Chasser le fantôme : les dispositions

 

37.jpg7.jpg

 

Argumenter contre le dualisme des substances comme le fait Ryle (voir billet précédent) n’est pas réduire l’homme à une chose ou à un système automatisé. Il écrit :

« Nier que l’être humain soit un fantôme logé dans une machine ne revient pas à le dégrader au rang de machine » (Ryle 1949, p.471)

L’analyse linguistique de la notion d’esprit entreprit par Ryle conduit celui-ci non seulement à réfuter le dualisme des substances mais à pointer une confusion conceptuelle. Pour Ryle il faut rejeter la légende du fantôme. Autrement dit, il faut remplacer le concept d’objet ou de substance lorsque l’on parle de l’esprit au profit de dispositions.

La confusion que Ryle met en évidence est celle de deux discours : un discours sur les dispositions et un discours sur les objets. Quand vous affirmez qu’un vase en cristal est fragile, vous n’affirmez pas que le vase contient une chose que l’on appelle « fragilité », comme si cette chose était enfermée dans le vase et pouvait agir soudain en le brisant, si jamais ce dernier chutait. Etre fragile veut seulement dire que si un choc suffisamment fort se produit contre le vase, il se brise.

En faisant appel aux dispositions, Ryle échappe à l’attribution d’occurrences d’événements internes. Dire d’une personne qu’elle comprend l’opération de la division, revient à dire qu’elle est disposée à trouver des résultats corrects lorsqu’une opération de ce genre lui est soumise. Ainsi l’analyse dispositionnelle des attributions mentales, plutôt que d’être ce théâtre d’événements accessible à la seule première personne, possède l’avantage de rendre observable ce que produit l’esprit.

Cependant si l’on considère une occurrence de croyance particulière comme celle, par exemple, qui vous fait croire que la terre tourne autour du soleil. Elle ne semble nous disposer à pas grand-chose. On pourrait même dire de vous, alors que vous dormez, que vous avez cette croyance. En disant cela, nous serions sans doute très proche de la tentation d’avoir à nous référer à un certain état interne. Pour un tenant de l’analyse dispositionnelle de l’esprit, croire que le soleil tourne autour de la terre n’implique pas que vous soyez dans un état quelconque. Posséder cette croyance revient simplement à être disposé à agir d’une certaine manière. En dirigeant ainsi l’analyse de l’esprit, vous perdrez le désir de faire appel à ces mystérieux états internes fantômatiques. Ainsi, croire que le soleil tourne autour de la terre c’est être disposé à produire certains mouvements corporels comme prononcer certaines paroles par exemple.

Si vous avez un mal de tête, vous pourriez être disposé à gémir, à prendre votre tête dans vos mains ou encore à chercher une aspirine, ou à prononcer une phrase plaintive du genre « j’ai mal à la tête ! ». Vous pourriez aussi ne rien faire de cela. Imaginez par exemple que vous considériez que ce soit inconvenant de parler de ses afflictions. Dans ce cas, bien que vous soyez disposé à vous comporter d’une certaine manière, vous ne vous comporterez pas ainsi.

Qu’est-ce alors qu’être disposé à se comporter d’une certaine manière ? Qu’est ce qu’une disposition ? Un vase fragile possède la disposition de se briser. Les cristaux de sel possèdent la disposition de se dissoudre dans l’eau. En se brisant, le vase révèle sa fragilité. En se dissolvant lorsqu’ils sont placés dans l’eau, les cristaux de sel manifestent leur solubilité. Cependant, un objet peut posséder une disposition et ne pas la manifester. Un verre de cristal peut ne jamais se briser ; des cristaux de sel ne jamais se dissoudre.

Une disposition permet donc de rendre compte de ce que vous faites et de ce que vous seriez susceptible de faire. Vous faites, sans doute, ce que vous êtes disposé à faire ; mais vous pourriez être disposé à faire beaucoup de choses que vous n’avez jamais faites parce l’opportunité d’avoir à les faire ne s’est jamais vraiment présentée ou parce qu’elles ont été empêchées par d’autres dispositions. Vous pourriez ainsi être disposé à agir courageusement lorsque vous êtes exposé à un danger, mais vous passez votre vie dans un environnement tranquille. Cette circonstance particulière de votre vie n’abolit pas votre courage. Bien sur, si vous n’avez jamais manifesté votre courage, vous n’avez pas de raison de penser que vous pourriez être courageux. De la même façon, vous n’avez pas de raison particulière de penser qu’une substance qui ne vous serait pas familière serait soluble dans l’eau si sa solubilité ne s’était jamais manifestée. Vous pourriez aussi être disposé à être courageux dans une situation dangereuse mais néanmoins, dans une circonstance particulière préférer la fuite, en considérant que l’expression de votre courage pourrait mettre en danger un compagnon.

