Mauvaise nouvelle pour la causalité mentale : l’externalisme des contenus mentaux

 

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La thèse externaliste qualifie les contenus mentaux comme ne survenant pas sur les caractéristiques internes des sujets à qui l’on attribue des attitudes mentales. Cette thèse, au sujet des contenus mentaux se construit autour de trois principes :

i) Les contenus de pensées des individus sont individualisés par des faits externes à ces individus.

ii) Ces contenus ne surviennent pas sur leurs états internes.

iii) Avoir certaines pensées pour un individu, présuppose l’existence de choses qui sont externes à cet individu.

Les propriétés de ces contenus peuvent-ils jouer, alors, un rôle dans la cause d’un événement ? L’intuition que c’est en vertu de posséder tel contenu et non cet autre qui nous fait agir est une intuition puissante. Cependant, dans la mesure où l’on attend que ce soit les propriétés internes ou intrinsèques qui confèrent un pouvoir à leurs instances, le rôle des propriétés du contenu mental pourrait bien être compromis.

Précisons ce que sont des propriétés intrinsèques :

Les propriétés intrinsèques sont décrites comme les propriétés que « la chose possède (ou ne possède pas) sans lien avec ce qui se passe en dehors de cette chose » Yablo (1999, p. 479). Les propriétés intrinsèques sont les propriétés du changement réel dans les choses que Geach (1969) précise en le distinguant du « simple changement de Cambridge ». Ainsi, lorsque l’on se demande quel changement a été opéré dans une chose, on cherche quelle propriété intrinsèque a été ajoutée ou retirée dans la chose. David Lewis, explicite ainsi la notion :

« Une phrase ou un énoncé ou une proposition qui attribue des propriétés intrinsèques à quelque chose est entièrement au sujet de cette chose ; alors que l’attribution de propriétés extrinsèques à quelque chose n’est pas entièrement au sujet de cette chose, bien qu’elle puisse bien être au sujet d’un plus grand tout qui inclut cette chose comme partie. Une chose possède ses propriétés intrinsèques en vertu de la manière dont la chose, et rien d’autre, est. […]

Les propriétés intrinsèques de quelque chose peuvent dépendre, entièrement ou en partie, de quelque chose d’autre. Si quelque chose possède une propriété intrinsèque, alors de la même façon n’importe quel double parfait la possède ; alors que les doubles situés dans différents environnements différeront dans leurs propriétés extrinsèques (1983, p.111-112). »

L’on peut ainsi définir le caractère intrinsèque de la propriété d’un objet comme étant une propriété de sa structure considérée en dehors de tout autre objet. Sa masse, sa forme, sa dimension par exemple sont des propriétés intrinsèques. D’autres propriétés par contre n’existent qu’en vertu de l’interaction que l’objet, qui les possède, entretient avec le monde. Le poids d’un individu par exemple qui mesure la force d’attraction d’un astre sur un objet, changera selon son environnement. La masse par contre, qui est la mesure de la quantité de matière présente dans un corps, ne dépend quant à elle que de ses propres caractéristiques. D’autres caractéristiques possédées par des objets, issues de leur structure non intrinsèques et non physiquement interactives comme le poids, mais liées aux structures causales historiques, voire sociales de leurs environnements ne joueront aucun rôle dans la cause effective d’un événement. Ainsi, qu’un bronze du « penseur » de Rodin, vienne accidentellement s’écraser sur un visiteur lors d’une exposition et que celui-ci soit issu du moule numéro trois à partir du modelé original en argile exécuté des mains de l’artiste, ne jouera aucun rôle causal dans la mort du visiteur. Par contre la masse qui mesure la quantité de matière contenue dans la statue et la masse de la Terre qui soumet l’objet à une force attractive, forment un ensemble de propriétés causalement responsables de l’événement ayant occasionné la mort du visiteur.

Ainsi la distinction entre les propriétés intrinsèques et les propriétés qui ne le sont pas, est une distinction qui nous permet de différencier les propriétés causales de celles qui ne le sont pas. Autrement dit, la propriété particulière, qui à un moment donné, exerce sur un objet une pression causale, est une propriété intrinsèque que possède cet objet.

Un argument excluant du travail causal les propriétés du contenu mental peut alors se construire ainsi :

1) Les contenus de nos états intentionnels sont constitués par des relations à des entités extérieures au sujet. [externalisme des contenus]

2) Les propriétés pertinentes dans la relation causale entre deux événements sont des propriétés intrinsèques de ces événements. [Pertinence des propriétés]

3) Par conséquent, les propriétés de nos contenus mentaux ne sont pas des propriétés causales pertinentes.

