L’argument des qualia inversés

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Les expériences d’inversion des qualia occupent une place relativement importante en philosophie contemporaine de l’esprit (S. Shoemaker 1982, N. Block 1990), mais c’est à John Locke (1690, Essais 2, xxxii) que l’on doit la première formulation explicite d’un scénario de qualia inversés.

L’argument des qualia inversés peut se présenter de la façon suivante. Imaginons deux personnes, dont l’une perçoit de façon normale les couleurs, alors que l’autre, en raison d’une configuration physiologique différente perçoit de façon inverse le spectre des couleurs. Quand les deux personnes voient des boites de soupe Campbells, ils produisent des énoncés comportant le terme « rouge ». La différence cruciale entre les deux personnes est que l’un voit du vert à la place du rouge. Néanmoins, suite à un apprentissage identique, le comportement public de l’un d’entre eux semble avoir gommé la perception inversée.

Le béhaviorisme et le fonctionnalisme en affirmant que le mental est seulement un ensemble de dispositions à se comporter pour l’un ou une organisation fonctionnelle pour l’autre, pourront estimer que les deux individus de l’histoire possèdent le même état mental. Cependant, si l’hypothèse du spectre inversé s’avère correcte, les deux individus sont bien mentalement différents.

Contre le fonctionnalisme, le scénario du spectre inversé peut alors se transformer en argument :

 

Prémisse 1 : Si une personne se trouve dans un état qui occupe le rôle causal des sensations de rouge, il a alors une sensation de rouge. [fonctionnalisme]

Prémisse 2 : Une personne peut se trouver dans un état qui occupe le rôle causal des sensations de rouge, alors qu’il a une sensation de vert. [spectre inversé]

Conclusion : Le fonctionnalisme est faux.

On peut trouver une telle conclusion excessive. En effet, l’impossibilité à rendre compte de la nature intrinsèque des qualités de la conscience ne signe pas nécessairement l’échec de tout le fonctionnalisme. Ce qui fait de nous des agents par exemple, à savoir le domaine cognitif et intentionnel de la personne reste fonctionnalisable.

En un sens, assurément, les deux individus reçoivent les mêmes informations, c’est-à-dire voient les mêmes couleurs quand ils regardent, tous les deux, une boite de soupe Campbells. La signification de l’expression « voir les mêmes couleurs » prend ici un sens intentionnel. Cependant, il existe un autre sens ou l’expression « voir les mêmes couleurs », pour l’un des protagonistes du scénario, est faux, c’est le sens qualitatif (Shoemaker 1982, p. 335). Si l’on applique maintenant cette distinction au scénario du spectre inversé, on peut dire que le sens intentionnel de l’énoncé « voir les mêmes couleurs » lorsque l’un comme l’autre utilise correctement le terme « rouge », satisfait leur bon usage des mots de couleur, mais aussi leur compétence à distinguer et à reconnaître les couleurs. Autrement dit, ils établissent bien que les deux boites de soupe sont rouges. Ce que le sens intentionnel n’établit pas, par contre, c’est que les qualités de leur expérience visuelle ne sont pas les mêmes. En ce sens seulement, les deux boites de soupe ne sont pas rouges.

Le fait que pour l’un des protagonistes du scénario la boite Campbells soit rouge d’une manière qualitativement différente qu’elle ne l’est pour l’autre individu, ne devrait pas faire de véritable différence dans la fonction du système cognitif visuel. En effet, les personnes avec un spectre inversé, aussi longtemps qu’ils sont capables de discriminer la palette des couleurs ne devraient pas rencontrer de problèmes dans leurs apprentissages (Kim 2005, p. 173).

Ainsi, plutôt que de conclure que le fonctionnalisme est faux, on pourrait admettre, à l’instar de Kim que les qualia ne sont pas fonctionnalisables. Toutefois, dans le projet physicaliste, une poche d’irréductibilité devra alors être admise. Par contre, en n’ayant aucune place dans la structure causale du monde, les qualia seraient des épiphénomènes. On peut alors se demander pourquoi nous avons des qualia ? Ou encore, un individu sans qualia est-il concevable ?

