Doit-on éliminer la relation de causalité ?

 

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russell.jpgBertrand Russell au début du 20ème siècle (1912) a défendu, au sujet de la causalité, un point de vue éliminativiste. Pour lui, la causalité n’était qu’une « relique d’une époque révolue, survivant comme la monarchie, seulement parce qu’il est supposé qu’elle ne ferait plus aucun mal. » (1912, p. 132).

Un argument que Russel utilise et que l’on peut qualifier de « humien » met en cause les attributions causales à propos de relations qui existeraient dans la nature et qui ne seraient, à ses yeux, que pur anthropomorphisme :

La croyance que les causes ‘fonctionnent’, provient de leur assimilation, consciemment ou inconsciemment, aux volitions. (Russell, 1912, p. 139)

Hume ne pensait pas autre chose :

[…] lorsque nous transposons la détermination de la pensée sur les objets extérieurs et supposons une connexion réelle ou intelligible entre eux, car c’est là une qualité qui ne peut appartenir qu’à l’esprit qui les considère. (Hume, 1739, trad. franç. P. 245)

Pour Russell, ainsi que pour Hume, ce que vise l’argument anthropomorphique, c’est la connexion nécessaire entre les événements entrant dans la relation causale. La conception humienne de la causalité réunit deux éléments : l’observation de la conjonction constante et le sentiment de la connexion nécessaire. L’habitude réitérée de la première, engendrant la seconde dans les esprits (Hume, 1739, trad. franç. p. 228).

Cependant, nous pouvons savoir que c cause e sans connaître la loi couvrant cette relation. Un enfant peut, par exemple, verser quelques gouttes d’un liquide incolore sur de la poudre blanche et, en voyant celle-ci virer au bleu, identifier le liquide versé comme la cause du bleuissement de la poudre (l’eau bleuit le sulfate de cuivre anhydre). La croyance en une proposition générale liant le premier événement au second n’est, dans ce cas, d’aucune actualité. L’occurrence de causalité singulière existe, ici, avant toute référence à une loi. Par conséquent, l’argument de l’injection de la volition dans la causalité n’a plus de prise : la causalité est compatible avec l’ignorance de la relation causale.

Russell, dans un second argument, défend l’élimination en montrant la différence entre les lois de la physique et les lois causales. Les lois causales sont des lois de succession et ne sont importantes que pour les philosophes (Russell, 1912, p. 144). Pour Russell, les lois de succession portent la marque de l’enfance d’une science (ibid. p. 141). Dans la loi de la gravitation, par exemple, « il n’existe rien qui puisse être appelé « cause » et rien qui puisse correctement être appelé « effet » » (Ibid., p. 141). Les lois de la physique sont en effet, des lois d’association et sont, par conséquent, causalement neutres. En effet, rien dans la physique ne se conforme à la notion de cause. Que les agents cognitifs soient engagés dans une détermination du passé vers le futur, ne doit effectivement avoir aucun impact sur les descriptions scientifiques. Mais peut-on inférer de cela un argument ontologique éliminativiste concernant les causes ? Est-ce que du fait que la science fondamentale n’est pas justifiée à utiliser des concepts causaux, il s’ensuit que la cause n’existe pas ? Que penser d’une telle inférence ?

cartwright-nancy.jpgNancy Cartwrigth (1979, p. 420-436) met en exergue l’intrication du concept de causalité avec nos stratégies d’actions comme concept déterminant, non seulement pour nos pratiques quotidiennes, mais pour toute pratique scientifique. En effet, vouloir construire ou évaluer des stratégies pour agir réclame une estimation de l’effet qui sera produit. En conséquence, souhaiter obtenir tel ou tel état de choses requérra la recherche des causes. Ainsi, par exemple, lorsque la science médicale se penche sur la recherche des causes du cancer, elle agit dans un objectif qui est de pouvoir contrôler les causes du développement de la maladie. « Il y a une connexion naturelle entre les causes et les stratégies qui devrait être maintenue : si on veut obtenir un but, c’est une bonne (dans le sens utile de bon) stratégie d’introduire une cause pour ce but » (Cartwrigth, 1979, p. 431). Mais Cartwrigth, pour extraire son argument, distingue entre deux sortes de lois : les lois causales qui sont effectives, de celles qui ne le sont pas. Elle cite l’exemple des Français qui en construisant le canal de Panama, avaient découvert que répandre de l’huile sur les marais était efficace pour stopper la progression de la malaria, alors qu’enfouir sous la terre les couvertures contaminées n’était d’aucune utilité (Ibid., p. 420). De ces deux stratégies causales, l’une était efficace, l’autre pas. Ainsi, pour Cartwrigth, les lois causales ne peuvent pas être supprimées, elles ont seulement besoin de cette distinction entre effectivité et non effectivité.

