Objets et tropes

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Doit-on admettre des objets dans une ontologie de tropes ? En effet, si les tropes sont au fondement de toute chose et des objets en particulier, doit-on considérer les objets comme des faisceaux (bundle) de tropes ?

L’ontologie des tropes, dans sa forme classique, conduit à une ontologie moniste. La densité d’une brique d’argile, par exemple, ne peut exister sans les autres propriétés de cette brique, comme sa masse ou sa température. En isolant, ainsi, un trope par un acte d’abstraction, nous appréhendons la réalité sous la forme d’une série de qualités. En effet, le trope, résultat de l’abstraction de la chose est, comme la chose, également un particulier. En conséquence, nous pouvons considérer aussi la chose complète, cette brique d’argile, par exemple, comme un ensemble de tropes co-existant, une collection. Campbell (1990) écrit :

Nous pouvons considérer les tropes comme étant les objets basiques primaires. C’est une question de fait et non une nécessité métaphysique, que les tropes habituellement se trouvent dans des groupes comprésents.

Un objet ordinaire, un particulier concret, est un groupe total de tropes comprésents. C’est en étant le groupe complet qu’il est qu’il monopolise l’endroit qu’il occupe, comme sont censés le faire les objets ordinaires. (Campbell 1990, p. 21)

Ainsi, pour beaucoup de tropistes, les objets individuels sont des faisceaux (bundle) de tropes comprésents ou concurrents. Un objet se définit alors, comme un complexe de tropes reliés ensemble par des relations de comprésence. Par exemple, cette forme particulière, ce noir particulier, plus d’autres tropes constituent ensemble ce crayon. De même pour les événements qui sont, soit des tropes, soit des faisceaux de tropes comprésents. Cependant, dès que l’on adopte cette position, soutient Campbell (2004, p. 355), un certain nombre de questions se posent : « Que faire des autres catégories ? Est-ce qu’il y a des substances, aussi bien que des tropes […] ; où est-ce qu’il y a des particuliers concrets qui ne sont pas des substances individuelles, mais rien d’autre que des faisceaux de tropes ? » Pour les tropistes, tenants d’une ontologie moniste, « les propriétés sont premières, et les particuliers sont obtenus par la mise en faisceau de ces propriétés. » (Nef 2004, p. 287). Doit-on alors s’encombrer d’un objet ?

Ce qui constitue un objet est composé de ses parties. Cependant, la masse d’un objet ou sa localisation spatio-temporelle, l’ensemble de ses dispositions, sans être des parties, constituent cet objet (Nef 2006, p. 59). Ainsi, les tropes, selon la thèse classique constituent les objets, mais n’en sont pas des parties, comme les abeilles forment un essaim (Nef 2006, p. 220). La question qui se pose est celle alors de savoir si les tropes « façonnent » les objets. Pour C.B. Martin, les tropes ne peuvent à la fois dépendre de l’objet et le constituer :

Un objet n’est pas une simple collection de ses propriétés ou qualités comme l’est une foule qui se résume à la collection de ses membres, puisque chaque propriété d’un objet doit, pour exister, être possédée par cet objet. Les membres d’une foule n’ont pas besoin d’appartenir à cette foule pour exister. (Martin 1980, p.8)

Les propriétés ne sont donc pas des parties des objets. En conséquence, un objet ne peut être une collection de propriétés. Cependant, objets et propriétés bien qu’inséparables ne seraient donc pas « fusionnés ».