 

Références

  • BLOCK, N. 1990, “Inverted Earth”, Philosophical Perspectives, 4: 53-79.

  • KIM, J. 2005, Physicalism or Something near enough, Princeton, Princeton University Press.
  • LOCKE, J. 1690/1989, Essai philosophique concernant l’Entendement humain, Trad. M. Coste, Vrin.
  • SHOEMAKER, S. 1982, “The Inverted Spectrum”, Journal of Philosophy, 79: 357-81.
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15 commentaires pour L’argument des qualia inversés

  1. Patrice Weisz dit :

    Bonjour, une petite précision à votre texte : pour que l’on ne puisse pas distinguer la personne possédant le spectre standard du spectre inversé, il faut non seulement que le vert remplace le rouge mais aussi que le rouge remplace le vert. En effet, justement le test consistant à présenter un mot en rouge écrit sur un fond vert, est destiné au daltonien que l’on décèle ainsi aisément car il se retrouve dans l’impossibilité de discerner le mot du fond.
    De plus, si le spectre d’un individu est réellement inversé, alors ill suffit de lui présenter une roue chromatique ou un arc en ciel pour s’apercevoir que la continuité des couleurs n’est pas respectée dans ses dominations inversées. Donc dans tous les cas on peut mettre en évidence que la qualité de son observation est anormale.
    Les qualias sont donc nécessairement liés à des informations sensibles d’ordre phénoménal, pouvant être « falsifiés » au sens de Karl Poper.
    Ils sont donc irrémédiablement rattachés à des propriétés causales des objets.
    Que le quale provienne du souvenir ou de l’expérience sensible, il est un état particulier du réseau neuronal puisant son excitation soit de l’extérieur, soit de configurations intérieures (mémoire). La mémoire est une source d’informations, d’émotions et de sensations au même titre que le monde sensible et participe au changements d’états mentaux, dont le rêve est le meilleur exemple.
    Je ne crois pas que l’on puisse mettre en défaut le fonctionnalisme à travers la notion de quale, car in finé le fonctionnalisme n’explique rien, il tente de décrire simplement des états physiques imbriqués.
    Le software d’un ordinateur est totalement confondu dans ses process physiques sous-jacents. Le langage informatique permet d’écrire un programme, d’ordonnancer simplement des millions de manipulations électriques de bas niveau, à l’aide de symboles et de fonctions, mais en aucun cas n’est plus ou autre que son support physique.
    A tout état mental correspond nécessairement un ou des état physiques engendrés par des informations nerveuses et hormonales venant modifier l’état du circuit neuronal.
    Le logiciel ne se pense pas lui-même, ne ressent rien et n’agit pas. Il n’est qu’une façon pratique de décrire des configurations physiques élémentaires; il n’a aucune existence ontologique propre.
    Si l’esprit n’est que logiciel, donc qu’une certaine façon de se décrire à soi-même en mots ordinaires, la succession de modifications d’états physiques de notre corps matériel, celui-ci en devient doté d’un fonctionnement autonome. La conscience n’est alors qu’une façon de nommer, après coup, ce que nous subissons dans la mécanique indépendante de traitement de nos entrées/sorties.

    L’idée du fonctionnalisme de l’esprit est issue des modélisations linguistiques sorties des recherches en informatique théorique ; il n’est que la traduction du rêve matérialiste des chercheurs du MIT voulant mettre au point l’ordinateur pensant, dont le passage obligé est la négation de toute ontologie de l’esprit humain.
    En effet, il n’y a qu’en niant toute causalité à l’esprit que ce rêve insensé garde l’espoir d’aboutir.
    Je regrette que ce rêve gagne le domaine de la métaphysique contemporaine, qui signe sa fin prochaine en cèdant de plus en plus de terrain au matérialisme réductionniste.
    Malgré tout je garde l’espoir que, tout comme l’ère du positivisme scientifique a pris fin au siècle dernier dans une remise en cause complète, le temps du matérialisme aveugle va rapidement s’éteindre pour revenir à une vision plus cartésienne du monde.
    Le matérialisme décrit à merveille, en termes fonctionnels, la mécanique du monde mais n’explique rien : aucun système descriptif ne peut remplacer l’explicatif.
    La science a des limites constitutives, et tente de nier l’existence de ce qui en sort et dont l’esprit pourrait faire partie. La science ne peut s’occuper que de ce qui est observable.
    Et elle ne sait qu’expliquer la matière par la matière : elle a tranformé la causalité en propriétés causales d’objets entre eux, niant nécessairement la réalité éventuelle du non observable scientifiquement.
    Dans ce cercle vicieux, elle confond les effets et les causes, et ne peut envisager, par construction, une cause non matérielle.
    L’esprit ne pouvant, par définition, être matière, ne peut qu’être scientifiquement nié à priori, rendant toute discussion possible à son sujet stérile car l’axiome de son absence est posé d’avance.

