Terre-Jumelle ou l’esprit en dehors de la tête

 

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La thèse externaliste est la thèse qui démontre que le contenu des pensées dépend du contexte de la personne qui produit cette pensée. Cette approche va à l’encontre de deux caractéristiques que l’on peut qualifier de « communes » ou d’ « ordinaires » concernant les significations et la référence. En effet, d’un point de vue commun, les significations des termes sont fixées par les états psychologiques de ceux qui les utilisent et en général, aussi, la signification détermine la référence. La thèse externaliste veut montrer qu’en modifiant l’environnement d’un agent, en supposant que cet agent quant à sa constitution reste exactement le même durant cette modification, les contenus de ses pensées varieront. Prenons un exemple.

 

L’argument classique en faveur de l’externalisme que Kripke (1972) initie en montrant que la référence des noms propres et des genres naturels est déterminée en partie par des facteurs causaux externes et historiques, est présenté par Putnam (1975) dans la célèbre expérience de pensée de « Terre Jumelle ». L’expérience nous demande d’imaginer une planète lointaine, avant l’année 17501, qui est exactement comme la Terre, exceptée qu’à la place de l’eau (H2O), il y a une substance à la composition chimique identique (XYZ). Néanmoins, les macros propriétés de cette substance sont supposées être exactement les mêmes que celles de notre eau sur Terre. Elle a le même aspect : incolore, inodore et sans saveur ; elle remplit les lacs et les océans et coule dans les rivières. Cependant, sur Terre ou sur Terre Jumelle, avant 1750, personne ne peut distinguer entre l’eau (H2O) et l’eau (XYZ). Ainsi, un individu sur Terre, Oscar, qui utilise le mot « eau » se référera à H2O et non à XYZ. Bien sur, Oscar, avant 1750, ignore que l’eau est H2O. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de se référer à H2O quand il utilise le terme « eau ». De la même façon, un individu sur Terre Jumelle, Twin Oscar, réplique exacte, à la molécule près d’Oscar, en utilisant le même terme d’ « eau » se référera à XYZ et non à H2O. En conséquence, puisque le même mot « eau » est utilisé de la même manière dans les deux mondes et que les organismes jumeaux sont identiques dans l’ensemble de leurs aspects physiologiques, ce que veut dit Oscar sur Terre et ce que veut dire TwinOscar sur terre Jumelle, lorsque chacun prononce « l’eau est sans saveur », n’est pas identique.

 

Ce que veut montrer cette expérience, selon Putnam, c’est que la signification des mots, ce que nous voulons dire lorsque nous les utilisons, n’est pas dans la tête, mais dépend de l’environnement de celui qui les prononce2.

 

Cependant bien que l’expérience de pensée de Putnam établisse un externalisme sémantique, elle peut aisément être étendue aux contenus mentaux. Ainsi lorsque la conséquence sémantique de l’expérience de pensée est appliquée à l’interprétation d’un prédicat d’attitude mentale comme « croire que p », ce qui était alors pensé comme logiquement indépendant du monde extérieur, est en fait individualisé par sa relation aux objets externes.

 

Ainsi, lorsque Oscar sur Terre, avant 1750, prononce une phrase comme « l’eau est sans saveur », il exprime sa croyance que l’eau est sans saveur et cette croyance est vraie seulement si H2O est sans saveur. Le double d’Oscar sur Terre Jumelle quant à lui, parce que sa croyance n’est pas au sujet d’ H2O mais de XYZ, n’exprime pas la même croyance. Les conditions de vérité de la croyance provoquent des différences dans les croyances. En effet, si l’on individualise les croyances au moyen de leurs contenus, les croyances avec le même contenu seront vues comme étant du même type, alors que les des croyances ayant un contenu différent tomberont sous un autre type. Ainsi, l’on peut dire que les croyances particulières que nous avons dépendent de la relation, passée ou présente, aux différentes choses composant notre environnement. En conséquence, certaines croyances ne surviennent pas sur les états physiques internes des personnes.

 

 

1 1750 pose une date de la naissance de la chimie moderne à partir de laquelle, la composition chimique de l’eau est découverte.

