La croyance du rat et la croyance du thermostat

Un thermostat a pour fonction d’assurer une température constante à l’intérieur d’un espace. Constitué d’une lame bimétallique (bilame) qui ouvre ou ferme un circuit électrique selon la chaleur, le thermostat mettra en route ou arrêtera un chauffage. Une baisse de la température amorcera ainsi une chaîne causale qui aboutira à la mise en route du chauffage. Cet événement, la baisse de la température, permet d’expliquer pourquoi le thermostat a mis en route le chauffage au moment t, plutôt qu’à un autre moment.

C’est donc la déformation de la lame bimétallique (C) qui cause la mise en route du chauffage (M). Cependant, si cette déformation cause quelque chose, elle en indique aussi une autre, à savoir un changement de température (F). Ainsi, ce qui explique la cause C>M, est la fonction d’indication que possède C.

En quoi le fonctionnement du thermostat peut-il nous aider pour parler du rôle causal de nos croyances ? Physiquement, un état (C) indique un autre état ou un événement (F) si et seulement si les deux états ou événements sont nomiquement corrélés, c’est-à-dire, si il existe une loi qui explique cette dépendance. Par exemple, la chute de la température est corrélée nomiquement à la déformation de la lame bimétallique du thermostat. C’est-à-dire, si au-dessous de 19°C, le bilame se remet en position rectiligne, c’est en vertu d’une dépendance nomique entre la dilatation, ou augmentation de son volume, et la baisse de la température.

Passons au rat. Dans une boîte de Skinner, un rat explorant et découvrant que l’appui sur un levier produit l’apparition de nourriture, renforcera et finira, après un certain nombre d’essais, par recruter C causant M. C’est-à-dire qu’une certaine cause interne C sera devenue aussi une représentation de F. Par conséquent, le fait que historiquement C a indiqué F explique pourquoi C maintenant cause M.

Revenons au thermostat. La déformation du bilame n’est qu’une simple co-variation et elle est systématique. Pour Dretske, l’indication est synonyme d’un transport d’information causalement analysable : un événement transporte l’information au sujet de l’événement qui l’a causé. La déformation du bilame est causée par la chute de la température. Mais une double lame métallique variant en fonction de la température n’est pas un thermomètre. Un bilame n’a pas pour fonction de véhiculer une information au sujet de la température. La différence entre une simple lame métallique et un thermomètre est qu’il peut arriver que le thermomètre ne puisse pas véhiculer l’information, pour laquelle il a été réalisé. Il y a, en effet, une différence entre la fonction de représenter et le simple fait d’indiquer. La fonction de représentation requiert la satisfaction de certaines conditions comme un étalonnage précis dans le cas du thermomètre. Mais la fonction d’un thermomètre est avant tout une fonction dérivée des intentions d’un agent humain qui l’a réalisé.

Pour Dretske, le pouvoir représentationnel est le pouvoir des esprits. Ainsi, les croyances sont des représentations internes. Ces représentations possèdent des structures dont la fonction consiste à indiquer certains états de choses ou événements. Cependant, la croyance peut-elle être réduite à une indication ? Qu’est-ce qui différencie la croyance représentant un état du monde, de la lame bimétallique du thermostat se déformant sous l’effet d’un changement de température ? Quant au rat, a-t-il des croyances ?

Dretske écrit :

Une croyance est simplement un indicateur dont la signification naturelle a été convertie dans une forme de signification non naturelle[1] en ayant été mise au travail à faire dans l’explication du comportement. (1988, p. 84).


[1] C’est Grice (1957) qui distingua la signification naturelle, ici l’indication, de la signification non naturelle. Les cernes concentriques formés autour du tronc d’un arbre déterminent son âge. Autrement dit, indiquent ou signifient naturellement son âge.

Références

DRESTKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

GRICE, P. (1957) “Meanning”, in Grice (1989), Studies in the Way of Words.

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3 Responses to La croyance du rat et la croyance du thermostat

  1. Bonjour François,

    Je pense qu’il existe une différence entre « indiquer » (indice) et « représenter ». Le pouvoir de se représenter suppose une capacité de traduction, d’interprétation. Les êtres humains ne sont pas uniquement des systèmes de rétroaction mais cherchent des critères de pertinence (cependant,on peut maintenir l’analogie).

    Pour ma part, j’ai tendance à penser que le rat n’a pas le concept de croyance pour la bonne raison qu’il est dans l’incapacité de se livrer à des hypothèses conditionnelles:  » si p, est-ce que q sera le cas ? » Le rat a simplement remarqué une corrélation entre deux types d’événements.
    Il faudait que je développe: je vais revenir ce we sur la formalisation des degrés de croyance chez Ramsey.

    PS: le livre de Dretske est-il traduit ou n’existe-t-il qu’en anglais ? Merci.

  2. Francois Loth dit :

    Bonjour Laurence

    Rien de Fred Dretske n’est traduit en français. Par contre les travaux de Joëlle Proust (Comment l’esprit vient aux bêtes 1997) et de Pierre Jacob (Pourquoi les choses ont-elles un sens ? 1997) font largement référence à Dretske.

    Le rat, dans la mesure où il fait un apprentissage individuel (de comportement renforcé par l’existence d’une indication entre C et F) dans un contexte singulier, fait acquérir à un état interne une tâche de contrôle moteur. De l’indication au rôle causal dans le comportement, un chemin est parcouru. Pour Dretske, l’apprentissage est vraiment la notion centrale pour l’acquisition de la représentation. Ce qu’il est important de distinguer dans le recrutement d’une fonction de représentation, c’est son origine : soit que le recrutement est la conséquence d’un apprentissage, soit qu’il est la résultante d’une trait phylogénétique lié à la structure biologique de l’organisme en question.

    Dretske précise cependant qu’une représentation sera véritablement mentale si l’information est cognitivement disponible au sujet et pas seulement objectivement présente dans certains états de ses récepteurs. Est-ce le cas du rat ?

  3. Rebonsoir,

    Merci pour la clarté de votre réponse.
    Le rat n’a certainement pas accès à toutes ses informations, sans quoi il pourrait agir autrement ou bien se demander si certaines données sont plus pertinentes que d’autres.

    Je vais me procurer le livre de Dretske pour mieux réfléchir.
    Merci.

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