  2. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice Weisz (1).

    Contester la possibilité empirique de l’inversion du spectre en affirmant que cette inversion serait décelable, est une objection qui met à mal l’expérience de pensée. C’est une objection sérieuse. Nous pourrions parler effectivement de la distinction des nuances de vert qui sont plus importantes que celles que nous pouvons faire concernant le rouge, par exemple. Bref, nous pourrions remettre en cause la validité de l’expérience de pensée en développant une série d’arguments empiriques. Cependant, même si l’expérience du spectre inversé ne peut être entièrement indétectable d’un point de vue du comportement, il peut sembler concevable qu’elle puisse l’être. Un monde en noir et blanc, avec toutes les nuances de gris possibles pourrait par exemple satisfaire les conditions du scénario de l’inversion. On peut aussi concevoir des créatures qui échappent à l’objection empirique et qui auraient un spectre inversé.

    Reste que si l’objection empirique est validée, elle revient à affirmer que les qualia sont tous détectables de façon comportementale. Dans ce cas, le fonctionnalisme serait alors capable de rendre compte de l’ensemble des phénomènes de l’esprit. Nous tiendrions enfin une théorie complète et physique de l’esprit.

    L’hypothèse des qualia inversés (du spectre inversé en particulier) cherche à démontrer que le fonctionnalisme ne peut saisir entièrement ce qui fait notre esprit ; que notre esprit est plus complexe que sa définition fonctionnelle.

    Une autre objection qui pourrait rendre invalide le scénario du spectre inversé est celle qui affirme que si l’inversion du spectre qui ne serait pas détectable est possible, comment savons-nous que la personne au spectre inversé est configurée de cette manière ? Si nous ne pouvons pas savoir ou si nous ne pouvons pas vérifier une telle chose, alors le scénario pourrait être sans signification. Cependant, peut-être que cette objection nous fait entrer dans un autre genre de problèmes, celui de l’existence des autres esprits par exemple.

    Il est vrai que toutes les expériences de pensée se heurtent à des objections empiriques qui sont souvent justifiées. Si ces objections ne nous permettent pas de concevoir le cas, alors oui, l’expérience de pensée ne peut pas être utilisée. Dans le cas du spectre inversé, ou d’une façon générale dans le cas des qualia inversés (voir la douleur du fou et du martien chez David Lewis – billet n° 44) on nous demande, il est vrai, de supposer un scénario métaphysiquement possible.

  3. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice Weisz (2)

    Le fonctionnalisme est effectivement, issu des modèles informatiques et linguistiques. Cependant, ce qui en fait la limite n’est pas qu’il soit la « traduction du rêve matérialiste des chercheurs du MIT » mais qu’il ne puisse pas rendre compte de toute la complexité de l’esprit.

