zones d’ombre dans nos processus de décision.
    Il n’y a pas nécessairement de conflits entre le devoir et la raison, mais plutôt une obligation de consentir à nos engagements, sinon le schéma reste classique.

  8. (Laurence) Si j’ai bien compris Lemaire, l’essentiel de nos processus de décision seraient « dans l’ombre » (au sens où ils relèvent de désirs et sont comme tels inconscients). Ce dont nous avons conscience, ce sont des croyances sur nos désirs et des croyances morales (ou autres, normatives), qui permettent de produire un choix réfléchi ; mais l’action elle-même ne découle pas de ce choix réfléchi, plutôt de l’interaction (inconsciente) entre désirs et choix réfléchis, menant à l’intention, puis l’action.

  9. Bonjour,

    Réponse à Charles Muller:

    je me suis mal exprimée. La question n’est pas de savoir si nos désirs sont inconscients; non il s’agit de s’interroger sur le poids, la valeur des motivations. Par exemple, certaines raisons sont plus fortes que d’autres et pourtant ne « triompheront pas ».
    C’est pourquoi la nature du raisonnement pratique ne peut être de l’ordre de la déduction.

    Ainsi, les raisons interviennent comme des justifications a posteriori mêmes si elles peuvent être des causes de l’action (voir D.Davidson, R. Ogien).

  10. Mais si certaines raisons « plus fortes que d’autres » ne « triomphent pas”, qu’est-ce qui nous permettrait finalement de dire qu’elles sont « plus fortes »?

  11. C’est comme pour une bataille: Napoléon pouvait s’imaginer être plus fort que ses adversaires, mais d’autres éléments ont fait leur apparition !! les aléas de la guerre !

  12. Nietzsche pourrait vous répondre que « les vainqueurs ne croient pas au hasard » 😀

    En fait, s’en remettre à « l’aléa » pour expliquer la victoire d’une raison (d’agir) sur une autre, ou bien d’un désir sur une raison d’agir contraire à ce désir (conflit entre envie et norme), cela me laisse un peu dans l’embarras. Soit le processus est intégralement stochastique (les hommes suivent telle ou telle croyance / désir au hasard dans leur existence, peuvent en changer d’un jour sur l’autre), soit il existe tout de même des régularité ou des récurrences (les hommes tendent à suivre certains désirs / certaines raisons d’agir, même s’ils s’en écartent à telle ou telle occasion). Le premier cas n’est pas très intuitif ni empirique : il semble que les hommes connaissent une certaine constance dans leurs rapports moraux / sociaux. Le second cas nous invite à comprendre les règles ordonannt désirs et croyances, et pourquoi pas les exceptions à ces règles (c’est-à-dire pourquoi ce qui semble « le plus fort » au sens du « plus constant » ou du « plus régulier » se trouve pris en défaut dans telles ou telles occasions ; est-ce aléatoire ou bien existe-t-il des motivations qui tendent à l’emporter sur d’autres en cas de conflit dans l’action, des prédicteurs de cette victoire dans la compétition des motivations, etc.).

  13. Bonjour,

    Ma réponse était ironique: il ne s’agit pas de peser du « plus » et du « moins » mais plutôt de s’interroger sur le mécanisme de la décision. Je vais formuler quelques suppositions:

    a) on peut faire l’hypothèse d’un principe de rationalité: j’agis à la lumière de mes désirs et croyances
    b) « juger que a est m.eilleur que b » implique une comparaison qui ne rentre pas nécessairement en contradiction avec un jugement inconditionnel.
    c) il est possible d’agir en connaissance de cause sans avoir accès à toutes les données disponibles.
    d) on peut agir sans connaître le mécanisme causal de nos actions.

    Pour éviter les aléas de l’action, le philosophe Jon Elster défend l’idée d’engagement préalable; c’est là une certaine ligne de conduite cohérente. Car « agir avec des raisons  » (il faut distinguer des niveaux d’intentionnalité) ne pose pas de problème sauf quand on s’interroge sur la caractère normatif des motivations.

    Notons que d’après le philosophe Davidson, on ne peut formuler des lois générales de l’action humaine (il distingue deux types d’événement).

  14. A) Oui.
    B) Pourriez-vous m’expliquer ?
    C) Pourquoi pas, sûrement même, mais est-ce alors « en connaissance de cause » ? Ou faut-il supposer que toute rationalité est limitée par des informations imparfaites sur ses fins et les moyens d’y parvenir, donc qu’elle n’agit jamais vraiment « en connaissance de cause ». (Mais peut-être y a-t-il un sens précis dans cette dernière expression).
    D) Oui.

  15. Bonjour,

    Je ne peux pas faire plus que Donald Davidson ! Lisez cet auteur et vous découvrirez des choses étonnantes !

  16. OK, je vais poser la même question que pour Dretske : quels sont selon vous les indispensables davidsoniens ? « Actions et événements » me semble en plein dans le mille pour ce débat, non ?

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