Le béhaviorisme philosophique, au moyen d’énoncés mentionnant les dispositions comportementales se présente alors comme une tentative d’élimination de ces énoncés mentalistes qui nous avaient mené à l’erreur ryléenne de catégorie.

Références

  • Ryle, G. (1949) The Concept of Mind, trad. Franç. S. Stern-Gillet, La notion d’esprit, (1978), Payot, nouvelle édition de poche, préface de J. Tanney, Payot et Rivages (2005).

11 commentaires pour Chasser le fantôme : les dispositions

  1. angel dit :

    Ryle fait-il la différence entre « disposition » et « capacité » ? Par exemple, le fait de comprendre l’opération de la division ne pourrait-il pas être compris comme une capacité ? A moins qu’il n’y ait qu’une différence de degré entre des dispositions naturelles (comme la fragilité) et des dispositions acquises ?
    Merci.

  2. Francois Loth dit :

    L’objectif de Ryle est un objectif de traduction des termes mentaux, autrement dit un objectif restreint au champ du langage. Il fait appel aux dispositions pour expliquer que l’attribution de certaines classes de prédicats mentaux revient à dire seulement que le sujet possède certaines dispositions. Ce sur quoi il veut insister, c’est qu’avoir une disposition c’est ne pas être dans un état particulier. Ce que fait Ryle consiste à éradiquer un réflexe qui nous fait postuler des événements internes.

    L’analyse de Ryle, enfin je ne le pense pas, ne le conduit pas à nuancer entre capacité et disposition. Une disposition comportementale relève d’une capacité, d’une « puissance », d’une potentialité, et de rien d’autre. Ce qui compte pour Ryle, au-delà de la distinction que l’on peut faire entre capacité et disposition (la première serait une disposition acquise au gré d’un apprentissage), c’est que calculer ne soit pas la propriété d’une chose mystérieuse.

  3. 1) Je me réveille avec le souvenir d’un rêve; avoir le souvenir d’un rêve c’est ,selon Ryle, être disposé, entre autres, à le raconter. Mais voilà que dans la matinée je perds ce souvenir. Je n’ai plus la disposition à en parler. Le souvenir du rêve a disparu. Mais, quelques jours plus tard, un événement me rappelle mon rêve. Je retrouve la disposition. Mais, si je le réduis à la disposition, dans l’intervalle, mon souvenir n’existait donc plus. Mais s’il n’existait plus, comment l’événement a-t-il pu me le rappeler ?

    2) Je me réveille d’une anesthésie, j’entends les voix des infirmières, je me dis « j’entends les voix des infirmières », j’ai conscience de moi. Mais à cause d’effets secondaires de l’anesthésie, je ne suis pas disposé à parler de ce que je pense, ni à faire des signes avec les yeux ou avec le petit doigt. Je dois donc dire que je n’ai pas conscience de la situation. On me dira qu’en me réveillant définitivement je serai disposé à répondre « je vous entendais » à la question de l’infirmière. « comment ça va ? » Certes ma réponse ne sera vraie que si existait alors un état mental sans disposition à pouvoir l’exprimer.

