Les tropes comme propriétés de la causalité

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A un niveau très général, ce qui constitue les relata de la relation causale sont, selon les théories, des particuliers datés qui sont des événements ou des faits qui sont comme des propositions vraies. Les seconds se distinguent des premiers comme entités abstraites. Les premiers, par contre, sont concrets. Pour Davidson (1967), un fait, en tant qu’entité abstraite, ne peut pas être la cause d’un effet. Dans un sens, en effet, si on comprend la relation causale comme une relation entre deux événements concrets, ce qui est causé ne peut être une proposition. Pour l’heure, intéressons nous au relata de la causalité comme événements (voir billet 23 et 24).

Selon la théorie des tropes, les propriétés particulières sont elles-mêmes des particuliers spatio-temporels. En conséquence, dans la relation causale, ce sont les tropes qui jouent le rôle causal (Nef 2006, p. 42). Autrement dit, lorsque dans les relata de la causalité on inclut, par exemple, la vitesse d’une pierre lancée, cette expression doit se comprendre comme ne se référant pas à un universel. Les relata de la causalité sont les propriétés des objets et des événements et non le fait de posséder telle propriété particulière ou de posséder un universel partagé par ces objets ou ces événements. On peut alors considérer que les relata de la causalité sont simplement les propriétés des objets. T. Honderich écrit :

La réponse la plus naturelle et explicite à la question de ce qui a causé quelque chose, alors est simplement la propriété ou la relation d’une chose ordinaire. (Honderich 1988, p. 15)

Autrement dit, ce n’est pas la propriété générale ou universelle de peser 80 kgs qui creuse la neige, par exemple, lorsque je marche sur un sol enneigé. Ce qui marque ainsi la neige, c’est la masse de mon corps, propriété particulière ou individuelle, et absolument rien d’autre.

Introduire des tropes comme propriétés de la causalité fait alors subir à la notion d’événement une modification métaphysique. En effet, si l’on considère, suivant Kim, que l’événement est une instance de propriété universelle à un instant t, deux événements kimiens seront identiques s’ils sont l’instanciation de la même propriété par le même objet au même instant. Cette individuation très fine de l’événement par la relation d’exemplification à l’universel se distingue de l’individuation par les tropes. Les relata de la causalité sont donc différents si l’on introduit les tropes. En effet, lorsque nous parlons d’occurrence de causalité singulière et non de généralisation causale, c’est-à-dire d’une relation qui existe « en vertu du caractère intrinsèque de la paire cause-effet » (Menzie 1998, p. 240), nous utilisons les tropes comme relata. Campbell le décrit ainsi :

Quand vous la laissez tomber, c’est le poids de cette brique particulière, non les briques ou les poids en général, qui casse l’os particulier de votre gros orteil gauche. (Campbell 1990, p. 113)

Ainsi, pour la théorie des propriétés particulières, le trope est l’instance non séparée du particulier. Et parce que le trope est non répétable, et que son principe d’individuation est spatio-temporel, on peut donc identifier l’événement de la causalité comme un trope. Erhing l’explique ainsi :

Les relata causaux incluent, par exemple, la vélocité de la balle et la blancheur de cette page. Et ces expressions sont comprises comme se ne référant pas à des universaux. Les relata causaux sont les propriétés des objets (et des événements), non comme étant telle propriété particularisée ou comme étant un universel par un objet ou un événement. La cause de la blancheur de la neige est une blancheur particulière, mais non l’exemplification de l’universel ‘blancheur’ par la neige. Les causes sont les propriétés individuelles, non les exemplifications de propriétés. (Erhing 1997, p. 83)

Références :

CAMPBELL, K. (1990) Abstract Particulars. Oxford: Basil Blackwell.

 

DAVIDSON, D. (1967) « Causal Relations », Journal of Philosophy, 64, p. 691-703, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

EHRING, D. (1997) Causation and Persistence: A Theory of Causation, New York: Oxford University Press.

HONDERICH, T. (1988) A Theory of Determinism: The Mind, Neuroscience, and Life-Hopes, Oxford: Clarendon Press.

MENZIES, P. (1998) « Are Humean Doubts about Singular Causation Justified? », Communication and Cognition, 31 (1998), pp. 339-364.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin. NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.

