La causalité comme dépendance contrefactuelle

 

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Considérer qu’il est nécessaire, dans un compte-rendu sur l’esprit, d’accorder une place centrale à la causalité mentale est une chose ; définir ce qu’est la causalité en est une autre. L.R. Baker (1993) propose de définir les sortes de « choses » que sont les causes de la façon suivante :

Suggérons que les causes soient les sortes de choses qui sont citées dans les explications des événements. Comprenons ‘c a causé e’ de la façon suivante : (i) si c ne s’était pas produit alors, toutes choses égales par ailleurs, e ne se serait pas produit, et (ii) étant donné que c s’est produit, toutes choses égales par ailleurs, e était inévitable. (Baker 1993, p. 93)

L’« inévitabilité » de l’effet, dont parle Baker, prend appui sur ce que dans la littérature on nomme l’approche contrefactuelle. Ce concept de causalité peut-il vraiment nous aider à spécifier la cause ? Autrement dit, la théorie contrefactuelle de la causalité peut-elle contribuer à l’identification de cette cause et à nous éclairer sur le comment une chose comme la relation causale du mental au physique est rendue possible ?

Si par exemple, alors que vous vous trouvez devant la porte de votre maison et après avoir inspecté le fond le vos poches désespérément vides, vous vous souvenez que vous avez laissé vos clés sur votre lieu de travail, cela semble former une cause de votre comportement consistant à faire demi-tour et à retourner vers l’endroit où vous supposez que vos clés se trouvent. La cause (c) de votre comportement (e) qui est un ensemble de mouvements physiques est alors cette croyance que vos clés se trouvent à cet endroit. Ainsi nous avons :

(1) c cause e.

Ce qui pourrait nous aider à confirmer que la cause de ce comportement est bien ce désir d’ouvrir la porte de votre maison et cette croyance que vos clés sont sur restées sur votre lieu de travail, pourrait être le fait explicatif suivant :

Si vous ne vous étiez pas souvenu que vos clés étaient restées sur votre lieu de travail (c), alors vous n’auriez pas fait demi-tour (e).

Toute analyse conceptuelle de la notion de cause est guidée par l’idée qu’une cause fait une différence dans son effet. David Lewis (1973, p. 557) ajoute que : « la différence [que fait cette cause] doit être une différence de ce qui serait arrivé sans elle » Pour rendre compte, de cette différence qui se traduit par une certaine dépendance d’un événement (e) envers un autre (c), Lewis développe une analyse de propositions sur le mode contrefactuel. Ainsi, en démentant la cause, l’existence d’une certaine dépendance se trouve révélée. Nous obtenons alors :

(2) Si c ne s’était pas produit, e ne se serait pas produit.

Notons que la thèse de Lewis sur la causalité est historiquement reliée aux analyses de Hume sur la causalité. La forme de l’analyse contrefactuelle utilisée par Hume était « si le premier objet n’avait pas existé, le second n’aurait jamais existé ». (Hume 1748, p. 144).

Ainsi, l’évidence de la vérité de l’énoncé contrefactuel établissant, à la façon d’une condition sine qua non, que l’événement mental de la croyance que les clés sont restées sur lieu de travail est la cause de votre comportement, rend alors possible la causalité mentale ou pour le dire comme Baker, la rend « inévitable ». Cependant, clairement, pour la théorie contrefactuelle de la causalité, « c cause e » ne signifie strictement rien d’autre que « si c ne s’était pas produit, e ne se serait pas produit ». Ce contrefactuel, Lewis l’asserte, est vrai si et seulement s’il existe un monde possible dans lequel c échoue à se produire et où e également échoue à se produire. Dans ce monde, très proche du nôtre, dans lequel c existe mais ne se produit pas, e ne se produit pas non plus. En conséquence, dans notre monde où c se produit, on dit alors de e qu’il dépend contrefactuellement de c. Toutefois, le compte rendu contrefactuel n’explique en rien la proposition « c cause e ». De la même façon que le fait que si vous êtes un homme adulte non marié n’est pas expliqué par le fait que vous soyez célibataire. Ainsi, lorsque nous nous demandons comment un désir et une croyance peuvent bien être la cause d’un comportement, l’évidence de la vérité de l’énoncé contrefactuel ne nous est d’aucune aide, mais l’évidence de notre conviction dans l’existence de la causalité mentale – ce qui n’est pas si mal – se trouve renforcé. En conséquence, l’énoncé (2) confirme l’énoncé (1), mais ne l’explique pas. Autrement dit (2) ne nous dit pas pourquoi (1) est vrai.