    Une expérience de pensée comme celle du spectre inversé peut nous amener à plusieurs genres de conclusions. On peut, par exemple, penser que c’est le matérialisme qui est mis à mal, autrement dit, qu’il existerait du « non physique » ou que certains aspects de notre esprit seraient des épiphénomènes. On peut aussi penser que le fonctionnalisme, en faisant l’impasse sur l’aspect qualitatif de nos expériences est une conception abstraite de l’esprit. Peut-il rendre compte d’une façon générale de nos images mentales ? Est-ce qu’avoir une image mentale est identique à l’observation d’une image à l’intérieur de sa tête (avec les yeux de l’esprit ?) ? Percevoir une image n’est peut-être pas comme une image qui serait à l’intérieur de notre tête. Les qualités particulières des images mentales pourraient bien jouer un rôle important. Le fonctionnalisme fait abstraction des qualités possédées par les occupants du rôle causal. Il revient à en conclure que ces qualités n’ont pas d’incidence dans le rôle jouer. Cette critique doit-elle nous inciter à diriger ces objections contre la science en général qui ne serait pas capable de rendre compte du phénomène de l’esprit ? Ou à faire entrer dans le domaine clos du domaine physique des causes immatérielles ? Je ne suis pas de cet avis. La science n’est pas l’adversaire de la métaphysique. Science et métaphysique peuvent parvenir à faire progresser notre conception de l’esprit. Si la pratique scientifique est focalisée sur l’observable, la métaphysique peut se proposer comme rôle d’offrir une image dans laquelle là la fois le monde décrit par les sciences a sa place, mais inclut aussi l’observateur avec en l’occurrence, les qualités particulières de sa conscience.

    En ultime conclusion, ironie du sort, on peut dire que, dans la mesure ou le fonctionnalisme est indifférent à sa base réalisatrice, il n’est pas, en tant que tel, hostile au dualisme des substances ou à la réalisation des propriétés fonctionnelles par des âmes immatérielles. Cette possibilité serait, à mes yeux, une autre raison de le remettre en cause.

  4. herve dit :

    En disant que le fonctionnalisme « n’est pas, en tant que tel, hostile au dualisme des substances ou à la réalisation des propriétés fonctionnelles par des âmes immatérielles », il me semble que vous forcez un peu le trait. Y-a-t-il des auteurs fonctionnalistes qui défendent ces positions ?

    Je ne vois pas du tout ce qui pourrait conduire un fonctionnaliste à accepter deux substances, puisque précisément l’avantage des conceptions fonctionnalistes est de pouvoir, « à la Occam », faire l’économie du dualisme et de ses impasses.

    Quant à la possibilité d’une réalisation des propriétés fonctionnelles par des âmes immatérielles, découle-t-elle, selon vous, de l’indifférence à la base réalisatrice ?
    Pensez-vous que si la base réalisatrice est indifférente, il peut ne pas y en avoir *du tout* ?
    La fonction « couper » peut être prise en charge par des matériaux différents : métal, pierre, mais pas par n’importe quel matériau… Elle ne peut pas plus être accomplie sans matériau, par une sorte de « couteau sans lame auquel il manque le manche », selon l’expression de Lichtenberg. L’indifférence de la fonction à la base réalisatrice est donc TRES relative…

    Quant aux qualia, j’ai beaucoup de mal à y voir autre chose qu’une modalité fonctionnelle. Supposons que je fasse prendre en charge la fonction écrire par trois supports différents : un ordinateur, une vieille machine à écrire, du papier avec un stylo à encre.
    – Sur mon ordinateur, l’écriture apparaît avec la luminosité de l’écran,
    – La vieille machine à écrire, une de celles dont les caractères frappaient directement sur le papier, le marque, y fait des creux, et produit un bruit net.
    – La plume gratte le papier, y laisse un dépôt d’encre qui sèche doucement.
    Nous pourrions dire que ce sont les qualia respectifs de ces trois façons d’écrire, ils accompagnent la fonction, la « nimbent », ils peuvent faire partie des raisons pour lesquelles nous préférons, à tel moment, un support plutôt qu’un autre.

    Il me semble qu’il en va de même pour nos propre qualia, qui se manifestent dans le contexte de telle ou telle fonction.

  5. LEMOINE dit :

    Vous savez que les règles de la comptabilité veulent que lorsqu’un commerçant fait un dépôt sur son compte à la banque, il débite le compte « banque » dans ses livres (et crédite le compte « caisse »).

    Mais, supposons qu’un commerçant tienne sa comptabilité en inversant la convention et donc, pour un dépôt, crédite son compte « banque » et débite son compte « caisse » ; Son comportement n’en sera pas affecté : Le même état de son compte « présenter un solde insuffisant pour assurer le paiement de la prochaine échéance » sera la cause du même comportement « aller faire un dépôt à la banque »

    On peut en conclure que la comptabilité en parties doubles est un bon moyen de décrire les activités d’un commerçant (même en cas d’inversion des conventions comptables) et qu’elle permet en particulier de donner corps à des situations particulières (un solde insuffisant) qui déclenchent des comportements caractéristiques.

