Vrai ou pseudo processus causal ?

 

6.jpg61.jpg

 

 

mirror-magritte-2.jpgSi l’intuition de la régularité d’événements qui se succèdent est au fondement de la conception de la causalité comme dépendance contrefactuelle, une seconde intuition considère la cause comme produisant ou générant ou encore provoquant son effet. E. Anscombe décrit ainsi, la sorte d’ « évidence » guidant cette intuition :

Il y a quelque chose à observer là et qui se trouve sous notre nez. Il faut y faire un peu attention, mais cette chose est si manifeste qu’elle peut sembler banale. C’est ceci : la causalité consiste dans la dérivation d’un effet de sa cause. C’est le cœur, la structure commune de la causalité dans ses différents genres. Les effets dérivent, proviennent, viennent de leurs causes. (Anscombe 1971, p. 91-92)

La conception de la causalité comme production se différencie donc de la conception contrefactuelle en considérant la causalité comme une véritable relation entre des événements. En principe, en établissant cette véritable relation nous devrions pouvoir écarter l’épiphénoménisme qui n’est, au fond, que la manifestation d’une pseudo causalité.

Le philosophe des sciences Wesley Salmon (1984), en soutenant cette conception de la causalité chercha un critère permettant de discriminer entre les processus d’apparence causale de ceux reflètent une authentique structure du monde.

Pour Salmon, un pseudo processus ne transmet pas de marque. Un processus causal est un processus physique, semblable au mouvement d’une balle lancée dans l’espace et transmettant une marque de manière continue. Au premier abord, une marque apparaît comme une sorte de modification dans une structure, comme par exemple, une rayure sur la carrosserie d’une voiture. Un processus causal est alors ce qui peut transmettre une telle marque d’un endroit à un autre. Par contre, un pseudo processus causal sera impuissant à transmettre cette marque. Salmon (1984, p. 141) décrit parfaitement l’exemple d’un pseudo processus causal : un spot tournant diffuse un rayon lumineux de couleur blanche contre la paroi d’un cylindre. Le rayon de lumière blanche est un processus causal alors que le point lumineux projeté sur le mur est un pseudo processus causal. En effet, lorsque l’on place un filtre rouge entre le spot et la paroi du mur, la marque rouge, apparaissant soudain sur la paroi, n’est pas transmise par le point lumineux se déplaçant sur le mur. Ainsi, alors que le véritable processus transmet une marque, le pseudo processus échoue à cette transmission. Un pseudo processus causal s’oppose donc à un véritable processus comme la succession des mouvements de l’ombre d’un objet mû sur un mur blanc s’oppose aux mouvements authentiques de l’objet. Kim (1984, p. 93) évoque le pseudo lien causal entre les reflets d’une personne dans un miroir ou celui de la succession des symptômes associée à une maladie. Il s’agit, dans ces deux cas, seulement d’une apparence de connexion causale masquant le véritable processus, en l’occurrence la personne ou la cause du symptôme.

Un exemple de pseudo processus causal est particulièrement bien illustré par la reproduction des traits phénotypiques dans la descendance. En effet, le phénotype est la forme visible du gène. C’est le génotype des parents qui est à l’origine de leur phénotype. Mais la propriété, par exemple, d’avoir des yeux bleus, qui est un trait phénotypique, peut être invoquée comme propriété pertinente de la présence des yeux bleus dans la descendance. Le phénotype des yeux bleus des parents causant le phénotype des yeux bleus dans la descendance est un pseudo processus causal. C’est la présence d’un gène particulier chez les parents qui cause la couleur des yeux des enfants.

Références

ANSCOMBE G.E.M (1971), “Causality and Determination”, in Sosa et Tooley, 1993.

KIM, J. (1984) « Epiphenomenal and Supervenient Causation », in Kim (1994), Supervenience and Mind, Selected Essays, Cambridge, Cambridge University Press, p. 92-108.

SALMON, W. (1984) Scientific Explanation and the Causal Structure of the World, Princeton: Princeton University Press.

4 commentaires pour Vrai ou pseudo processus causal ?

  1. patrice weisz dit :

    La relation de causalité en physique ne prête pas à confusion :
    Pour qu’il puisse exister une relation de cause à effet entre l’évènement A et l’évènement B, il faut :
    – Que B soit successif à A
    – Que l’évènement B subisse une influence physique (propagation d’une force) venant de l’évènement A (gravitation ou force électromagnétique ou interaction faible/forte)
    – Que A et B ne soit pas trop éloignés de façon à ce que la lumière puisse aller de l’un à l’autre dans l’intervalle de temps les séparant (sphère de causalité).

    Cette relation n’est donc définie que dans le monde phénoménal de la matière.

    Si le processus ne répond pas à ces 3 critères il n’est pas causal.

    Par exemple, si B est antérieur à A (finalisme) le processus est a-causal. (On fabrique régulièrement en traitement du signal des machines (filtres) fonctionnant selon ce mode sans problème).
    Si A et B sont très éloignés dans l’espace et très rapprochés dans le temps, alors aucune information n’a pu transiter de l’un à l’autre dans le laps de temps les séparant : ils sont donc causalement indépendants.
    Par contre si A est dans la sphère de causalité de B, il interagit nécessairement physiquement avec B ou alors il est non matériel (sans masse , sans charge et sans énergie), car du point de vue physique l’évènement B n’est pas que produit par l’évènement A, mais par la conjonction de tout ce qui se trouve dans sa sphère de causalité
    dont A.

    Sur le plan scientifique, la relation de causalité est donc restreinte à une interaction physique entre des objets matériels, respectant à la fois le sens d’écoulement du temps et la vitesse de propagation limite de la lumière. Tout autre processus est définit comme a-causal.
    Pour autant peut-on dire qu’il soit vrai ou faux ?

  2. Francois Loth dit :

    Vos remarques pertinentes sur la causalité montrent que cette relation réclame une certaine clarification en ce qui concerne les relata (événements, objets, vous parlez d’échange d’informations, etc.) et que le choix en faveur d’un concept ou d’un autre (régulariste, nomologique, contrefactualiste, production…) aura des conséquences métaphysiques importantes.

    En philosophie, la relation de causalité est décrite avec prudence. Le compte-rendu régulariste ne reconnaît la causalité qu’à l’intérieur d’un ensemble d’observations d’événements qui se sont répétés. Ce compte-rendu n’en dit pas plus. Ce qu’admet Hume (traité de la nature humaine) c’est que lorsque l’on suppose une relation de cause à effet, on considère (1) toujours des objets contigus dans le temps et l’espace et (2) que le premier précède toujours le second.

    Si l’on cherche une explication à cette régularité, il faut opter pour un concept de la causalité comme « production ». La question qui se pose concernant le mental peut être celle-ci : le compte-rendu régulariste de la causalité (duquel est dérivé l’approche contrefactualiste) peut-il véritablement rendre compte de la causalité mentale ? La question ontologique sous-jacente concernera le statut des propriétés mentales. Comment penser le mental à l’intérieur du domaine physique ? Quelle place lui donner à la fois en cohérence avec les sciences et nos intuitions non négociables que nous sommes des agents causaux dans le monde ?

    Une précision quant au « vrai » ou au « faux ». Ce sont nos énoncés, c’est-à-dire des entités linguistiques, qui sont vrais ou faux. Il faut dissocier la vérité de nos énoncés de ce qui, dans le monde, les rend vrais (Truthmaker).

  3. patrice weisz dit :

    réponse à françois :
    « Comment penser le mental à l’intérieur du domaine physique ? »..

    En restreignant la totalité du monde au domaine physique, on ne peut alors que retenir une causalité « physique », et donc on sacrifie nécessairement toute causalité possible du mental.
    Mais les sciences physiques n’ont jamais prétendues pouvoir décrire la totalité du monde : leur champ d’application est très clair : il se restreint aux phénomènes observables, c’est à dire aux systèmes sur lesquels on peut faire une mesure.
    Or cela ne nie pas l’existence de systèmes réels mais non-mesurables pour lesquels les outils scientifiques actuels ne sont pas adaptés.
    Notre mental n’est pas un phénomène physique mesurable puisqu’il ne peut pas s’observer chez autrui, pourtant sa réalité est incontestable.
    Imaginer une causalité élargie différente de la définition de la causalité de la physique, est possible, sans entrer en contradiction avec les sciences et permettrait alors de rendre compte de l’évidente action de notre mental dans le monde.

  4. philalethe dit :

    L’allégorie de la caverne dans La République de Platon illustre parfaitement ce qu’est un processus pseudo-causal.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :