La fin du monde

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Croire que la pluie tombe est une pensée qui peut être citée comme la cause d’une série de mouvements vous amenant à saisir un parapluie, par exemple. Une soudaine douleur au pied peut, elle, causer une grimace. Saisir un parapluie ou faire une grimace sont des comportements, c’est-à-dire des mouvements physiques pouvant recevoir une explication entièrement physique partant du signal de certains neurones qui se propage jusqu’aux cellules des muscles. Ce signal nerveux, composé d’ions qui entre dans une cellule, enclenche le processus de contraction musculaire.

Ces deux exemples, le premier comme cause intentionnelle et le second comme cause non intentionnelle, sont des cas de relations causales du mental au physique. Cependant, comme nous venons de le voir, ces effets physiques peuvent aussi recevoir une explication complète dans laquelle ni la propriété d’être une douleur ni celle d’être une croyance n’auront besoin d’être convoqués. Doit-on, pour autant, renoncer à la causalité mentale ? Y renoncer serait, pour Jerry Fodor, la fin du monde :

[…] s’il n’est pas vrai, au sens littéral du terme, que ma volition est causalement responsable du fait que je tends la main vers un objet, et que ma démangeaison est causalement responsable du fait que je me gratte, et que ma croyance est causalement responsable du fait que je prononce telle ou telle parole […], si rien de tout cela n’est vrai, au sens littéral, alors quasiment toutes mes croyances sont fausses et c’est la fin du monde. (Fodor 1990, p. 156)

La fin du monde dont parle Fodor c’est la fin de l’homme en tant qu’agent intervenant dans le monde physique pour le modifier. En effet, si la causalité mentale n’était qu’une illusion, autrement dit si nous vivions dans un monde où elle aurait été exclue au profit d’une causalité physique, un monde dans lequel nous n’aurions aucun intérêt à la défendre, que deviendrait ce qui constitue notre notion d’agent ? Dans un tel monde, la psychologie du sens commun nous permettrait toujours de faire des prédictions et continuerait de nous fournir des explications à nos comportements. Cependant, cette absence de causalité mentale, bizarrement, nous conduirait vers une sorte d’illusion de contrôle de nos actes. Ainsi dans ce monde sans causalité mentale, lorsque ce serait moi qui agirait, lorsque mes croyances et mes désirs seraient nommés des « causes », elles ne seraient pas vraiment des causes. Autrement dit, ce ne serait pas moi qui causerais mon comportement, mais un processus physique neurobiologique sous-jacent. Pour le dire autrement, ce ne serait pas mes propriétés mentales qui seraient efficaces, mais un groupe de propriétés neurophysiologiques initiant en aveugle mes propres actions. Ainsi, lorsque nous affirmons notre conviction dans l’existence de la causalité mentale, nous le faisons en vertu de nos expériences de causalité et celles-ci ne se réduisent pas à l’usage de prédiction et d’explication que nous offre notre psychologie du sens commun.

 

Références :

FODOR. J. (1990) A Theory of Content and Other Essays, Cambridge, Mass: Bradford Books/MIT Press.

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13 Responses to La fin du monde

  1. patrice weisz dit :

    Tout est là ! et il faut bien trancher…
    La seule explication compatible avec la vision matérialiste du monde est celle que vous évoquez : ce sont des processus neuro-biologiques qui causent à la fois l’action musculaire et la formulation de pensée laissant croire à un acte volontaire du mental. La pensée succède donc à l’action et n’est pas nécessaire à celle-ci. La volonté exprimée est donc une illusion construite par l’apprentissage du langage.
    Cette négation de la volonté donne ainsi un caractère très limité et peu crédible à la position matérialiste car elle anéantit du même coup le moi, le libre-arbitre, et la conscience, nous réduisant soit à des machines, soit à une quête sans fin et stérile à l’intérieur d’un modèle incomplet auquel il manque un axiome.
    Curieusement, la majorité des scientifiques et philosophes (hélas) d’aujourd’hui paraissent être matérialistes, pour autant, aucun ne peut se résoudre à considérer l’homme comme une machine, alors que c’est la logique même de cette vision qui le nécessite de façon incontournable.

    Mais heureusement, et c’est ce qui nous sauve, la causalité « matérielle » n’est pas un principe empirique, juste une façon d’interprêter les régularités observées dans le monde. Ce qui veut dire précisément que quand on met en relation causale deux évènements A et B physiques successifs, cela ne correspond qu’à un « bon » modèle de représentation du monde.
    Cette causalité est juste une méthode pour expliquer le fonctionnement du monde et qui ne marche que dans un contexte matérialiste et déterministe. Cela laisse donc le champ libre à d’autres visions du monde plus ouvertes et ayant un meilleur potentiel explicatif.

    Pour ma part, je considère que quand A et B sont reliés causalement, c’est qu’il y a un C non matériel car réel, une force »responsable » causalement de l’avènement de A et B. Que A et B sont une seule et même forme continue que l’on découvre progressivement avec l’écoulement du temps. Cette façon de voir ne contredit aucun acquis expérimentaux. Il ne s’agit pas ici de causalité matérielle, mais de causalité « élargie » au sens de Bernard d’Espagnat.
    Ce « C » c’est ce que vous appelez le mental, c’est ce que j’appelle l’esprit ou le monde réel ou l’être en-soi…En adoptant ce point de vue, alors cette force est ce qui donne sa forme au monde, ce qui le cause en tout point et à tout moment. Notre mental en fait partie et donc agit sur le physique. Il est la seule partie du monde « réel » qu’il nous est donné de connaître.
    Dans cette vision que vous trouverez j’en suis sûr extravagante, la matière n’agit pas sur la matière, seul cette force non matérielle peut agir dessus, comme la machinerie de théatre agit sur le décor de la scène. Les choses ne fonctionnent pas comme elles paraissent le faire.
    Les modèles causaux « classiques » ne font alors que décrire les mouvements apparents du décor mais pas son envers source réelle de tout ce que l’on voit bouger.
    Le problème n’est alors plus de savoir si l’esprit peut agir causalement sur la matière, car dans cette vision, cette causalité est la seule possible.. et la seule nécessaire !

  2. LEMOINE dit :

    Monsieur Weisz vous vivez dans un autre monde ! Disons que la question qui est posée concerne les phénomènes, il faut la discuter dans ce cadre, elle est y déjà assez difficile, il me semble !

    La question qui est posée par Fodor est celle de l’autonomie du sujet humain, car être cause de ses actes c’est être autonome.

    Il est vrai qu’on constate qu’à mesure qu’il se développe, l’enfant devient de plus en plus capable d’avoir des conduites de plus en plus complexes visant la satisfaction de besoins de plus en plus détachés de ses pulsions immédiates. Il est capable de se donner consciemment un but et d’organiser ses comportements pour l’atteindre. Très jeune un enfant est capable de rechercher des partenaires de jeu, de s’entendre avec eux pour organiser un jeu, se partager ou utiliser en commun des jouets etc.

    Mais Fodor, du moins tel que sa pensée est rapportée ici, semble réduire ce problème à celui des opérations mentales impliquées par la conduite autonome, plus exactement à l’idée d’une causalité des opérations mentales, idée qu’il présente comme incontournable. Il semble donc attribuer une relative autonomie aux opérations mentales ce qui voudrait conduire à vouloir expliquer l’autonomie par l’autonomie.

    L’écueil où paraît devoir mener un tel réductionnisme, c’est de traiter « l’esprit » peu ou prou comme un ordinateur complexe ; c’est donc de concevoir les opérations mentales, en convoquant les développements les plus récents des sciences cognitives, comme un traitement d’informations (quitte, après avoir admis les limites de l’analogie, à y faire entrer une part « d’inventivité » apparue du fait de « l’évolution »).

    L’autre option serait d’aller au bout du dualisme implicite à la manière même de poser le problème et de tenter renouveler, sous une forme nouvelle, la problèmatique initiée par Descartes et allant jusqu’à Bergson.

    Mais il me semble que tout cela écarte d’emblée du champ de la réflexion tout ce qui tient aux relations inter personnelles et avec le milieu, à travers lesquelles le sujet s’est construit et qui forment le fond de sa conscience et la matière de ses opérations mentales. C’est privilégier les sciences du cerveau et de la pensée (la logique) au lieu d’intégrer leurs acquis à l’apport des sciences humaines, la psychologie et la psychanalyse etc.

    Cela nous ramène donc tout de suite à ce qui m’avait tant déconcerté l’an dernier. A l’élimination, sans examen, de ce qui ce qui pourtant crève les yeux : que l’esprit humain n’est concevable qu’en relation avec le corps, avec le monde et avec d’autres esprits mais jamais comme un objet simple, jamais en lui-même à partir d’un sujet isolé et sans histoire.

  3. patrice weisz dit :

    Réponse à Lemoine :
    L’année dernière grâce à François nous avons suivi beaucoup de pistes concernant l’intéraction de l’esprit sur la matière dont les dernières discussions fort intéressantes portaient sur l’existence éventuelle de propriétés émergentes, donc sur un point de vue non réductionniste.
    Il s’avère en fait qu’à chaque fois il faut, par cohérence avec la science, abandonner chaque propriété nouvelle de l’esprit qui ne serait celle de la matière. Car sinon nous prenons le risque de sombrer dans le dualisme et d’introduire une autre substance.
    Dans cette approche matérialiste, que l’esprit humain soit vu comme un système computationnel, un objet isolé ou comme une partie indissociable d’un vaste ensemble systémique ne change rien à sa nature.
    J’ai même le sentiment hélas qu’en valorisant plus sa nature relationnelle, on ne fera que mieux expliciter les mécanismes physiques extérieurs (ses inputs) qui déterminent ses changements (ses outputs).

    Si on ne veut rien introduire d’autre que de la matière, on ne trouvera alors au bout de la route bien évidemment soit rien, soit de la matière !

    Le problème de fond de l’inefficacité de toutes ces démarches vient du fait que l’on utilise désormais une façon de faire scientifique pour parler de l’esprit (ce qui n’est pas si mauvais) mais en empruntant également les précepts et les concepts des sciences de la matière.

    Ces sciences étudient la matière observable er rien d’autre : l’esprit n’est ni de la matière, ni observable, donc toutes les habitudes de raisonnements, les modèles causaux et autres principes physiques soit-disant universels ne peuvent s’y appliquer ou ne permettent d’y trouver que ce qu’on y a déjà mis.
    Mais il n’est pas de bon aloi de penser différemment ou d’imaginer autre chose que le hasard et la nécessité pour expliquer le monde.
    Quand on me dit :
    « Tu veux jouer aux échecs ? Alors prend ces pions de dames ! » cela me laisse perplexe.
    Il est tout à fait naturel de bien définir au préalable le cadre dans lequel explorer une problématique, mais s’il s’avère que cette problématique est d’évidence hors cadre, il faut alors savoir en changer pour avancer.

    Reste effectivement alors le cadre des sciences humaines auxquelles vous faites allusion : ce ne sont pas des sciences exactes, et d’y définir un esprit agissant causalement sur la matière n’y est pas plus choquant que de poser un « Ça » causant nos pulsions primaires.
    Mais tout comme Freud n’a jamais dit de quel bois était fait son « Ça », car ce n’est qu’une métaphore pour spatialiser un lieu psychique, alors, dans ce contexte, on ne se pose pas la question de la consistance ou de la substance de l’esprit pas plus que celle du type d’interaction particulaire forte ou faible que le « Surmoi » utilise pour intérioriser l’interdit parental…
    Donc que faire ? Continuer à vouloir jouer aux échecs avec des pions de Dame ?

  4. herve dit :

    L’argumentation de Fodor, si je la comprends bien, ce qui n’est pas sûr, me paraît pour le moins défaillante. Quine dans « Quiddités », article « Libre arbitre » a récusé les arguments de ceux qui opposent liberté et causalité :

    « Depuis des siècles, certains philosophes croient, contrairement à d’autres, que le déterminisme dans le monde naturel est incom­patible avec le libre exercice de la volonté. Si tout ce qui advient en ce monde est déterminé causalement par ce qui s’est passé avant, alors les actions humaines, qui font partie des événements du monde, sont causalement déterminées depuis des temps immémo­riaux et il n’existe aucune place pour la liberté d’action.

    Je ne me mets pas à part des autres. Tout individu est libre, au sens ordinaire du terme, quand il peut faire ce qu’il veut ou qu’il juge convenable ; le fait, si c’est bien un fait, qu’il y a des causes à ce qu’on veut ou qu’on juge convenable n’y change rien.

    L’idée que le déterminisme exclut la liberté s’explique aisément. Si les choix sont déterminés par des événements antérieurs, et au fond par des forces extérieures à soi, comment pourrait-on faire des choix différents? D’accord, on ne le peut pas. Mais la liberté d’agir autrement qu’on veut ou qu’on juge convenable serait un bienfait médiocre. »

    Si on reformule l’argumentation de Quine en la contextualisant par rapport au problème que pense soulever Fodor, on pourrait dire que peu importe que ma volonté soit ou non déterminée causalement, par exemple qu’elle ne soit qu’un épiphénomène d’événements physiques, aussi longtemps que mes actes sont en accord avec ce que je veux ou, comme le dit Quine, qu’un individu « peut faire ce qu’il veut ou qu’il juge convenable ; le fait, si c’est bien un fait, qu’il y a des causes à ce qu’on veut ou qu’on juge convenable n’y change rien. »

    Un problème ne se pose que lorsque les actes et la volonté sont en désaccord, lorsque je fais quelque chose bien que je ne le veuille pas, « à l’insu de mon plein gré »…

  5. Francois Loth dit :

    Réponse à Hervé

    L’épiphénoménisme quinien écarte effectivement le mental de l’ordre des relations causales dans le monde physique, mais n’est-il pas sévèrement contre intuitif ? Certes, vouloir quelque chose ou croire en une autre peuvent contribuer à asseoir notre sentiment de liberté et contribuer à la cohérence générale de notre notion d’agent, mais il s’agit là d’un mode, reconnaissons-le bien superficiel du rôle de notre esprit. Qu’il y ait la causalité d’un côté et l’esprit ou les raisons d’agir de l’autre et que les secondes ne puissent interagir avec les premières est typique de l’épiphénoménisme. La position de l’anomisme du mental est d’une certaine façon héritées du point de vue de Quine.

    On peut cependant refuser l’épiphénoménisme comme étant une position absurde. Burge (2003, Reflections and replies, p. 398) parle, à propos de l’épiphénoménisme, du paradoxe de Zénon. Aucune personne sérieuse, dit-il, même un philosophe, ne pense que nous ne pouvons pas traverser l’espace. Il veut dire que nous savons avec autant de certitude que nous pouvons traverser l’espace, que nos croyances et nos désirs sont causalement efficaces.

    Bref, l’argumentaire de Quine nous demande de rendre les clefs du mental au physique (neurosciences par exemple), alors que nous devrions plutôt rechercher un compte-rendu qui, à la fois, ne s’oppose pas aux neurosciences mais fait une place à l’esprit.

  6. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice.

    Rendre compte de la causalité est une chose difficile et qui pose problème. Il faut prendre parti dans un premier temps entre un compte-rendu humien qui serait, pour le dire vite, régulariste et une compte-rendu qui comprend la relation causale comme la « production » d’un autre événement.

    Il faut également se mettre d’accord sur les relata de la relation (objets, événements, instances de propriétés, faits). Chaque type de relata aura une configuration ontologique précise.

    Dans un schéma, disons standard, les relata sont des événements. Si l’on admet que la causalité est quelque chose de plus qu’une régularité, il faudra le justifier et ce ne sera pas chose facile. Dans ce cas, il faudra introduire dans l’ontologie des propriétés et des pouvoirs causaux. Une fois la chose faite, il faudra se demander d’où proviennent ces pouvoirs causaux : des propriétés elles-mêmes ou des lois ?

    L’ensemble de ces problèmes est pour la métaphysique bien suffisant sans que nous allions rechercher des hypothèses alambiquées comme « l’être en soi » ou quelque chose comme un « esprit transcendant », une « force non matérielle », hypothèses qui dépassent le domaine de mes compétences et qui à mon avis empêchent de faire vraiment de la métaphysique.

  7. herve dit :

    Réponse à François,

    Je ne suis toujours pas convaincu de l’épiphénoménisme de Quine. Cet article, auquel je m’étais référé dans un ancien message, _ne nous demande pas_ de « rendre les clefs du mental au physique ».

    Nous avons vu que toute DÉFINITION est élimination ; définir un terme, c’est montrer comment on peut s’en passer. Mais on peut en dire autant de toute explication en général. On peut donc se demander si nous nous passons des états ou événements mentaux en faveur d’états ou événements corporels, ou si nous expliquons les premiers par les seconds. Les deux formulations sont possibles, l’une hostile, l’autre bienveillante.
    Mais tout cela reste bien anodin. Lorsqu’on parle de réduction de l’esprit au corps, on entend souvent une tentative beaucoup plus radicale : quelque chose comme la réduction de la psychologie à la physiologie ou, plus précisément, à la neurologie. Je n’espère pas grand-chose de ce côté-là ; quant à l’idée de réduire nos discours mentalistes ordinaires à la neurologie, elle me semble encore plus insoutenable. Loin d’être dissoute, la vénérable dualité de l’esprit et du corps s’est simplement déplacée des substances aux concepts ou au langage. Essayons de tirer cela au clair.
    Supposons que quelqu’un pense à Vienne ; ses épisodes mentaux individuels sont des événements neurologiques. Et nous pourrions les décrire en termes strictement neurologiques si nous en savions assez sur les mécanismes qui sont en jeu dans un tel cas — voilà du moins ce qu’affirme la sagesse populaire actuelle. Mais cela ne veut pas dire pour autant que nous pourrons un jour traduire le prédicat mentaliste général « penser à Vienne » en termes neurologiques. Les événements mentaux sont certes physiques, mais il se trouve que le langage mentaliste les classe de telle sorte qu’ils sont incommensurables avec les classifications qu’autorise le langage de la physiologie.
    Telle est la doctrine que Donald Davidson a épinglée sous le nom de monisme anomique*. C’est un matérialisme moniste, mais qui procède au cas par cas et non systématiquement par rubriques ou règles générales (nomos : «règle»).
    L’ancien dualisme de l’esprit et du corps resurgit donc, transformé et métamorphosé en dualisme conceptuel ou linguistique. Comme tel, il demeure irréductible ; mais il nous fait face désormais et nous pouvons nous situer par rapport à lui et voir ce que nous en faisons. »

    W.v.O. Quine, Quiddités, article Esprit versus corps, pp. 77-78, 1987

    * Dominique Goy-Blanquet et Thierry Marchaisse ont traduit par « monisme anomique » ce qui est connu en français sous le nom de « monisme anomal »

  8. patrice weisz dit :

    Réponse à François :

    Curieusement, dans tous les textes que vous évoquez, il n’y a aucune précision de contexte sur la nature du monde matériel : déterministe ou indéterministe ?
    Cette nuance, qui est la révolution physique du 20e siècle, me parait essentielle et un préalable à toute discussion ou relecture sur le pouvoir causal de l’esprit sur la matière.

    C’est le fait de constater de façon régulière que deux évènements se succèdent dans le temps qui nous fait imaginer qu’il y a une relation de causalité entre eux.
    Cette régularité n’étant pas toujours constatée, elle conduit entre autre les scientifiques modernes à postuler la nature indéterministe du monde phénoménal.
    Donc nous vivons dans un monde physique dans lequel l’entendement humain reconnait des processus causaux (réguliers) et d’autres intrinsèquement aléatoires (irréguliers).

    Si l’on parle de causalité en philosophie, et que l’on opte pour une vison matérialiste du monde, alors il faut choisir un contexte :

    Soit on se situe dans un contexte déterministe, et alors le passé détermine complètement le futur du monde ainsi que toutes nos actions, nous retirant tout choix possible : l’esprit ne peut alors avoir une quelconque causalité sur la matière qui aurait un effet autre que celui déterminé à l’avance par ses configurations neuronales, elles-mêmes conditionnées entièrement par la nécessité des lois de la physique.

    Soit on se situe dans un contexte indéterministe, dans lequel le futur n’est pas complètement prédéfini par les configurations matérielles du passé, et peut-être qu’alors l’esprit peut agir sur le monde et le libre-arbitre s’exercer pour le changer.
    Scientifiquement, dans ce contexte, des évènements peuvent surgir « par hasard », et sortir le monde de sa détermination sans qu’il y ait d’entorse au principe de la clôture causale.
    Le hasard est alors pris comme une pseudo-cause « suffisante ».
    Si la causalité du monde n’est qu’en nous (humienne) et non « réelle », il n’y a pas d’autres choix pour définir le hasard que de postuler qu’il est le nom que l’on donne aux causes « insaisissables », situées en-dehors de notre entendement « causal ».
    Car comment penser un monde dans lequel certains évènements subviendraient sans aucune cause ? Notre entendement exige une cause dans tous les cas, même si celle-ci est inconnaissable. Et la cause de l’évènement aléatoire est, par nature et par définition, inconnaissable.

    Du coup, nous pouvons maintenant imaginer que la causalité de l’esprit sur la matière soit du même type : une cause réelle, non déterminée physiquement par le passé, mais non explicable scientifiquement car en-dehors de notre entendement causal.

    En résumé :
    Dans un contexte déterministe, le choix n’existe pas donc l’esprit ne peut rien causer de non déterminé physiquement.
    Dans un contexte indéterministe, l’esprit peut être la cause suffisante d’un évènement physique non prédéterminé.

  9. Francois Loth dit :

    Réponse à Hervé.

    Le dualisme rend compte de notre conception intuitive de ce qu’est une personne. En mettant à l’écart le dualisme cartésien des substances, le dualisme revient par les propriétés mentales qui, selon la thèse standard du physicalisme non réductible, surviennent mais ne sont pas réductibles aux propriétés physiques. Ce dualisme là, me semble-t-il, pose un problème sérieux de cohérence métaphysique. Même si Davidson n’était pas vraiment métaphysicien, son anomisme du mental via l’identité des occurrences (Token Identity) et le dualisme des propriétés mariée à une approche des événements comme particuliers pouvant posséder plusieurs propriétés, soutient cette position particulièrement instable. Il faut remarquer que cette position est instable, seulement si l’on place l’ontologie des propriétés mentales au centre du problème. Davidson, comme Quine, regardaient avec méfiance ce genre d’entités que sont les propriétés.

    Si l’on prend au sérieux la notion de propriété mentale on doit bien les séparer des prédicats. A chaque prédicat ne correspond pas une propriété. C’est le point de vue parcimonieux (Armstrong, Lewis). Le dualisme des prédicats n’est pas un problème métaphysique et est, non seulement tolérable, mais rend compte de notre conception intuitive, en ce qui concerne l’esprit de ce qu’est une personne. Il signifie que la description du monde n’est pas remplie par l’ensemble des théories physiques. La question métaphysique peut alors être celle de ce qui dans le monde rend vrai un énoncé utilisant un prédicat comme « penser que Vienne est en Autriche ». Qu’un énoncé soit vrai est une chose, mais que le prédicat corresponde à une propriété en est une autre. Que le vérifacteur (truthmaker) d’un énoncé, comme celui cité ci-dessus, soit un certain état neurologique à un instant donné est une chose, que l’on doive intégrer une propriété mentale comme la pensée de Vienne dans notre ontologie en est une autre.

  10. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice.

    Je ne sais pas, en effet, si notre compréhension du mental gagne quelque chose en regardant la particularité des résultats de la physique quantique. Le physicalisme ne doit pas être identifié au micro physicalisme. Le problème de la causalité mentale surgit du fait que le rôle causal d’une propriété mentale que je possède est menacé de préemption par une autre propriété physique (neurale), que je possède aussi. La question qui se pose est de savoir si le problème est correctement posé lorsque l’on admet dans son cadre ontologique des propriétés mentales qui possèdent de « nouveaux » pouvoirs causaux. Des propriétés mentales identiques à ces micro-configurations pourraient constituer une autre façon de poser le problème. Pour le dire vite, le problème de la causalité mentale prend une tournure inquiétante lorsque l’on envisage dans son ontologie des propriétés non réductibles.

    Oui le problème du déterminisme pose problème pour la notion d’agent. La notion d’esprit comme force exogène pose, quant à elle, des problèmes métaphysiques sérieux.

  11. loic dit :

    « l’homme en tant qu’agent intervenant dans le monde physique pour le modifier  » en sortant cette phrase de son contexte, n’est ce pas là une assetion présomptueuse; qui « décide » que l’homme intervient dans le monde physique ? n’en fait-il pas intrinsequement partie fatalement, je lisais dernièrement la biographie d’Arthur Koestler qui cite: la philosophie c’est l’état gazeux, les sciences l’état liquide et la religion l’état statique (solide?)

    heureux de te retrouver Francois!

    loic

  12. Francois Loth dit :

    Réponse à Loïc.

    Je ne sais pas qui « décide » que les personnes interviennent dans le monde physique, mais lorsque nous affirmons notre conviction dans l’existence de la causalité mentale, nous le faisons en vertu de nos expériences de causalité et celles-ci ne se réduisent pas à l’usage des prédictions et des explications que nous offre notre psychologie du sens commun. Il n’en demeure pas moins qu’effectivement, l’homme fait partie de ce monde naturel. En raison de cette appartenance il doit chercher à produire un compte-rendu intelligible de cette causalité mentale.

  13. patrice weisz dit :

    Réponse à François :
    je n’ai pas su me faire comprendre, alors que cette-fois-ci, je n’avance ni argument dualiste, ni réaliste mais reste dans un strict matérialisme…

    La distinction entre le déterminisme et l’indéterminisme n’est pas un détail et parait essentielle pour faire avancer les discussions sur la possibilité d’une causalité mentale.
    En effet :
    Si le monde physique est déterministe, alors tout est nécessairement prédéfini dans le passé par la causalité matérielle, ne laissant aucune marge de manoeuvre possible à une quelconque propriété mentale causale.
    L’univers n’a donc qu’un seul futur certain et invariant jusque dans le moindre détail. Donc dans un contexte déterministe, nous ne pouvons être « agent » et changer le monde, car en en faisant partie, nous ne sommes que l’effet de causes physiques antérieures. Postuler autre chose, c’est ne pas comprendre ce qu’est la causalité déterministe ; c’est aussi retomber inévitablement dans le cercle vicieux d’une pseudo causalité mentale agissante, apparaissant à soi comme évidente, mais rigoureusement impossible physiquement et logiquement.
    Cette vision insoutenable d’un monde physique prédestiné s’oppose à celle d’un monde non déterminé à l’avance.
    Sur le plan épistémologique, l’indéterminisme physique n’est ni un aveuglement, c’est-à dire une incapacité à prévoir un futur déjà déterminé physiquement, ni une méconnaissance de causes physiques cachées (variables cachées) :
    L’indéterminisme de la physique moderne est un indéterminisme « ontologique » situé dans la nature du monde matériel, pour lequel, désormais, une infinité d’évolutions possibles est envisagée. Donc il est bien loin d’être cantonné à un micro-physicalisme négligeable, puisqu’il peut changer le futur de l’univers ! De plus, un évènement aléatoire n’y est pas nécessairement « produit » par une cause physique antérieure : il a une probabilité non nulle de surgir spontanément.

    En résumé :l’indéterminisme « fondamental » est simplement la reconnaissance du fait que la causalité déterministe ne marche pas tout le temps, donc que notre monde n’est pas entièrement déterminé physiquement « à l’avance ».
    Il est donc possible alors que ce monde bifurque en fonction d’un hasard « insondable » ou, pourquoi pas, du choix d’un agent, ceci sans qu’il y ait alors de contradiction logique ni d’impossibilité physique.

    Cela m’apparait comme une avancée, car le cercle vicieux de la clôture causale physique (implicitement déterministe) me parait ainsi levé, laissant le champ libre à l’éventualité d’une causalité mentale.

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