Descartes et nous…

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Est-ce que le grondement d’un volcan en irruption sur une île déserte fait du bruit quand il n’y a personne pour l’entendre ? La réponse normale à cette question, à la limite de l’absurde, est « oui, bien sur que le grondement du volcan fait du bruit ». Pourquoi ne ferait-il pas de bruit ? Le volcan fait du bruit même si il n’y a personne alentour pour l’entendre. Et puis, même s’il n’y a personne sur notre île, il y aura bien un oiseau de mer le survolant ou un mammifère marin passant au large qui entendra le grondement.

L’irruption du volcan provoque des ondes sonores qui sont des vibrations se propageant dans l’air ou dans l’eau. Lorsque ces ondes sont perçues par un capteur acoustique naturel telle l’oreille d’un oiseau, ce dernier perçoit ces vibrations. Si un grondement de volcan non capté fait un son ou non, dépendra de ce que vous vous voulez dire par « son ». Si vous voulez dire « entendre un gros bruit », alors bien qu’un albatros et un dauphin ne seraient pas loin, le grondement en question resterait silencieux. Si en revanche, vous signifiez quelque chose comme « une onde produite par la vibration d’un support fluide tel que l’air ou l’eau », alors oui, le grondement du volcan ferait un son.

On peut estimer que la deuxième réponse est une bonne réponse à la question presque absurde et que le débat est clos. La question pourtant ne peut être réglée que si on pose exactement ce que nous signifions. Comme on l’a vu, il nous faut distinguer deux sortes de sons. Quels sont ces deux sens ? D’un côté il y a le son physique, la vibration dans l’air dont on peut mesurer la fréquence ou la vitesse de propagation et de l’autre, il y a l’expérience que nous faisons d’un son. Le son expérimenté dépend de la présence d’un observateur. Cette expérience n’est pas publique. Bien que toute personne possédant des oreilles puisse entendre un son, cette expérience possède un caractère privé. Nous pouvons mesurer la fréquence de réception des sons chez les personnes qui en font l’expérience, nous pouvons aussi observer leurs réactions, mais nous ne pouvons pas mesurer l’expérience particulière du son par la personne.

On a l’impression que l’image que l’on a du monde et de la place qui est la notre, dans ce même monde, se scinde en deux. Il y d’un côté le monde des volcans et des sons et de l’autre le monde mental intérieur, l’esprit et ses contenus. Le monde mental inclut aussi les expériences de conscience : le regard que l’on porte sur les objets que l’on voit, la manière dont ils nous touchent, les sons que nous entendons, ce que cela nous fait de goûter un aliment, d’éprouver une douleur, de sentir, etc.

Un point de vue peut consister à refuser cette séparation entre les expériences de la conscience et les expériences se produisant dans le monde matériel. On peut, en effet, se dire que les expériences de conscience se produisent dans le cerveau et regarder les cerveaux comme d’autres objets matériels. Le cerveau effectivement a une forme bien définie, des dimensions, une masse et occupe un espace. Il est aussi constitué de particules qui ont chacune une forme bien définie, une dimension, une masse et qui occupent une espace. En vertu de cette constitution matérielle, votre cerveau vous permet de voir, mais on peut présumer également qu’il vous permet d’entendre, de sentir, d’éprouver et de goûter d’une manière particulière. On pourrait certes dire qu’il s’agit là seulement d’une variété d’états qu’expérimente votre cerveau. Cependant les qualités de ces expériences, bien qu’indubitablement reliées de manière systématique à la réalité matérielle dont ils sont obtenus, diffèrent des qualités possédées par des objets matériels quelconques, incluant votre cerveau. Mais si cela est ainsi, où situons nous les qualités de l’expérience ?

Un examen du cerveau au moyen des derniers instruments sophistiqués mis à la disposition d’un neurophysiologiste ne pourra en effet rien révéler de ces qualités particulières. Vous pouvez, par exemple, alors que nous écouter un morceau de musique qui vous touche particulièrement, être assailli par une quantité de sons, mais aussi d’images, vous pouvez voir mentalement des couleurs, ressentir des sensations diverses qui s’apparentent à des odeurs, des goûts, etc. Dans le même temps, un neuroscientifique pourrait observer l’activité électrique et les flux sanguins traversant certaines zones de votre cerveau alors que vous écoutez ce morceau de musique ; il pourrait rédiger une cartographie détaillée des variations de cette activité et de ces flux, mais il ne pourra rien observer ni faire un quelconque compte-rendu de quelque chose qui ressemble aux qualités de votre expérience de conscience.