    MAIS ! mais il ne faut pas oublier que si la comptabilité décrit correctement les activités d’un commerçant, elle ne les explique pas. Elle ne permet pas de comprendre pourquoi le commerçant vend à prix cassés en janvier, ni pourquoi il renouvelle ses stocks à la fin de l’été.

    Le rôle causal de « l’état du compte en banque », que nous avons mentionné plus haut, n’est qu’illusoire. La cause véritable est ailleurs : le commerçant couvre son compte pour ne pas avoir à payer de lourds agios qui réduiraient ses bénéfices. Le but de son activité est le bénéfice (même dans le cas où son compte d’exploitation se trouve déficitaire à la clôture !). La comptabilité dit le « comment » mais non le « pourquoi » : elle n’explique pas.

    Le fonctionnalisme n’est-il pas pour la compréhension de l’esprit ce qu’est la comptabilité pour le commerce ? : une description peut-être relativement correcte mais l’illusion d’un compréhension. N’amène-t-il pas à attribuer un rôle causal à ce qui n’est que situation symptomatique ?

  6. loic dit :

    et si mon oeil n’enregistrait que des couleurs en fonction des pigments utilisés, pigments eux mêmes composés d’arrangements d’atomes..
    l’oeil est un capteur de champs d’énergie ,non absorbés par la couleur des boites de soupe,
    le cerveau se charge de les analyser et de les classer sur des critères généralement communs à l’espèce, bien que certains des sujets de l’èspèce humaine ont des connexions différentes s’ils voient du rouge à la place du vert,ce ne sont sans doute ou peut être que des erreurs de branchement à la fabrication (c’est à dire à l’assemblage des atomes nous constituant)…
    est cela le fonctionnalisme?

  7. Francois Loth dit :

    Réponse à Hervé.

    Si les propriétés mentales sont des propriétés fonctionnelles elles sont découplées de leurs réalisateurs. Ce qu compte c’est qu’un mécanisme quelconque soit activé après avoir reçu une d’entrée correcte pour produire une réponse correcte. Ce qui tient lieu de réalisateur de la fonction peut alors former un groupe hétérogène extrêmement varié dans des structures biologiques très différentes. On peut penser que des systèmes non biologiques réalisent cette fonction. On peut même spéculer au sujet d’une réalisation non physique. Ce qui pousse à postuler cette hypothèse pour le moins obscure, mais qui appartient à l’espace logique des solutions qu’offre le fonctionnalisme, c’est comme le dit Kim (1998, trad. Franç. p. 53) « une pensée séduisante qu’il puisse exister des lois empiriques contingentes de la cognition, ou de la psychologie, valide pour des systèmes cognitifs comme tels… »

    Cependant, rien de sérieux sur le sujet n’a été postulé. On peut d’ailleurs imposer la contrainte d’un réalisationisme physique.

    Le fonctionnalisme « libéral » ne nie pas l’existence des qualia mais dans la mesure où on ne leur trouve pas de place causale, on peut les considérer seulement comme une modalité fonctionnelle ou comme des épiphénomènes. Position « radicale », on peut aussi les éliminer. C’est la thèse de Dennett dans « Quininq Qualia », texte dans lequel il essaye de démontrer que de telles entités ne peuvent pas exister. Pour Dennett, on fait exister les qualia parce que l’on ne pose pas les bonnes questions à leur sujet. Cependant, si l’on admet l’existence de propriétés particulières de la conscience et que l’on reconnaît que le fonctionnalisme en ne les prenant pas en compte n’est pas atteint, n’y a-t-il un problème ? Le fonctionnalisme ne laisse-t-il pas un trou dans son explication ?

    Réponse à Mr Lemoine.

    Le commerçant si j’ai bien compris satisfait le rôle causal tout en inversant la convention comptable. La métaphore semble fonctionner. L’explication fonctionnelle de l’activité dans le monde économique reste inchangée bien que le commerçant inverse l’ordre débit/crédit de ses écritures comptables. Cependant cela n’expliquerait pas grand-chose, en particulier cela n’expliquerait pas pourquoi ce commerçant se comporte d’une façon « large ».

    Si je comprends bien votre insistance, ce que vous vous refuser à admettre c’est la notion de rôle causal qui serait « étroite ». L’esprit ne serait pas à considérer sous cet angle, mais sous un angle explicatif large en lien avec les raisons d’agir des agents. La question de la causalité mentale par exemple, ne serait alors une préoccupation centrale. On pourrait plutôt admettre d’une manière quelque peu relâchée que l’explication psychologique prend souvent la forme d’une explication causale et que les considérations métaphysiques de la causalité ne devraient pas être premières.

    Cependant si le débat de la causalité mentale perdure, c’est que perdure une insatisfaction au sujet de certaines thèses, la thèse de Davidson en particulier qui traitait l’explication rationalisante comme une explication causale, qui n’accordent pas aux propriétés mentales un rôle causal dans la production du comportement.

    Ce que cherche à éclaircir la métaphysique dans un problème comme celui de la causalité mentale c’est effectivement un problème qui peut sembler désarmant de banalité comme celui qui consiste, par exemple, à se demander si mon désir d’un verre d’eau fraîche est la cause de mon déplacement vers la cuisine. Si on admet cela, que c’est bien mon désir la cause de ce comportement, un certain nombre de problèmes métaphysiques viennent alors se poser.

    Il est vrai que pendant ce temps là on ne répond pas à la question de savoir pourquoi l’homme se désaltère en buvant de l’eau… plus sérieusement, et c’est un parti pris métaphysique, parti pris qui n’est pas systématique en philosophie de l’esprit, mais que cette introduction à la philosophie de l’esprit dans ce blog applique, à savoir que l’on ne reconnaît pas à l’explication pratique le pouvoir d’effacer le problème métaphysique.

    Réponse à Loïc.

    On peut parler de défaut de connexion pourquoi pas. On peut imaginer que dans la douleur du fou évoquée dans un précédent billet, on a affaire à une sorte de qualia inversé. L’objection faite au fonctionnalisme dans l’argument est qu’il ne prend pas en compte ces qualités particulières, à tel point que si ces qualités étaient inversées, cela ne se verrait même pas d’un point de vue fonctionnel.

  8. herve dit :

    Pour ceux qui seraient intéressés, voici le lien vers l’article de Dennet, « Quining qualias »

    http://ase.tufts.edu/cogstud/papers/quinqual.htm

  9. LEMOINE dit :

    Je ne pense pas du tout que le problème de la causalité mentale tel que vous le posez soit « désarmant de banalité ». Nous en avions d’ailleurs déjà parlé (sur le site de Denis Collin) quand je pensais encore que ce que je jugeais être des évidences était partagé par tous.

    J’avais abordé le problème à partir de l’exemple de mon chien ayant le désir d’aller fureter dans le jardin. Je faisais observer que son comportement était celui d’un animal issu d’une lignée sélectionnée par l’homme et qu’il était celui d’un individu éduqué et vivant dans un environnement humain. Un loup ou tout autre animal, un autre chien même n’ayant pas de relation avec moi, aurait agi différemment. J’observais, que demander à sortir pour le chien est un comportement déterminé dans sa forme par son être tout entier. Non seulement ce comportement ne peut pas être réalisé dans la même forme par un « système non biologique » mais il le sera différemment par un autre chien. La relation du désir à sa réalisation apparaissait donc comme complexe et comme débordant l’idée de causalité (elle incluait une communication et une empathie réciproque).

    Evidemment cela n’interdit pas de parler de façon générale, c’est-à-dire descriptive. (Par exemple, on peut dire : « le chien vient quand son maître le siffle » en oubliant toutes les fois où il ne vient pas). Mais vous conviendrez, je suppose, que ce n’est pas la même chose de parler de « façon générale » et de poser un problème abstrait comme l’est un problème métaphysique (que je comprends comme un problème traitant de la clarification de la signification et de l’utilisation correcte des catégories).

