La thèse de Davidson : l’anomisme du mental

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davidson.jpgL’anomisme du mental est une théorie qui utilise le monisme de l’identité des occurrences (billet précédent) pour construire une relation entre les événements physiques et les événements mentaux. Selon la théorie de l’identité des occurrences, un événement mental particulier est identique à un événement physique. Cependant, cette identité, dans la théorie de Davidson, s’accompagne d’un principe qui établit qu’il n’existe pas de lois strictes sur la base desquelles des événements mentaux peuvent être prédits ou expliqués par d’autres événements. Cette absence de lois est appelée « anomisme ». D’une manière générale, la thèse de l’anomisme dénie que l’occurrence d’un événement mental particulier, comme croire ou espérer quelque chose, ne peut pas être expliquée en faisant appel aux lois strictes.

La thèse de Davidson s’établit autour des trois principes suivants :

(1) Certains événements mentaux interagissent causalement avec certains événements physiques. [Principe d’interaction causale]

(2) Si deux événements interagissent causalement, alors ils sont subsumés par une loi stricte. [Caractère nomologique de causation]

(3) Il n’existe pas de lois psychophysiques strictes. [anomisme]

Ainsi, pour Davidson, chaque occurrence de relation causale implique l’existence d’une loi. S’il n’existe pas de loi, il ne peut y avoir de causation entre les événements. On peut par exemple expliquer la cause de la trace de skis dans la neige ou encore pourquoi un clou frappé par un marteau s’enfonce dans une planche. Un rapport entre la force et la surface, connecté à une loi, permet d’expliquer la pression formant la cause entre les deux événements : le ski causant une trace dans la neige, le clou s’enfonçant dans la planche. Cependant, s’il n’existe pas de loi connectant les événements, il ne pourra y avoir d’interaction causale. La causation mentale, comme l’indique le premier principe ci-dessus, permet des interactions causales entre le domaine physique et le mental. Cependant, pour Davidson, il n’existe pas de loi psychophysique. Par conséquent, en reconnaissant la validité des principes (1) et (2), on doit reconnaître que l’interaction causale n’est pas due aux propriétés mentales en tant que telles. Davidson écrit :

Il n’y a pas de lois psychophysiques strictes parce que le schème mental et le schème physique diffèrent dans leurs implications fondamentales. C’est un trait essentiel de la réalité physique que le changement physique puisse s’expliquer par des lois qui relient cette réalité à d’autres changements et conditions décrits en termes physiques. (1970, trad. Franç. p. 261)

Une telle affirmation vient radicalement barrer la thèse de l’identité des propriétés. En effet, construite sur la base de l’existence de lois entre le mental et le physique, la théorie de l’identité affirme que chaque type d’événement mental est nomologiquement corrélé avec un type d’événement physique. Certes il existe des corrélations entre le mental et le physique – Davidson ne nie pas l’interaction causale – mais ces corrélations ne peuvent faire l’objet de lois strictes. La thèse de Davidson, ne requiert donc aucune évidence empirique et est précisément construite sur cette absence de relation nomique entre le mental et le physique.

Mon désir, par exemple, de relire Ulysse de Joyce sera la cause d’un ensemble de mouvements en direction de ma bibliothèque. Ces mouvements provoqueront un certain nombre de changements dans le domaine physique. Cependant, il n’existe pas de loi stricte reliant ce désir particulier à cette modification dans le domaine physique. Pas plus qu’il ne peut exister de loi stricte reliant ma croyance (que le livre est situé à tel endroit précis de ma bibliothèque) à un genre d’activité cérébrale. Peut-on en effet espérer trouver un support neural pour cette croyance ? Peut-on penser qu’il existe un état neural particulier correspondant à cette croyance ? Une réponse positive à ces questions apparaîtrait pour le moins curieuse. En effet, autant il semble plausible de penser qu’il puisse exister un état neural spécifiquement corrélé à la sensation de douleur ou de la faim ou encore de certaines images mentales, autant certaines croyances apparaissent si spécifiques, tel l’espoir que la nouvelle traduction d’Ulysse ne nous décevra pas, que l’on ne peut s’attendre à leur trouver un quelconque corrélat neural.

Pour Davidson, les croyances et autres attitudes propositionnelles sont contraintes par des principes de rationalité et de cohérence, qui ne peuvent recevoir le moindre écho dans le domaine physique. De plus, les phénomènes mentaux, les attitudes propositionnelles en particulier, ne peuvent être attribuées, contrairement au domaine physique, sans la prise en compte d’un système plus large. Ainsi, pour attribuer une croyance à quelqu’un, il me sera nécessaire d’attribuer aussi une vie mentale complexe à cette personne. S’il existait des lois pouvant lier les croyances et autres attitudes propositionnelles à des substrats physiques, elles perdraient alors leurs caractéristiques liées au principe de rationalité qui gouverne le mental. Pour déterminer si un sujet possède une certaine croyance C il nous suffirait alors de vérifier si le substrat neural N est présent ou non dans ce sujet. Cependant, s’il en était ainsi, s’il existait des lois strictes pour le mental, alors le mental pourrait être réduit au physique (neurophysiologie). Ainsi, nous n’aurions plus alors besoin de nous demander si cela fait sens de lui attribuer telle ou telle attitude en fonction du contexte de ses autres croyances. Autrement dit, pour Davidson, le mental est contraint par des principes généraux de rationalité qui ne s’appliquent pas aux descriptions physiques. Connectée à une loi physique, la notion de croyance perd alors son essence. C’est la barrière qu’élève la thèse de l’anomisme du mental contre le réductionnisme.

