La croyance du rat et la croyance du thermostat

16 mai 2008

Un thermostat a pour fonction d’assurer une température constante à l’intérieur d’un espace. Constitué d’une lame bimétallique (bilame) qui ouvre ou ferme un circuit électrique selon la chaleur, le thermostat mettra en route ou arrêtera un chauffage. Une baisse de la température amorcera ainsi une chaîne causale qui aboutira à la mise en route du chauffage. Cet événement, la baisse de la température, permet d’expliquer pourquoi le thermostat a mis en route le chauffage au moment t, plutôt qu’à un autre moment.

C’est donc la déformation de la lame bimétallique (C) qui cause la mise en route du chauffage (M). Cependant, si cette déformation cause quelque chose, elle en indique aussi une autre, à savoir un changement de température (F). Ainsi, ce qui explique la cause C>M, est la fonction d’indication que possède C.

En quoi le fonctionnement du thermostat peut-il nous aider pour parler du rôle causal de nos croyances ? Physiquement, un état (C) indique un autre état ou un événement (F) si et seulement si les deux états ou événements sont nomiquement corrélés, c’est-à-dire, si il existe une loi qui explique cette dépendance. Par exemple, la chute de la température est corrélée nomiquement à la déformation de la lame bimétallique du thermostat. C’est-à-dire, si au-dessous de 19°C, le bilame se remet en position rectiligne, c’est en vertu d’une dépendance nomique entre la dilatation, ou augmentation de son volume, et la baisse de la température.

Passons au rat. Dans une boîte de Skinner, un rat explorant et découvrant que l’appui sur un levier produit l’apparition de nourriture, renforcera et finira, après un certain nombre d’essais, par recruter C causant M. C’est-à-dire qu’une certaine cause interne C sera devenue aussi une représentation de F. Par conséquent, le fait que historiquement C a indiqué F explique pourquoi C maintenant cause M.

Revenons au thermostat. La déformation du bilame n’est qu’une simple co-variation et elle est systématique. Pour Dretske, l’indication est synonyme d’un transport d’information causalement analysable : un événement transporte l’information au sujet de l’événement qui l’a causé. La déformation du bilame est causée par la chute de la température. Mais une double lame métallique variant en fonction de la température n’est pas un thermomètre. Un bilame n’a pas pour fonction de véhiculer une information au sujet de la température. La différence entre une simple lame métallique et un thermomètre est qu’il peut arriver que le thermomètre ne puisse pas véhiculer l’information, pour laquelle il a été réalisé. Il y a, en effet, une différence entre la fonction de représenter et le simple fait d’indiquer. La fonction de représentation requiert la satisfaction de certaines conditions comme un étalonnage précis dans le cas du thermomètre. Mais la fonction d’un thermomètre est avant tout une fonction dérivée des intentions d’un agent humain qui l’a réalisé.

Pour Dretske, le pouvoir représentationnel est le pouvoir des esprits. Ainsi, les croyances sont des représentations internes. Ces représentations possèdent des structures dont la fonction consiste à indiquer certains états de choses ou événements. Cependant, la croyance peut-elle être réduite à une indication ? Qu’est-ce qui différencie la croyance représentant un état du monde, de la lame bimétallique du thermostat se déformant sous l’effet d’un changement de température ? Quant au rat, a-t-il des croyances ?

Dretske écrit :

Une croyance est simplement un indicateur dont la signification naturelle a été convertie dans une forme de signification non naturelle[1] en ayant été mise au travail à faire dans l’explication du comportement. (1988, p. 84).


[1] C’est Grice (1957) qui distingua la signification naturelle, ici l’indication, de la signification non naturelle. Les cernes concentriques formés autour du tronc d’un arbre déterminent son âge. Autrement dit, indiquent ou signifient naturellement son âge.

Références

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

GRICE, P. (1957) “Meanning”, in Grice (1989), Studies in the Way of Words.


