Tyler Burge : l’externalisme social

 

 

 

L’argument de Terre Jumelle (voir billet précédent) veut montrer que certaines croyances, mettant en jeu des concepts de genre naturels, dépendent de certaines substances de notre environnement. Cet externalisme peut être nommé externalisme des genres naturels. Une seconde version d’externalisme, l’externalisme social est exposé par Tyler Burge (1979). L’argument de Burge consiste à montrer que les instituions sociales jouent aussi un rôle décisif dans la déterminations des contenus de nos pensées. D’une certaine façon, l’externalisme social de Burge vient compléter la thèse de Putnam, en le généralisant à l’ensemble des contenus.

L’expérience de Burge nous demande de considérer un locuteur (Fred) se retrouvant dans deux situations : une situation réelle et une situation contrefactuelle. Dans la situation réelle, Fred pense que le terme « arthrite » signifie une inflammation des os, alors que le terme « arthrite » signifie, en fait, une inflammation des articulations. En éprouvant des douleurs dans les doigts, Fred exprime sa plainte à son médecin en disant une phrase comme « j’ai de l’arthrite dans les doigts ». Le médecin rectifie et lui apprend que l’arthrite n’est pas dans les doigts, mais dans les articulations.

Dans la seconde situation, lorsque Fred se plaint à son médecin en prononçant la même phrase, ce dernier ne rectifie pas sa croyance. En effet, dans la situation contrefactuelle, le terme « arthrite » signifie une inflammation des articulations et des os. Ainsi, dans cette situation, la croyance de Fred est vraie. S’il nous fallait maintenant considérer la signification du terme « arthrite » tel qu’elle se définit dans la situation contrefactuelle, nous pourrions inventer un nouveau terme comme « tarthrite » qui signifierait une double inflammation des os et des articulations. Ainsi Fred, dans la situation contrefactuelle, ne croirait pas qu’il a de l’arthrite dans ses doigts, mais croirait qu’il a de la tarthrite et cette croyance serait vraie.

Ce que veut nous montrer cette expérience, c’est que le contenu de nos pensées dépend, de façon déterminante, des pratiques de la communauté linguistique dans laquelle nous sommes situés. Les deux croyances de Fred sont différentes, alors que Fred est le même. Ce que montre cette seconde expérience, c’est non seulement l’échec de la survenance des croyances et autres états intentionnels sur nos états psychologiques internes, mais aussi le fait, que tous les contenus de nos pensées sont larges et ce, bien au-delà des pensées concernant les seuls genres naturels. En effet, les états d’esprit de chacun des protagonistes des expériences externalistes dépendent de quelque chose de plus que les seules conditions physiologiques qui les composent.

La thèse externaliste au sujet des contenus exprime donc l’idée que le contenu des nos pensées est large, c’est-à-dire que le contenu n’est pas entièrement déterminé par les seules propriétés intrinsèques des individus. Cependant, si le contenu n’est pas déterminé entièrement par mes états internes quoi d’autre alors le détermine ? Quoi d’autre que mes propriétés intrinsèques pourraient déterminer ce que je pense ou ce que je crois ? Selon les expériences externalistes, ce que je crois ou pense ne dépend donc pas seulement de mes propriétés intrinsèques mais dépend aussi de mon environnement naturel, voire de l’opinion d’un expert.

Dans les deux expériences de pensée on procède de la manière suivante : deux sujets dont les états internes et les propriétés physiologiques sont exactement les mêmes sont placés dans des environnements différents. Ensuite, à la question de savoir si ces deux sujets possèdent les mêmes états mentaux, la réponse externaliste affirme que les contenus des états mentaux des deux sujets varie selon l’environnement. Autrement dit, la thèse externaliste affirme que les contenus de pensées ne sont pas déterminés par les événements internes. Ou encore, que les faits internes restent constants alors que les faits mentaux varient.

Ce que veut démontrer la thèse externaliste au sujet des états intentionnels, c’est que les contenus des pensées d’un agent ne surviennent pas sur l’ensemble de ses états internes ou que avoir des pensées, présuppose l’existence de choses externes au sujet. Peut-on affirmer pour autant que la différence des contenus entre les protagonistes des différentes expériences de pensée, permet d’individualiser de façon essentielle les états intentionnels ? Autrement dit, est-ce que « être une croyance que p », c’est avant tout posséder une structure sémantique ? Ce que soutient la thèse externaliste, c’est que les attitudes propositionnelles ne surviennent pas sur les qualités physiques intrinsèques des systèmes. Cependant, lorsqu’une entité est intrinsèquement semblable à une autre, elle possède le même réseau de propriétés intrinsèques satisfaisant un certain modèle fonctionnel. Cette similitude fonctionnelle n’entraînerait donc pas la similarité des attitudes propositionnelles ?

 

Références

 

  • BURGE, T. (1979), “Individualism and the Mental”in P. French, T. Uehling, Jr. et H.K Wettstein éd., Midwest Studies in Philosophy, vol. IV, Minneapolis, University of Minnesota Press.

