La perspective intentionnelle

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Selon Daniel Dennett, avoir un esprit pour une créature est, strictement parlant, une perspective utile d’observation. En pratique cela revient à considérer la créature observée comme étant une des nôtres : un être possédant des croyances et des désirs pour certains états de choses, un être qui agit rationnellement à la lumière de ces croyances et désirs. Lorsque l’on observe un chat prêt à bondir sur une mésange, on suppose que le chat a faim et qu’il cherche a se nourrir. Le chat croit que les mésanges sont de la nourriture, il croit aussi que les mésanges peuvent être trouvées dans le jardin, sous la perche au sommet de laquelle un distributeur de graines de tournesol a été installé. Autrement dit, le chat agit rationnellement à la lumière de ses croyances et de ses désirs.

En décrivant le comportement du chat en référence à ses croyances et ses désirs, vous adoptez ce que Dennett appelle « la perspective intentionnelle » (Intentional stance). Cette perspective est un bon moyen pour donner à la fois du sens et prédire le comportement d’une créature quelconque.

Est-ce que le chat possède vraiment des croyances et des désirs, peut-on se demander ? Est-ce que l’on peut dire qu’il se comporte rationnellement à la lumière de ses croyances et ses désirs ? Ne se comporte-t-il pas plutôt comme si il avait des croyances et des désirs ? Pour Dennett, cette dernière question présuppose que certaines créatures seraient détenteurs de certaines entités nommées « croyances » ou « désirs », alors que d’autres sembleraient seulement les posséder. Avoir des croyances et des désirs n’est, selon lui, rien de plus qu’être explicable sous la perspective intentionnelle. Si on parvient à expliquer le comportement d’une mouche en utilisant cette perspective, alors on pourra dire que la mouche a des croyances et des désirs.

Et les plantes ? Elles enfonceraient leurs racines dans le sol parce qu’elles ont soif ? Elles croiraient trouver de l’eau sous la terre ? Ne pourrait-on pas dire, alors, que le thermostat qui règle la température ambiante d’un logement possède aussi des croyances ? Il enclenche la chaudière parce qu’il croit que la température est en dessous de 19°C et qu’il veut qu’elle remonte au-dessus de 19°C.

Adopter la perspective intentionnelle pour les chats, les plantes ou les thermostats n’est pas plus métaphorique, aux yeux de Dennett, que de le faire pour les êtres humains. En attribuant des croyances et des désirs à des objets, des systèmes, des créatures, nous adoptons la perspective intentionnelle. La perspective intentionnelle nous permet de donner du sens et de prédire le comportement de n’importe quel système qui tombe sous ce genre de description. Ainsi, pour Dennett, posséder un état mental intentionnel comme une croyance et un désir, est complètement indépendant du fait que sa constitution interne soit proche ou non de la nôtre.

La perspective intentionnelle de Dennett n’est donc pas une position réaliste quant aux états internes d’un système qui causent le comportement de ce système. Selon la suggestion de Dennett, nous devons comprendre les croyances et des désirs comme des objets abstraits – comme le centre de gravité, par exemple ! Cette position instrumentaliste qui considère les croyances et les désirs comme des structures théoriques que nous attribuons à certains systèmes afin de comprendre leurs comportements ne conduit-elle pas à considérer ces entités comme des fictions ? Attribuer des croyances et des désirs à autrui, serait-il, strictement parlant, faux ?

 

Références

  • DENNETT, D. (1987) The Intentional Stance, MIT Press, Cambridge, trad. Franç. P. Engel, La stratégie de l’interprète, Paris, Gallimard, 1990.

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13 commentaires pour La perspective intentionnelle

  1. LEMOINE dit :

    Il est certainement très difficile de présenter la pensée d’un auteur en quelques lignes.

    Ainsi la thèse de Dennett telle que vous la présentez semble consister à dire qu’on peut attribuer l’intentionnalité à tout objet rationnel et adaptatif, qu’on peut donc le penser comme doté d’une représentation.