 

Références

BAKER, L.R (1993) “Metaphysics and Mental Causation” in Mental Causation, “Non-Reductivism and Mental Causation”, in Heil, J. and A. Mele, Mental Causation, Oxford: Clarendon Press, p. 75-95

HUME, D. (1748) Enquiry Concerning Human Understanding, trad. franç. André Leroy, Paris, Garnier Flammarion, (1983).

LEWIS, D. (1973) « Causation », The Journal of Philosophy, 17, p.556-567.

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11 commentaires pour La causalité comme dépendance contrefactuelle

  1. patrice weisz dit :

    J’ai le sentiment que l’argument contrefactuel n’a rien à voir avec la causalité mais plutôt avec la logique booléenne et donc nos schémas de raisonnement.
    Car ici (c) cause (e) est pris dans le sens logique NOT(c) => NOT(e) . Or cette implication est vraie avec NOT(e) vrai, c’est-à-dire si on ne retourne pas au bureau chercher les clés, que NOT(c) soit vrai ou faux. En langage clair, le fait que (e) ne se produise pas dans un autre monde hypothétique, peut arriver, que l’on pense à faire demi-tour ou pas.
    On ne peut évidemment jamais rien déduire de causal de la non-réalisation d’un évènement !
    L’argument contrefactuel renforce notre croyance en l’existence d’une causalité mentale uniquement si l’on est convaincu que le monde est régit par les mêmes lois logiques que celles sous-tendant nos raisonnements.
    Mais la détermination du mouvement de la matière ne se fait pas par des contraintes logiques, mais uniquement sous la pression de forces bien réelles !

    De plus, si les choses se sont passées comme cela dans ce monde-ci, rien ne permet de dire qu’elles auraient pu se passer autrement si j’avais pensé autrement, car rien ne permet de dire que j’aurais pu avoir la liberté de penser autrement, contrairement à ce que le raisonnement contrefactuel sous-entend implicitement.
    Ou alors il faut défendre au préalable l’idée que nos pensées ne sont pas déterminées causalement et tenter de justifier leur autonomie avant même de les vouloir causales.

  2. LEMOINE dit :

    Il me semble, mais mes lectures sont anciennes, que la causalité chez Hume est tirée du droit, qu’il y ajoute seulement, après des digressions sur la probabilité, l’idée de la répétition du même événement (toutes choses égales par ailleurs) qui lui permet de rejeter le concept métaphysique de causalité tout en en validant l’usage pratique des idées de causes et d’effets.

    En droit, la doctrine est que tous les événements qui concourent à la réalisation d’un dommage n’en sont pas directement la cause ; seuls sont retenus comme cause ceux qui ont joué un rôle déterminant dans sa réalisation : il ne suffit pas, pour qu’une chose soit la cause juridique d’un accident, de constater que, si cette chose n’avait pas existé, il n’y aurait pas eu de dommage ( et c’est le niveau où semble s’arrêter Baker) ; il faut plus que cela : c’est l’intervention de cette chose qui doit avoir vraiment produit le dommage ; la chose doit avoir été la « cause génératrice », l’ « instrument » du dommage. Il doit y avoir un lien entre la chose et l’objet du dommage qui peut être un contact ou un comportement anormal de la chose.

    Baker ne retient pas cette idée de lien ou d’une action de la cause sur l’effet. Il paraît donc en deçà de la conception juridique ou de celle de Hume.

    De plus, l’idée, même minimale, qu’un comportement a pour cause une croyance, s’accompagne toujours de l’idée qu’un autre comportement aurait été possible (car j’ai le sentiment d’être libre). J’aurais pu agir autrement et il a donc fallu que s’ajoute à ma croyance l’idée que je devais y céder. La cause du comportement n’est plus alors une croyance mais un ensemble d’opérations mentales en partie seulement conscientes. Par exemple, j’aurais pu demander à une amie de m’héberger pour la nuit (n’ai-je pas oublié mes clefs pour permettre cette démarche ?), et suis-je bien capable de dire pourquoi j’y ai renoncé.