Pour la théorie classique des tropes, être la propriété de quelque chose est seulement être un constituant du faisceau de propriétés qui est cette chose. Autrement dit, pour les théories du faisceau, les tropes ne sont pas entièrement distincts des objets auxquels ils appartiennent. Ainsi, la connexion entre objet et propriété n’est pas, pour le tropisme classique, une connexion entre deux existences distinctes mais entre l’existence d’un constituant et l’ensemble du faisceau. Cependant, « si nous admettons tout simplement que les objets possèdent des propriétés, alors ce qui possède des propriétés n’a pas de propriété (ou celle de posséder des propriétés) et nous sommes dans l’impasse », écrit F. Nef (2006, p. 72). En effet, une instance particulière de rouge ne peut pas exister sans un objet possédant cette couleur. Néanmoins, l’objet pourrait exister sans cette instance de rouge. Cependant lorsque nous affirmons que les manières d’être dépendent des objets, nous semblons postuler un porteur de propriétés qui serait une sorte d’objet nu, un support qui ne possèderait pas de propriété. A cela Nef (2006, p. 184) affirme : « […] il n’y a pas de particuliers nus : il n’y a pas d’objet porte manteau sur lequel on accroche les tropes. » En effet, comment pourrions-nous tester l’existence de particuliers sans propriétés ? Comment pourrions-nous concevoir quelque chose qui n’exemplifierait pas de propriétés ? Un objet, comme une brique en terre cuite est donc, elle-même, un porteur de propriétés, mais n’est pas séparable de ses propriétés. Lorsque nous percevons les objets, nous ne percevons pas les porteurs de propriétés. Lorsque nous percevons une brique d’argile, nous percevons un objet rougeâtre, parallélépipédique, rugueux. Nous percevons quelque chose qui est de cette manière ; nous considérons les manières d’être de cette brique. En considérant les objets comme les entités basiques, les propriétés et les porteurs de propriétés sont alors des abstractions, dans le sens d’abstraction comme considération partielle ou fragmentaire. Le particulier nu n’est ici pas requis dans la dépendance mutuelle qu’entretiennent les propriétés et les porteurs de propriétés. Lorsque je montre une brique d’argile, je pointe mon doigt en direction d’un porteur de propriétés. Si je veux pointer mon doigt en direction des propriétés de la brique, je ne change pas de direction.

Ainsi, les propriétés concrètes, que sont les tropes, dépendent donc du particulier qui les possède, mais ce particulier dépend, à son tour, des propriétés concrètes pour être ce particulier et pas un autre (Nef, 2004, p. 291). Comme on le voit, objets et propriétés sont intriqués. Ainsi, les objets, en tant que porteurs de propriétés, et les propriétés ne sont pas séparables. Cependant, un objet peut cesser d’être d’une certaine manière ou apparaître sous une autre manière. Autrement dit, un objet peut acquérir ou perdre des propriétés. Une brique d’argile, par exemple, peut voir sa température augmenter ou diminuer. La résistance électrique d’un filament de lampe variera en fonction de sa température. Les porteurs de propriétés sont donc les objets considérés comme étant des manières particulières et les propriétés sont des manières dont sont les objets (Heil 2003, chapitre 15). Nef (2006, p. 197), tout en soutenant l’approche orthodoxe des objets comme faisceaux de tropes, montre bien l’intrication entre objets et propriétés : « Le trope est un objet abstrait, un simple ontologique en même temps qu’un morceau d’espace-temps, un morceau d’une propriété. Pour le percevoir, je dois l’abstraire. Je perçois des propriétés manifestes, des qualités qui manifestent précisément la structure métaphysique atomique de la réalité, mais des qualités mêlées aux objets et entremêlées les unes aux autres.» Autrement dit quand nous pensons au sujet des objets, nous avons à l’esprit inévitablement leurs propriétés.

Références :

CAMPBELL, K. (1990) Abstract Particulars. Oxford: Basil Blackwell.

CAMPBELL, K. (2004) “La place des relations dans une théorie des tropes”, trad. franç. J.M Monnoyer, La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.


HEIL, J. (2003) From an Ontological Point of View,
Oxford: Oxford University Press.


MARTIN, C.B. (1980) “Substance Substantiated”, Australasian Journal of Philosophy, 58, p. 3-20.


NEF, F. (2004) « Objet et propriété », La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin (chapitre 1 en particulier)

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6 Responses to Objets et tropes

  1. loic dit :

    je suis en train de lire « le cantique des quantiques » de Sven Ortoli et JP pharabod »
    edit la découverte en poche

    le sous titre du livre est: le monde existe t-il?

    on y trouve une analyse matérialiste; spiritualiste, réaliste, idéaliste moniste et dualiste de la relation matière / ondes quantiques

    passionnant
    Loic

  2. delègue dit :

    J’ai vraiment tellement de mal à vous comprendre, car vous êtes loin, très loin…essayons cependant.
    Votre jeu de langage se joue donc entre différents acteurs : « nous », une « brique », des « tropes »
    Qui est ce « nous » ? A première vue cela ressemble à un groupe de mecs (la question de savoir s’il comprend des femmes restera en suspens jusqu’à la fin de votre texte !) qui se passent gravement une brique de main en main et qui tombent d’accord sur un certain nombre de caractéristiques décrétées d’avance : rouge, parallélépipédique, rugueux, pourquoi pas d’autres tout aussi intéressantes. IL semble que le désaccord leur soit interdit. Je ne sais pas si vous jouez à ça pendant le week-end. Moi pas.
    La « brique », elle, semble être tombée du ciel. Et pourtant elle a été choisie, élue, par qui, sur quelles raisons ? quelles qu’elles soient il n’y a aucun raison que les autres membres de l’entité « nous » auraient choisi la même, ce qui pose d’emblée un grave problème, celui de la manipulation de la brique par « nous » derrière lequel se cache « je » (cf. infra) pour aboutir à une liste de certains tropes, et à l’exclusion d’autres, ce qui fait que la dénomination de « une » brique devient sujette à caution, mais passons…
    Les « tropes », pour le moment sont identiques aux mots qui les désignent. Mais leur signification est problématique. En effet « rouge » en français est un mot qui désigne une certain couleur particulière parmi d’autres. Dans d’autres langues, le même signifié « rouge » désigne une tout autre couleur, sans compter le cas d’objets rouges qui ne peuvent pas se nommer rouges parce que c’est interdit, par exemple le sang du vainqueur n’a pas la même couleur que celui du traître. Imaginons enfin que le mot « gris » soit avancé en toute bonne foi par un de ces malades incapables de voir le rouge. Ceux qui le distinguent ne le diront pas forcément à celui qui ne le peut pas, et ils répéteront « gris » pour ne pas lui faire de la peine, vous connaissez comme moi les ravages de la pensée unique à propos les handicapés…
    Donc je crois donc que ce sympathique groupe « nous » qui d’après vous est tombé d’accord sans problème sur une liste unique de tropes (on dirait une réunion de cellule du PC !), soit est introuvable, soit n’est constitué que de une seule personne clonée (un « je », qui pourrait bien être « vous ») devrait au contraire finir par échanger des horions, car il n’a aucune raison d’être d’accord sur rien ) sauf sous la menace d’être envoyé dans un Goulag quelconque.
    Ce « nous » que vous supposez donné d’avance devrait en fait être un résultat et non une prémisse.
    Un Trope ne peut être une entité métaphysique parce qu’il est validé par l’expérience. Sans elle que serait le « rugueux » sinon un fantôme ? Il faut que chacun soit validé par une procédure qui puisse le rendre vérifiable, sinon il n’est qu’une entité scholastique : le rouge grâce à un nuancier unanimement reconnu La rugosité c’est plus difficile. Mais des papiers de verre pourraient marcher. Parallélépipédique, il faudra un gabarit. Mas les « nous » peuvent imaginer un nombre indéfini de tropes…
    La réunion des « nous » devient plus intéressante, chacun a apporté ses outils et la discussion promet d’être chaude. On va avoir soif !
    Et quel va en être le résultat : c’est que chacun grâce à chaque autre à la fin de la réunion aura bricolé sa relation personnelle je veux dire unique avec la brique, son point de vue sur la brique, et que ce résultat se décrira sous forme de multiples bouquets de tropes qui ,des sèches fleurs fanées qu’il étaient au début, se seront enrichis de toute cette confrontation. Même la question de l’entrelacement des tropes en prendrait un tout autre sens : par exemple en quoi telle couleur peut signifier tel niveau de cuisson, donc telle résistance, etc. Il n’y aura toujours pas de « nous » s’il y en a jamais eu, mais de façon bien plus complexe, des unités, des groupes variés d’accord… chacun repartira un peu plus lourd, avec « sa » brique.
    Les tropes, sans ceux qui les énoncent pour d’autres, les colportent sous forme de signes pour autrui, tentant dans l’éternel effort dialogique de les faire coexister dans les mondes possibles qui sont les leurs, ne sont même pas des mots, ni des abstractions ni des définitions dans le dictionnaire, ce sont des bruits. Ils restent d’un intérêt limité, sauf à agir sur les hommes, mais ceci est une autre histoire…

  3. Francois Loth dit :

    Comment vous dire ? Votre commentaire ne m’incite pas à répondre directement à vos propos mais à préciser l’objectif de ce blog et la nature du projet dans lequel il s’inscrit. Comme vous le dites, nous sommes loin. Ici, lorsque nous parlons de tropes ou de propriétés particulières, d’objets, etc. nous ne sommes pas dans un jeu de langage, nous faisons de la métaphysique.