    On le peut certes comme le démontrait l’exemple de la machine à café (et c’est d’ailleurs ce que font spontanément les petits enfants et qu’ils désapprennent à faire) mais cela ne signifie pas qu’on doive le faire. La question qui se pose alors pourrait être : pourquoi ne doit pas le faire ?

    Il faut critère permettant d’attribuer ou de refuser l’intentionnalité à un objet.

    Je pense à l’environnement auquel chaque objet et chaque être sont adaptés.

    – La machine à café ne fonctionne que dans un environnement ad hoc où on trouve des branchements d’eau et d’électricité et des clients disposant de la monnaie qu’elle reçoit.
    – Le chat exige un environnement naturel : D’autres chats (dont évidemment ses deux parents) et une niche écologique.
    – L’homme exige un environnement humain : D’autres humains mais aussi une culture, un langage, des liens sociaux.

    J’ai lu que Dennett était un ardent défenseur du Darwinisme. Peut-être est-ce là qu’il trouve un critère de discrimination.

  2. LEMOINE dit :

    En relisant, je me dis que je n’ai peut-être pas compris :

    En fait ne faut-il pas comprendre « Adopter la perspective intentionnelle » comme « adopter un point de vue téléologique » mais une téléologie conçue comme théorique ou comme méthode d’approche.

    Pouvez vous clarifier le sens de cette expression.

  3. patrice weisz dit :

    Si il est effectivement toujours possible de lire le comportement d’un système comme celui d’un être doué d’intention, mais qu’en fait il ne s’agit que d’une illusion d’intention comme le prétend Dennett ; s’il s’agit simplement que d’une projection de nos croyances et de nos désirs, alors que dire de nos propres intentions, de nos propres croyances et de nos propres désirs ?

    Cela n’a aucun sens de s’interdire d’attribuer des désirs à autrui tout en s’autorisant les siens, car on est l’autrui de l’autre.

    Le point de vue de Dennett s’applique alors aussi à l’homme qui en devient une simple machine soumise au déterminisme physique et se berçant également d’illusions à son propre sujet.

    Plus de libre-arbitre, plus d’esprit, plus de projets, plus de sentiments, plus de créativité, plus de sens, plus d’être.

    La vision de Dennett ramène, au mieux, l’homme à un animal instinctif, ne recherchant que sa survie et n’étant habité que par des processus de régulation homéostasiques.
    Mais Dennett oublie, tout comme Darwin, l’acquis social du langage, qui en venant structurer les réseaux neuronaux de l’homme, l’amène progressivement à avoir une conscience qui change de façon qualitative sa nature et qui en fait autre chose qu’un métabolisme réagissant mécaniquement.
    De plus, la vision de Dennett nie la réalité de la conscience, siège de toutes les croyances.

    Pour aller plus loin, il me semble qu’il faut poser comme « principe de conscience » que tout homme perçoit sa propre conscience en tant que phénomène. On ne peut pas le démontrer (pb des zombis, etc..), mais on peut admettre, en en faisant chacun l’expérience, que c’est un principe empirique.
    Il devient alors un principe aussi fort que celui par exemple de la conservation de la quantité de mouvement qui est lui-aussi un constat empirique que tout le monde peut faire mais qui reste non démontrable.

    Proposer une vision du monde « à la Dennett » dans laquelle le principe de conscience est une illusion me semble alors aussi arbitraire et incomplet que de ne pas tenir compte du principe de conservation du mouvement, car ce se sont apparemment les données constitutives mystérieuses mais néanmoins incontournables de notre monde.

  4. Francois Loth dit :

    Réponse à Mr Lemoine.

    La philosophie de Daniel Dennett est une philosophie riche et foisonnante et il est bien difficile, en effet, de résumer en quelques billets dans un blog, les apports et les enjeux de son travail.

    Il existe un lien dans la philosophie de Dennett entre les explications intentionnelles ou mentales et les explications darwiniennes, les secondes étant la continuité des premières. Une différence entre une explication en biologie qui raisonne en terme d’adaptation et une explication intentionnelle en psychologie est une différence dans l’échelle du temps.