La dualité des explananda

10 mai 2008

Une réplique de moi-même, véritable zombi, n’a pas besoin de croyance ou de désir pour produire certains mouvements que l’on peut décrire comme des comportements, comme introduire une pièce dans une machine distributrice de boisson dans le but de se désaltérer. Ainsi, posséder un contenu mental comme croire que « cette machine distribue des boissons » ou ne rien croire, ne changerait rien quant à la série de mouvements exécutés par deux organismes identiques. Ou encore, deux organismes identiques placés dans deux environnements différents pourraient développer des contenus différents : l’un pourrait avoir le contenu F et l’autre le contenu G, sans que le pouvoir causal de l’un ou de l’autre n’en soit affecté. Ce genre de conclusion, un tenant de la naturalisation de l’intentionnalité ne peut l’accepter et cherchera tous les moyens de montrer que les raisons ont un contenu et que ce contenu fait une différence dans la cause de nos comportements.

Si ce qui, pour un organisme ou un système, cause un mouvement est un ensemble d’instances de propriétés intrinsèques à cet organisme ou à ce système, alors les propriétés du contenu mental qui ne surviennent pas (théorie de l’externalime) ne jouent aucun rôle causal. Drestke l’admet, il écrit :

La signification n’est certainement pas une propriété intrinsèque des choses ayant un sens, quelque chose que vous pourriez découvrir en regardant dans la tête, en prenant la mesure de traces ou en l’étudiant à la lumière sous un verre grossissant. Ce genre d’investigation serait aussi grotesque que d’essayer de découvrir la signification de mots avec l’analyse acoustique d’un discours. (Dretske 1989, p.4)

Ce que montre Dretske dans ce passage est le caractère irréductible des propriétés sémantiques. En effet, jamais l’explication physique (neurobiologique) ne pourra expliquer les croyances. Même si un jour, selon Dretske, la neurobiologie parvient à nous donner une description complète du fonctionnement de notre cerveau, il manquera quelque chose concernant la cause du comportement, et cette chose se trouve dans la signification de nos raisons. Cependant, Drestke est matérialiste (2003, p. 153) et son projet de naturalisation ne doit pas s’entendre dans une perspective conflictuelle entre d’un côté l’explication causale par les propriétés des raisons et de l’autre, l’explication causale par les propriétés physiques intrinsèques. L’objectif de sa théorie est « de montrer comment cet apparent conflit, un conflit entre deux images différentes exposant comment le comportement est expliqué, peut être résolu. » (1988, préface).

Pour sortir de ce conflit, Dretske admet que posséder le contenu F ou G pour deux organismes physiquement identiques n’interférera pas dans la sortie motrice d’un comportement. La cause de la sortie motrice M, pour un organisme ou un système, est un état interne C de cet organisme ou de ce système. Ainsi, à l’intérieur de l’organisme, externalisme oblige, on ne trouve aucune place pour F ou G. Dretske ne peut donc agir sur ce qu’il nomme la cause déclenchante (Triggering Cause) qui est seulement un processus physique. En conséquence, le contenu de nos croyances n’expliquerait pas nos comportements en tant que simple mouvement physique mais pourraient jouer un rôle causal si on définissait le comportement comme quelque chose de plus qu’une sortie motrice, - un processus.

Pour Drestke, décréter qu’un mouvement appartient à la classe des « comportements » nécessite le passage par certaines conditions. La première condition qu’il nous indique est que seul un mouvement dont la cause est interne à un organisme peut intégrer le processus. Que quelqu’un se saisisse de mon bras et le lève, ou que je lève moi-même mon bras, peuvent être des mouvements identiques, mais manifestement ils n’ont pas la même cause. Dans le premier cas, il s’agit d’un simple mouvement. Dans le second, il peut s’agir d’un comportement. En effet, pour qu’un processus comportemental, qui peut avoir comme sortie un mouvement ou une inhibition, puisse accéder au statut de comportement, avoir une cause interne est une condition nécessaire mais pas suffisante. Une sortie motrice peut être un réflexe et ainsi posséder la première condition d’accès au comportement. C’est là que Dretske précise la deuxième condition : le comportement n’est pas réductible à une sortie motrice. C’est l’ensemble de la structure relationnelle contenant à la fois la cause et le mouvement, que Dretske nous propose de prendre en compte dans la notion de comportement[1]. Dretske distingue ainsi entre l’observation de la seule sortie motrice qui peut recevoir une cause particulière et l’attention au processus qui a permis ce mouvement.

Nous pouvons alors produire deux explications non concurrentes et ne s’excluant pas. L’explication du mouvement M qui est une cause interne C et l’explication du comportement qui explique la cause de ce processus [C cause M]. Ainsi, l’explication physique fournit la cause de M et l’explication par la raison explique le complexe [C cause M]. La concurrence des causes n’aura pas lieu et les raisons auront peut-être trouvé un travail.

Références

DRETSKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15.

DRETSKE, F. (2003) “Burge on Mentalistics Explanations” Reflections and Replies, Essays on the Philosophy of Tyler Burge, ed. Martin Hahn et Bjørn Ramberg, MIT, p. 153-164.


[1] Le modèle de notion de comportement est une sorte de mélange de notion de comportement prise à la fois en biologie et dans les sciences comportementales et le modèle d’action initié par I. Thalberg (1977). Selon le point de vue de Thalberg, une action possède un mouvement du corps aussi bien qu’une entité psychologique comme composant.


Qu’est-ce qu’un comportement ?

24 avril 2008

On attribue traditionnellement à l’esprit le rôle d’expliquer les comportements. Une croyance et un désir semblent ainsi pouvoir expliquer causalement un comportement. La croyance qu’il y a de l’eau dans le réfrigérateur et le désir d’étancher ma soif semblent être la cause de mon déplacement vers le réfrigérateur. Comment comprendre ce qu’est un comportement ? Est-ce seulement un ensemble de mouvements physiques ou est-ce que le travail de l’esprit est intégré à la notion même de comportement ?

Pour les béhavioristes, le comportement s’explique sans référence aux événements ou processus internes. « L’objection aux états internes n’est pas qu’ils n’existent pas, mais qu’ils sont non pertinents dans l’analyse fonctionnelle » écrit Skinner, (1953, p. 35). « Non pertinent » signifiant ici une explication circulaire ou régressive.

Armstrong, dans son ouvrage A Materialist Theory of the Mind (1961), met en exergue le caractère ambigu de la notion de comportement, et préconise que la notion soit définie physiquement :

[…] le mot ‘comportement’ est ambigu. Nous pouvons distinguer entre le ‘comportement physique’, qui se réfère à une simple action physique ou une passion du corps, et le ‘comportement véritable’, qui implique une relation à l’esprit. Le ‘comportement véritable’ implique le ‘comportement physique’, alors que tout ‘comportement physique’ n’est pas un ‘véritable comportement’, en effet, ce dernier dérive, d’une certaine manière, de l’esprit. Le réflexe du genou frappé est un ‘comportement physique’ et non un ‘comportement véritable’. Maintenant, si dans notre formulation de ‘comportement’ nous signifions ‘véritable comportement’, alors nous devrions en faire un compte rendu de concepts mentaux en termes de concept qui déjà présuppose le mental, ce qui serait circulaire. Aussi il est clair que dans notre formulation de ‘comportement’ nous devons signifier ‘comportement physique’. (Armstrong 1961, p. 84)

La notion de comportement telle que la donne à comprendre Dretske (1988), s’oppose non seulement à la conception de comportement développée par les béhavioristes, mais prend en charge ce qu’Armstrong considère comme ambigu, c’est-à-dire la référence au travail de l’esprit. Ainsi, pour Dretske, le comportement est avant tout un complexe dont le mouvement, c’est-à-dire la sortie motrice ou production, est causé par un état interne. Pour Dretske, le comportement, sans cette référence à un état interne n’est qu’un simple mouvement (Dretske 1988, p.1-32). Pour asseoir sa théorie, Dretske amène sur le devant de la scène ce que l’esprit est supposé faire. Finalement, ce ne pas tant le comportement que ce que fait l’esprit qui l’intéresse. Or, pour comprendre ce que fait l’esprit, il faut avant tout s’occuper de ce qu’il est supposé faire. C’est ainsi que la notion de comportement est introduite, comme une conséquence de ce qu’est supposé faire l’esprit :

