L’inévitable philosophie

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Lorsque l’on songe à nos expériences particulières de conscience, constituées de certaines images mentales par exemple et à l’examen de notre cerveau que pourrait effectuer un neurophysiologiste à ce moment précis, il est impossible de penser à une identité entre les qualités de cette expérience particulière, dans laquelle nous nous représentons des formes et des couleurs d’un côté, et la matière cérébrale, de l’autre. Au mieux, le neurophysiologiste observera certains événements dans le cerveau qu’il pourra corréler avec ces expériences particulières de conscience. Cette corrélation suggérera alors que ces expériences, d’une certaine manière dépendent ou sont basées ou sont déterminées par ces événements cérébraux, qui cependant se distinguent d’elles.

Si deux choses sont identiques, toutes les propriétés de la première chose doivent être possédées par la seconde et vice versa. C’est la condition de leur identité. Ainsi, l’expérience particulière de conscience, constituée d’images mentales, semble posséder certaines propriétés que les événements cérébraux eux, ne possèdent pas. Dans ce cas là, l’identification de nos expériences de conscience avec certains états du cerveau, manifestement échoue.

De telles questions sont des questions philosophiques. En effet, il n’est nul besoin d’accumuler des résultats scientifiques au sujet du cerveau pour tenter d’y voir plus clair sur le problème de la relation de l’esprit avec le monde – le monde physique en particulier. C’est un problème philosophique qui requiert une solution philosophique.

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6 Responses to L’inévitable philosophie

  1. Philalethe dit :

    J’imagine que la photo que vous avez choisie suggère qu’en explorant le cerveau on y découvrirait ce que le sujet examiné dans ce cas précis perçoit (je suppose donc que la perception en question est non celle d’un arbre mais celle d’un homme devant un arbre). La photo illustrerait donc l’identification que vous dénoncez à juste titre et qui consiste à penser qu’en identifiant le cerveau d’un sujet on identifie son expérience. La photo est ainsi une bonne représentation du mythe de l’intériorité (c’est en pénétrant dans la tête du sujet qu’on peut savoir qui il est).
    Le débat sur Chirac hier soir sur F2 à l’issue de la projection du film de Rotman mettait en évidence l’emprise de ce mythe sur presque tous les participants: après 4h de documentaire, on soulignait l’impénétrabilité mystérieuse du vrai Chirac comme s’il avait manqué au metteur en scène et à tous les amis du président d’aller voir dans son intériorité ce qu’il pensait vraiment !

  2. Francois Loth dit :

    Non, la photo ne veut pas être spécialement une représentation du mythe de l’intériorité, mais simplement l’illustration de la différence entre les qualités de ce que vous observez, par exemple, et les qualités de ce qui se passe dans votre cerveau. Les qualités de votre expérience ne sont pas les qualités de ce que vous observez. La qualité d’une expérience de quelque chose de rouge n’est pas rouge elle-même. La question consiste à se demander, si lorsque nous décrivons quelque chose comme étant rouge, nous décrivons les propriétés de l’expérience de conscience. La pomme est rouge. Votre expérience de la pomme n’est pas ce rouge. La confusion entre les propriétés de l’objet observé et les propriétés de l’expérience conduit à ce que Place (1956) nomme une « erreur phénoménologique ».

  3. Philalethe dit :

    Vous identifiez les qualités de ce qui se passe dans mon cerveau avec celles de mon expérience, faisant ainsi une distinction entre deux éléments mais la suite de votre réponse fait ressortir bien plutôt trois éléments distincts:
    a) les propriétés de l’objet observé
    b) celles du cerveau de l’observateur
    c) celles de l’observateur observant (ce que vous appelez ici l’expérience)
    Identifier b à c reviendrait à revenir sur la distinction de catégorie à mes yeux justifiée que vous faisiez dans votre premier billet.
    Ceci dit, il va de soi que a n’est identique ni à b ni à c; dans ces conditions alors l’image est ambiguë car elle suggère plutôt que a et b sont la même chose; elle ne peut rien dire sur c car les propriétés étant mentales ne sont pas spatialisables.

  4. Laurent Bauchau dit :

    Bonjour,
    Je viens de découvrir votre blog et je vais me faire un plaisir de le lire de long en large, car ces questions sont celles-là même qui m’intéressent par dessus tout. Je voudrais faire une première suggestion, pardonnez-moi si vous avez déjà traité cette piste plus loin dans votre blog.

    L’expérience que vous décrivez dans votre article semble établir une différence ontologique ou une différence de nature entre ce que décrit le scientifique, l’état du corps, et ce que décrit le sujet ou l’esprit qui expérimente subjectivement un état, l’état ou la donnée subjective.

    Mais l’expérience scientifique n’est-elle pas encore un vécu subjectif? Ne commet-on pas une erreur méthodologique en supposant à priori que l’objet du scientifique est d’une nature différente que le vécu subjectif? Un phénoménologue me dirait sans doute que je commet la une erreur moi-même, celle du psychologisme, mais je n’en suis pas si sûr. Ce n’est qu’une intuition que je n’arrive pas à pousser plus loin, mais je me demande si ce n’est pas dans cette direction que se trouve la solution. Du moins cela ne permet-il pas d’emblée de couper la voie menant à un dualisme des substances?