2 La fameuse phrase de Putnam « Cut the pie any way you like, « meanings » just ain’t in the head” (1975, p. 227) montre bien que la différence entre les pensées d’Oscar et de TwinOscar ne sont pas seulement des différences d’indexation du terme « eau ». Si le terme « ici » lorsqu’il s’emploie pour désigner la ville de Rennes dans laquelle je me trouve et l’usage de ce même terme lorsque je suis à Paris, n’entraîne pas de différence dans la signification de ce terme, il n’en est pas de même pour le terme « eau ». Il n’y a en effet pas d’eau (H2O) sur Terre Jumelle. Je fais une erreur si j’utilise H2O, alors que je ne fais pas d’erreur avec le terme « ici » en changeant d’environnement.

 

Références

  • KRIPKE, S. (1972) Naming and Necessity, in Davidson & Harman, Semantics of Natural Languages (Reidel) p. 253-355, 1980 ; trad. Franç. P. Jacob et F. Récanati, La logique des noms propres, Minuit, 1980.

  • PUTNAM, H. (1974), “The Meaning of « Meaning »”, in Putnam (1975), Mind, Language and Reality: Philosophical papers, Vol. II. Cambridge University Press.
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13 commentaires pour Terre-Jumelle ou l’esprit en dehors de la tête

  1. patrice weisz dit :

    réponse à françois :
    Votre texte arrive fort à propos pour lever effectivement l’ambiguité de l’expression « contenu sémantique de la pensée ».
    Mais il me parait servir tout autant à renforcer la thèse physicaliste du fonctionnement computationnel et donc syntaxique du mental.
    Pour être plus précis sur cette thèse :
    Deux êtres rigoureusement identiques physiquement ont inévitablement des pensées rigoureusement identiques sur le plan syntaxique.
    La désignation sémantique de leurs pensées (leurs croyances) ne pouvant alors différer que par l’interprétation qu’un tiers peut en faire, car eux-mêmes ne peuvent que leur associer un sens déjà connu et donc identique.
    Et donc la variation de « contenu sémantique d’une pensée » est simplement la conséquence directe du fait qu’un symbole ne contient en soi aucun sens sauf ceux de toutes les interprétations différentes que des tiers peuvent en faire.

    En conséquence, la « sémantique d’une pensée » dépend de celui qui interprête cette pensée et non de celui qui la porte ; en conséquence elle ne peut servir à caractériser un individu, n’en étant pas une partie constitutive.

    De plus le signifié d’une pensée ne désigne en fait aucune réalité objective, mais simplement un modèle causal que notre entendement plaque sur la réalité phénoménale pour nous la rendre intelligible.
    L’environnement est ainsi lui-même une vaste organisation symbolique nommée, ce qui fait que la sémantique d’une pensée ne désigne en fait à son tour qu’une entité syntaxique, constitutive de notre conscience du monde extérieur, et que l’ontologie du signifié réel nous reste insaisissable.

  2. Bonjour,

    Il me semble vraiment très pertinent dans la perspective de Putnam de montrer en premier lieu que les significations ne sont pas fixes, et en second lieu l’idée que deux états internes peuvent être identiques alors que leurs conditions de vérité sont distinctes.

    A mon sens, cela implique de tenir compte du caractère complexe de la croyance: elle n’est pas seulement un état interne, mais son contenu est en relation avec l’extériorité.Le mérite donc de Putnam consiste à interroger la synonymie de nos expressions et à montrer la difficulté à trouver un terme commun pour désigner, par exemple, la douleur chez les êtres humains et d’autres créatures.

    Enfin, je crois qu’il y a toujours une obsession chez le logicien; celle qui consiste à chercher un terme commun, une classe. Bref, il faut pouvoir ranger nos concepts, expériences sensorielles…dans des catégories.

  3. patrice weisz dit :

    Bonjour,
    Qu’entend-on exactement par croyance ?
    Le fait de ne trouver aucune saveur à l’eau n’est-il pas plutôt une évaluation perceptive, un jugement qui dépend uniquement de nos sens et non de nos pensées ?

    Par contre l’assertion consistant à postuler, par exemple, que Dieu existe ne dépend pas de nos sens et est donc une croyance induite par notre entendement du monde extérieur.
    La perception est d’ordre physique contrairement à la croyance qui est d’ordre mental.
    La perception est d’ordre phénoménale alors que la croyance ne l’est pas et n’est qu’une interprétation.
    Du coup, la croyance ne nous relie pas au monde extérieur, seule la perception le fait.

