Résoudre le problème corps-esprit d’une façon radicale : le matérialisme éliminatif

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La thèse éliminativiste affirme que les notions d’états mentaux et leurs propriétés sont posées en termes (proto) scientifiques désuets au sein d’une psychologie du sens commun (folk psychology). Une science du futur conclura que des entités comme les croyances ou les désirs, voire les sensations n’existent pas. Le matérialisme ou physicalisme dans le cadre de neurosciences remplacera cette science surannée. Paul Churchland pose de façon radicale l’objectif du programme éliminatif :

Le matérialisme éliminativiste est la thèse suivant laquelle notre conception commune des phénomènes psychologiques constitue une théorie radicalement fausse, à ce point déficiente que ses principes et son ontologie seront un jour non pas réduits en douceur mais remplacés par les neurosciences parvenues à maturité. (Churchland 1981, p. 117, trad. Franç.)

Pour les éliminativistes, parler d’esprit n’est qu’un reste de croyance selon laquelle la nature est régie par des âmes ou des esprits, de façon analogue à la volonté humaine. Ces genres d’explications animistes ont été graduellement remplacées par des explications purement physiques, exceptées dans un domaine : le comportement des créatures intelligentes. En effet, nous continuons de voir les êtres humains et certaines autres créatures non humaines, comme des systèmes physiques incluant un composant vital mental : l’esprit. Dans nos moments les plus scientifiquement inspirés, nous parvenons à construire une théorie de l’identité, identifiant ainsi les esprits avec les cerveaux des créatures intelligentes. Cependant, railleraient les éliminativistes, c’est comme identifier l’esprit de la forêt avec son écosystème ou le dieu Eole avec la différence de pression des masses d’air. La science va plus loin et nous apprend que de telles entités n’existent pas. Nous n’étudions ni l’esprit de la forêt ni l’action du dieu Eole. Ces entités sont remplacées par l’étude des combinaisons d’espèces et par celle des différentiels de pression qui est la force déplaçant l’air. Les avancées dans les neurosciences, affirment les éliminativistes, va dans cette direction : les esprits iront rejoindre l’esprit de la forêt et le dieu Eole dans le monde des entités établies par des fausses théories.

L’argument éliminatif peut se poser ainsi :

1) La psychologie du sens commun est analogue à une théorie scientifique obsolète comme l’alchimie.

2) L’alchimie est une théorie scientifique fausse qui ne s’applique pas à la réalité et les entités qu’elle décrit n’existent pas.

3) En conséquence, il est possible que la psychologie du sens commun soit fausse, qu’elle ne s’applique pas à la réalité et que les entités qu’elle décrit n’existent pas.

La première prémisse de l’argument s’appuie sur une analogie que ceux qui objectent à la thèse éliminativiste ne reconnaissent pas. Il est en effet légitime de se demander si notre psychologie du sens commun qui nous permet, par exemple, de faire des prédictions au sujet du comportement d’autrui en leur attribuant des croyances et autres états intentionnels, est à considérer comme une théorie empirique scientifique. Il existe un système comparable à la psychologie ordinaire dans un autre domaine, qui est la physique ordinaire, une physique pour la vie de tous les jours, et qui n’a jamais été éliminée par la physique moderne. En effet, on peut rester ignorant toute sa vie des théories physiques et utiliser un ensemble de connaissances tacites que la dernière théorie physique ne viendra jamais éliminer. Un jeune enfant, par exemple, fait l’expérience d’objets qui se déplacent naturellement vers le bas lorsqu’on les lâche. Très vite, cette connaissance, imposée par son environnement, intègre une sorte de physique naïve qui lui permettra de faire des prédictions au sujet d’un ensemble objets de taille moyenne. Ainsi, ne faut-il pas distinguer la physique naïve des théories physiques élaborées au moyen d’une expérimentation rigoureuse et choisies après avoir été testés par induction ? Cette question ne se pose-t-elle pas de la même façon au sujet de la psychologie du sens commun ?

Pour Lyne Rudder Baker (1987) la thèse éliminativiste n’est ni plus ni moins qu’un suicide cognitif. Pour étayer sa thèse, elle questionne la cohérence de la thèse éliminativiste. Pour elle, l’éliminativiste est tout simplement, au sens strict, incroyable. Pouvons-nous en effet, demander à quiconque de croire que les croyances n’existent pas ? Si, selon la thèse éliminativiste, il était vrai que les états d’esprits, les intentions, les contenus mentaux, n’existaient pas, ce ne serait pas quelque chose que quelqu’un pourrait croire. En effet, la vérité ou la fausseté a besoin d’être véhiculée par un contenu ou une représentation, deux « véhicules » que la thèse éliminativiste se propose d’exclure. Est-ce qu’une thèse niant nos conceptions du sens commun du mental peut être cohérente ? Est-ce que cela implique que la thèse éliminativiste n’est pas ou ne pourrait pas être vraie ?

Références
BAKER L.R (1987) Saving Belief : A Critique of Physicalism, Princeton University Press.

CHURCHLAND, P. (1981) “Eliminative Materialism and the Propositional Attitudes” trad. Franç. P. Poirier, “Le matérialisme éliminativiste et les attitudes propositionnelles”, in Philosophie de l’esprit : Psychologie et sens commun et sciences de l’esprit, D. Fisette et P. Poirier, Paris, Vrin, 2002.

5 commentaires pour Résoudre le problème corps-esprit d’une façon radicale : le matérialisme éliminatif

  1. Kip dit :

    Est-ce que tu pourrais m’indiquer des articles ou livres traitant en particulier de cette « physique naïve » et de ses rapports à la psychologie ordinaire ? Dans le recueil de Fisette-Poirier il en est fait mention ?

    Cordialement,

    Kip

  2. Francois Loth dit :

    A ma connaissance, il n’y a pas de livre qui traite du rapport entre la physique naïve et la psychologie ordinaire. La physique naïve est utilisée comme analogon de la psychologie ordinaire pour avancer des arguments mettant à mal la thèse éliminativiste.

    Dans le recueil de Fisette-Poirier, il y a le texte de Churchland sur les attitudes propositionnelles. Dans un livre par contre de Fisette et Poirier également, intitulé ‘Philosophie de l’esprit : Etat des lieux’, 2000, Vrin, un large développement est fait de la thèse éliminativiste.

    Le problème de l’analogie entre physique naIve et psychologie populaire est celui de l’accès de cette dernière au statut de science véritable. Si la psychologie populaire est une proto science, alors l’argument éliminativiste pourrait gagner quelques points.

  3. Tuby dit :

    Bonjour,
    je cherche un resumé de la biographie de Churchland, sauriez vous ou je peux trouver ca? Merci.

  4. Thomas dit :

    Bonjour,

    vous êtes sans doute au courant mais je voulais vous signaler que Patricia Churchland est l’invitée des Pufendorf Lectures cette année et donc qu’elle va prononcer 4 conférences réparties sur 4 jours. Voilà les titres:

    29 maj What is Neurophilosophy?
    30 maj A Perspective on Self, Agency and Free Will
    31 maj ‘Inference’ to the Best Decision
    1 juni Brain-based Values

    j’imagine que très vite nous aurons accès aux textes et aux vidéos de ces conférences (comme c’est le cas pour celles de David Armstrong invité en 2004)

    merci pour votre site,

    Thomas

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