4 commentaires pour Les tropes comme propriétés de la causalité

  1. patrice weisz dit :

    Bonjour François,
    Selon le point de vue matérialiste, pour qu’il y ait relation de causalité, il faut qu’il y ait un échange énergétique régit par les lois de la physique entre un évènement cause et un évènement effet postérieur.
    Les tropes ne sont alors qu’une façon supplémentaire et peut-être superflue de parler de ce dont s’occupe déjà la physique, à savoir les interactions engendrées par la composition spécifique de chaque phénomène perçu en tant qu’objet. Ces interactions dépendent de l’organisation spatiale de particules élémentaires ayant certaines caractéristique déjà répertoriées par leur classification dans le modèle standard et agglomérées selon des organisations géométriques leur donnant d’autres propriétés globales.
    Les atomes d’Oxygène et d’Hydrogène ont certaines propriétés dues à leur composition élémentaire.
    La molécule d’eau H2O a une forme géométrique tri-dimensionnelle lui conférant d’autres propriétés ne découlant pas de celles de ces composants, mais de ses aspérités tri-dimensionnelles.
    L’assemblage de ces molécules forment l’eau qui a son tour se voit conférer de nouvelles propriétés telles que la viscosité, etc… provenant de nouvelles caractéristiques non directement déduites de la hiérarchie imbriquée de ses composants, mais provenant de sa forme macroscopique.
    Toutes les propriétés ainsi obtenues à ces différents niveaux d’organisation engendrent une multitude d’interactions potentielles avec d’autres entités, selon le fonctionnement des forces de la physique, qui en exerçant un certain travail engendrent déplacements et déformations « causés ».
    De plus des grandeurs parfaitement bien définies telles que la masse, la charge électrique, etc..permettent de quantifier précisément le degré d’influence causale que possède un particulier spécifique sur un autre, en vertu de ses caractéristiques propres.
    C’est ceci qui compose la relation de causalité « physique ».
    L’objet n’est alors qu’un agrégat plus ou moins homogène de matière que la perception humaine découpe au niveau hiérarchique de son observation .

    Je n’ai vraiment pas le sentiment que le concept de trope introduise quoi que ce soit de plus à une description du monde déjà finement modélisée par les théories scientifiques modernes.
    Le modèle scientifique en vigueur n’est pas moins méta-physique que tout autre théorie, dans la mesure où ni les particules élémentaires, ni les forces physiques n’appartiennent au monde observable. Ces entités inobservables autrement que par les effets qu’elles sont supposées induire dans le monde des phénomènes, composent hypothétiquement la réalité du monde, au même titre que les tropes, avec comme avantage sur ces derniers d’être soumises dans leurs spécifications à une nécessité de falsifiabilité.

  2. Francois Loth dit :

    Bonjour,

    Lorsque l’on introduit les tropes dans l’ontologie, il s’agit d’un travail en métaphysique. Les tropes sont alors considérés, comme faisant partie de la structure du monde. Accepter de faire de la métaphysique, c’est poursuivre un objectif qui, certes n’a aucunement besoin de se situer en concurrence avec les avancées des résultats scientifiques, mais qui cherche à clarifier l’ontologie sous-jacente que sont les objets, les propriétés, les états de choses, les événements, voire les mondes possibles. Le trope est un particulier et se distingue de l’universel, qui n’est, au regard des tropistes, qu’une classe de ressemblance de particuliers. Ainsi pour certains tropistes, les tropes sont un peu comme les monades leibniziennes, des « atomes métaphysiques. »

    Dans votre commentaire, lorsque vous dites ce que sont, selon vous, les objets où les propriétés, vous faites de la métaphysique. Lorsque vous écrivez « l’objet n’est alors qu’un agrégat plus ou moins homogène de matière que la perception humaine découpe au niveau hiérarchique de son observation » vous développez un point de vue métaphysique. La question philosophique traditionnelle tournera autour de la notion de substance et de propriétés par exemple. Les objets sont ils un ensemble de propriétés ? Si c’est le cas, comment ces propriétés peuvent-elles tenir ensemble ? Doit-on pour cela, postuler l’existence de « particuliers nus » qui porteraient ces propriétés ? Mais que serait un objet particulier nu ?

    En se questionnant ainsi, il ne s’agit pas de remplacer les théories physiques existantes, ni d’ajouter une entité suspecte, mais, au-delà de la physique, ce qui ne veut pas dire à côté, de chercher à dire ce que sont les objets, les propriétés, les états de choses, les événements, etc.

    Ainsi, parmi les théories métaphysiques de la causalité, en recherchant ce que sont les relata qui entrent dans la relation on peut justifier le remplacement des événements qui sont traditionnellement convoqués au profit des tropes.

  3. emile piquard dit :

    Quelle différence y a-t-il entre une métaphysique des évenement, à la Davidson, des faits, et des tropes? Porte-t-elle sur l’instanciation des propriété? Sur le statut de l’espace et du temps? …

  4. Francois Loth dit :

    Réponse à Emile

    Pour Davidson, les événements sont des particuliers qui peuvent posséder un grand nombre de propriétés. Les événements individualisés plus finement se définissent comme exemplifications d’un universel par un objet à un instant t.

    Les tropes sont des propriétés qui sont elles-mêmes des particuliers spatio-temporels.

    Les instances de propriétés peuvent alors être des exemplifications d’universaux ou des tropes. Ce sont deux manières différentes de comprendre les instances de propriété.

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