Si l’on suit l’analyse de Cartwright, il apparaît donc, que la causalité est effectivement liée, de façon manifeste, aux circonstances stratégiques de nos actions. Cela doit-il, pour autant, nous orienter vers une conception épistémique de la causalité ? Certes, la sélection d’un événement comme cause poursuit une stratégie pratique et s’avère ainsi dépendante de nos intérêts cognitifs, mais lorsque les causes sont effectives, c’est parce qu’elles prennent appui sur des propriétés pertinentes réelles. Ce sont les propriétés de l’huile qui tuent les larves des moustiques, vecteurs de la malaria. Par conséquent, la relation causale est liée aux stratégies de nos recherches, mais cela ne la réduit pas, contrairement aux dires de Russell à un concept anthropomorphique. La relation causale est donc justifiée, parce qu’elle permet de discriminer entre les stratégies effectives de celles qui ne le sont pas. Une fois que l’on a identifié la relation qui remplit la fonction stratégique effective, elle peut-être décrite légitimement comme causalité. Par conséquent, même si le concept de causalité est absent des équations physiques, il semble qu’il ne puisse, malgré tout, pas être éliminé de la pratique scientifique.

 

Références

CARTWRIGHT, N. (1979) « Causal Laws and Effective Strategies », Noûs13, p. 419-437.

HUME, D. (1739) Treatrise of Human Nature, L.A. Selby-Bigge et P.H. Nidditch (eds), Oxford, Clarendon Press, 1955; trad. franç. P. Baranger et P. Saltel, Paris, Garnier Flammarion, (1995).

RUSSELL, B. (1912) “On the Notion of Cause”, Mysticism and Logic, Unwin Book (1963).

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7 commentaires pour Doit-on éliminer la relation de causalité ?

  1. patrice weisz dit :

    Si le concept de causalité est absent des équations de la physique, cela ne va pas être facile de montrer qu’il est néanmoins présent dans le mental… car le mental, lui aussi, est absent des équations de la physique !

    Le mental sort visiblement du cadre d’application de la physique, dont l’objet est l’étude des phénomènes observables.
    Pour pouvoir en parler, il faut donc remettre en cause les principes de pensée de cette science.
    Il faut vraisemblablement mettre alors de côté le principe de causalité et le principe de clôture qui n’ont plus de sens dès que l’on parle d’autre chose que de phénomènes observables. De plus, les lois de la physique, qui décrivent tous les types d’intéractions possibles entre les entités matérielles peuplant le monde, sont-elles adaptées pour décrire la causalité mentale ?

    Mais est-il possible de sortir de ce cadre tout en restant strictement matérialiste ?

  2. Francois Loth dit :

    Ce n’est pas parce que la causalité n’a aucune résonnance dans les équations de la physique que l’on doit en inférer un argument éliminativiste à l’encontre de la causalité. Ce n’est parce que la science fondamentale n’est pas justifiée à utiliser des concepts causaux qu’il doit s’ensuivre que la cause n’existe pas.

    Toute la difficulté consiste à prendre en compte des principes qui pris individuellement sont difficilement négociables, mais qui, considérés ensemble, aboutissent à une contradiction. Ainsi, la complétude de la physique ou clôture qui dit que si l’on cherche une cause à un événement physique, il n’est pas nécessaire de sortir du domaine physique, vient s’opposer au principe de la pertinence causale des propriétés mentales qui affirme que certaines croyances ou désirs par exemple, sont bel et bien les causes de certains de nos comportements décrits comme mouvements physiques. C’est de cet éternel problème de l’interaction entre le mental et le physique ou pour le dire autrement entre l’esprit et le corps, que l’on doit rendre compte. Comment conserver deux intuitions apparemment contradictoires pour résoudre le problème ?

    Un solution pourrait consister à penser qu’un événement physique pourrait recevoir deux causes, l’une mentale et l’autre physique. Serait-ce une position métaphysiquement tenable ?

  3. Dolcu Emilia dit :

    Disons qu’un petit oiseau s’est posé sur le rebord de notre fenêtre. La probabilité qu’il s’envole au moment où nous essayons de l’approcher est très grande. Mais une probabilité, même très grande, ne peut devenir certitude. Et il ne s’agit pas là de limites qui seraient inhérentes à notre connaissance.