    Ce blog est une introduction à la philosophie de l’esprit et concerne l’ontologie de l’esprit. Dans cet espace, on considère que l’on peut encore faire de la métaphysique. En cela, la ligne directrice de ce travail s’oppose aux conclusions néo-kantiennes, mais aussi aux positivistes logiques aussi bien d’ailleurs qu’aux philosophes qui voyaient dans l’étude du langage ordinaire, le moyen de remplacer les questions métaphysiques traditionnelles.

    Ailleurs on peut aussi faire la promotion de la phénoménologie, de l’herméneutique, etc.

    Souvent, il est vrai que « parler de métaphysique » aura été remplacé par « parler au sujet de la métaphysique ».

    La fonction traditionnelle de la métaphysique, et plus particulièrement de l’ontologie, consiste à fournir une conception la plus large possible de comment sont les choses. Cette possibilité de faire de la métaphysique est soutenue par l’idée que nous avons accès aux choses et non pas seulement aux histoires qui racontent comment sont les choses. On considère ainsi, que les concepts que nous employons sont un véhicule qui nous amène aux choses. Il n’y a pas de barrière ou d’écran entre nous et les choses. Il existe, au contraire, des routes qui nous conduisent aux objets.

    Certes, on peut faire des erreurs en métaphysique, mais la menace de fausseté n’est pas plus grande que dans n’importe quelle autre discipline qui essayent de dire comment sont les choses. Et, s’il est vrai, qu’il est difficile de fournir une vraie caractérisation de la nature de la réalité (en l’occurrence de l’esprit), cela ne signifie pas que c’est un chemin impossible.

  4. philalethe dit :

    La référence de Loic à la physique quantique me conduit à vous poser la question suivante: la métaphysique que vous présentez dans ces billets prend comme objet l’objet ordinaire mais y a-t-il des travaux de métaphysique – au sens bien sûr où vous l’entendez – sur les objets quantiques ? Précisément y a-t-il des travaux métaphysiques comparatifs qui déterminent ce que l’ontologie au niveau quantique a de spécifique par rapport à l’ontologie des objets non quantiques ?

  5. Francois Loth dit :

    L’objet ordinaire est effectivement considéré ici comme une occurrence d’objet de base. Il faut préciser que les objets ordinaires sont en fait des objets complexes, c’est-à-dire des objets constitués d’objets. Alors la question de jusqu’où tout cela nous conduit se pose. Est-ce que le monde est infiniment complexe ?

    La physique nous apporte quelques raisons de penser que ce nous regardons aujourd’hui comme les constituants les plus élémentaires du monde pourraient bien ne pas se révéler être façonnés de constituants encore plus élémentaires.

    Pour Wittgenstein, il serait impossible de représenter le monde à moins que celui-ci ne contienne des objets simples (Tractatus 2.01).

    Est-ce que les objets sont comme des briques ou des boules de billard ? C’est-à-dire des morceaux de matière capables de s’attacher avec d’autres morceaux afin de former les objets complexes ? Selon la physique, cela est peu probable. Les électrons représentés comme des billes est une représentation curieuse ! Votre question me fait dire que ce que sont les objets fondamentaux ne peut pas être trouvé a priori, mais seulement en faisant appel aux dernières théories de la physique de base.

    Les objets pourraient être des champs. On peut même penser qu’il n’y a qu’un seul objet. Un objet ordinaire serait alors une région de l’espace temps. Tout cela pour dire, que lorsque nous considérons les objets ordinaires, il ne faut pas regarder ceux-ci comme des objets dans le sens strict du terme. Un des enjeux métaphysiques consiste à se demander si nous devons avoir des doutes sur l’existence de ce que nous appelons d’une manière ordinaire des objets. Pourrions-nous perdre nos objets ordinaires ?

  6. philalethe dit :

    Merci de votre réponse. Mais les dernières théories de la physique vont être… physiques; cependant n’y a-t-il pas une métaphysique de cette physique-là ? Par exemple est-ce sensé de décrire une particule élémentaire comme un faisceau de propriétés ? Plus précisément y a-t-il une métaphysique du champ par exemple ? Dans la mesure où la métaphysique ne s’élabore pas a priori mais dans une relation avec les enquêtes empiriques, j’aimerais savoir de quelle manière les enquêtes empiriques en physique quantique sont en mesure de féconder les concepts métaphysiques (par exemple celui de cause).
    Autrement dit, quels sont les concepts métaphysiques qui sont mis à mal par l’apport de la physique quantique, au sens où on ne pourrait pas trouver dans la physique quantique des exemples illustrant ces concepts ?

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