    Et dire que nos perceptions sont de toute façon aussi des croyances, c’est ne rien pouvoir dire sur la réalité du monde, ce qui fait que la valeur de vérité qui leur est associée n’est plus guère intelligible.

  4. loic dit :

    C’est plutôt la conscience de ce qui lui manque que la sensation de ce qu’il possède, qui place l’homme au-dessus des reptations de l’animalité. »
    Georges Clemenceau

  5. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice.

    En philosophie analytique de l’esprit le terme de « croyance » se réfère à une attitude mentale. Les croyances, mais aussi les désirs, les espoirs impliquent l’intentionnalité. C’est-à-dire, que ces attitudes mentales sont « au sujet » de quelque chose. De manière standard, les attitudes mentales sont décrites comme attitudes propositionnelles, c’est-à-dire que l’état mental est connecté à une proposition. On admet que les significations ou les contenus, qui composent ces pensées peuvent être vraies ou fausses. Plus généralement, les attitudes propositionnelles sont attribuées au moyen d’une phrase complexe formée d’un verbe principal d’attitude comme « croire » suivi d’une subordonnée exprimant le contenu propositionnel. Les énoncés d’attitudes propositionnels sont utilisés par la psychologie du sens commun (folk psychology) pour expliquer causalement le comportement. C’est ici que le problème de la causalité apparaît. Si comme le dit l’expérience de Terre Jumelle, le contenu ne survient pas sur les états internes des agents, comment expliquer que c’est en vertu d’un certain contenu que les agents causent leurs comportements ? En effet, lorsque le contenu de pensée est différent, on est enclin à penser que le comportement peut être différent. Il semble, à première vue, que le contenu externe possède un certain pouvoir causal alors que l’on attend que seules les propriétés intrinsèques ou les propriétés survenantes exercent une pression causale dans le monde.

  6. patrice weisz dit :

    réponse à François :
    Une croyance est une réponse physique de notre système cérébral, déterminée à la fois par nos inputs, et notre état interne, lui-même issu de nos inputs passés.

    A l’origine, tout est d’abord perception, donc contenu causal externe au mental.
    Donc la fabrication d’une pensée est d’une certaine façon une réaction à certains stimulis, à des informations internes ou externes.
    Ces stimulis peuvent être directs ou réactivés par le souvenir, la mémoire.
    Mais la pensée est une activité du mental aussi portée par des processus neurologiques et donc physiques. Ceux-ci se retrouvent être alors inévitablement la réponse à une cause physique.
    Cette réponse est l’intention, qui, si elle se traduit en acte, devient une réponse comportementale, donc cause physique également
    Du coup, la chaîne de causalité est complète.
    Il me semble que si on s’en tient au physicalisme pur, la clôture causale doit être préservée, et que toute idée de survenance, d’émergence, de propriétés mentales pouvant « causer » autrement que par les processus neurologiques les sous-tendants n’est qu’entorse à ce monisme radical.

    Une cause physique engendre les processus neurologiques sous-tendants nos pensées, et ces processus neurologiques deviennent à leur tour la cause physique de notre action.

    Nous sommes alors nécessairement des machines ayant des outputs déterminés par leurs inputs présents combinés avec la mémoire de leurs inputs passés, dont le fonctionnement symbolique rendu possible grâce au langage appris, nous permet de désigner la circulation de nos informations de bas niveau sous forme d’énoncés propositionnels constitués d’assemblages syntaxiques.
    Pour le dire autrement :
    Nos croyances, nos intentions sont des assemblages syntaxiques dont la formulation donne l’illusion de leur autonomie par rapport aux mécanismes physiques les portant, car ils ne les désignent pas, mais en désignent d’autres, ceux constituant notre réaction mécanique à des excitations causales endogènes ou exogènes.

  7. Paul dit :

    Une question bête:
    Comment les deux Oscars peuvent être considérés comme parfaitement identiques alors que l’eau entre dans leur composition biologique ?