    Cordialement,
    Laurent

  5. Francois Loth dit :

    Merci pour votre commentaire.

    D’une manière générale, ce qui est développé dans les billets de ce blog ne doivent pas se comprendre comme une opposition à la science physique en général et aux sciences particulières qui ont pour objet l’esprit. Reste que les problèmes philosophiques à propos de l’esprit émergent sur un arrière plan physicaliste.

    Le « vécu subjectif » dont vous parlez est souvent posé comme une des marques du mental : c’est le caractère privé de la connaissance de nos propres états mentaux. Intimes et infaillibles, ils se différencient du mode de connaissance en troisième personne qu’est la méthode en science.

    Le débat contemporain en philosophie de l’esprit repose sur un quasi consensus physicaliste, à savoir que l’on admet que le monde est composé de matière à l’intérieur de l’espace et du temps et qu’il n’y a rien d’autre. Ce monisme (une substance) s’il fait la quasi unanimité parmi les philosophes n’écarte pas l’hypothèse qu’il puisse exister des propriétés qui ne soient pas physiques.

    Pour résumer, les propriétés du « vécu subjectif », si on peut les nommer ainsi, peuvent être classées à l’intérieur des propriétés de type mental mais ce classement n’implique pas l’adhésion à la thèse du dualisme des substances.

    (Il est vrai que ces questions sont traitées à plusieurs reprises et à l’intérieur d’une grande variété d’arguments, dans la centaine de billets que compose ce blog)

  6. Jonathan dit :

    Je m’attèle à la lecture de ce blog. Je lis les articles dans l’ordre chronologique. Et d’emblée, le présupposé de cet article m’interroge. Je réagis au fil de l’eau.

    Comment pourrait-on transposer un événement spatial dans une matrice cérébrale ? Une simple pellicule de film, que l’on considèrera bi-dimensionnelle (ce qu’elle est, à l’épaisseur près), transpose des événements réels. Elle n’a pourtant pas la « symétrie » de l’événement.
    Je précise (et j’ajoute que mes seules références sont scientifiques) : Si je saisis votre raisonnement, il s’apparente à ce qu’en électromagnétisme, on définit comme le principe de Curie : les conséquences d’un événement doivent posséder AU MOINS la symétrie de ses causes. Aussi, un champ magnétique créé par un fil infiniment long sera invariant dans le sens du fil sur une distance infiniment longue.
    Ce qui me gêne, c’est que la réciproque n’est pas vraie. L’exemple de la pellicule de film est parlant : Le monde est causal. Pourtant, aucune des relations de cause à effet, en dehors de la lumière captée par l’objectif de la caméra, ne sera transposée. Il n’y a qu’un phénomène physique qui est transposé (celui de l’impression de la pellicule). Tous les autres phénomènes, qui pourtant, ont amené objets, protagonistes, mouvements, couleurs, sur la pellicule, ne peuvent plus être retrouvés dessus (en terme de théorie de l’information, j’entends). Plus de champs gravitationnels, plus de champs électromagnétiques, etc, etc. Seulement une partie de leurs conséquences.
    Aussi, le fait que l’image cérébrale ne se superpose pas à l’événement me semble logique et même « physique » : nos capteurs, multiples, participent à la formation de l’image, de même que nos propres états « intérieurs » (là, je me risque dans votre domaine avec mon propre vocabulaire, c’est aussi pour ça que je m’aventure sur ce blog, pour acquérir un semblant de culture métaphysique…). Ces données qui ne sont déjà plus brutes, car traitées par des capteurs qui ont leurs propres domaines de fonctionnement et leurs propres résolutions, cheminent jusqu’au cerveau. Qui lui même, les traitent à sa façon, les classent, les rangent d’une manière qui lui est propre (et qui est, sans doute, fonction de tout ce qu’il à vécu avant l’instant de l’exemple, si je m’autorise une analogie avec mes connaissances en intelligence artificielle). Deuxième couche de flou. Et même troisième, quatrième, cinquième, etc… :
    Je vois une pomme tomber, je vois le « code » qui la fait tomber. L’image de l’événement est tout à la fois « affaiblie » (perte de l’information originale – système de la pellicule) et « enrichie » par l’expérience du sujet, d’une manière non quantifiable (je vois un Newton chevelu qui la reçoit sur la tête).
    Par conséquent, je n’arrive pas à m’étonner que les « symétries » de l’événement à un sens étendu au-delà du principe de Curie ne se retrouvent pas sur l’image cérébrale d’un sujet.

    Voilà. J’ai donc dit : je suis sceptique sur ce premier argument. Il me semble avoir lu un texte de Bergson à ce propos, il y a pas mal de temps, qui disait également que si le cerveau est siège de notre conscience, elle ne fait que s’y ancrer et existe dans un espace plus large. Si c’est poétique, et que ça parlait à mon coeur (je crois même que j’y ai adhéré sur le moment), j’aime dépouiller le dit-coeur de tout ce qui peut lui faire plaisir et observer une théorie plus sèche et abrupte.

    Dont je me contenterai d’une relation plus « causale » et poursuis ma lecture !

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