Ainsi, l’idée que ces qualités résident dans votre cerveau apparaît bien faible. Maintenant, si ces qualités ne sont pas dans votre cerveau, où sont-elles ? La réponse traditionnelle que nous semblons être prêt à accepter est que ces qualités sont logées dans l’esprit. Cette réponse implique alors que véritablement l’esprit est différent du cerveau. En effet, cette réponse implique que l’esprit n’est en aucun cas un objet matériel comme les volcans ou les cerveaux eux-mêmes ! Les esprits sont des entités non matérielles qui possèdent des propriétés qui ne sont pas possédées par les objets matériels. Les esprits semblent néanmoins avoir d’intimes relations avec les objets matériels, les cerveaux particulièrement. Vos expériences de consciences des objets matériels, expériences qui incluent votre propre corps, semblent vous atteindre à travers le cerveau. Il en est de même des effets des délibérations que nous avons à propos du monde, délibérations qui nous poussent à agir et qui requièrent l’intermédiaire du cerveau. Néanmoins, la conclusion à laquelle il semble que nous ne puissions pas échapper est celle-ci : l’esprit n’est pas une chose matérielle.

Admettre cette conclusion, c’est nous installer dans un problème que Descartes a initié et qui nous contraint à construire une image métaphysique cohérente. La réponse de Descartes fut de construire une ontologie dualiste des substances. Jaegwon Kim, ainsi que la plupart des métaphysiciens travaillant dans le domaine de l’esprit, estiment que la réponse de Descartes ne permet pas vraiment d’apporter une solution au problème de l’interaction entre le corps et l’esprit. Néanmoins, reconnaît Kim : « Cependant, en maintenant jusqu’au bout l’efficacité causale de l’esprit, Descartes manifesta une saine et recommandable attitude de respect à l’égard du sens commun philosophique […] Et nous devrions, me semble-t-il, nous souvenir de lui autant pour cette attitude que pour son échec […] » (Kim 1998, trad. Franç. p. 61-62)

Références

 

  • KIM, J. (1998) Mind in a Physical World Cambridge, Mass: MIT Press, trad. Franç. F. Athané et E. Guinet, Paris, Syllepse, 2006

 

 

16 commentaires pour Descartes et nous…

  1. loic dit :

    la réaction face à un événement extérieur direct ou un souvenir n’est elle pas une émotion? et par là ce qu’on apelle l’esprit ou la conscience ne serait elle pas une réponse à un stimulus, cette réaction amenant une action ou une pensée en réponse à cette émotion
    le grondement d’un volcan, un souvenir, le plaisir d’un petit matin, la peine, la fatigue et le stress sont des événements extérieurs
    je suis comme socrate je pose beaucoup de questions!

  2. Francois Loth dit :

    Une émotion, un souvenir sont assurément des manifestations de l’esprit. Une représentation peut entraîner une autre représentation, une représentation mentale peut même nous faire hérisser le poil. Dans ce cas nous sommes face à une occurrence de causalité mentale dans le domaine physique. Et si l’esprit n’est pas physique, cela pose problème.
    Une des questions les plus difficiles en philosophie de l’esprit est la question de la conscience. Nos émotions particulières d’expériences radicalement privées comme ce que cela fait de ressentir quelque chose dans le petit martin, sont elles réductibles à des états physiques ? L’émotion que l’on ressent en écoutant un air de musique est-il caractérisable en terme physique ? Autrement dit, pouvons-nous faire un compte-rendu sur une base physique de ce que sont ces phénomènes de conscience ? Si on ne parvient pas à rendre compte de ces états privés en terme physique, on admet alors que leur nature est intrinsèquement non physique. Il pourrait alors exister une poche non physique dans un monde entièrement physique ! Certains philosophes dans la mesure ou ces entités sont inanalysables, privées (c’est-à-dire qu’elles échouent aux tests objectifs), incorrigibles (en effet, croire que l’on possède cet état, c’est posséder cet état) et non physiques, considèrent qu’ils n’existent tout simplement pas ! Une façon comme une autre régler le problème, mais est-ce bien raisonnable !