  8. Francois Loth dit :

    On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une question bête. L’expérience de pensée de Putnam n’est qu’une expérience de pensée. Elle n’est pas une expérience dans le sens empirique. Le clonage philosophique demeure problématique. En l’occurrence, il s’agissait de montrer le caractère non survenant des propriétés intentionnelles (au moins pour les entités naturelles de nos environnements). L’expérience de Burge, moins exotique et plus radicale étend les résultats de Putnam à tous les contenus mentaux. Avec ou sans eau (H2O) l’expérience montre de façon décisive que les contenus de nos pensées dépendent d’entités qui ne surviennent pas sur nos états internes.

  9. Alain Cocarix dit :

    Sujet : Terre-Jumelle ou l’esprit en dehors de la tête.

    

J’ai examiné votre espace avec beaucoup d’interet et je me permets de laisser une trace.



    Visitez, s’il vous plaît, « http://cocarix.blogspot.com » et trouvez quelque chose d’irrémédiablement différent.

    

Amicalement,
    
Alain Cocarix

  10. Spoutnik dit :

    L’ expérience de pensée de la Terre-Jumelle telle que Putnam la formule pour justifier son externalisme me semble relever d’une véritable pétition de principe, que l’on peut présenter ainsi :

    – je postule a priori, conformément à la conception frégéenne de la référence/dénotation, que tout terme signifiant a son référent dans une réalité extérieure, réalité absolument indépendante de l’idée ou de la conception qu’on peut s’en faire (réalité métaphysique) ;

    – je constate qu’effectivement, le référent d’un même concept peut varier selon les individus ;

    – j’en conclus que la variation du référent tient à une forme d’externarlité (métaphysique) du sens des concepts.

    D’un présupposé externaliste on en arrive, par déduction, à une conclusion externaliste… pas très étonnant !

    Or, si l’on refuse le présupposé externaliste ou métaphysique sur lequel repose cette astucieuse pétition de principe, présupposé qui veut que le référent soit une entité indépendante dans son existence de toute idée ou expérience que l’on en a, il n’est pas possible que notre cher Oscar d’avant 1750, qui ignore que eau = H2O, puisse se référer à H2O quand il utilise le terme « eau ». Il n’est pas possible qu’il puisse « vouloir dire » (l’expression est utilisée) « H2O » alors que H2O ne signifie rien pour lui. La référence à « H2O » n’est pas celle d’Oscar, pas plus que la référence à « XYZ » n’est celle de Twin Oscar si celui-ci ignore la nature de l’eau sur Terre-Jumelle. Toutes ces références, en fait, sont dans ce cas (je vous le donne en mille) les notres ! En aucun cas les leurs.

  11. Francois Loth dit :

    Lorsque Oscar, sur Terre, avant 1750, prononce une phrase comme « l’eau est sans saveur », il exprime une croyance au sujet de l’eau en affirmant qu’elle est sans saveur et cette croyance est vraie seulement si H2O est sans saveur. Selon la thèse externaliste il existe donc une chaîne causale conduisant l’eau H2O vers cette croyance, de telle manière que cette croyance concerne l’eau. L’argument de Terre Jumelle veut ainsi montrer que certaines croyances mettant en jeu des concepts de genres naturels dépendent de certaines substances de notre environnement.

  12. Spoutnik dit :

    L’idée que la croyance d’Oscar que l’eau est sans saveur est vraie seulement si H2O est sans saveur me semble impliquer déjà une conception externaliste de ce à quoi réfère le concept « eau ». C’est pourquoi je parlais de pétition de principe.

    Si vous aviez été le contemporain d’Oscar, vous n’auriez pas pu affirmer que la croyance que l’eau est sans saveur implique que H20 est sans saveur. Affirmer qu’Oscar se réfère ainsi à H20 sans le savoir ou sans y penser en quelque sorte, c’est déjà adopter l’idée qu’il y a une réalité indépendante de toute perception ou conceptualisation, réalité constituée de « substances » métaphysiques auxquels les concepts se réfèrent en vrai.

    Si l’on considère au contraire que le référent d’un concept que moi, Oscar, j’utilise est simplement ce à quoi moi, Oscar, je me réfère, excluant ainsi tout présupposé ontologique/métaphysique, l’expérience de pensée de Putnam prend un sens bien différent.

  13. […] faits et valeurs. Sur le premier point, il faut revenir sur les fameuses Terres jumelles (voir ici article dans le blog de François Loth)… Jusqu’à lui, on pensait généralement que […]

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