    Pour Dennett, la sélection naturelle construit des artefacts d’un certain type de la même façon que les ingénieurs le font. La différence est que le processus d’évolution opère sans avoir de vision d’ensemble ni de but. Cette thèse, on le sait rencontre l’opposition des créationnistes mais aussi d’un certain nombre de philosophes. Ces philosophes qui ne sont pas créationnistes, refusent l’idée de Dennett que nous ne sommes que des artefacts alors que, selon leur ligne de défense, nous possédons une intentionnalité originelle.

    Le lien entre intentionnalité et théorie de l’évolution consiste à substituer nos objectifs interprétatifs ou intentionnels à ceux de la nature, c’est-à-dire au processus de la sélection naturelle.

    On peut trouver une sorte de contradiction entre l’usage d’un vocabulaire anthropomorphique, ici intentionnel, et un processus sans but ni vision préalable. Quel lien entre la « marque du mental » de Brentano et l’élimination de l’esprit dans l’explication darwinienne ? L’approche de Dennett, parlant de l’intentionnel sous la forme d’une explication, rend cohérent le lien.

    On peut faire un lien entre explication intentionnelle et explication téléologique. Une fonction téléologique peut aussi se comprendre en termes de sélection naturelle.

  5. LEMOINE dit :

    Le peu que j’ai pu lire sur Dennett donne effectivement l’image d’un philosophe complexe et difficile mais qui ne biaise pas les choses et ne donne pas de réponses a priori ; qu’il faut donc lire sérieusement.

    Les présentations que j’ai lu n’en font absolument pas un pas quelqu’un qui ramène l’homme à « un animal instinctif ». Je retrouve au contraire des idées qui me sont chères et qui font, à mon avis, la différence avec les conceptions dogmatiques et idéalistes :

    – que la conscience est un produit social, qu’elle se présente d’abord comme un flux de langage ; le langage étant lui-même une production sociale

    – que l’esprit est complexe et qu’il ne peut pas être pensé sous une catégorie simple comme celle de substance ; qu’il est le produit de processus multiples dont l’unité n’est qu’apparente ; qu’il reçoit de la culture et du milieu en général les contenus qu’il réélabore

    Il me semble qu’une telle vision n’a rien d’arbitraire ou d’incomplet. Elle est celle des sciences mais aussi celle que confirme l’expérience personnelle.

    Je n’attends pas d’ailleurs d’un philosophe qu’il en sache plus que moi mais qu’il le sache mieux.

  6. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice.

    Dennett ne dit pas que l’homme réagit mécaniquement comme le ferait un thermostat. Les exemples de machines, que Dennett utilise également, ne sont pas là pour dire que l’homme est une machine. Ce genre d’exemple permet d’expliquer la position d’ingénierie qu’est la biologie pour Dennett. Selon Dennett, les créatures ayant un esprit, car pour Dennett cela a un sens que de posséder un esprit, sont les créatures doués de la capacité à avoir des représentations.
    Dans sa théorie, Dennett hiérarchise au sein d’une grande variété de genres d’esprits. Des esprits qu’il qualifie de Darwinien qui ont évolué selon les circonstances, aux créatures possédant un esprit « skinnérien » (en hommage au béhavioriste Skinner) qui sont capables de recevoir un apprentissage et qui montre une certain plasticité, jusqu’à ce qu’il nomme les esprits grégoriens, capables de tester des hypothèses, Dennett décrit et catégorise l’évolution en marche. Ainsi le contenu intentionnel pour la dernière catégorie d’esprit, n’est pas vraiment le même que pour un esprit darwinien.

    Chercher à donner une explication matérialiste de l’intentionnalité ne diminue pas l’esprit de l’homme et ne fait pas de celui-ci un animal instinctif. Dennett ne nie pas la conscience, il refuse seulement de prendre en compte les qualia. Effectivement, pour Dennett, les qualités de la conscience sont de ces qualités douteuses à relent cartésien. Pour Dennett, la conscience est une capacité que seules les créatures capables de réfléchir sur leurs représentations possèdent. Cette capacité est justement liée au langage. Ainsi, strictement parlant, pour Dennett, seuls les êtres doués de langage peuvent posséder une conscience. Pour ces êtres, ce ne sont pas les qualités phénoménales des expériences de conscience qui sont les états d’esprit de la conscience, mais ces états représentationnels qui ont la responsabilité du contrôle du comportement.