    Là encore, comme chez Fodor, l’idée que la question de la causalité mentale telle qu’il la pose est « inévitable » ne recouvre-t-elle pas un parti pris philosophique contestable ?

  3. Bonjour François,

    Si je comprends bien, il reste de la concept classique de la causalité de hume,  » la dépendance » mais non la nécessité (a priori). Dès lors, le concept « d’inévitabilité » n’a de sens que dans un raionnement contrefactuel: « si a ne s’était pas produit, b ne serait pas produit ». La causalité mentale n’est donc pas présupposée dans des prémisses nécessaires mais déduite de mon comportement. Est-ce une causalité indirecte ? En effet, ce n’est pas une explication. Qu’est-ce qu’il faudrait pour passer à une explication? Ne retrouve -t-on pas le problème de l’explication par les raisons ?

  4. Francois Loth dit :

    En fait, Hume se demande ce que nous pouvons bien avoir à l’esprit lorsque nous pensons à la causalité. Ce que nous pouvons percevoir c’est une régularité d’événements. Le reste, fruit des observations précédentes … est seulement une sorte d’anticipation posée sur ce qui se produira dans le futur lorsque le premier événement se produira. Pour Hume, nous ne pouvons en savoir plus sur la causalité.

    Pour un humien, donc, les relations causales ne sont rien d’autre que des relations de conjonction constante entre une cause et un effet dans une contiguïté spatio-temporelle (Hume, 1739, trad. franç. p. 231). La nécessité, quant à elle, n’est qu’un sentiment éprouvé face à cette régularité.

    L’approche contrefactuelle est enchâssée dans la métaphysique humienne et illustre une intuition centrale à la notion de causalité : l’intuition régulariste. Selon cette intuition, la relation causale entre deux événements distincts c et e dépend de régularités observées antérieurement et au cours desquelles l’événement e était précédé de l’événement c.

    A partir de cette définition, on peut soutenir la théorie suivante : une séquence d’événements c et e sera admise comme causale, si et seulement s’il existe une association régulière entre les événements c et les événements e.

    De l’analyse de Hume, on peut extraire, me semble-t-il, alors trois développements :
    – l’explication transcendantale de Kant
    – L’élimination de Russell
    – L’analyse contrefactuelle de Lewis

    Je ne vois rien dans ces trois directions qui puisse nous permettre d’isoler le rôle du mental dans la causalité. Pour rechercher quel travail causal le mental pourrait exercer, une conception plus substantielle de la causalité, me semble-t-il, doit être défendue. Cette conception, à l’opposée de la conception humienne, considèrerait alors que la relation causale entre deux événements distincts c et e dépend entièrement des événements eux-mêmes et de leurs propres propriétés et relations.

  5. herve dit :

    François
    De l’analyse de Hume, on peut extraire, me semble-t-il, alors trois développements :
    – l’explication transcendantale de Kant
    – L’élimination de Russell
    – L’analyse contrefactuelle de Lewis

    Je ne vois rien dans ces trois directions qui puisse nous permettre d’isoler le rôle du mental dans la causalité. Pour rechercher quel travail causal le mental pourrait exercer, une conception plus substantielle de la causalité, me semble-t-il, doit être défendue. Cette conception, à l’opposée de la conception humienne, considèrerait alors que la relation causale entre deux événements distincts c et e dépend entièrement des événements eux-mêmes et de leurs propres propriétés et relations.

    Hervé
    Je ne vois aucun chemin permettant d’aboutir à cette »conception plus substantielle de la causalité ». Faudrait-il qu’elle ne sapplique qu’aux événement mentaux ou devrait-elle aussi concerner les événements physiques ?

  6. Francois Loth dit :

    Réponse à Hervé.

    Et si la relation causale possédait un caractère entièrement intrinsèque ! C’est-à-dire, si ce qui faisait qu’un événement en cause un autre dépendait seulement de la relation de ces deux seuls événements ! La question qui se poserait alors serait celle qui consiste à se demander d’où l’événement « cause » tient ce pouvoir de produire l’événement « effet » ? Autrement dit, qu’est-ce qui préside à cette relation ?