Le comportement est, pour moi, d’une importance secondaire. Par contre, de première importance est l’esprit. Cependant, nous ne pouvons pas comprendre l’esprit à moins que nous ne comprenions ce qu’il est supposé faire. Une des choses que l’esprit, dans la forme des croyances et des désirs, est supposé faire consiste à guider et motiver le comportement de son possesseur. Ainsi, parler au sujet de l’esprit, de ce que la personne pense ou veut, devrait (si l’esprit fait son travail) nous aider à comprendre ce comportement de la personne – Pourquoi il se lève et soudain se rend dans la cuisine. (Dretske, 1991, p. 196)

Ainsi que le montre cet extrait, priorité est donnée à l’esprit. C’est le travail du couple croyance/désir qui fait l’objet de l’attention de Dretske, et la description du comportement est seulement une façon de mieux décrire le travail exercé par les deux entités. La méthode consiste alors à décrire une action et, ensuite, à se demander quel rôle l’esprit pourrait jouer dans la production de cette action. Il part donc de la prémisse que le couple croyance/désir fait quelque chose, ensuite il se pose la question de ce qu’il fait et trouve que la croyance guide et que le désir motive le comportement. C’est donc à partir de ce que Dretske considère que l’esprit fait, que nous comprenons ce qu’est un comportement. Dans la prémisse méthodologique de Dretske, le couple croyance/désir est donc déjà intégré au comportement.

Comment les raisons pourraient-elles alors être des causes si elles sont constitutives de la notion même du comportement qu’elles sont censées expliquer ?

Références

ARMSTRONG, D.M (196 8) A Materialist Theory of Mind, London: Routledge and Kegan Paul.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1991) “Dretske’s Replies”, in Dretske and His Critics, ed. Brian McLaughlin, Oxford, Blackwells.

SkinneR, B. F. (1953) Science and Human Behavior, New York: Macmillan.


La naturalisation des propriétés intentionnelles et la causalité mentale

17 avril 2008

Les représentations mentales parce qu’elles ont un contenu, c’est-à-dire qu’elles ont des propriétés sémantiques se distinguent des entités neurophysiologiques qui elles, ne possèdent pas ce trait d’être au sujet de quelque chose (intentionnalité). Un concept, par exemple, s’applique à des objets. Une représentation peut viser un objet. Un désir est au sujet d’un état de chose possible ou impossible, alors qu’une croyance est vraie ou fausse si l’état de chose est réalisé ou non.

Pour un certain nombre de philosophes (Block 1986, Dretske 1988, Fodor 1984, Loar 1981, Millikan 1984, Stalnaker 1984, Pacherie 1993, Proust 1997, Jacob 1997), la recherche d’un lien entre le physique et l’intentionnel est une manière d’échapper à la catastrophe que pourrait engendrer une doctrine disant que la signification n’est qu’un mythe, ou pour le dire en termes métaphysiques, à la peur que rien dans le monde n’instancie des propriétés intentionnelles, c’est-à-dire que les prédicats intentionnels ne seraient vrais de rien. Ce programme de naturalisation de l’intentionnalité porte donc en lui un enjeu considérable. En effet, si les états intentionnels s’avèrent être causalement impotents, pourquoi devrions-nous les conserver dans notre ontologie ?