  3. loic dit :

    tu termines ta réponse par « est ce bien raisonnable », encore un concept : la raison.
    « la raison, la conscience, l’esprit » ne sont-ils pas la sainte trinité auquelle se réfère la religion catholique? ces trois concepts sont en tous cas la base des commandements.., cela n’est pas troublant puisque ces données sont à la base du « respect » de la vie.
    La vie et son évolution étant apparament le dessein de l’univers, l’esprit n’est-il pas une propriété « raisonnante, consciencieuse et spirituelle » au service de ce dessein naturel et physique (je pourrais citer Rousseau mais c’est de moi!)

  4. Kip dit :

    Bonjour !

    L’année dernière je suivais un cours d’introduction à la philosophie de l’esprit de tradition analytique. Si ce cours m’a passionné, les diverses solutions proposées (éliminativisme, réductionnisme, fonctionnalisme, etc…) m’ont toujours semblées mettre en évidence certains traits des expériences (scientifiques ou privées), sans réussir à toutes les saisir. Un problème de formalisme plus qu’un problème ontologique, intuitivement c’est ce qu’il me reste comme impression. Il me semble qu’il existe une solution linguistique à ce problème. Un billet est-il prévu pour exposer cette solution ?

    Une autre remarque : la philosophie de l’esprit prend pour point de départ un physicalisme. Mais supposer que le monde est entièrement physique, n’implique que nos expériences soit explicables physiquement.
    En effet, admettre que le monde physique est indépendant de nous (réalisme ontologique), n’implique pas que le monde physique tel que nous le connaissons ne soit pas qu’une image dépendante de nous. La physique, notamment les théories quantiques, montrent l’importance et la participation active de l’observateur dans le processus d’observation, le monde physique est donc constamment construit, dans sa représentation (mais je le répète, cela ne signifie pas que le monde physique existe bel et bien indépendamment de nous).

    Tout cela doit paraitre bien obscur, alors voilà où je veux en venir : la philosophy of mind pose comme base à son raisonnement des concepts de monde physique et d’états physiques, et des concepts d’esprit et d’états mentaux. Or tous nos expériences sont un mélanges intimes, un composés de ces concepts. Comment les délier ? Si séparer états mentaux et états physiques pour en chercher les liens est un peu grossier, peut-on faire autrement ?
    De plus, on cherche à réduire les états mentaux à des états physiques, mais ne devrait-t-on pas au contaire tenter de réduire les états physiques à des états mentaux ? En effet lorsqu’on affirme pas exemple qu’un gaz est caractérisé par sa pression, sa température, son entropie, etc… on imagine, on représente cela, à l’aide d’états mentaux. Bref que l’on dise quelque chose du monde mental, ou du monde physique, des états mentaux en sont inéluctablement médiateurs.

    Ce qui me fait pointer une erreur possible : en faisant abstraction de cette composante psychologique intervenant même dans les jugements sur des états physiques, peut-on réellement parvenir à délier les expériences (privées et scientifiques) pour en déterminer les parties mentales, les parties physiques, et les liens entre elles ?
    Un exemple : un état mental A (volonté de lever le bas) cause un état physique B (le bras se lève). On se demande comment un état mental peut causer un état physique, comment une causalité entre deux substances différentes est possibles. Mais si l’on accepte que la causalité est une construction psychologique (dans la tradition de Hume et des régularistes), alors c’est bien en étudiant les états mentaux que l’on pourrait comprendre éventuellement certaines choses sur le monde physique. « A cause B » est un jugement, et donc un état mental. A est un état physique, mais accessible à travers un état mental.

    Bernard d’Espagnat parle de « réel voilé », expliquant que d’après les matériaux empiriques de la physique moderne, il n’est plus possible de défendre un objectivisme fort, mais seulement un objectivisme faible, une sorte d’intersubjectivisme. La philosophie de l’esprit tient-elle assez compte de ces considérations ? N’absolutise-t-elle pas trop le monde physique, n’a-t-elle pas tendance à réifier ses concepts ?
    En d’autres termes, je me demande si le problème du lien entre mental et physique, ne découle pas en partie de présupposés réalistes érronés.

    Je te remercie, si tu trouves le temps de me répondre.
    Cordialement,

    Kip

  5. LEMOINE dit :

    Ce qui ne me paraît pas « raisonnable » c’est « d’ontologiser » les phénomènes. C’est, à mon avis, s’enfermer dans un mode de pensée réducteur.

    Si on prend l’exemple du bruit du volcan, cela paraît clair. Il y a le bruit « phénomène objectif ». Ce n’est pas un « étant » mais un phénomène ondulatoire. Je peux le mesurer en décibels et en fréquence.
    Et, il a le bruit tel que je l’entends. Le bruit ressenti est plus complexe, mais pourquoi le traiter autrement que le bruit comme phénomène physique ?

    Lorsque j’entends le grondement d’un volcan, si je suis un touriste, amateur d’exceptionnel, je vais ressentir de l’excitation. Si j’habite le lieu d’où vient le bruit, je ressentirais une angoisse mortelle pour les miens. Si je suis volcanologue j’essaierais d’analyser ce bruit et si je suis musicien, je pourrais rêver de l’évoquer dans une symphonie.

    Sur le plan physique, chaque homme pourvu qu’il ait des capacités d’audition normales, aura entendu sensiblement la même chose, mais chacun l’aura vécu différemment selon ce qu’il est socialement. L’esprit de chacun (si on s’autorise se terme) ne sera donc que l’expression de ce qu’il est socialement, de son éducation, de sa fonction sociale. L’esprit sera donc en quelque sorte la « coloration » par le social d’une sensation ou le mode d’appréhension du réel par un être social.

    Je ne trouve pas très « raisonnable » de vouloir analyser cela sous forme d’entités métaphysiques.

    C’est, également, fausser le problème que d’évoquer ici la physique quantique. L’analogie entre observation du réel par l’homme en tant qu’être social et la difficulté à saisir le monde quantique sans y interférer, est très superficielle et n’aide guère à éclaircir les choses.

    Excusez-moi si je vous parais brutal, mais je trouve que la philosophie s’apparente parfois au délire. C’est quelque fois manifeste. Par exemple, j’ai entendu hier soir un certain Peter Sloterdjik parler de « finitude et ouverte et éthique de l’espace ». En fait ce monsieur ne faisait que dire en termes métaphysiques, avec un vocabulaire manifestement inadéquat (des sphères et des containers) ce que l’archéologie et l’anthropologie disent très bien, ce que les sciences analysent très bien. Il n’était même pas au niveau d’analyse de Engels dans l’origine de la famille ! Je suis désolé pour ce monsieur, mais on ne peut pas faire métier de créer des concepts. En créer un dans sa vie c’est avoir fait une découverte majeure, vouloir en créer une douzaine c’est délirer.

  6. Kip dit :

    Par rapport à LEMOINE qui critique mon évoquation de la mécanique quantique. Il s’agissait d’un exemple, j’aurai aussi bien pu évoquer la relativité restreinte pour montrer l’importance de l’observateur. Ceci s’inscrivait dans mon raisonnement qui devait arrivé à l’étude de l’implication du réalisme dans la philosophie de l’esprit. Il ne s’agit pas de fausser le problème, mais de déterminer dans quelle mesure un problème pouvant sembler uniquement « perpendiculaire » à celui qui nous préoccupe, en influence l’approche.
    Regardez des gens comme Lewis ou Davidson, ils se sont essayés à la philo de l’esprit, du langage et des sciences, sans se cantonner à un domaine précis.
    J’espère que François Loth pourra me répondre sur cette question du réalisme en philo de l’esprit, et si ma question n’a aucune pertinence m’expliquer pourquoi.

    Kip

  7. Bonjour,

    Je crois vraiment que Davidson apporte beaucoup à la philosophie de l’esprit par la notion de monisme anomal qui fait sans doute appel à quelque chose de complexe, « la survenance ».