  7. Bonjour,
    Je suis tout à fait d’accord avec cette présentation. Mais à la différence des nuages, les êtres humains ont des intentions. Pour autant, les nuages ne sont pas des robots. Mais les êtres humains ne sont pas régis par des lois aussi rigides que les phénomènes naturels.

  8. loic dit :

    les nuages n’ont pas d’intentions car ils sont le produits d’interactions thermodynamiques, la thermodynamique est un ensemble de lois

    les hommes n’ont pas d’intentions mais les lois de la vie leur en donnent l’impression

    les lois de la thermodynamique sont compréhensibles aux humains, les lois de la vie sont l’ensemble des lois physiques dont nous ne connaitrons sans doute jamais la teneur globale

    et si l’esprit c’était justement le sentiment d’espérance en cette conaissance qui telle l’arc en ciel recule à chaque fois que nous pensons en toucher la substance

  9. patrice weisz dit :

    réponse à Lemoine :
    Pour avoir lu Dennett chez interditions son livre « Vues de l’esprit », je connais sa position qui est celle dominant chez les scientifiques.Je la comprend d’autant plus que je suis de formation scientifique avec une spécialisation en intelligence artificielle.
    Il me semble néamoins que s’il y a un dogmatisme qu’il faut craindre aujourd’hui, c’est justement du côté de la thèse matérialiste qui filtre à travers tout l’enseignement et la recherche scientifique actuelle, au point qu’il parait insensé de penser autrement.
    Les scientifiques sont devenus les gourous modernes et nous présentent une nouvelle cosmologie totalement désincarnée de toute spiritualité comme une évidence.
    Mais à y regarder de plus près, il s’agit d’un colosse aux pieds d’argile, dont l’un est la superforce physique presque unifiée et l’autre est le hasard insondable. Tous deux sont décrits savamment mais inexpliqués et de nombreuses équations hermétiques cachent le mystère de leur origine. La mathématisation du monde le décrit mieux mais ne l’explique pas plus.
    A partir du moment où l’on accepte l’entorse à la causalité qu’est le hasard, on accepte aussi l’incidence de son introduction logique dans tous les domaines physiques et biologiques
    A partir du moment où l’on accepte aussi qu’une superforce invariante dans l’espace et dans le temps, puisse avoir toujours été là sans véritable raison, alors on accepte que celle-ci soit à l’oeuvre dans la création de l’univers, l’auto-organisation de la matière, l’émergence du règne vivant et la complexification permanente du monde.
    Une fois ces fondations admises sans autre procès, le reste parait couler de source et l’édifice savant peut être construit sur le nouveau paradigme de l’alternance créatrice du hasard et de la nécessité, pouvant tout expliquer, sans aucun « Dieu » de la tradition comme hypothèse.
    Mais pour ma part, ce la me semble être uniquement un nouvel acte de foi qu’il faut prendre avec recul et analyse critique.
    La philosophie progresse par la dialectique des idées et c’est pour cela que je suis ravi d’échanger ici afin d’apprendre à aller plus loin en affinant les miennes.
    Mais si mes propos, qui sont ceux de quelqu’un n’ayant aucune formation philosophique, ne rentrent pas assez dans l’ortodoxie ambiante , je peux me taire, ayant commencé ce travail de réflexion dans la solitude. Je continuerais malgré tout à vous lire attentivement en toute discrétion.
    Pour finir, ce qui me gène le plus c’est qu’en niant en bloc la spiritualité on a la prétention de donner tord à la moitié de la planète qui y croit.
    Inversement en acceptant la spiritualité on se met à dos l’autre moitié qui fait le choix d’un monde absurde.
    Du coup je me dis que seule la dualité est possible pour réconcilier les hommes. Et non seulement celle-ci est totalement compatible avec la science, mais en plus elle permet d’expliquer plus simplement des problèmes atteignant une complexité inouïe sans elle.
    Il me semble que le matérialisme a donné tout ce qu’il pouvait, en réaction au spiritualisme passé, mais montre aujourd’hui des limites qu’il faudra avoir le courage de dépasser un jour pour aller plus loin.

    réponse à François :
    Concernant la position de Dennett sur la conscience j’ai toujours été d’accord avec lui, car il me semble aussi qu’elle provient de la structuration du cerveau par le langage. Pour parler en termes modernes, si on fait le bilan « néguentropique » du cerveau, la quantité d’informations nécessaire à organiser un cerveau pour qu’il devient conscient est plus ou moins la somme de celle contenue dans l’ADN plus celle contenue dans le langage. En d’autres termes la conscience est un état acquis par structuration progressive d’un réseau de neurones maléable, grâce au langage qui en est l’agent codifiant.
    Le « je » ainsi créé est effectivement un état ou symbole représentationnel réunifiant en un seul « moi » la multiplicité des processus mentaux à l’oeuvre, permettant ainsi d’en saisir ou d’en projeter le comportement aisément.
    Néanmoins, une fois de plus je pense que l’on ne peut pas nier qu’une fois le seuil de conscience dépassé, celle-ci se trouve dôtée de qualités phénoménales incontournables au même titre qu’une donnée empirique. Et ce phénomène, bien qu’intérieur, et qualitativement différent d’un phénomène physique, n’en est pas moins réel.
    En d’autres termes la présence de ma conscience ne fait pas moins partie de ma réalité phénoménale qu’une lumière qui s’allume. Il me semble même que je peux avoir l’illusion qu’une lumière s’allume, mais en aucun cas, je ne peux avoir l’illusion d’être conscient de penser sans le faire réellement.
    Et c’est la où la divergence de vue apparait : Si la conscience n’était qu’un symbole d’auto-référence, nous ne la percevrions pas en tant que phénomène.
    Un programme informatique peut se référer à une de ses parties par un symbole de son langage , « me » ou « this » en langage orienté objet du type java, mais ce n’est qu’un artifice computationnel désignant la référence du sous-objet en train de s’exécuter qui peut aussi être l’objet programme lui-même, pris dans son intégralité.
    A moins de croire que le programme informatique a aussi conscience de lui-même, mais j’en doute fortement, car ce n’est qu’une suite de symboles facilitant l’ordonnancement de taches subalternes.

  10. LEMOINE dit :

    Réponse à Patrice :

    Franchement je ne veux en rien froisser vos convictions religieuses et je ne me pose pas comme quelqu’un qui aurait sur vous un quelconque avantage, bien au contraire puisque je n’ai ni formation si scientifique ni culture philosophique.

    Mais je fais le constat que la science se fonde sur des principes et non sur des dogmes :

    -Le premier de ces principes étant de considérer que le monde est une réalité objective existant en dehors de notre conscience ; c’est le matérialisme

    – Le second considère que la raison peut rendre compte des phénomènes ; que la tâche de la science est d’en découvrir les causes et de les exprimer sous forme de lois ; la science donc exclut le hasard.

    Un principe est une affirmation indémontrable mais nécessaire à un domaine de pensée ; ce n’est donc ni un dogme ni un acte de foi.

    Ce n’est pas le premier principe, mais c’est le second, celui de la causalité, qui exclut la possibilité de considérer qu’une substance immatérielle puisse être une réalité objective, quelle puisse exister. Ainsi le dualisme, de Descartes à aujourd’hui, butte sur l’impossibilité d’expliquer l’action d’une substance immatérielle sur la matière. (J’aimerais avoir l’avis de François Loth cette sur cette idée qui me paraît très évidente et qui pourtant semble échapper même à des philosophes éminents)

    Tout cela n’interdit nullement certaines formes de spiritualité, cela interdit seulement une concialition sérieuse de l’idéalisme philosophique et de la science, de fait cela le condamne au fidéisme.

