Esprit : le lieu

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La question que pose la plaque scellée sous le cerveau exhibé de Ullin Place dans le hall de l’université d’Adélaïde (Australie) est celle du lieu de nos états mentaux. Lorsque Descartes établit la distinction tranchée entre les objets matériels qui occupent un endroit de l’espace et les objets mentaux, tels que les pensées et les sensations, qui apparemment sont non spatiaux, la question du hall de l’université d’Adélaïde semble réglée : parce que le cerveau occupe un endroit de l’espace, les états mentaux ne peuvent pas être des états du cerveau.

Bien que nous ne puissions pas encore dire avec précision l’endroit où sont situés les corrélations cérébrales de la production de nos pensées et nos sensations, nous savons qu’ils se produisent dans le système nerveux central. Pouvons-nous néanmoins admettre sans problème que, la croyance que les clefs de la maison ont été oubliées chez l’ami que nous venons de quitter ou encore l’émergence violente d’une douleur au doigt, soient situées dans notre système nerveux central ?

On sait qu’il existe une corrélation entre la marionnette et son manipulateur dissimulé, mais nous ne pouvons pas vraiment situer le mouvement du pantin dans les doigts du manipulateur !

Si la croyance, que les clefs de la maison ont été oubliées chez notre ami, est difficile à situer d’emblée dans notre système nerveux central, il semble par contre, que l’on puisse loger assez facilement cette violente douleur ressentie au doigt, dans le doigt lui-même. En effet en m’assenant maladroitement un coup de marteau sur mon index gauche, je situe précisément ma douleur à cet endroit de mon corps. Cependant certaines sensations de douleurs peuvent être comme des douleurs situées à un endroit précis de notre corps. Le cas extrême de ces sensations est celui de la douleur ressentie, après l’amputation d’un membre, dans ce membre absent. Cette douleur peut être aussi réelle et intense que la douleur recevant une cause normale, telle ce coup de marteau sur le doigt. Autrement dit, dans ce cas particulier, le lieu de cette douleur phénoménale ne coïncide pas avec le lieu de l’évènement.

On peut alors accepter que notre concept de douleur ne contienne pas le lieu au sujet duquel notre expérience de la douleur émerge. On peut néanmoins aussi accepter que la douleur et les autres états mentaux soient situés dans ces corrélations cérébrales où ils se produisent. Est-ce que cette double acceptation ruinerait notre concept original de douleur ? Autrement dit, peut-on penser que nos diverses expériences de douleur, qui ne contiennent pas de lieu précis, puissent se rapporter aux mêmes propriétés ou phénomènes dans le monde ? Si nous acceptons cela, alors toutes les douleurs seraient véhiculées par les fibres C. Cependant, la qualité subjective spécifique de l’expérience de la douleur possède certaines caractéristiques qui ne peuvent trouver aucune description à l’endroit même de ces corrélations cérébrales. Pourquoi faudrait-il que la recherche d’un lieu pour l’esprit, c’est-à-dire, à l’intérieur d’une structure du monde, se solde par une élimination de l’esprit ? Trouver une place dans le monde, pour ces qualités spécifiques de l’expérience, est une tâche ontologique.

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5 commentaires pour Esprit : le lieu

  1. Philalethe dit :

    Je ne comprends plus bien. Si vous vous situez dans le cadre de l’explicitation d’une théorie de l’identité, pourquoi donc vous référez-vous à une corrélation vu que vous avez expliqué dans le précédent billet que la théorie de l’identité n’est pas une théorie de la corrélation, ce que je comprends en revanche fort bien ? Certes il y a corrélation entre les mouvements du marionnettiste et celles de la marionette mais c’est clair alors qu’il n’y a pas identité entre le marionnettiste et la marionnette, la métaphore me paraît alors tout à fait inadaptée dans le cadre d’une théorie de l’identité. J’espère ne pas être par rapport à ce que vous écrivez dans la situation ridicule et inconfortable d’un lecteur qui pose des questions liées à une incompréhension mais qui sait ? Des éléments de votre raisonnement ont pu m’échapper. Merci de bien vouloir m’éclairer.