Ce programme consiste alors à chercher un cadre de conditions naturalistes pour les représentations. Il s’agit donc de comprendre en termes non sémantiques comment un système physique peut posséder des propriétés sémantiques. Pierre Jacob (1997) écrit :

C’est, comme le dit Drestke, essayer de cuire un pain mental en n’utilisant comme seuls ingrédients que le farine et du levain physiques ; c’est mettre au point une recette de fabrication d’un esprit (ou d’une chose mentale) dans laquelle la liste des ingrédients ne doit contenir aucun condiment mental. (Jacob 1997, p. 14)

Pour Fodor, ces conditions peuvent s’exprimer ainsi : « ‘R représente S’ est vrai si et seulement si C » quand le vocabulaire utilisé pour décrire les conditions C, ne contiendrait aucune expression intentionnelle. L’objectif est précis, il consiste à rechercher des conditions non sémantiques C pour posséder des propriétés sémantiques telles que ‘R représente S’. Le programme naturaliste apparaît donc comme étant à la fois réaliste au sujet des entités intentionnelles et réductionniste quand à la recherche de propriétés sous-jacentes qui elles, ne doivent pas être intentionnelles.

Le programme de Dretske est un programme qui s’intéresse à la causalité mentale et dont l’exigence consiste à rendre compte du travail de l’intentionnel, en tant que cause. Si l’on admet que le comportement, que les états intentionnels normalisent, est aussi des mouvements du corps, c’est-à-dire des événements physiques, nous avons alors à faire effectivement ici à un épisode de causalité mentale dans le monde physique. Le projet de Dretske consiste donc à montrer comment les raisons dotées de certains contenus sont les causes des comportements. Ce ne seront donc pas les propriétés physiques (neurobiologiques) des croyances et des désirs qui seront sollicitées, mais les contenus représentationnels et sémantiques de ces entités. Il ne s’agit pas pour autant d’évacuer l’explication neurobiologique, mais en quelque sorte de remettre cette explication à sa place et de trouver pour l’intentionnel, une place au-delà ou au-dessus de celle-ci. Il faut donc pour les propriétés intentionnelles trouver une place particulière dans l’explication causale du comportement.

Pour résoudre le problème de la causalité mentale, il existe une solution qui consiste à ne donner aucune place au mental dans une explication causale. L’ennui majeur de cette solution est son caractère totalement inadapté en tant qu’explication. Ce sont, en effet, les raisons pour lesquelles nous agissons qui expliquent le mieux ce que nous faisons. Mais comme l’a montré Davidson (1963), cette efficacité explicative des raisons dérive d’une autre efficacité qui, elle, est causale. Relier les raisons aux causes est donc ce qui apparaît comme une solution, si l’on ne veut pas rompre avec ce qui explique le mieux ce que nous faisons.

Etre réaliste au sujet du mental, c’est pouvoir prouver que le mental, en tant que mental, effectue un travail causal. Dretske se dit réaliste et, par conséquent, exige un compte rendu prouvant la possibilité de la causalité mentale. Ne pas montrer le travail causal des raisons reviendrait à livrer le mental aux thèses les plus radicales de l’éliminativisme ou au scepticisme alarmiste de l’épiphénoménisme. Et puis, si l’on estime que les explications mettant en jeu le mental sont celles qui expliquent le mieux ce que nous faisons, la causalité et le réalisme mental doivent aller de pair. En effet, que pourrait-on faire exactement d’une entité qui ne serait cause de rien ?

Références

BLOCK, N. (1986), “Advertissement for a Semantics for Psychology”, in P.A. French, T.E. Uehling, Jr and H.K. Wettstein (eds.), Midwest Studies in Philosophy, 10, p. 615-678.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

FODOR, J. (1984) “Semantics”, Wisconsin Style, Synthese, 59, 231-50. Reprinted in Fodor (1990) Roundable Discussion, in P. Hanson (ed.), Information, Language, and Cognition. Vancouver: University of British Columbia Press.

LOAR, B. (1981) Mind and Meaning, Cambridge University Press.

MILLIKAN, R. G (1984) Language, Thought, and Other Biological Categories : New Fondations for Realism, Cambridge, Mass : MIT Press.

PACHERIE, E. (1993). Naturaliser l’intentionnalité Essai de Philosophie de la Psychologie, Coll. Psychologie et Sciences de la Pensée, Paris: P.U.F.

PROUST, J. (1997) Comment l’esprit vient aux bêtes, Essai sur la représentation, Paris, Gallimard.