9 commentaires pour Tyler Burge : l’externalisme social

  1. patrice weisz dit :

    réponse à François :
    La similitude fonctionnelle des états internes de deux individus identiques entraine nécessairement la similarité syntaxique et sémantique (de leur point de vue) de leurs attitudes propositionnelles
    Par contre la sémantique associée à des attitudes propositionnelles données peut varier en fonction du tiers les interprêtant (dans votre exemple, le patient ou le médecin).
    Une même syntaxe peut porter un contenu sémantique variable.
    Nos croyances sont des propositions syntaxiques et non sémantiques, comme toute formulation établie dans un langage donné. Elles sont engendrées par notre activité neurologique.

    La confusion vient précisément de ce qu’on appelle le « contenu de nos états mentaux » :
    Si l’expression : « contenu de l’état mental » désigne la formulation d’une pensée, elle désigne une structure syntaxique intérieure, dont le sens peut varier en fonction de l’interprétation sémantique qui en est faite : pour le sujet cette structure désigne quelque chose, et pour un tiers autre chose ;
    si par contre, l’expression « contenu de l’état mental » désigne le signifié de nos pensées alors il désigne un signifié toujours externe au sujet pensant, tout comme l’objet désigné par son nom est naturellement externe à la syntaxe de ce nom.

    La thèse externaliste ne fait que mettre en évidence la différence entre le signifié et le signifiant.

    Par ailleurs, elle confirme ainsi clairement l’hypothèse d’une activité mentale syntaxique, portée par des processus neurologiques causaux, engendrant mécaniquement des assemblages propositionnels désignant, selon la variabilité de l’histoire de chacun, une interprétation différente de l’environnement.

  2. LEMOINE dit :

    J’ai vu à la télévision, il y a plusieurs semaines, le témoignage d’une jeune femme qui avait vécu toute son enfance dans une tribu de Papouasie qui n’aurait jamais eu de contact au préalable avec des occidentaux. Ce que disait cette jeune femme m’a paru très intéressant.

    Elle disait qu’elle avait dû quitter la tribu où elle avait grandi et qu’elle avait été mise en pension en suisse pour poursuivre ses études. Et elle avait beaucoup souffert de son inadaptation (jusqu’à faire une tentative suicide) car elle venait d’une société où le mensonge n’existait pas. Elle avait été très déstabilisée par le fait de rencontrer des gens capables de mentir.

    Si on suit ce témoignage les institutions sociales n’influeraient pas seulement sur le contenu de nos pensées mais aussi sur notre capacité à avoir certaines espèces de pensées.

    En fait, on retrouve la même chose à un moindre degré dans l’exemple de Fred.
    Fred et son médecin ajustent leur vocabulaire pour pouvoir mieux communiquer parce qu’ils sont en accord sur le sens de leur relation. Fred demande à être soigné, il partage avec son médecin les notions de santé et de maladie ; autrement Fred aurait pu demander à être béni ou à être désenvoûté ou bien ne rien demander du tout et accepter son karma.

    Il me semble donc que la difficulté n’est pas de démontrer qu’un état mental puisse avoir un contenu social mais qu’il puisse exister des états mentaux sans contenu social. Peut-il exister des états mentaux sans contenu social?

  3. patrice weisz dit :

    Réponse à Lemoine :
    Nos états mentaux sont intimement liés à l’apprentissage du langage qui est le produit d’une culture, d’un environnement social transportant des valeurs et une vision du monde singulière.
    Il parait que chez les indiens d’Amérique, quand un individu désigne le futur, il indique la direction derrière lui, à l’inverse des occidentaux qui imaginent le futur devant et le passé derrière. Nos représentations du monde sont culturelles et donc le contenu de nos pensées aussi.

    Seul l’apprentissage du langage apporte la faculté de pouvoir formuler des pensées, des croyances, et du même coup marque celles-ci du contexte social dont il est le fruit, et dont il tire le sens des mots.

    Un état mental sans contenu social, s’il était possible, serait un état animal, identique à ceux que génère la préconscience précédant à la fois l’apprentissage d’un langage (au sens large) et l’ontogénèse du sujet qui en découle.
    Et encore, dès la naissance, tous les animaux tissent des liens sociaux dans leurs tribus, sans lesquels toute communication est impossible.

    En d’autres termes si des états mentaux sans contenu social étaient possibles, ils ne seraient pas communicables….