  8. LEMOINE dit :

    Je n’ai rien lu de Davidson mais quand je lis « monisme anomal » je comprends qu’on parle d’un objet simple où pourtant on distingue des éléments dont la relation ne peut pas s’exprimer par une loi. On paraît en plein dans ce genre de fausses abstractions où se complaisent certains philosophes. On est d’autant plus subtil et abscons qu’on parle à proprement parler de rien qui puisse se concevoir.

    Je n’ai que peu de temps à consacrer à la lecture et j’apprécie donc qu’un langage soit clair. J’arrête tout de suite la lecture si je vois qu’il est question de souris et de fromage par exemple (dans un livre de Michel Serres). Je pense que celui qui masque ainsi son discours soit ne maîtrise pas ce qu’il dit, soit, et cela paraît plus vraisemblable, sait très bien que la fausseté de sa thèse apparaîtrait tout de suite s’il l’exposait en clair. La stratégie est parfois évidente, comme dans le cas de Sloterdjik dont j’ai parlé tout à l’heure : il s’agit d’intimider l’auditeur par un haut degré d’abstraction alors qu’on n’a, en fait, rien à dire qui n’ait déjà été dit ou qu’on traite d’un problème auquel on sait très qu’on ne peut apporter aucune solution. Parfois, aussi il semble qu’il y ait un « tabou » qui interdit de prendre en compte certaines idées.

    En philosophie de l’esprit par exemple, il semble qu’il faille surtout avoir oublié la critique kantienne de la métaphysique. On retourne à Descartes en se dispensant de s’expliquer avec Kant. On se refuse à prendre en compte le fait que l’homme est un être social, qu’il ne pense et n’a donc un « esprit » que pour autant qu’il est un être social. Cela évoque peut-être un peu trop Marx, je suppose.

    Au fond, la vérité, me semble-t-il c’est que la philosophie est en panne.

  9. Francois Loth dit :

    Réponse à Kip.

    Une solution linguistique au problème de l’interaction entre le corps et l’esprit comme celui de la causalité mentale ou une solution linguistique au sujet des qualités particulières (qualia) ne sera en effet pas évoquée dans ce blog. Il ne s’agit pas d’une méfiance généralisée envers une « solution linguistique », mais d’une préférence accordée à l’approche métaphysique en philosophie. Cette préférence pour l’approche métaphysique est justifiée par une objection majeure faite à ce que John Heil (From an Ontological Point of View) appelle « the Picture Theory » et que l’on peut résumer ainsi : la réalité ne peut être découpée par nos représentations linguistiques. Autrement dit, chaque prédicat ayant un sens ne correspond pas à une propriété. Pour l’approche métaphysique, les propriétés sont indépendantes de nos esprits. Ainsi, nous n’avons aucune chance de découvrir des propriétés en scrutant le langage. En conséquence, toute approche ontologiquement sérieuse de l’esprit devra intégrer, dans une démarche liminaire, un éclaircissement de ce que sont les objets, les propriétés, mais aussi remettra à leur place l’usage des prédicats.

    Le point de vue ontologique est-il un point de vue systématiquement physicaliste ? La thèse du monisme neutre, par exemple, (thèse quelque peu obscure pourrait-on penser à juste raison peut-être), qui n’est pas en contradiction avec le point de vue ontologique n’est pas une thèse physicaliste.

    Cependant la critique faite à la thèse ontologique est la critique de l’accès aux choses, il est question de « réel voilé »… La critique de Kant est une entreprise critique de la métaphysique. Pour Kant un objet de connaissance n’est pas une chose externe et indépendante de notre machinerie cognitive. Une chose externe est le produit de l’application de structures conceptuelles innées aux états subjectifs de nos facultés sensibles. Le monde qui produit ces états subjectifs est quelque chose qui, comme il est en lui-même, est inaccessible à nous. Nous le saisissons seulement comme il nous affecte, seulement comme il nous apparaît. Bref, étant donné la manière dont notre machinerie cognitive opère, l’entreprise métaphysique en voulant aller au-delà des limites de la possibilité de la connaissance humaine ne peut jamais apporter sa pierre à l’édifice à la connaissance.