STALNAKER, R. (1984) Inquiry. Cambridge, Mass.: MIT Press.


Le punch causal des propriétés sémantiques : le problème du soprano

10 avril 2008

Fred Dretske (1988, chap. 4) évoque le cas d’une soprano, qui en émettant un son fait vibrer un verre en cristal au point de le briser. En plus d’une fréquence et d’une amplitude qui peut faire l’objet de mesures physiques, le son émit par la soprano possède une signification dotée, elle, de propriétés sémantiques. Quant à briser un verre, le chanteur pour cela doit émettre une note suffisamment puissante et correspondant à la fréquence naturelle de vibration du verre. Autrement dit, il doit émettre la même note que celle qui serait émise si on frappait le verre. Dans cet exemple, la voix de la chanteuse possède donc deux caractéristiques causales qui vont entraîner le bris : une certaine amplitude, mesurable en décibels et une certaine fréquence, mesurable en hertz.

Que le son possède des caractéristiques sémantiques est complètement superflu quant à la cause de l’événement entraînant le bris du verre. La signification du symbole linguistique émis par le soprano aurait pu, en effet, s’avérer être complètement différente, ou même ne rien signifier de particulier, que le verre en cristal se serait quand même brisé. Ce qui explique le bris du verre est une corrélation de lois entre les propriétés acoustiques du son émis et certaines propriétés structurelles du cristal. De telles propriétés sont intrinsèques ou survenantes à certaines propriétés sous-jacentes intrinsèques du verre de cristal et de l’organisme de la soprano. Les propriétés de la signification du symbole linguistique (propriétés sémantiques), quant à elles, ne sont ni intrinsèques ni survenantes. Cela n’implique pas que les sons et leurs propriétés extrinsèques n’ont pas de signification, mais cela implique que posséder une signification ne sera d’aucune aide dans l’explication de leurs effets sur le cristal.

Comment penser, après cet exemple de la soprano que l’on puisse mettre au travail les propriétés sémantiques de nos états intentionnels causant nos comportements ? Peut-on comparer ces dernières à la signification de la note émise par la soprano ? Autrement dit, doit-on conclure que la signification est aussi superflue pour expliquer causalement les comportements, que dans la cause du cristal brisé ? Pour Drestke les significations sont des causes (1989), mais de telles causes n’ont aucun sens pour une science de l’acoustique.

Pour expliquer les comportements, les significations apparaissent pourtant bien comme des causes. C’est parce que je crois que p que cela produit B, comportement constitué par exemple de diverses contractions de muscles et stimulations de glandes dans mon organisme vivant. Cependant, les raisons qui nous font agir, les croyances qui causent nos comportements, paraissent n’avoir aucune place dans l’explication d’événements physiques. On peut certes user des raisons pour rationaliser nos comportements et ainsi nous aider à expliquer pourquoi nous devrions faire plutôt ceci plutôt que cela, mais insiste Dretske, « les raisons n’expliqueront jamais pourquoi nous faisons réellement ce qui est dans notre intérêt de faire. » (Dretske 1989, p. 12) C’est pourquoi poursuit-il, que les biologistes ne mentionnent jamais les croyances et les désirs dans leur tentative d’explication des comportements des êtres vivants. Le caractère sémantique de nos états internes n’est pour eux d’aucune aide. En effet, si comme Davidson le soumet (1963), les raisons ou ce qui justifie le comportement sont aussi des causes, et si les causes sont à rechercher dans les états internes physiques des sujets alors, une fois encore, la signification ou le contenu ne peut être causalement pertinent.

Comment alors penser que les propriétés sémantiques de nos états intentionnels possèdent néanmoins quelque punch causal ?

Références

DAVIDSON, D. (1963) “Actions, Reasons and Causes”, Journal of Philosoohy 60, p. 685-699, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15


Les tropes mentaux

2 avril 2008

 

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Selon la théorie des tropes, les propriétés peuvent être de type physique ou de type mental, mais leurs instances seront toujours physiques. Autrement dit, un trope mental est aussi un trope physique. En ce sens, la propriété est toujours physique.