    Comme Hume et Russell l’ont très bine remarqué, entre deux événements qui se succèdent, dans notre cas, entre la tentative d’approcher le petit oiseau et le comportement de celui-ci, il n’existe pas de rapport de cause à effet. La conséquence : nous pouvons prévoir le comportement du petit oiseau, nous ne pouvons pas le déterminer avec certitude. Et les stratégies d’action de Cartwrigth ne vont pas plus loin.

    Pour aller plus loin, il faudrait peut-être commencer par chercher la source de notre incertitude, et sa nature. Or qu’est-ce qu’on constate ? Que le comportement du petit oiseau, qui ne s’explique pas par notre comportement, s’explique très bien par la façon dont le petit oiseau perçoit notre comportement. Ce plus représenté par la façon de percevoir suppose une relation entre l’état du petit oiseau et notre comportement, et entraîne un changement de l’état du petit oiseau. Ce changement, dont la cause est aussi bien intérieure qu’extérieure, commande le comportement du petit oiseau.
    On pourrait donc dire que la source de notre incertitude est dans la double cause de tout changement et que cette « source » est ontologique et non pas gnoséologique.

    A ce stade, je préfère parler de cause intérieure et extérieure plutôt que de cause mentale et physique.

  4. Francois Loth dit :

    Emilia

    Un contrefactuel est une phrase conditionnelle au mode subjonctif. Le terme de conditionnel « contraire aux faits » suggère que l’antécédent d’un tel conditionnel est faux. L’énoncé contrefactuel « si je n’avais pas approché le petit oiseau, celui-ci ne se serait pas envolé » est vrai. L’implication est qu’en réalité, personne ne s’est approché et que l’oiseau ne s’est pas envolé. Cette connexion de dépendance contrefactuelle est peut-être mieux comprise lorsque l’on utilise le concept de cause.

    L’analyse de la dépendance contrefactuelle nous dit donc que mon mouvement d’approche vers le petit oiseau est la cause de l’envol de l’oiseau.

    Cependant l’énoncé ci-dessus n’explique pas la proposition « a cause b ». Le comment de la causalité n’est pas résolu par le concept de causalité contrefactuelle. Prévoir le comportement de l’oiseau à l’aide de ce genre d’énoncé est une chose, mais l’on peut vouloir plus que la détection de la cause. On peut vouloir expliquer causalement le mouvement de l’oiseau. Comment cette relation causale s’est produite ? On cherchera ce qui dans l’oiseau a produit le mouvement. Comment l’état perceptuel de l’oiseau a-t-il fait suite au mouvement de fuite ? Un certain nombre de propriétés physiques, chimiques et biologiques pourront alors être convoquées.

    Le problème de la causalité mentale est le problème qui fait appel aux propriétés mentales qui seraient responsables de l’événement cause. Un énoncé de dépendance contrefactuelle peut alors, comme pour le cas du petit oiseau s’envolant de la fenêtre, nous permettre de détecter la cause. Le problème se lève lorsque l’on cherche le comment de cette cause mentale. Il faut alors, en effet, introduire une propriété mentale comme responsable de l’effet. C’est ici que le travail proprement ontologique est à faire : qu’est-ce qu’une événement mental ? Qu’est-ce qu’une propriété mentale ? Et d’une façon plus générale : qu’est-ce qu’un événement? Comment individualiser un événement ? Qu’est-ce qu’une propriété ? Quel lien peut-on faire entre un objet et une propriété ?

  5. Dolcu Emilia dit :

    Comment faisons-nous pour isoler un objet perçu d’un autre ou pour passer d’un objet perçu à l’autre ? Comment faisons-nous pour identifier un objet malgré les changements de ses propiétés à travers le temps ?
    Autant de comment qui rejoignent le comment de la causalité.
    A propos du « travail proprement ontologique », quelques rudiments d’explication.

    Comme expression de la volonté d’un individu, l’acte est commandé de l’intérieur et déclenche à l’extérieur, chez un autre individu, une réaction. Cette réaction, à la différence de l’acte, qu’on peut qualifier de temporel, est locale, dans le sens qu’elle a lieu au niveau où se produit l’acte. La réaction locale commande un autre acte temporel, qui déclenche une autre réaction locale, et ainsi de suite.
    Voir est une réaction, regarder est une action. Entendre est une réaction, écouter est une action. Sentir est une réaction, faire est une action.
    Une sensation est le résultat de la réaction déclenchée par un acte.

  6. Dolcu Emilia dit :

    Est-ce que la réaction, comme contrepartie de l’acte peut combler « le fossé explicatif » ?
    Qu’est ce qui nous autorise après tout à parler d’une réaction distincte de l’acte ?