 

Références

  • GEACH, P. (1969) God and the Soul, Routledge and Kegan Paul, London.
  • LEWIS, D. (1983) “New Work for a Theory of Universals”, Australasian Journal of Philosophy, 70, p. 211-224.
  • YABLO. S.(1999), “Intrinsicness”, Philosophical Topics 26, p. 479-505.

5 commentaires pour Mauvaise nouvelle pour la causalité mentale : l’externalisme des contenus mentaux

  1. patrice weisz dit :

    Les propriétés externes de nos croyances sont ce qu’elles désignent dans l’environnement, et réciproquement nos croyances sont des propriétés descriptives de l’environnement.

    Les croyances et l’environnement entretiennent donc une relation « nominale ».

    Les croyances sont la syntaxe, engendrée par l’activité neuronale, à partir de l’apprentissage du langage.
    L’environnement est la sémantique désignée par l’interprétation de nos croyances.
    Le fait de nommer n’engendre évidemment aucun lien de causalité physique entre le signifiant et le signifié.
    De plus le fait que la croyance entretienne une valeur de vérité vraie avec l’environnement ne change rien quant à son non pouvoir causal, ni n’ajoute une quelconque ontologie au contenu mental, car cette valeur de vérité est contigente et n’exprime aucune nécessité survenante.
    La croyance « la Terre est plate » décrit l’environnement avec une valeur de vérité fausse. La croyance « la Terre est ronde » bien que possèdant une valeur de vérité empiriquement vraie ne contribue aucunement à donner au mental des pouvoirs émergents.

  2. Francois Loth dit :

    La cause du comportement des jumeaux sur Terre et sur Terre Jumelle n’a donc rien à faire de la vérité ou de la fausseté de leurs croyances respectives. Autrement dit, on pourrait, donc, considérer que dans une explication psychologique, nous n’avons nul besoin de faire la moindre référence à un quelconque état intentionnel.

    Le contenu sémantique de l’état mental serait donc causalement non pertinent.

    C’est, donc, vraiment une mauvaise nouvelle pour la causalité mentale !

    Peut-on se satisfaire d’une telle réponse éliminativiste ?

  3. philalethe dit :

    Je ne comprends pas quelque chose: les propriétés relationnelles sont extrinsèques (par exemple la grandeur relative d’un objet par rapport à un autre). Or, cette propriété ne peut-elle pas causer une perception ? Par exemple on perçoit l’homme petit à côté d’un sequoia géant. On pourrait dire aussi bien que l’objet est perceptible par la vue parce qu’éclairé; or cette propriété est clairement extrinsèque. Il me semble alors que la propriété est alors causale et extrinsèque. Or, vous soutenez que ce qui permet de distinguer les propriétés intrinsèques des propriétés extrinsèques, c’est que les premières, seules, ont des pouvoirs causaux.

  4. Francois Loth dit :

    En confrontant la notion de propriétés extrinsèques à la perception vous ouvrez les propos de ce billet à un ensemble de problèmes qui le dépasse. La perception est un processus causal qui introduit des croyances. Cependant l’expérience perceptive est toujours subjective. Une question que le souci métaphysique entraîne, par exemple, peut alors être celle-ci : « quel est le vérifacteur d’un énoncé vrai contenant le prédicat ‘est plus grand que' » ? On a tendance, dans la mesure ou l’énoncé est vrai à penser qu’il existe réellement une propriété dont on pourrait dire qu’elle confère un pouvoir causal. Cette fluidité entre prédicat et propriété peut poser problème.

    Le billet se référait aux propriétés extrinsèques de nos contenus mentaux.

    Si les propriétés extrinsèques – il faut distinguer ‘extrinsèque’ de ‘relationnel’ : ‘relationnel’ s’applique plutôt à la façon dont nous décrivons certaines propriétés – ont des pouvoirs causaux, il faut alors pouvoir rendre compte de l’existence de pouvoirs causaux ‘larges’. Cela ouvre le problème de la place que l’on peut donner aux propriétés sémantiques de nos contenus mentaux qui sont, si l’on admet la thèse externaliste, des propriétés non survenantes. Bref, le contenu large de nos pensées nous conduit-il à penser qu’il y aurait des pouvoirs causaux ‘larges’ ? Les jumeaux de Terre Jumelle parce qu’ils ne perçoivent pas la même chose, c’est-à-dire parce que leurs pensées n’ont pas le même contenu intentionnel pourraient donc ne pas posséder les mêmes pouvoirs causaux ? La question fait débat.

  5. philalethe dit :

    Merci de votre réponse éclairante. Ma question à dire vrai était hors sujet puisqu’en effet vous ne parliez dans le billet que des propriétés extrinsèques des contenus mentaux.

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