  11. patrice weisz dit :

    réponse à Lemoine :
    merci pour votre réponse éclairante.
    Concernant les deux principes auxquels vous faite allusion : ils sont aussi en gros les miens.
    J’ai toujours pensé que le monde est une réalité objective, bien que je ne partage pas l’idée que la réalité du monde soit faite de matière car celle-ci ne me parait avoir qu’une existence phénoménale. La matière est pour moi l' »ombre phénoménale » que l’esclave enchaîné perçoit sur le mur de la caverne de Platon, étant dans l’impossibilité de saisir directement la réalité.
    Pour être moins allégorique : le phénomène est du « sens » projeté par une conscience perceptive sur une réalité insaisissable dans sa globalité.
    Le phénomène, c’est la forme familière que perçoit l’oeil en observant le nuage. Sans conscience perceptive pas de forme singulière détachable dans le nuage, mais le nuage est quand même là objectivement et existe indépendamment d’un observateur.

    C’est d’ailleurs cette idée qui explique le second principe :
    Si le monde « observable » décrit par la science paraît si curieusement compréhensible, c’est qu’il est restreint à la fois par ce que l’on peut en saisir, mais aussi par ce que l’entendement causal humain y projette.
    D’une certaine façon, l’image phénoménale que l’on se fait du monde reflète nécessairement nos structures perceptives et nos schémas mentaux, mais non sa réalité, ce qui le rend naturellement appréhendable et causalement explicable.

    Contrairement à ce que vous avancez, la science moderne introduit un hasard ontologique, notamment en physique quantique où la position d’une particule est remplacée par sa fonction de répartition probabiliste.
    On ne peut, par ailleurs, expliquer l’émergence de notre univers, à partir du vide quantique originel, sans introduire un hasard créateur des premiers soubresauts énergétiques.
    Cette introduction de l’indétermination intrinsèque de la matière, en repousse inévitablement la causalité en dehors du phénomène, et donc la situe dans une réalité insaisissable.
    Cette indétermination ontologique, source de nombreux débats, a d’ailleurs été prouvée en laboratoire plusieurs fois (voir démonstration de l’inégalité de Bell par A. Aspect en 1982).
    Il n’y a pas d’autre choix possible, car, désormais, nier l’existence d’un monde réel autre que celui des phénomènes, c’est alors accepter qu’il y ait certains phénomènes non causés, ce qui parait absurde (voir Bernard d’Espagnat sur la causalité élargie).

    Du coup la seule chose dont on soit sûr, c’est qu’il y a inévitablement un monde réel existant « en soi » causant le phénomène matériel perçu.

    De plus, le principe de causalité n’exclut pas la possibilité d’une substance immatérielle causant la réalité phénoménale.
    Le temps et l’espace , cadres indispensables à l’expression de toute causalité physique, ne sont pas pour autant de la substance matière, bien qu’intimement liés.

    Les forces de la physique, invisibles, ne sont pas de la matière et pourtant la causent.
    Par exemple, l’attraction gravitationnelle, immatérielle, fait s’agréger la matière et lui confère certaines de ses propriétés causales.
    En d’autres termes, la physique à travers ses équations mathématiques, uniquement constituées d’espace, de temps et de forces créant le mouvement de masses, ne fait que décrire une action immatérielle sur la matière.

    Donc on en arrive même à la conclusion inverse : la seule causalité « réelle » est celle située dans le monde réel causant le phénomène matériel.
    Donc il n’y a pas de fermeture causale dans le monde matériel des phénomènes, car celle-ci réside dans le monde réel, ce qui élimine l’argument majeur de l’impossibilité de l’action d’une substance immatérielle sur de la matière.

