Qu’est-ce qu’un comportement ?

On attribue traditionnellement à l’esprit le rôle d’expliquer les comportements. Une croyance et un désir semblent ainsi pouvoir expliquer causalement un comportement. La croyance qu’il y a de l’eau dans le réfrigérateur et le désir d’étancher ma soif semblent être la cause de mon déplacement vers le réfrigérateur. Comment comprendre ce qu’est un comportement ? Est-ce seulement un ensemble de mouvements physiques ou est-ce que le travail de l’esprit est intégré à la notion même de comportement ?

Pour les béhavioristes, le comportement s’explique sans référence aux événements ou processus internes. « L’objection aux états internes n’est pas qu’ils n’existent pas, mais qu’ils sont non pertinents dans l’analyse fonctionnelle » écrit Skinner, (1953, p. 35). « Non pertinent » signifiant ici une explication circulaire ou régressive.

Armstrong, dans son ouvrage A Materialist Theory of the Mind (1961), met en exergue le caractère ambigu de la notion de comportement, et préconise que la notion soit définie physiquement :

[…] le mot ‘comportement’ est ambigu. Nous pouvons distinguer entre le ‘comportement physique’, qui se réfère à une simple action physique ou une passion du corps, et le ‘comportement véritable’, qui implique une relation à l’esprit. Le ‘comportement véritable’ implique le ‘comportement physique’, alors que tout ‘comportement physique’ n’est pas un ‘véritable comportement’, en effet, ce dernier dérive, d’une certaine manière, de l’esprit. Le réflexe du genou frappé est un ‘comportement physique’ et non un ‘comportement véritable’. Maintenant, si dans notre formulation de ‘comportement’ nous signifions ‘véritable comportement’, alors nous devrions en faire un compte rendu de concepts mentaux en termes de concept qui déjà présuppose le mental, ce qui serait circulaire. Aussi il est clair que dans notre formulation de ‘comportement’ nous devons signifier ‘comportement physique’. (Armstrong 1961, p. 84)

La notion de comportement telle que la donne à comprendre Dretske (1988), s’oppose non seulement à la conception de comportement développée par les béhavioristes, mais prend en charge ce qu’Armstrong considère comme ambigu, c’est-à-dire la référence au travail de l’esprit. Ainsi, pour Dretske, le comportement est avant tout un complexe dont le mouvement, c’est-à-dire la sortie motrice ou production, est causé par un état interne. Pour Dretske, le comportement, sans cette référence à un état interne n’est qu’un simple mouvement (Dretske 1988, p.1-32). Pour asseoir sa théorie, Dretske amène sur le devant de la scène ce que l’esprit est supposé faire. Finalement, ce ne pas tant le comportement que ce que fait l’esprit qui l’intéresse. Or, pour comprendre ce que fait l’esprit, il faut avant tout s’occuper de ce qu’il est supposé faire. C’est ainsi que la notion de comportement est introduite, comme une conséquence de ce qu’est supposé faire l’esprit :

Le comportement est, pour moi, d’une importance secondaire. Par contre, de première importance est l’esprit. Cependant, nous ne pouvons pas comprendre l’esprit à moins que nous ne comprenions ce qu’il est supposé faire. Une des choses que l’esprit, dans la forme des croyances et des désirs, est supposé faire consiste à guider et motiver le comportement de son possesseur. Ainsi, parler au sujet de l’esprit, de ce que la personne pense ou veut, devrait (si l’esprit fait son travail) nous aider à comprendre ce comportement de la personne – Pourquoi il se lève et soudain se rend dans la cuisine. (Dretske, 1991, p. 196)

Ainsi que le montre cet extrait, priorité est donnée à l’esprit. C’est le travail du couple croyance/désir qui fait l’objet de l’attention de Dretske, et la description du comportement est seulement une façon de mieux décrire le travail exercé par les deux entités. La méthode consiste alors à décrire une action et, ensuite, à se demander quel rôle l’esprit pourrait jouer dans la production de cette action. Il part donc de la prémisse que le couple croyance/désir fait quelque chose, ensuite il se pose la question de ce qu’il fait et trouve que la croyance guide et que le désir motive le comportement. C’est donc à partir de ce que Dretske considère que l’esprit fait, que nous comprenons ce qu’est un comportement. Dans la prémisse méthodologique de Dretske, le couple croyance/désir est donc déjà intégré au comportement.

Comment les raisons pourraient-elles alors être des causes si elles sont constitutives de la notion même du comportement qu’elles sont censées expliquer ?

Références

ARMSTRONG, D.M (1968) A Materialist Theory of Mind, London: Routledge and Kegan Paul.

DRESTKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1991) “Dretske’s Replies”, in Dretske and His Critics, ed. Brian McLaughlin, Oxford, Blackwells.

SkinneR, B. F. (1953) Science and Human Behavior, New York: Macmillan.

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2 commentaires pour Qu’est-ce qu’un comportement ?

  1. Bonjour François,

    Par l’idée de ce que « l’esprit est supposé faire », Dreskte veut-il parler de « planification », de « projet » ? Il me semble important de noter que l’existence de projets n’empêche en aucun cas une adaptation à son environnement. Ne faut-il pas alors se poser la question de la rationalité d’un but ?

  2. Francois Loth dit :

    Bonsoir Laurence,

    La place des raisons est au centre de la théorie de Dretske. Cependant, Drestke ne veut pas se contenter d’une simple explication intentionnelle. Il cherche à « nouer » la cause intrinsèque avec la propriété sémantique d’un contenu mental, qui exprime une finalité par exemple. Le problème est celui des explications intentionnelles qui nous apparaissent causales. Dretske, comme tous ceux qui adoptent le projet de la naturalisation de l’intentionnel, cherche le lien avec les propriétés intrinsèques qui possèdent les pouvoirs causaux.

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