    Résumé: il me semble très difficile de faire l’économie, dans certains cas, d’une référence à des états internes.
    En plus je ne peux pas déterminer les dispositions en question. Prenons la croyance que la terre tourne et admettons que je la traduise par « disposition à dire: « la Terre tourne autour du soleil » à quelqu’un qui me demande: « que fait la Terre ? », si je hausse les épaules quand quelqu’un me dit « Le soleil tourne autour de la Terre », je dois en conclure que je n’ai pas cette croyance ?
    Je ne peux même pas faire une liste finie des dispositions; en ce sens elles sont différentes des dispositions des objets: je ne peux pas dire: « la fragilité du verre, c’est sa disposition à se casser si on le fait tomber par terre ou à rebondir au visage ou à disparaître ou à se transformer en papillon ou etc »

  4. Francois Loth dit :

    La critique principale qui sera faite au béhaviorisme est effectivement la négation de l’existence des états internes. Wittgenstein et Ryle se défendaient d’être partisans de la doctrine béhavioriste. Pour David Armstrong (dans son livre « A Materialist Theory of Mind »), la seule raison pour laquelle ces deux philosophes ne se réclamaient pas de la doctrine était que les béhavioristes affirmaient qu’il n’existait pas des choses comme les esprits. Wittgenstein et Ryle ne voulaient pas dénier l’existence des esprits, mais voulaient simplement donner une théorie de l’esprit en terme de comportement.
    Néanmoins, ces philosophes, mêmes s’ils ne se réclamaient pas du béhaviorisme, en étaient très proches.

  5. LEMOINE dit :

    Le recours à cette notion de « disposition » n’est-elle pas une solution paresseuse qui dispense de poser la question des bases naturelles et des formes sociales de la conscience et de la pensée ?

    Eluder un problème, ce n’est pas le résoudre

  6. LOIC dit :

    la lecture de cet article m’inspire ceci: l’esprit est comme les forces en physique il représente un potentiel d’action que ce soit action physique ou action de penser. L’action étant la manifestation d’une energie potentielle qui change d’état..

  7. Francois Loth dit :

    La remarque que les propriétés sont des forces est au cœur d’un débat métaphysique très important. Pour certains philosophes, les propriétés sont des pouvoirs ou des dispositions. Plus précisément, la thèse est que les propriétés intrinsèques des objets concrets peuvent être distinguées par les pouvoirs qu’elles confèrent à leurs possesseurs. La question que l’on peut se poser est celle de savoir si ces pouvoirs doivent être considérés comme de purs pouvoirs où si ces pouvoirs doivent être fondés dans des propriétés sous-jacentes à ces pouvoirs. Voilà un choix métaphysique important. Merci Loïc de poser le débat.

  8. lOIC dit :

    ces pouvoirs ont sans doute un nom:
    force de gravitation
    force nucléaire forte
    force nucléaire faible
    force electromagnétique

    ces quatre forces sont probablement dans des conditions primales unies en une superforce présente avant 10 puissance -43secondes après le big bang..

    L’esprit est fils de la matière qui elle est née de l’énergie infinie de l’instant zéro… mais avant ?

  9. Baiwir dit :

    La capacité serait à la disposition, ce que la connaissance est au savoir.
    Celui-ci est acquis, celle-là est soit en deca soit au-delà du savoir.
    A l’intérieur de ce complexe s’articule le mystère de l’homme, cette impulsion venue d’ailleurs
    qui lui fait se précipiter à l’eau pour sauver de la noyade.
    Ce mystère est le catalyseur, l’attracteur étrange qui fait passer du régime turbulent
    au régime laminaire, en thermodynamique.
    « Le chaos est facteur d’un ordre nouveau » dit Ilya Prigogine,
    tandis que Spinoza affirme que « …nous expérimentons… que nous sommes éternels »
    Le behaviorisme est d’un niveau à peine supérieur à la théorie de l’animal-machine de Descartes.
    « Sens » a trois acceptions.
    Passer d’un régime à un autre ne relève pas de la raison mais du fait d’une pensée qui ne se pense pas elle-même.
    Pour Wittgenstein, le monde est constitué de faits, pas de choses.

  10. hypnos dit :

    l’esprit reste simplement la quintessence de tout notre être tout nos sentiments bon ou mauvais concentre en fines particules impalpable mais bien réel sur un autre plan de l’existence, et en fonction du lieu ou d’un objet auxquelles ces masses d’énergie sont rattachées et dans certaines conditions peuvent prendre un ascendant sur notre plan d’existence et créé des manifestations que l’on nom esprit frappeur etc…

    • Francois Loth dit :

      Je ne suis pas sûr que le fantôme cartésien que raille Ryle puisse avoir quelque accointance avec « l’esprit frappeur » que l’on rencontre parfois dans des histoires qui font peur. Le terme « esprit » dont il est question dans ce blog se traduit en anglais par « Mind ».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :