Le tournant ontologique

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Les philosophes Charlie B. Martin et John Heil écrivent que « la philosophie de l’esprit – et probablement la philosophie en général – a besoin d’une infusion de sérieux ontologique[1]. » John Heil (2003) ancre même le «sérieux ontologique» à l’honnêteté philosophique[2].

Le sérieux ontologique dont parle la philosophie australienne[3] est une façon de revenir sur le rapport que notre langage, nos pensées, d’une manière générale nos représentations, entretiennent avec le monde.

Nous avons en effet, un accès direct à la manière dont nous pensons et parlons du monde. Devons-nous, au nom de cet accès particulier, faire dépendre du langage le monde non linguistique ? Devons-nous au nom de cet accès particulier ne plus parler que du langage et de ses applications ? En rendant dépendant du langage les éléments de la réalité, nous pourrions bien nous mettre à douter de l’existence de cette table sur lequel est posé cet écran. En effet, si nous donnons au langage le pouvoir de découper la réalité, nous rendons le monde non linguistique dépendant du langage. Cependant, si le monde est une construction linguistique, le langage semble s’extraire du monde. Pourtant, qu’on le veuille ou non, le monde a une ontologie ! Les philosophes et les philosophies au sujet du monde sont aussi des parties du monde.

Le tournant ontologique s’amorce lorsque l’on reconnaît que ce ne peut pas être par l’exploration de notre langage que pour pouvons prétendre découvrir véritablement des structures dans le monde. Ou pour le dire comme Frédéric Nef (2004), « de la structure du langage, on ne peut rien dériver quant à la structure des choses[4]. »

Le sérieux ontologique consiste alors à partir à la recherche des vérités ontologiques. De telles vérités incluent des éléments empiriques. Cela ne signifie pas que les seuls éléments empiriques pourront nous apporter une claire et complète compréhension de ce qu’est l’esprit par exemple. Ce ne sont pas les seules avancées dans les sciences cognitives qui sont susceptibles de nous donner une image convenable de l’esprit. Non, une vérité ontologique consisterait plutôt à fournir une structure unifiante à l’intérieur de laquelle les différentes sciences pourraient trouver une place. En effet, la métaphysique ne se pose pas en réfutation des sciences empiriques, comme si elle poursuivait de son côté un objectif scientifique particulier. Elle est plutôt une tentative de réconciliation des sciences avec nos expériences ordinaires. L’ontologie cherche à définir des entités et des classes d’entités. Elle est l’incontournable complément de la science.

D’emblée, un tel point de vue s’oppose à l’idée qu’un critère linguistique nous permettrait de décider ou non de l’existence d’un élément du monde. Si nous assertons par exemple que la personne X ressent une douleur et que cette assertion est vraie. Nous en tenant à ce critère linguistique, nous pourrions alors affirmer notre réalisme au sujet de la douleur. X ressent réellement une douleur, autrement dit, notre attribution de la douleur à X est littéralement vraie. Au prédicat « ressentir une douleur », la position réaliste implique alors l’existence d’une certaine propriété que X possède. Cependant, le même prédicat peut aussi s’appliquer correctement à un chien, à un poulpe, voire à un habitant d’une planète lointaine. Devrions-nous en conclure que toutes ces créatures partagent la même propriété en vertu de l’application adéquate du prédicat « ressentir une douleur » ?


[1] MARTIN, C.B and J. HEIL « The Ontological Turn » Midwest Studies in Philosophy, 23, (1999) p. 34-60.

[2] HEIL, J. From an Ontological Point of View, (2003) Oxford: Oxford University Press .

[3] Lire en particulier la préface de J.M Monnoyer dans La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, (2004) Paris, Vrin.

[4] NEF, F. « Objet et propriété », La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses.

 

11 commentaires pour Le tournant ontologique

  1. Philalethe dit :

    J’aimerais bien lire les textes que vous mettez en ligne mais il faut un identifiant et un mot de passe. Y ai-je droit ? Merci.

  2. Philalethe dit :

    Il me semble que le tournant ontologique, étant en fait un tournant anti-tournant linguistique, revient à une position classique (originaire ?) en philosophie: il ne faut pas confondre ce qu’on dit des choses et ce que sont les choses. Reste que l’opposition en question et la description de l’ontologie (extra-linguistique) ne peuvent se réaliser que dans une langue.

  3. Francois Loth dit :

    Disons que lorsque l’on dit ce qu’une expression signifie, nous disons quels critères gouvernent son application à travers les contextes dans lesquels nous pouvons l’appliquer. Dire d’une chose qu’elle « est F » ne suffit pas à déterminer la nature d' »être F ». Par contre dire ce que F est, c’est dire ce qui constitue la nature de la F-ité et cela peut être fait en termes de propriétés qui ne sont pas utilisées de façon coutumière pour identifier quelque chose comme F. Ces remarques ne sont certes pas neuves. Elles sont dérivées de la philosophie de Locke et reprises par certains philosophes comme Charlie B. Martin de Georges Molnar.
    Le livre dont l’image illustre le post – livre trop rare de métaphysique analytique en langue française – est dédié à la mémoire de Georges molnar.
    Une page web sur Georges Molnar est entrentenue par Stephen Mumford:
    http://www.nottingham.ac.uk/philosophy/staff/Mumford/molnarhome.htm

  4. Francois Loth dit :

    Les textes mis en ligne sont là pour être lus. En principe aucun mot de passe n’est nécessaire pour accéder aux textes.

  5. Philalethe dit :

    Ça ne marche pas, du moins pour moi, comme vous le pensez: chaque fois que je clique sur un des liens insérés dans votre billet, apparaît un carré bleu dominé par un W majuscule (WordPress, j’imagine) requérant moin identifiant et mon mot de passe.

  6. Francois Loth dit :

    Je suis désolé. Les liens ont été installés par erreur. Les notes de bas de pages ne renvoient pas à des textes numérisés.

  7. Amougou dit :

    Le tournant ontologique dont vous parlez a-til quelque chose à voir avec le 3e chapitre de Vérité et méthode de Gadamer?

  8. Francois Loth dit :

    Non, non. Le tournant ontologique dont je parle concerne la métaphysique que l’on peut qualifier de naturaliste. Je ne connais pas assez l’oeuvre de Gadamer pour m’exprimer à ce sujet. Le tournant ontologique dont il est question ici, sans doute à l’inverse de la pensée de Gadamer ne cherche pas à extraire l’être du langage. Pour le dire autrement, on ne peut extraire des propriétés à partir de prédicats. L’ontologie dont il est question dans ce blog est bien définie dans le livre de Frédéric Nef « Qu’est-ce que la métaphysique » Folio. 2004, par exemple.

  9. Amougou dit :

    Alors, quelle différence fondamentale peut-on faire entre la métaphysique naturaliste et la métaphysique traditionnelle?

  10. Francois Loth dit :

    La métaphysique traditionnelle comme vous l’appelez, faisons là remonter à Aristote et reconnaissons là comme naturelle.

    Doit-on opposer métaphysique traditionnelle et naturaliste ?

  11. Amougou dit :

    A mon avis le problème peut se poser au niveau de l’usage de la logique, bien que le problème de l’être reste au fondement de toute quête métaphysique.
    Alors s’il y a un texte à vous proposer (pour éventuelle lecture) ou quelques conseils à vous demander, comment vous les faire parvenir? J’ai déjà commandé et reçu Les propriétés des choses de F. Nef et La structure du monde pour un travail de mémoire en Maîtrise sur « Le tournant ontologique ».

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