    Certaines situations n’ont de sens qu’envisagées abstraitement, d’autres n’ont de sens que vues de façon générale. Ainsi, s’autoriser des conclusions générales à partir de l’expérience du chat de Schrödinger, c’est passer abusivement de l’abstraction à la généralité. Il me semble qu’à l’inverse poser la question théorique d’une causalité mentale (sous la forme : « un désir peut-il être considéré comme la cause d’un comportement » ?) c’est passer directement d’une description très générale à une question abstraite. Ce passage fait problème s’il vide la question de son contenu essentiel (s’il est le passage d’une description générale à l’illusion d’une causalité).

  10. julien dutant dit :

    Patrice Weisz et Le Moine présentent une même objection au fonctionnalisme: c’est une description de ce qui se passe, pas une explication. Je soupçonne que l’argument résulte d’une confusion entre la description fonctionnelle et la chose qui satisfait cette description. Pour reprendre l’exemple d’un ordinateur: le programme n’est qu’une entité abstraite, une description d’opérations. Ce n’est pas cette entité abstraite qui explique les changements physiques de l’ordinateur. Mais *le fait que l’ordinateur soit une implémentation du programme* (le fait qu’il ait les pptés fonctionnelles en question), lui, est un fait physique qui explique et cause les modifications physiques de l’oridinateur. De la même façon, c’est le fait que tel état cérébral soit un certain désir (=que cet état ait certaines pptés fonctionnelles) qui explique que je fasse les mouvements correspondants à une certaine action (=d’autres pptés fonctionnelles).

    Sinon, dans l’argument que tu indiques, la prémisse (1) n’est pas une prémisse! Une reformulation possible:

    (1) Si le fonctionnalisme est vrai, alors deux sujets qui instancient les mêmes relations causaux sont dans les mêmes états mentaux
    (2) S1 et S2 (les sujets de l’exp de pensée) instancient les mêmes rôles causaux
    (3) S1 et S2 sont dans des états mentaux différents
    (C) Par (2) (3) et (1) le fonctionnalisme est faux

    Patrice Weisz attaquait (2). Les fonctionnalistes attaquent souvent (3) (Dennett par ex).

    Si on maintient le fonctionnalisme sur les pptés intentionnelles des états mentaux, mais qu’on accepte l’argument pour les qualia, cela me semble avoir plusieurs conséquences problématiques qui suggèrent que l’argument prouve trop: (a)on ne peut pas savoir qu’on voit le rouge de la même façon, (b)je ne sais pas si je vois le rouge comme rouge ou comme vert, ou plus généralement quel est mon qualia du rouge, (c)je ne sais même pas si j’ai un qualia du rouge. (L’argument des zombies implique (c) lui aussi. à mon avis…)

  11. julien dutant dit :

    Pardon pour les coquilles… notamment: (a) on en peut pas savoir que nous voyons les uns les autres les qualia de la même façon

  12. LEMOINE dit :

    Juste un point en passant : je n’aurais pas dit « description » mais « modélisation »

    J’ai employé ailleurs l’expression « modélisation aux forceps »
    (Elle est un peu polémique, mais elle dit bien comment je vois tout cela)

  13. Francois Loth dit :

    C’est vrai que dans ma formulation la prémisse (1) n’est pas vraiment une prémisse. Merci pour la proposition de reformulation.

  14. albert dit :

    <>

    c’est pas le désir d’un verre d’eau qui est la cause de mon déplacement vers la cuisine , c’est l’organisme qui détecte un besoin d’eau et qui donne l’ordre d’ allez boire , le désir intervient après coup ( quelques millisecondes après ) et donne l’illusion que c’est lui qui donne l’ordre , c’est la faculté de l’homme de commenter ce qui lui arrive qui lui donne l’illusion que c’est le désir qui commande .

  15. girard max dit :

    avez vous lu le livre de Stéphane Lupasco
    « Les trois matières » ? cela vous incitera à lire d’autres de ses livres, puis à revenir à la problématique des qualias avec un esprit d’observateur qui est devenu ce qu’il a observé !
    SALUTATIONS GIRARD MAX

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