La dualité des explananda

Une réplique de moi-même, véritable zombi, n’a pas besoin de croyance ou de désir pour produire certains mouvements que l’on peut décrire comme des comportements, comme introduire une pièce dans une machine distributrice de boisson dans le but de se désaltérer. Ainsi, posséder un contenu mental comme croire que « cette machine distribue des boissons » ou ne rien croire, ne changerait rien quant à la série de mouvements exécutés par deux organismes identiques. Ou encore, deux organismes identiques placés dans deux environnements différents pourraient développer des contenus différents : l’un pourrait avoir le contenu F et l’autre le contenu G, sans que le pouvoir causal de l’un ou de l’autre n’en soit affecté. Ce genre de conclusion, un tenant de la naturalisation de l’intentionnalité ne peut l’accepter et cherchera tous les moyens de montrer que les raisons ont un contenu et que ce contenu fait une différence dans la cause de nos comportements.

Si ce qui, pour un organisme ou un système, cause un mouvement est un ensemble d’instances de propriétés intrinsèques à cet organisme ou à ce système, alors les propriétés du contenu mental qui ne surviennent pas (théorie de l’externalime) ne jouent aucun rôle causal. Drestke l’admet, il écrit :

La signification n’est certainement pas une propriété intrinsèque des choses ayant un sens, quelque chose que vous pourriez découvrir en regardant dans la tête, en prenant la mesure de traces ou en l’étudiant à la lumière sous un verre grossissant. Ce genre d’investigation serait aussi grotesque que d’essayer de découvrir la signification de mots avec l’analyse acoustique d’un discours. (Dretske 1989, p.4)

Ce que montre Dretske dans ce passage est le caractère irréductible des propriétés sémantiques. En effet, jamais l’explication physique (neurobiologique) ne pourra expliquer les croyances. Même si un jour, selon Dretske, la neurobiologie parvient à nous donner une description complète du fonctionnement de notre cerveau, il manquera quelque chose concernant la cause du comportement, et cette chose se trouve dans la signification de nos raisons. Cependant, Drestke est matérialiste (2003, p. 153) et son projet de naturalisation ne doit pas s’entendre dans une perspective conflictuelle entre d’un côté l’explication causale par les propriétés des raisons et de l’autre, l’explication causale par les propriétés physiques intrinsèques. L’objectif de sa théorie est « de montrer comment cet apparent conflit, un conflit entre deux images différentes exposant comment le comportement est expliqué, peut être résolu. » (1988, préface).

Pour sortir de ce conflit, Dretske admet que posséder le contenu F ou G pour deux organismes physiquement identiques n’interférera pas dans la sortie motrice d’un comportement. La cause de la sortie motrice M, pour un organisme ou un système, est un état interne C de cet organisme ou de ce système. Ainsi, à l’intérieur de l’organisme, externalisme oblige, on ne trouve aucune place pour F ou G. Dretske ne peut donc agir sur ce qu’il nomme la cause déclenchante (Triggering Cause) qui est seulement un processus physique. En conséquence, le contenu de nos croyances n’expliquerait pas nos comportements en tant que simple mouvement physique mais pourraient jouer un rôle causal si on définissait le comportement comme quelque chose de plus qu’une sortie motrice, – un processus.

Pour Drestke, décréter qu’un mouvement appartient à la classe des « comportements » nécessite le passage par certaines conditions. La première condition qu’il nous indique est que seul un mouvement dont la cause est interne à un organisme peut intégrer le processus. Que quelqu’un se saisisse de mon bras et le lève, ou que je lève moi-même mon bras, peuvent être des mouvements identiques, mais manifestement ils n’ont pas la même cause. Dans le premier cas, il s’agit d’un simple mouvement. Dans le second, il peut s’agir d’un comportement. En effet, pour qu’un processus comportemental, qui peut avoir comme sortie un mouvement ou une inhibition, puisse accéder au statut de comportement, avoir une cause interne est une condition nécessaire mais pas suffisante. Une sortie motrice peut être un réflexe et ainsi posséder la première condition d’accès au comportement. C’est là que Dretske précise la deuxième condition : le comportement n’est pas réductible à une sortie motrice. C’est l’ensemble de la structure relationnelle contenant à la fois la cause et le mouvement, que Dretske nous propose de prendre en compte dans la notion de comportement[1]. Dretske distingue ainsi entre l’observation de la seule sortie motrice qui peut recevoir une cause particulière et l’attention au processus qui a permis ce mouvement.

