Le problème de la causation mentale : « comment » ?

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Ce que l’on nomme le problème de la causation mentale naît de l’intuition prégnante que dans notre relation au monde, il existe des cas indéniables d’occurrences de causation, mettant en jeu certains états dotés de propriétés non physiques. Ainsi, ma croyance qu’il pleut pourra être citée comme cause de mon comportement qui consiste à me saisir d’un parapluie ou encore ma soudaine douleur au pied comme cause de ma grimace, contraction musculaire de mon visage. En l’occurrence, ces deux exemples sont des cas de causation du mental au physique. Il peut bien sur, à l’inverse, exister une causation physique/mental, comme l’inhalation d’un parfum déclanchant un souvenir ou la piqûre d’insecte provoquant une douleur. Enfin, la croyance que la maladie est écartée causant un sentiment de joie et de soulagement ou le désir d’un exploit hors du commun causant une soudaine anxiété, seront des cas de causation mental/mental. La question que pose ce genre de causation est celle du comment de telles occurrences de causation sont possibles. Si l’action volontaire implique la causation de mouvements physiques par nos croyances et nos désirs, le problème de la causation mentale est celui qui se pose, lorsque l’on soumet la question du comment une chose pareille est rendue possible. Comment l’esprit parvient-il à créer des modifications dans le monde physique ? Comment une chaîne d’évènements physiques, composé de processus biologiques, peut-elle provoquer certains états de consciences ou encore faire émerger des sentiments?

Poser la question du comment revient à accepter et à prendre en compte l’intuition préliminaire, que les causes mentales ont des effets physiques.

Nous pourrions aussi ne pas nous concentrer sur le problème du comment de la causation mentale et admettre celle-ci comme un fait brut. Une telle approche de la causation pourrait alors se satisfaire d’une forme d’explication pratique, montrant qu’il existe un grand nombre d’occurrences, dans lesquelles le mental prend une part active (Baker 1995, Burge 1993). On parlerait alors d’explication plutôt que de causation. Par exemple, le souvenir d’avoir posé mes lunettes près du clavier de l’ordinateur, me fait me diriger vers mon bureau. Ce souvenir précis forme une cause mentale tout à fait respectable. Une telle explication en effet supporte bien l’énoncé contrefactuel suivant : « si je ne m’étais pas souvenu avoir posé mes lunettes près du clavier de mon ordinateur, je ne me serais pas dirigé vers mon bureau ». Cependant, parler en terme d’explication plutôt qu’en terme de causation pourrait bien nous conduire à escamoter la pertinence causale des propriétés mentales, pire, à dénier que les prédicats mentaux désignent des propriétés.

Ainsi, si l’on peut admettre que les explications pratiques expliquent effectivement avec succès des phénomènes de causation mentale, on peut néanmoins se poser la question du comment une telle causation est rendue possible. Pour Jaegwon Kim, le problème de la causation mentale « est le problème de montrer comment la causation mentale est possible, non si elle est ou non possible, bien que, ce qui se produit avec la question comment peut à la fin induire que nous reconsidérions notre position quant à la question si. » (1998, p. 61).

Références

  • BAKER, L. R (1995) Explaining Attitudes, Cambridge University Press.
  • BURGE, T. (1993) “Mind-Body Causation and Explanatory Practice”, Mental Causation, John Heil and Alfred Mele, eds. Oxford: Clarendon Press, p. 97-120.
  • KIM, J. (1998) Mind in a Physical World Cambridge, Mass: MIT Press.
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2 commentaires pour Le problème de la causation mentale : « comment » ?

  1. Philalethe dit :

    Ne devrait-on pas marquer la différence au sein des états mentaux entre la douleur et les croyances ? Les croyances comme les désirs paraissent être des états mentaux purs alors que la douleur est d’autant moins « dans la tête » qu’elle est d’autant plus intense, d’où la difficulté à comprendre l’identification totale de la douleur à un état mental. Il y a une différence importante entre l’expérience présente de la douleur ( « c’est au pied que j’ai mal ») et le souvenir d’une telle douleur (qui lui est bel et bien « dans la tête », mon pied ne me faisant plus du tout mal). Il faudrait en plus distinguer entre les douleurs physiques et les douleurs mentales (qui d’ailleurs à devenir très intenses cessent d’être purement mentales). Autre chose: le rapport de la douleur à la grimace est-il un rapport de causation ou d’expression ? Je ne crois pas que la douleur produise la grimace comme la croyance que telle chose me fera mal produira l’évitement de la chose en question. Dans le deuxième cas, il y a une identité de la croyance clairement indépendante du comportement (« il croit que cela fait mal mais ne l’évite pas pour autant pour la raison x »); dans le premier cas, une douleur sans aucune expression physique (même discrète, même repérable exclusivement dans une recherche scientifique) me paraît impossible. Cela ferait alors partie de l’essence de la douleur de se manifester physiquement (comme cela fait partie de l’essence de la foudre de se manifester par une détonation) mais cela ne fait pas partie de l’essence de la croyance de se manifester par une conduite (que voudrait dire alors une croyance secrète, jamais manifestée ? Certes si on est behavioriste, on n’admettra pas qu’il s’agit d’une croyance).

  2. Francois Loth dit :

    Votre commentaire soulève beaucoup de questions…

    Les états mentaux sont en effet classés en deux catégories, dans lesquelles, on trouve d’un côté les douleurs et autres qualités phénoménales, non représentationnelles et accessibles uniquement par introspection, et de l’autre, les attitudes mentales que l’on nomment, depuis Russell, attitudes propositionnelles. Si les premières surviennent sur les états internes physiques des sujets, les secondes, selon la thèse externaliste, échouent à la survenance. En effet, les croyances et autres états intentionnels, parce qu’ils sont « au sujet de » de quelque chose externe au corps du sujet, dépendent de propriétés extrinsèques. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la phrase de Putnanm que les significations ne sont pas dans la tête.

    Insister sur la causation du mental en philosophie de l’esprit est en effet s’engager dans une direction consistant à donner au mental, une place au cœur d’un projet matérialiste. Certes la douleur se manifeste par une réaction physique. Searle parle de causation survenante. Le problème principal avec cette causation survenante, est qu’elle est atemporelle. Cette réaction physique reçoit une cause, située antérieurement à l’échelle temporelle. L’imputer à la douleur doit être expliqué. On peut effectivement éliminer la douleur, qui ne trouve pas vraiment sa place comme qualité phénoménale, dans une description neurophysiologique des causes par exemple.

    Dans ce monde causaliste, on peut dire que la foudre cause le tonnerre. Cependant la foudre est une décharge électrostatique, et le tonnerre une onde acoustique. L’explication causale par la décharge électrostatique causant l’onde acoustique semble préempter l’explication du sens commun de la foudre causant le tonnerre. Une explication semble en éliminer une autre. Foudre et tonnerre doivent-ils pour autant disparaître de notre monde ?

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