    Il est possible, en changeant de terminologie, d’appeller la réalité immatérielle des forces : « esprit » (prenez cela comme un artifice de langage) , et celle des phénomènes : »matière ». Muni de cette équivalence syntaxique, on peut formuler l’assertion que l’esprit agit causalement sur la matière, sans rencontrer désormais aucun obstacle rationnel. Libre à chacun, en fonction de ses croyances, d’apposer la sémantique de son choix au mot « esprit »: réalité indépendante, superforce de la physique, énergie créatrice,…
    C’est cette réalité qui ordonne le monde en parfaite cohérence avec les sciences, décrite mathématiquement par les lois de la physique et selon les principes empiriques constitutifs de notre monde, ne nécessitant aucunement l’introduction de quelque chose de non scientifique, et évitant aussi de considérer que les principes méthodologiques en font partie.
    Cette conception revisitée de la dualité me parait être une synthèse possible entre les deux extrêmes problématiques que sont l’idéalisme et le matérialisme « durs ».

  12. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice et à Mr Lemoine

    Le dualisme des substances ou cartésien bute sur le problème de la causalité mentale.
    Le dualisme cartésien n’est pas un dualisme populaire qui laisse à l’âme quelques propriétés physiques. Non, le dualisme cartésien est un dualisme radical qui situe la substance mentale entièrement en dehors de l’espace.

    Pour Descartes la causalité mentale est une sorte de fait brut, une sorte de relation causale qui ne se rencontre pas dans le monde physique – bref, quelque chose d’unique. La science moderne est basée sur l’hypothèse que le monde matériel est « clos ». Cela signifie qu’un événement se produisant dans le monde matériel est causé par un autre événement matériel.

    La notion de clôture du domaine physique est reliée à notre conception des lois naturelles. Les lois naturelles gouvernent les relations causales parmi les événements matériels. Une loi naturelle est sans exception. Elle ne peut pas être violée. Un objet qui se comporterait d’une manière inattendue prouverait seulement que la loi doit être révisée.

    Le dualisme cartésien nous impose de rompre avec le principe de clôture. Cependant, il est vrai que le modèle cartésien de la causalité mentale n’est pas un modèle physique et les trois notions cartésiennes que sont le corps, l’esprit et leur union doivent être comprises comme primitives.
    Dans le débat actuel sur la causalité mentale, le dualisme des substances n’est plus une position défendue. C’est une position, il faut le reconnaître, en voie de disparition.

    Les avancées en physique quantique qui nous montrent que les particules n’ont pas le même comportement que les macro entités ne remettent pas en cause le principe de la clôture du domaine physique. Le dualisme cartésien en rompant avec le caractère spatial est aujourd’hui – mais pas seulement aujourd’hui, il était déjà incompréhensible pour la princesse Elisabeth de Bohème qui écrit à Descartes qu’il lui « serait plus facile de concéder la matière et l’extension à l’âme, que la capacité de mouvoir un corps et d’en être mû, à un être immatériel. » (Princesse Elisabeth à Descartes, le 20 juin 1643) – inintelligible.

  13. LEMOINE dit :

    Réponse à Patrice

    Votre position est en gros celle de Kant ; vous appelez « esprit » ce qu’il appelle « chose en soi »

    Seulement le problème avec Kant est qu’il recourt à la « chose en soi » pour résoudre toutes les difficultés (les antinomies) pourtant la phrase qui introduit cette notion dans la Critique de la raison pure n’est guère inintelligible.

    Page 81 de l’édition Gallimard Folio : « Comme ce en quoi seules les sensations peuvent s’ordonner, ou ce qui seul permet de les ramener à une certaine forme, ne saurait lui-même être sensation, il suit que, si la matière de tout phénomène ne nous est donnée qu’à posteriori, la forme en doit être a priori dans l’esprit, toute prête à s’appliquer à tous, et que, par conséquent, on doit pouvoir la considérer indépendamment de toute sensation »

    Si Kant avait eu des enfants, il se serait souvenu leur avoir appris péniblement à distinguer un « rond » d’un « carré » !

    Mais pour l’excuser on peut dire que cette méconnaissance de l’enfance se retrouve chez de nombreux philosophes. Il reste un très très grand penseur !

    Merci à François Loth pour ses éclaircissements.

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