    -La réaction est locale, est le contretemps de l’acte, qui est temporel. Comme tel, les actes se succèdent et les réactions sont simultanées.
    -La réaction locale est intégrative, elle intègre l’acte qui, de son côté, différencie le donné local. On assiste ainsi à un processus d’intégrations successives et de différentiations simultanées. Les intégrations, qui sont à l’origine des catégorisations, permettent de ne pas confondre un avion avec un bateau, par exemple. Les différentiations, qui particularisent, permettent d’identifier un avion entre tous les autres ou un même avion à des moments différents.
    L’acte temporel, de son côté, est sélectif, il est l’expression d’un choix.
    -La réaction, déclenchée de l’extérieur, par un acte, est involontaire. L’acte, commandé de l’intérieur, par une réaction, est volontaire.
    -La réaction involontaire est positive ou négative, jamais neutre. C’est qu’elle est l’expression de la compatibilité ou de l’incompatibilité entre les propriétés de l’acte et celles du niveau auquel il s’exerce.
    L’acte volontaire est neutre. C’est l’acte pour nous, et donc la réaction à l’acte, qui est positif ou négatif.
    -Avec chaque réaction, l’individu change devient un autre, différent de celui qu’il a été. Avec chaque acte, il est identique à lui-même. On peut ainsi dire que l’acte temporel est le principe de l’identité et que la réaction locale est le principe de la différence et que, dans l’ensemble, on peut parler d’un mécanisme de corrélation qui exclut aussi bien l’idée de déterminisme, dans le sens que c cause e, que celle de hasard.

  7. Dolcu Emilia dit :

    Je viens de relire les 2 parties de mon texte, qui voudrait passer pour une réponse. Mon intention n’y est pas très claire. Et puis l’absence d’exemples, dans cet amas d’assertions, prête à confusion. Je me permets donc, au risque d’être excessive, d’y mettre un petit exemple.

    Un avion vient d’atterrir. Pour que je le voie il faut 2 choses : que j’aie la faculté de voir et que l’avion puisse agir sur ma vue. Il est possible, certes, que je sois informé de son atterrissage et que je le cherche moi-même du regard. Mais là encore, il faut que l’avion puisse agir sur mon regard. On peut donc sans dommages revenir à la première situation : J’ai la faculté de voir et l’avion agit sur ma vue.
    Dans ce cas, je vois l’avion, mais il est possible que je le voie bien comme il est possible que je le voie mal. Qu’est-ce qui fait la différence ?
    Ce n’est certes pas l’avion, car l’avion , je peux le voir bien aussi.
    Une première réponse possible : je le vois bien parce que j’ai une bonne vue et mal parce que j’ai une mauvaise vue.
    Une deuxième réponse possible : je le vois bien parce que l’avion est un véhicule qui m’est familier et que je reconnais facilement entre autres véhicules.
    Je le vois mal parce que l’avion est trop différent de ce que je connais en matière de véhicule et que j’en distinque mal la structure.
    Il résulte que, toutes choses égales ( l’avion est à portée de ma vue et peut donc agir sur mon regard), ce qui fait la différence c’est, dans un cas, les données innées de ma vue, dans l’autre, ses données acquises. Mais dans un cas comme dans l’autre, la vue de l’avion ne dépend pas que de l’avion. Elle dépend aussi de moi, de mes données.
    J’en conclus que l’acte (le stimulus) ne peut servir à lui seul de principe explicatif.
    L’acte (l’action comme succession d’actes, le processus comme succession d’actions) fait naître le sentiment du temps.
    Qu’est-ce qui fait naître le sentiment de l’espace, où l’ordre de succession n’est pas tout ?
    Une objection possible aux deux réponses avancées c’est qu’il pourrait en exister une troisième: je vois bien l’avion parce que je le regarde attentivement et je le vois mal parce que je le regarde distraitement. Or regarder, à la différence de voir, est un acte.
    Il suffirait donc que je regarde bien pour que je voie bien.
    Là dessus, il est important de préciser que je regarde ce que je vois. Et même si je ne vois pas ce que je cherche du regard, je vois quelque chose qui guide mon regard. La vue précède toujours le regard. En plus, je vois une chose à un certain endroit et je la regarde à un certain moment, ce qui veut dire qu’il s’agit là de deux « réalités » distinctes. Et ce n’est pas tout. La vue d’une chose n’est jamais neutre. Selon que la vue de l’avion, dans mon cas, me fait du bien ou du mal, est donc compatible ou non avec mes propres données, je vais regarder l’avion plus attentivement ou je vais en détourner le regard. Or cela veut dire, une fois de plus, que l’acte seul n’est pas un principe explicatif satisfaisant.

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