Lorsque, selon cette théorie, on use de la relation de ressemblance afin de spécifier le type auxquels ces tropes doivent appartenir, nous le faisons selon une certaine similarité entre les tropes. Spécifier un état de douleur, par exemple, revient à spécifier un état physique (neuronal) causant certains comportements faits d’évitements et de contractions musculaires. Nous disons que l’organisme x ressent une douleur de façon similaire à l’organisme y, en vertu, pour prendre un vocabulaire fonctionnaliste, d’une similarité des rôles causaux. La similarité de cette fonction, dans sa constitution matérielle, est alors non pertinente lorsque l’on veut spécifier le type auquel il appartient. L’être humain, la pieuvre, voire le martien, peuvent éprouver un état que l’on spécifie comme un type de douleur. Le trope que je spécifie comme un trope de type douleur chez l’être humain, ainsi que le trope de la douleur chez la pieuvre et le martien sont du même type. Chaque trope est ainsi un particulier d’une certaine sorte (Campbell 1983, p. 135).

Pour les tenants du caractère universel des propriétés, lorsqu’un martien, une pieuvre, un être humain partagent la propriété d’éprouver une douleur, ces deux organismes partagent une même propriété. Cependant, ces trois organismes, manifestement, ont pour siège de la douleur trois structures physiques différentes, alors que la propriété réalisée, singulièrement, reste identique. C’est cette différence dans la réalisation qui entraîne le caractère irréductible de la propriété de second ordre au sein de l’ontologie fonctionnaliste.

Du point de vue des tropes, aucune propriété n’est jamais identique à une autre. Lorsqu’une pieuvre éprouve la propriété d’être une douleur, elle instancie seulement une propriété physique particulière, un trope, que l’on peut ranger sous le type mental – c’est-à-dire un certain événement dans son organisme qui la dispose à se comporter d’une manière semblable à un organisme humain, tel que l’évitement où la contraction musculaire. Cette propriété particulière de type douleur est un trope, c’est-à-dire une propriété particulière présente à un instant t dans un particulier.

L’idée que les propriétés mentales universelles peuvent être partagées par différentes substances physiques n’a aucun sens si la propriété est un trope. En effet, un trope mental, en l’occurrence, ne peut être l’objet de différentes substances. On peut donc dire que le trope n’est ni une propriété de premier ordre ni une propriété de deuxième ordre ; il n’est pas non plus l’instance d’une propriété universelle ; il est le trope de la douleur, à t, chez la pieuvre.

Les pouvoirs causaux d’une propriété sont les principes actifs de la causalité. Les tropes seuls, parce qu’ils sont les concreta de la relation causale et non les types, qui sont des abstractions, possèdent des pouvoirs causaux. Ainsi un trope ou instance de propriété p1 à t, possédée par un état neuronal N1 peut-être une douleur M. M est alors une propriété physique de type mental. La propriété mentale n’est alors pas réduite à l’état neuronal, elle est l’état neuronal. Le type mental permet donc un genre d’identification, d’interprétation ou de classement des tropes se ressemblant, incarnant une fonction mentale, par exemple.

La métaphysique des tropes apparaît donc comme une tentative de clarification des conceptions sous-jacentes de notre ontologie. Il ne s’agit pas de construire un système permettant de déduire des vérités au sujet de l’esprit, mais de contribuer à l’élaboration d’une structure adaptée, susceptible d’accueillir les vérités empiriques. Ainsi, une ontologie peut être qualifiée de « bonne » lorsqu’elle est capable de rendre compte de comment sont les choses. Les propriétés mentales comme propriétés particulières sont peut-être une voie vers une « bonne » ontologie du mental.

 

Références

CAMPBELL, K. (1983) “Abstract Particulars and the Philosophy of Mind”, Australasian Journal of Philosophy, 61, p. 129-141.