  2. Francois Loth dit :

    Pour les tenants de la thèse de l’identité, présentée dans le précédent billet, les propriétés mentales sont strictement identiques aux propriétés physiques. Pour insister sur cette identité, J.J.C Smart (1959) utilise l’exemple de l’identité entre l’étoile du matin et l’étoile du soir. Cette identité n’est pas une corrélation. Pour Smart, la corrélation implique quelque chose de plus. Pour les tenants de la théorie de l’identité, la conscience n’est rien de plus qu’un état du cerveau.
    En posant la question du lieu de l’esprit, j’évoque une objection traditionnelle faite à la théorie de l’identité. Poser la question du lieu revient effectivement à remettre en cause la théorie de l’identité. Poser la question du lieu, dans un contexte moniste, nous impose d’évoquer l’existence d’un corrélat pour nos états mentaux.
    En ce qui concerne la thèse que je défends, elle ne se présente pas vraiment comme un soutien à la thèse de l’identité des types. Néanmoins, je trouve que cette thèse aura été un peu trop vite éliminée par le fonctionnalisme qui ne se s’affiche pas vraiment comme une thèse métaphysique au sujet du mental.
    Un éclaircissement de toutes ces questions peut à mon avis être apporté si nous cherchons vraiment à savoir ce qu’est une propriété mentale : quel est son statut ontologique ? Quel rôle peut-elle jouer dans la causation d’un effet physique ? J’espère que les billets à suivre, éclaireront cette approche. Il est vrai que le débat en philosophie de l’esprit est souvent présenté à travers l’affrontement de la thèse réductionniste contre la thèse standard du physicalisme non réductible. Une approche « ontologiquement sérieuse » de ces questions, pourrait peut-être, nous permettre d’échapper à ces contraintes.

    Il n’en demeure pas moins que ce blog veut être, avant tout, au moyen de la présentation des questions qui aujourd’hui sont au cœur du débat, une introduction à la philosophie de l’esprit. Néanmoins, au fil des billets, je pense que l’approche métaphysique sous laquelle je place ma recherche apparaîtra plus clairement.

  3. Philalethe dit :

    Merci beaucoup pour votre patience et cette réponse rapide, abondante et éclairante: je n’avais donc pas compris qu’en posant la question du lieu de l’esprit, vous remettiez en cause la théorie de l’identité; j’aurais pu m’en douter puisqu’en effet, du point de vue de la théorie de l’identité, la question du lieu de l’esprit ne doit pas plus se poser que la question du lieu du cerveau. C’est vrai aussi que j’ai du mal à penser qqch de cohérent entre le réductionnisme et le physicalisme non réductible (qui serait pour l’instant « ma » position). Je suis en train de lire le livre de Kim que vous m’avez fait connaître et je ne suis pas déçu. J’attends en tout cas vos prochains développements avec impatience.

  4. Philalethe dit :

    Comme votre blog est une initiation à la philosophie de l’esprit, je me permets de vous poser la question suivante: quels sont d’après vous les livres fondamentaux qui en langue française permettent une telle initiation (en laissant de côté les textes classiques -Descartes, Gassendi, Malebranche, Leibniz etc-) ? Si vous deviez, disons, en sélectionner, pour faire bref, 5 ? Merci beaucoup.

  5. Francois Loth dit :

    Est sorti en 2005, un livre de Michaël ESFELD, La philosophie de l’esprit, Paris, Armand Colin.
    En 2002 puis en 2003, D. Fisette et P. Poirier ont publié deux ouvrages de textes importants traduits de l’anglais, Philosophie de l’esprit : Psychologie et sens commun et sciences de l’esprit, et Philosophie de l’esprit : Problèmes et perspectives, Paris, Vrin.

    Enfin en, 2004, un livre de Pierre Jacob, L’intentionnalité. Problèmes de philosophie de l’esprit, Paris, Odile Jacob.

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