D’un point de vue ontologique

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Le livre de John Heil From an Ontological Point of View (2003) est un modèle de travail philosophique dans lequel apparaît la volonté de rendre clair et accessible un ensemble de réponses à des questions comme : est-ce que le monde est une construction ? Existe-t-il des domaines dans le monde qui seraient indépendants de mon esprit ? Etre réaliste au sujet d’un domaine, comme par exemple, les objets perceptibles de dimension moyenne ou les nombres ou encore l’esprit, c’est considérer ces entités comme indépendantes de nos esprits. Le livre rend compte de ces problèmes et applique ses résultats à un certain nombre de questions qui traversent la philosophie de l’esprit (les zombis, les expériences de la conscience, l’intentionnalité…) et la métaphysique.

Qu’est-ce qu’un point de vue ontologique ?

Afin de rendre compte de l’esprit, la philosophie de Ryle ou de Wittgenstein aura mis l’accent sur le langage et la logique. L’approche fonctionnaliste du mental, quant à elle, aura fait entrer de curieuses propriétés dans son ontologie comme celles de posséder un rôle causal dans un système, par exemple. Davidson, lui, préféra parler de prédicats plutôt que de propriétés. Ces différentes approches ne contribuent pas à un point de vue ontologique.

Pour John Heil, derrière cette difficulté à adopter un point de vue ontologique se cache une théorie largement implicite qu’il nomme « théorie picturale ». Cette théorie, selon lui, est fausse et sans espoir, métaphysiquement parlant. L’idée centrale de cette théorie, qui est plus une tendance méthodologique en philosophique analytique ou encore représente une famille de doctrines est basée sur le principe suivant : on peut relever des traits de caractères de la réalité de nos représentations linguistiques.

Imaginons que l’on remette en cause l’existence de divisions naturelles dans le monde et que l’on affirme : « Tout dépend du langage ». Une telle sentence aurait la curieuse conséquence d’avoir à chercher à l’intérieur du langage même des renseignements sur la structure du monde. Le langage s’octroierait alors le pouvoir de « découper » la réalité. C’est alors que le caractère arbitraire et conventionnel du langage produirait son plus curieux effet : les éléments de la réalité sont arbitraires et conventionnels.

On pourrait aussi rechercher quelles conséquences un tel décret, qui affirme que le monde en dehors du langage dépend du langage, pourrait produire quant à l’ontologie du langage lui-même ! Ma table de travail deviendra alors très vite suspecte, mais que dire du désert et des montagnes ! Quant aux électrons, entités que l’on ne peut même pas localiser, ils ne seraient plus qu’un pur produit de nos théories physiques ? Les morphèmes ou les syllabes, par contre, seraient mises bizarrement à l’abri du doute. En effet, quand le monde est une construction du langage, ce dernier se met à l’écart du monde. Autrement dit, l’existence de ma table de travail, du désert, des montagnes, des électrons… dépendrait d’entités abstraites. Pour éviter cette conséquence, le langage lui-même devra être lui-même considéré comme quelque chose de concret. Dans ce cas-là, il ne pourrait pas s’exempter du genre de dépendance qui fait peser aux autres entités concrètes.

Le point de vue ontologique apparaît donc, dans le travail métaphysique, comme un point de vue inévitable.

 

Références :

  • HEIL, J. (2003) From an Ontological Point of View, Oxford: Oxford University Press.
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3 commentaires pour D’un point de vue ontologique

  1. patrice weisz dit :

    Cher François,
    C’est avec grand plaisir que je vois que votre blog et enfin réouvert. Il est de la matière pour l’esprit…

    N’est-ce pas le constat incontournable de notre propre existence qui fonde la nécessité d’un monde extérieur dont nous sommes pétris ?
    Quel que soit la composition du monde réel, il faut bien qu’il soit fait de quelque chose d’objectif et d’indépendant de nos jugements pour que quelque chose (au moins nous) puisse en être fait et ainsi y constater sa propre existence. Le monde est donc plus qu’une simple construction formelle et contient de façon incontournable quelque chose de réel et de concret pour qu’une pensée puisse y trouver son siège et y surgir, même si elle est unique. C’est donc le cogito qui fonde la nécessaire réalité du monde.
    Néanmoins le monde ne peut se concevoir comme quelque chose de fini. Donc il ne peut se laisser englober par l’entendement fini de l’homme. Il nous échappe donc inévitablement en grande partie.
    L’entendement humain se résume alors à un certain « point de vue » restreint et incomplet, conditionné par nos schémas perceptifs et nos structures mentales. Le langage y découpe des catégories, les mathématiques tentent d’en modéliser le fonctionnement et nos observations extraient ça et là ponctuellement des relevés phénoménaux qu’une causalité supposée réelle peine à relier.
    Il est impossible, par le langage de restituer fidèlement en un temps fini un paysage jusque dans ses moindres détails ; alors comment décrire l’infini ?
    Le langage a comme fonction de désigner, et par là-même, construit effectivement en nous une image du monde, composite arbitrairement humain et partiel, dépendant de sa capacité de représentation.
    Le « vrai » monde en dehors du langage est certainement tout autre et bien plus que celui que nous décrivons même si nous n’avons comme outil que ce même langage pour l’approcher.

    En ce sens tout image du monde produite par le langage dépend dans sa description de celui-ci et est donc fausse. Mais cela ne remet pas en cause la nécessité d’un monde réel produisant les phénomènes et existant indépendamment de tout observateur, ceci si je puis dire, à partir du moment où le constat d’existence d’au moins un observateur est réalisé.

    En conséquence, le monde réel existe bien mais est insaisissable à tout point de vue particulier. La représentation arbitraire que l’on peut s’en faire dépend des spécificités du langage, lui-même engendré par l’articulation contingente de nos schémas cognitifs darwiniens.

  2. Dolcu Emilia dit :

    Le monde ne dépend pas du langage plus que celui-ci ne dépend du monde. Cela est sûr et certain.
    D’autre part, moi aussi je pense que, pour le travail ontologique, le langage est un terrain privilégié.
    Mais tout d’abord, je tiens à préciser que le langage n’est pas plus arbitraire que motivé. Au fond, si la thèse de l’arbitraire l’a emporté c’est plutôt grâce à un argument d’autorité.
    Et puis, ce n’est pas le langage qui découpe le réel, mais son fonctionnement. Et le schéma de son fonctionnement est celui du monde dont il émerge. On a ainsi le langage comme production et le langage comme réception, un schéma qui suppose un locuteur, qui est en même temps récepteur, et un récepteur, qui peut devenir ou non locuteur. Or, un récepteur qui a la liberté de choisir entre parler et faire autre chose est la preuve que le langage ne se met pas à l’abri du monde. Il n’en est pas autrement dans la vie réelle. Quelqu’un qui travaille et qui ressent de la fatigue peut arrêter de travailler et faire autre chose. A travers la perception, toute activité ouvre vers une autre.
    Enfin, ce n’est pas sans raison qu’on parle d’une syntaxe du monde à l’image de celle de la phrase. La syntaxe de la phrase est plus qu’une question de grammaire.

  3. Francois Loth dit :

    Emilia,

    Le point de vue ontologique dont il est question dans ce blog est un point de vue qui ne renonce pas à la métaphysique. Ce n’est pas en scrutant les structures du langage que l’on pourra extraire les structures du monde. Bref, à chaque prédicat ne correspond pas une propriété. Cette conception est une conception parcimonieuse des propriétés (Armstrong, Lewis).

    Le point de vue ontologique est le point de vue qui affirme qu’il existe une structure de la réalité, indépendante de notre esprit et que cette structure est identique pour toutes les créatures équipés ou non d’un langage. Cette structure contient au moins des objets et des propriétés. La tâche de l’ontologie est de rendre compte de manière satisfaisante de ces entités.

    Ce point de vue ontologique place au centre de la discussion sur l’esprit le caractère inéliminable de la métaphysique. Ce point de vue s’oppose en particulier à la métaphysique transcendantale kantienne qui affirme, pour le dire vite, que nos représentations constituent quelque chose comme l’image de comment sont les choses.

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