    La métaphysique traditionnelle soutient quant à elle que nous réussissons à penser et à parler au sujet des choses comme étant autrement que ce qu’elles sont dans nos théories. Autrement dit que le monde n’est pas voilé. Que la métaphysique peut se tromper certes, mais que l’erreur en métaphysique n’est pas plus gravissime que l’erreur dans une autre discipline. Je me range derrière cette tradition optimiste qui affirme que l’on peut caractériser la nature de la réalité, bref que l’on peut dire comment les choses sont.

    Quant à la causation, le compte-rendu humien peut être discuté. On peut aussi être réaliste quant à l’existence de relations causales dans le monde indépendant de nos esprits. Mais c’est une autre histoire…

  10. Francois Loth dit :

    Réponse à LoÏc.

    Il est bien juste d’invoquer la raison en philosophie. Dans un argument philosophique, l’ensemble des prémisses et la conclusion qui en découle ne nous fournissent que de bonnes raisons d’adhérer à la thèse défendue. Dénier l’existence de certaines qualités mentales comme certains philosophes éliminativistes le préconise, nous impose, si l’on veut offrir de bonnes raisons d’adhérer à une nouvelle conclusion, de fournir un argument. Tant que l’on n’aura pas offert certaines raisons qui montrent que ce que votre opposant affirme est faux, on n’aura pas encore produit d’argument. Oui, la raison est centrale à la philosophie. Et raisonner est bien une activité de l’esprit.

  11. Francois Loth dit :

    Réponse à Laurence Harang.

    La thèse du Monisme anomal est réellement une thèse qui offre une solution pour le mental dans un monde physique. Cependant elle subit un certain nombre de critiques qui me semblent-ils lui sont fatales (voir dans la Stanford Encyclopedia ici en lien l’article « anomalism ») et dont la principale conséquence est de mettre à jour la non pertinence des propriétés mentales dans la relation causale. Une conclusion épiphénoménaliste dans un compte-rendu sur le rôle du mental pourrait bien être un coup fatal pour une théorie.

    La survenance n’est peut-être pas la notion métaphysique clef que l’on pouvait espérer. Max Kistler dans la préface de la traduction du livre de Kim « Mind in a Physical World » (le billet n° xx de ce blog en parle) explique bien comment le concept de survenance a perdu de sa force explicative lorsqu’on le soumet à l’analyse métaphysique. Reste que l’on doit à Davidson outre la thèse de l’anomisme, l’introduction du concept de survenance dans le débat en philosophie de l’esprit.

  12. Francois Loth dit :

    Réponse à Monsieur Lemoine.

    La tradition analytique en philosophie fait de la clarté un objectif. Néanmoins il existe des termes techniques. Le « monisme anomal » de Davidson n’est pas un écran de mots dont le but consisterait à intimider un auditoire. Le débat en métaphysique de l’esprit tel qu’il se développe depuis une trentaine d’année, est tout sauf un débat dans lequel une posture d’intimidation prend place. La démarche argumentative qui est une démarche liée justement à la philosophie analytique est entièrement basée sur la production d’arguments analysés au plus près et dont les termes sont explicités et définis dans un souci de recherche de la vérité. Quant à l’argument d’autorité, qu’il prenne la forme de la posture du penseur drapé dans ses mots, il se doit d’être impitoyablement traqué.

    Dire que le problème corps/esprit tel que nous le connaissons a été initié n’est pas faire un « retour » à Descartes.
    Pour Marx en effet, la philosophie sert un objectif de transformation.
    La philosophie peut aussi poursuivre un objectif de connaissance. C’est le point de vue d’une métaphysique de l’esprit. Je ne vois pas de panne là-dedans. S’il y a une menace de panne en philosophie, elle n’a pas cours en métaphysique, domaine où les progrès sont réels.

  13. LEMOINE dit :

    Je ne comprends pas comment on peut faire de la métaphysique après Kant sans le réfuter. Affirmer qu’on y réussi en se référant à une « tradition optimiste » paraît un peu court.

    Selon Kant la métaphysique est « un système a priori de la connaissance par simples concepts » dont le domaine s’étend à tout ce que ne peut pas saisir l’expérience empirique. Là, la raison ne peut seulement que « parler la première » ; l’imagination et la croyance rationnelle la complètent. Seulement, les questions de cosmologie qui étaient pour Kant du domaine de la métaphysique appartiennent aujourd’hui à la science. Ce domaine se restreint donc ou même a disparu. Cela devrait justifier l’optimisme du scientifique plutôt que celui du métaphysicien.

    Sur la question de l’âme c’est à la psychanalyse, la psychologie et aux sciences cognitives de parler les premières. Que la métaphysique (en fait donc l’imagination et la croyance) puisse encore dire quelque chose reste à établir. On ne voit pas bien quels « progrès réels » elle pourrait faire autrement qu’en parvenant à s’adapter à l’avancée de la science.

    Pour ce qui est de Marx, certes sa philosophie sert un objectif de transformation mais elle est aussi une connaissance. Elle marche aux pas de la science ou la devance.

    Sur sa conception de l’homme telle qu’elle a été exprimée dans la VIème thèse sur Feuerbach, il me semble que la science la confirme.

    Pour Marx le propre de l’humanité est d’accumuler dans le monde social, en dehors des individus, la base concrète à partir de laquelle se forment humainement, s’hominisent les individus des générations successives. Les forces productives, les rapports sociaux, langage, savoir etc. dépassent largement ce qu’un individu peut s’en approprier au cours de son existence et la vie de l’individu, sa biographie et son « esprit » sont faits à la fois de ses caractéristiques historico sociales et des choix conscients ou non, voulus ou non qui en font un être singulier.

    Cette conception est confirmée par un siècle de développement des sciences humaines. Comment donc l’ignorer ?

  14. LEMOINE dit :

    Dans un de vos messages, vous aviez écrit que la position que je défendais correspondait à celle de Vincent Descombes. Je suis donc allé chez Gibert et j’ai acheté le seul livre disponible de ce philosophe : « l’inconscient malgré lui ».

    Eh bien, je peux vous assurer qu’il y a peu de chance que je partage des idées avec l’auteur de ce livre. Je ne considère pas ce que je peux lire là-dedans comme des « idées ». Le premier chapitre traite du dicible et de l’indicible, du secret, de l’autre sous la forme la plus vague qui soit. On est en plein dans ce que je considère comme « fausse abstraction ». On passe allègrement de considérations sur les relations entre états (on peut le supposer puisqu’il est question de guerre), aux relations d’amitié à celle de groupies (il est question d’idole ?). C’est tout, rien et n’importe quoi pêle-mêle. On arrive à cette « vérité » aussi improbable que crétine « ce qui est intolérable au moi ce n’est pas l’autre, mais bien lui-même en face de lui-même, le double » !!! Mais, bien sûr !

    Le chapitre 2 traite de « l’erreur universelle » mais c’est dommage, je n’irai pas jusque là et je resterai dans l’erreur dont aurait pu me tirer les péroraisons métaphysiques de monsieur Descombes.

    Les causeurs du café du commerce qui déblatèrent sur « les gens », « l’homme », « l’époque » etc. font-ils donc de la métaphysique sans le savoir car, la haute prétention mise à part, on est au même niveau de réflexion et d’abstraction. Au café du commerce, on ne cite pas Lacan mais si on le faisait ce serait peut-être moins hors de propos.

    Et vous allez me dire que la philosophie n’est pas en panne !

  15. François Loth dit :

    Le livre auquel je pensai s’intitule « La denrée mentale » (Minuit, 1995).

    Il existe en effet deux traditions philosophiques. Julien Dutant dans son blog « philotropes » (lien ici) vient d’écrire, aujourd’hui même, un billet très intéressant qui met bien évidence cette différence entre les approches. Le fossé entre les deux traditions est en effet très important.

    Quant à la métaphysique analytique, elle est malgré Kant une discipline vivante. Pour les métaphysiciens d’aujourd’hui, Kant n’a pas donné un coup d’arrêt à la métaphysique. Bref je ne saurai trop vous conseiller l’excellent livre Frédéric Nef intitulé : « Qu’est-ce que la métaphysique ? » (Gallimard). On y entend une voix dissonante. Un chapitre entier est consacré à « l’erreur » de Kant au sujet de la métaphysique.

  16. LEMOINE dit :

    merci,

    et excusez, s’il vous plait, mon ton souvent brutal

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