Nous pouvons alors produire deux explications non concurrentes et ne s’excluant pas. L’explication du mouvement M qui est une cause interne C et l’explication du comportement qui explique la cause de ce processus [C cause M]. Ainsi, l’explication physique fournit la cause de M et l’explication par la raison explique le complexe [C cause M]. La concurrence des causes n’aura pas lieu et les raisons auront peut-être trouvé un travail.

Références

DRETSKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15.

DRETSKE, F. (2003) “Burge on Mentalistics Explanations” Reflections and Replies, Essays on the Philosophy of Tyler Burge, ed. Martin Hahn et Bjørn Ramberg, MIT, p. 153-164.


[1] Le modèle de notion de comportement est une sorte de mélange de notion de comportement prise à la fois en biologie et dans les sciences comportementales et le modèle d’action initié par I. Thalberg (1977). Selon le point de vue de Thalberg, une action possède un mouvement du corps aussi bien qu’une entité psychologique comme composant.

2 commentaires pour La dualité des explananda

  1. patrice weisz dit :

    Bonjour François,
    Comparons 2 regards : un regard interne : je mets une pièce dans la machine pour obtenir à boire car il fait chaud et j’ai soif. Ce sont mes raisons intimes ; et un regard externe (celui du physicien) ce sont des causes physiques qui agissent sur mon bras pour mettre la pièce dans la machine. Difficile d’imaginer que l’effet de la chaleur puisse mécaniquement par dilatation ou contraction engendrer de proche en proche le mouvement de mon bras.
    Avec tout l’attirail scientifique possible, le comportement humain ne peut apparaitre causalement déterminé par les conditions extérieures et l’état du système intérieur. Une part d’indétermination subsistera toujours comme dans tout système matériel complexe, apparentant la réponse du système à un comportement plus ou moins aléatoire. Ceci peut passer pour un détail, mais en fait remet en cause toute expérience de pensée possible dans laquelle l’être humain agirait vu de l’extérieur comme un système physique simple et déterministe pour lequel on peut négliger l’intentionnalité et que l’on peut remplacer aisément par un robot.
    Cette nuance qualitative montre que l’influence des croyances sur le comportement serait alors assimilée physiquement à la présence d’une composante hasardeuse empêchant par là même de reconstruire une chaîne de causalité matérielle pleinement déterminée expliquant le comportement humain.
    Cet échec relègue toute tentative d’explication purement matérielle du comportement humain au rang de l’hypothèse douteuse et non démontrable, et ouvre ainsi une brèche (ne remettant pas en cause la clôture causale) dans laquelle l’influence causale de nos croyances peut exister sans contradiction.
    L’indéterminisme physique, difficile à penser, est la réalité scientifique d’aujourd’hui et oblige à revisiter les questions classiquement insolubles posées par les raisonnements sur la causalité traditionnellement déterministes.

  2. Francois Loth dit :

    Bonjour Patrice,

    Le projet de naturalisation de l’intentionnalité n’est pas de négliger l’intentionnalité dans l’explication causale. Bien au contraire ! Il s’agit d’asseoir cette marque particulière de l’esprit sur des propriétés qui ne la possèdent pas. A l’intérieur du physicalisme ou matérialisme, on suppose alors que les entités qui possèdent des propriétés sémantiques sont aussi des entités physiques. Cependant, seul un nombre restreint de ces entités physiques possède un esprit (les animaux supérieurs et les êtres humains). Pour les tenants du projet, l’intentionnalité n’est pas une projection interprétative (D. Dennett) mais forme un ensemble de propriétés authentiques de certains systèmes.

    Dans le contexte de la causalité mentale, il s’agit de montrer que les états intentionnels ont une efficacité causale en vertu de leur caractère intentionnel.

    La question soulevée par ce billet justement est celle de la place des attitudes propositionnelles telles que les croyances dans le travail causal. Selon Dretske, les croyances, désirs et autres attitudes ne semblent pas prendre leur place directement dans l’explication, mais participent de la structuration de l’événement permettant de causer un effet. En dehors des questions du déterminisme, il s’agit de se demander si les raisons ou propriétés sémantiques travaillent dans l’ici et maintenant de la cause. Si on accepte les conclusions des thèses externalistes concernant les propriétés sémantiques, celles-ci ne surviennent pas sur les propriétés intrinsèques des organismes qui possèdent l’intentionnalité, elles ne peuvent dont pas agir au moment de causer un effet, mais Dretske leur propose un travail de structuration, via une théorie de l’information comme indication à la représentation.

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