    Par « conception plus substantielle », je cherche une conception réaliste de la causalité. C’est-à-dire que la relation causale n’est alors plus seulement logée dans la psychologie humaine (Hume) ou dans la compréhension (Kant) ou encore dans le langage descriptif d’une explication (Hempel et Oppenheim), mais se révèle être une structure du monde en dehors de nos concepts.

  7. herve dit :

    François

    Et si la relation causale possédait un caractère entièrement intrinsèque !

    Hervé

    En allant dans cette direction, comment éviter de postuler une « vertu causative » de la cause ?

  8. Bonjour François,

    Je connais bien la conception de la causalité de hume ! Effectivement, le problème posé concerne l’indépendance causale (sinon la relation est a priori). Je vois donc le projet: sortir de la psychologie humienne, de l’explication transcendantale kantienne pour une conception réaliste de la causalité (elle n’existerait ni dans nos schémes, ni dans notre manière de nous représenter les événements mais dans une structure).

    Je pose à nouveau une question: quel est le statut de « inévitabilité » ?

  9. patrice weisz dit :

    Réponse à François :

    1) La mécanique « réelle » du monde se constate à travers les quelques principes empiriques trouvés par la physique : « principe de moindre action », « principe de conservation d’énergie », etc..
    Le problème de fond est que le « principe de causalité » n’est pas empirique et est sans doute faux, bien qu’articulant toutes les sciences : il n’y a aucune façon de pouvoir montrer que l’idée : « tout effet est l’effet d’une cause antérieure » fait partie de la mécanique du monde.
    Mieux : il n’a pas toujours été d’actualité (fatalisme) et se dissout dans l’indéterminisme.
    Il est un parti-pris douteux de notre esprit, peut-être destiné à évoluer un jour, qui en attendant nous emmène entre-autre, inexorablement, au problème insoluble qu’il engendre dans un contexte matérialiste : celui de l’existence de la cause première.

    2) En physique, le lien causal est nécessairement l’action d’une des 4 forces (force gravitationnelle, etc..) se propageant du point A (cause) au point B (effet) à l’exclusion de toute autre lien possible. Tout autre type de lien causal, ne faisant pas appel à l’une des 4 forces fondamentales ne peut être physique et est donc, soit du domaine purement explicatif, soit du domaine du non-matériel.

    Rechercher une causalité mentale, située en-dehors d’une détermination purement physique à base de forces, est, sur le plan scientifique, inévitablement sortir de la restriction imposée par le matérialisme.

  10. Francois Loth dit :

    Réponse à Laurence.

    Pour Baker, la causalité est un concept explicatif, c’est-à-dire, qu’elle considère que notre compréhension de la causalité mentale dérive initialement de notre compréhension de l’explication mentaliste. Il s’agit d’associer les contrefactuels à l’explication, pour désamorcer le problème de la recherche de la cause. L’ « inévitabilité » dont parle Baker est dérivée de la réussite de nos énoncés explicatifs causaux. Ce succès de nos pratiques cognitives, que Baker nomme « réalisme pratique » lui permet de se séparer de l’explication physicaliste. Le « réaliste pratique », s’il concède que la science est une importante source de connaissance, affirme néanmoins que notre pratique cognitive au quotidien est également une source de connaissance, à la fois indispensable et irréductible à la science. Ainsi l’ « inévitabilité » se pose comme une alternative à une façon de poser le problème de la causalité corps-esprit qui serait, selon elle, trop centrée sur la métaphysique. Devrions-nous alors faire moins de métaphysique et nous focaliser sur la seule explication psychologique pour résoudre le problème de la causalité mentale ? Avons-nous une autre façon de rendre intelligible la notion d’explication causale que de supposer que l’événement invoqué dans cette explication est une cause de l’événement que nous avons à expliquer ?

  11. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice.

    Oui, on peut comprendre la relation de causalité comme un processus physique qui peut être un transfert ou la transmission d’une grandeur physique. Il est assez raisonnable, et ce n’est pas un parti pris douteux de notre esprit, de considérer qu’il existe des relations de cause à effet dans la nature. Le travail de clarification métaphysique (métaphysique non transcendantale) consistera alors à faire une place pour le mental dans ce monde physique. Est-ce que le mental doit toujours signifier « non-physique » ?

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