Tropes

 

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Traditionnellement, en rhétorique le trope est une figure de style qui consiste à employer un mot ou une expression dans un sens figuré. Le terme « trope » a été introduit en 1953 par le philosophe américain D.C. Williams (1). En métaphysique, le trope est une propriété particulière d’un objet.

La manière d’être particularisée d’un objet est une propriété particulière que possède cet objet. La rougeur de cette pomme, la manière particulière dont cette pièce de métal conduit l’électricité, cette rondeur propre à cette boule, sont des propriétés particulières ou tropes.

Les tropes sont et ont été au centre d’un grand nombre de travaux (D.C Williams 1953, K. Campbell 1990, P. Simons 1994, J. Bacon 1995, D.W Mertz 1996, Nef 2006). Les tropes ont aussi reçu une grande diversité de noms. Une façon commune de les nommer est « particulier abstrait ». D’autres les nomment « qualités particulières », « instances de propriétés » ou encore « propriétés concrètes ». F. Nef écrit :

Les tropes sont des propriétés particulières, des traits de la réalité, des manières dont les choses sont en un certain moment et un certain lieu. (Nef 2006, p. 180)

C’est donc le trope ou propriété particulière qui confère à son instance certains pouvoirs causaux. Ainsi, certaines propriétés exercent différents effets et ce sont ces pouvoirs causaux distincts qui nous permettent de les individualiser. F. Nef (2006) installe le trope au centre du travail causal :

Si l’on définit le concret par un pouvoir causal, alors ce sont les tropes qui jouent un rôle causal. C’est le trope de ce rouge ci qui joue un rôle causal dans la perception du cahier rouge. C’est le trope de cette usure de cette corde qui cause sa rupture… (Nef 2006, p. 42)

Ainsi, le trope de la charge électrique d’une résistance, par exemple, est une propriété pertinente pour la mise en marche d’un appareil électrique, alors que le trope de sa masse ne l’est pas. La théorie des tropes doit se comprendre comme réaliste au sujet des propriétés et alternative aux universaux. Ainsi, pour le tropiste, « les propriétés sont réelles, et elles n’existent pas comme universaux, mais uniquement comme particuliers » (Campbell 2004, p. 355).

Pour les théoriciens des tropes, ces entités sont fondamentales. Les tropes sont « l’alphabet de l’être » (D.C. Williams 1953, Bacon 1995), et Nef (2006, p. 180) l’affirme explicitement : « […] le trope est absolument premier. » Ils sont au fondement de toute chose, des objets et des événements, mais aussi des propriétés ou des universaux, s’il y en a (Williams 1953). Nef (2006) introduit ainsi le trope dans l’expérience perceptive :

Un trope est une propriété individuelle, une propriété concrète. Un exemple peut faire comprendre intuitivement ce qu’est un trope. Je perçois un cahier rouge ; l’analyse que l’on peut faire de la perception de cet objet implique l’existence de tropes, car je perçois le rouge de ce cahier (i.e. ce rouge) et percevant ce rouge je perçois, du même coup, que ce cahier est rouge (Nef 2006 p 41).

Ainsi le rouge de ce cahier n’est pas analysé en termes d’universel rougeur existant dans une substance particulière. Les tropes sont des objets immédiats de la perception. Cependant, bien qu’une opération d’abstraction soit indispensable, cela ne signifie pas, pour autant, que les tropes sont des constructions de nos esprits. Cette rougeur est là où le cahier se trouve. Néanmoins, la propriété particulière doit être isolée par un acte de l’esprit. C’est pourquoi les tropes sont appelés parfois « particuliers concrets » ou « particuliers abstraits » (Nef 2006, p. 65). C’est pourquoi les tropes sont des propriétés d’une chose conçue comme une abstraction de cette chose. Le sens du terme « abstrait » ne peut dans le cas des propriétés dans les choses (de re) être pris dans son sens radical Nef (2006, p. 69). Le sens radical est le sens d’abstraction comme séparation. Ainsi, lorsque nous observons une chose, nous pouvons focaliser notre attention sur un certain aspect de la chose tout en laissant de côté certains autres aspects de cette même chose. C’est le sens de l’abstraction comme considération partielle ou fragmentaire, « le trait distinctif de ce qui est moindre à la totalité qui l’englobe » (D.C. Williams 1953, p. 49).

(1) Pour une histoire des propriétés individuelles de l’antiquité à la théorie des tropes, voir l’article d’Alain de Libeira, Des accidents aux tropes. Pierre Abélard (Revue métaphysique et de morale, 2002)

 

Références


BACON, J. (1995) Universals and Property Instances: The Alphabet of Being, Blackwell, Oxford.

CAMPBELL, K. (1990) Abstract Particulars. Oxford: Basil Blackwell.

CAMPBELL, K. (2004) “La place des relations dans une théorie des tropes”, trad. franç. J.M Monnoyer, La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.

MERTZ, D.W. (1996) Moderate Realism and its Logic, Yale University Press.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.

SIMONS, P. (1994) “Particulars in Particular Clothing: Three Trope Theories of Substance”, Philosophy and Phenomenological Research 54, p. 553-575, trad. Franç. M. Le Garzic, dans Métaphysique contemporaine: propriétés, mondes possibles, personnes, textes réunis par E. Garcia et F. Nef., (2007) p. 55-84.

WILLIAMS, D. C. (1953) “The Elements of Being,” Review of Metaphysics 7, p. 3-18, trad. franç. F. Pascal dans dans Métaphysique contemporaine: propriétés, mondes possibles, personnes, textes réunis par E. Garcia et F. Nef., (2007) p. 33-53.

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