Pour résumer, ce que nous pouvons appeler la position métaphysique de Davidson est a suivante : ce qui causalement se produit dans le monde est situé à l’intérieur du domaine physique et est sujet à des lois physiques strictes. Lorsque nous parlons d’événements mentaux, nous parlons aussi d’événements physiques. Cette position moniste qui établit qu’il existe dans le monde une seule sorte d’entité, permet à celle-ci, de posséder des propriétés mentales ou des propriétés physiques (dualisme des propriétés). Cependant parce que les propriétés mentales ne peuvent figurer dans des lois causales, les propriétés mentales sont causalement inertes. Ainsi, pour Davidson, les propriétés mentales n’apportent aucune contribution à la relation causale entre les événements. Au cœur de l’anomisme, le spectre de l’épiphénoménisme point.

 

Références

  • DAVIDSON, D. (1970) “Mental Events”, in Davidson (1980), Essays on Actions and Events., trad. Franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.
  • JOYCE, J. (1936) Ulysse, nouvelle traduction française sous la direction de Jacques Aubert, Gallimard, 2004.

2 commentaires pour La thèse de Davidson : l’anomisme du mental

  1. Patrice Weisz dit :

    Bonjour, je découvre votre site aujourd’hui, alors que je viens à peine de lancer le mien que je vous invite à parcourir. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire vos différents articles, dont certains sont complémentaires aux miens. Effectivement la nature du lien de causalité entre l’esprit et la matière reste le point crucial à éclaircir à l’heure actuelle. Ce lien est pour moi le lieu de convergence entre la science, la métaphysique et la religion. La reconnaissance de ce lien, dont la négation revient à ne pas reconnaitre la volonté agissante ni l’existence du libre-arbitre, force une nécessaire vision dualiste du monde comme je tente de le prouver avec une approche intégrant les dernières données scientifiques. La position matérialiste n’est pas tenable aujourd’hui. Je pense même que cette dualité essentielle n’est pas une spécificité du fonctionnement du cerveau humain mais curieusement doit s’étendre à toute la réalité phénoménale pour éviter l’anthropocentrisme et par souci de cohérence. Le cogito cartésien alié à ce lien de causalité élargie sont pour moi les seuls éléments tangibles pour une quête de sens vers une nouvelle cosmologie dualiste restant à définir.
    C’est avec un grand plaisir que j’engagerais ce dialogue passionnant avec vous.
    Bonne continuation.

  2. Francois Loth dit :

    Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à ce travail. Cependant, mon objectif est relativement modeste : il s’agit d’expliciter certaines notions et concepts tels qu’ils sont développés dans le domaine actuel de la philosophie de l’esprit afin de permettre la lecture de certains textes incontournables. Cependant une certaine thèse concernant l’esprit et sa place dans le monde physique se découvre certainement, peu à peu, au fil des billets et cette thèse s’inscrit dans un projet qui se veut en adéquation avec la recherche scientifique.

    Le titre de ce blog s’intitule « Métaphysique, ontologie, esprit » et il doit se comprendre d’une façon qui n’est pas transcendantale. La thèse philosophique qui soutient le projet métaphysique de l’esprit se construit aujourd’hui le plus souvent sur un arrière fond physicaliste auquel, à quelques nuances près, je souscris. Le renouveau métaphysique qui part de Wittgenstein et Russell au début du siècle dernier pour s’étendre aux travaux contemporains de Lewis et Armstrong, pour ne citer que deux éminents philosophes de l’école australienne, forme l’espace au sein duquel il faut entendre le terme métaphysique. Un livre excellent intitulé « Qu’est-ce que le métaphysique ? » écrit par Frédéric Nef en 2004 décrit très bien ce renouveau de la métaphysique. Quant au terme ontologie, il est là pour exprimer à la fois, la filiation au projet métaphysique traditionnel mais aussi une manière particulière d’éclairer la recherche philosophique au sujet de l’esprit.

    Comme vous le voyez, je ne peux pas réellement appréhender le sens de ce que vous nommer « une nouvelle cosmologie dualiste » qui serait à définir. Néanmoins, la lecture de votre blog devrait me permettre de mieux percevoir vos objectifs.

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