  4. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice.
    Une propriété sémantique a un rapport à la vérité. La vérité – si on considère une approche de la vérité comme correspondance – à un rapport avec un état de chose du monde. Ainsi, contrairement à ce que vous écrivez, « La similitude fonctionnelle des états internes de deux individus identiques entraine nécessairement la similarité syntaxique et sémantique (de leur point de vue) de leurs attitudes propositionnelles » il n’existe pas de sémantique d’un certain point de vue, si on soutient une thèse de la vérité comme correspondance. Ainsi deux individus peuvent avoir les mêmes états fonctionnels et diverger quant à leurs propriétés sémantiques. La conséquence est que, si une croyance est une croyance en vertu de posséder la propriété sémantique p, si un autre individu possède le même état fonctionnel et une croyance que q, par exemple, alors deux individus parfaitement identiques, à la molécule prêt ne posséderaient pas les mêmes croyances ? C’est la conséquence de la thèse externaliste ou anti-individualiste appliquée à l’individualisation des états mentaux. Cette thèse présuppose que avoir certaines pensées, présuppose l’existence de choses qui sont externes à l’individu. Cette thèse expulse certes l’identité esprit/cerveau. En effet, si l’on considère que l’état du cerveau d’un sujet reste le même aussi longtemps que l’ensemble de ces propriétés intrinsèques ne change pas, alors, quand les propriétés intentionnelles du sujet se modifient, autrement dit, lorsque l’état mental n’est plus le même alors que l’état du cerveau reste identique, on peut déduire la non identité entre les états mentaux et les états du cerveau. Autrement dit, la thèse externaliste appliquée ainsi revient à affirmer que les structures du cerveau sont différentes dans leur genre (en catégorie) de celles de l’esprit. Les premières sont intrinsèques et les secondes extrinsèques. Une telle affirmation affecte entièrement le projet matérialiste.

  5. Francois Loth dit :

    Réponse à Mr Lemoine
    A la question « existe-t-il un contenu qui ne soit pas social », il existe une hypothèse philosophique qui s’appelle le contenu « étroit ». Le contenu étroit se différencie du contenu large (social) dans la mesure où ce contenu ne dépend pas de l’environnement de l’individu. Le contenu large étant déterminé par l’environnement externe alors que le contenu étroit survient sur les états internes.
    Le contenu étroit ne possède que des propriétés intrinsèques, il peut donc être partagé par les jumeaux de la fable externaliste. Descartes, dans sa première méditation, arguait que nos états perceptuels et nos croyances pourraient être exactement comme elles sont, même si le monde n’était en rien semblable à ce que nous pensons. Cela présuppose qu’aucune différence dans notre environnement ne pourrait faire une différence dans les contenus de nos croyances aussi longtemps que nos propriétés intrinsèques restent les mêmes.

  6. patrice weisz dit :

    réponse à François :
    Quand je suis à Paris, le « ici » du « je suis ici » désigne la capitale de la France, par contre quand je suis à Dakar, le « ici » du « je suis ici » désigne la capitale du Sénégal.
    La croyance « Je suis ici » est une structure syntaxique qui demande une interprétation en fonction d’un contexte pour en associer le signifié : elle ne possède aucune propriété sémantique en soi.
    Le mot n’est pas l’objet désigné, il n’est qu’une convention prenant sens pour celui qui lui prête un sens.
    Deux êtres rigoureusement identiques à la molécule près associeront une même sémantique (dépendant de leurs vécus similaires) à leurs croyances, donc leurs contenus mentaux seront sur le plan syntaxique et sémantique équivalents.

    Dire que celui qui croit être ici se trompe car il est ailleurs et donc que la valeur de vérité des propriétés sémantiques de ses croyances est fausse n’ajoute rien sur le plan ontologique aux propriétés mentales, car à ce moment, l’association sémantique est faite par un tiers mieux informé.

    Il me parait douteux de faire reposer l’existence d’une ontologie de l’esprit non réductible à ses propriétés physiques intrinsèques sur les conséquences de la variabilité d’interprétations possibles d’attitudes propositionnelles, que celles-ci soient vraies ou fausses en fonction d’informations détenues ou non.

  7. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice.

    Une note dans le billet n° 58 parle de la différence d’indexation qui n’est pas réellement une différence dans le signification. La thèse externaliste parle de la référence à un élément naturel, qui dans le cas de l’expérience de Twin Oscar sur Terre Jumelle est une référence à une chose différente de la chose que l’on appelle eau sur Terre. Ici les propriétés des contenus mentaux sont différentes. La thèse externaliste appliquée aux contenus mentaux affirme que parler d’une croyance c’est essentiellement parler de son contenu. Si le contenu est différent, c’est le cas d’Oscar et de Twin Oscar, alors les croyances sont différentes.

  8. michelin dit :

    quel bonheur, je suis étudiante en philo et je travaille le cogito, la philo analytique et la chose freudienne.
    voici une référence (mon contenu mental ??)
    sujet Philo analytique, psychanalyse

    Cause freudienne N° 44 événement de corps
    Logique lacanienne
    Le cogito, l’analytique, l’analyse
    Page 123 et suivantes
    ce blog me passionne merci merci
    la vie est belle

  9. ritoyenne dit :

    C’est bien vrai ça ! Ce site est vraiment passionnant !

    Riri

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