Sortir de la mauvaise direction : distinguer les prédicats, des propriétés

4 janvier 2008

 

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Pour Wittgenstein, un problème philosophique a la forme de : « Je ne m’y reconnais pas. » (Investigations philosophiques, §123). Notre pensée fait des noeuds et le travail philosophique consiste à dénouer ces noeuds que, via des confusions de langage, nous avons introduits. Pour y remédier, il faut alors nous tourner, avec attention, vers l’usage ordinaire de notre langage et, ce faisant, nous trouverons que les problèmes philosophiques se dissolvent et avec eux, bon nombre de théories philosophiques, nous dit Wittgenstein.

Si la philosophie, parfois, prend une mauvaise direction ou donne l’impression de faire des noeuds, cela signifie-t-il que les philosophes s’engluent à poursuivre des problèmes générés par leurs propres théories ? Pas forcément ! Les théories philosophiques ne sont pas des théories empiriques. En effet, elles ne sont pas contraintes par l’expérience. En conséquence, une théorie peut exercer une certaine influence tout en se libérant de l’expérience, du sens commun, voire de la science. Peut-être qu’une certaine conception du langage qui prétendrait que l’on pourrait, des structures du langage, dégager des structures de la réalité est responsable de cette mauvaise direction.

Lorsque nous voulons parler des propriétés des choses, par exemple, nous devons accepter le principe qu’elles doivent être distinguées des prédicats. En effet, « pour extraire les prédicats, il faut bien posséder le patron préalable des propriétés » (Nef, 2006, p. 218). Comment, lorsque l’on affirme qu’une pomme « est rouge », parvient-on à expliquer pourquoi elle est rouge ? Est-ce que le prédicat « est rouge » s’applique à la pomme parce que la pomme est rouge ou est-ce que la pomme est rouge parce que le prédicat « est rouge » s’applique à elle ? Comment pouvons-nous expliquer la ressemblance de deux pommes rouges sans postuler l’existence de ces aspects ? Appliquer un prédicat à un particulier, sans postuler l’existence d’une propriété dans le particulier, revient à justifier la rougeur de la pomme par l’usage de la seule expression linguistique « est rouge » appliqué à ce particulier. Pour ce nominalisme des prédicats, qui dénie l’existence des propriétés, la rougeur est seulement le prédicat ‘est rouge’.

Le nominalisme des prédicats ne peut donc pas expliquer pourquoi une pomme est rouge et non verte. Rien, en effet, ne peut être dit au sujet du monde permettant d’expliquer pourquoi ce particulier est de cette manière ou de cette autre. De telles thèses nous laissent avec le seul critère sémantique de l’application, correcte ou non, des prédicats. C’est-à-dire qu’il est correct de dire que a est F si a appartient à l’extension de ‘F’. Cependant, comme l’analyse Georges Molnar (2003, p. 23) « cela certes fournit une réponse formellement adéquate à la requête pour un vérifacteur de l’énoncé ‘a est F’. Mais ce n’est pas métaphysiquement adéquate ». La réponse alternative que nous pouvons faire est alors celle-ci : a appartient à l’extension de ‘F’ parce qu’il possède une certaine propriété.

 

Références

MOLNAR, G. (2003) Powers, a Study in Metaphysics, edited par Stephen Mumford, Oxford: Oxford University Press.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.

WITTGENSTEIN, L. (1953), Philosophical Investigations, Rhees R. and Anscombe, G.E, Oxford Blackwell.


Le principe de la pertinence des propriétés mentales

20 décembre 2007

 

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Lorsqu’en raison d’une incompatibilité avec notre métaphysique de la causalité, nous repoussons le dualisme des substances, nous ne faisons que déplacer le problème de l’interaction causale entre le corps et l’esprit.

Pour expliquer comment l’esprit et le corps interagissent causalement, on considère alors un dualisme des propriétés. Par ce moyen, en permettant aux possesseurs de propriétés mentales d’être aussi porteur de propriétés physiques, on espère éviter le problème de l’inintelligibilité causale auquel nous conduit le dualisme des substances. En effet, le dualisme des propriétés, dont il est question dans le débat contemporain sur la causalité mentale, ne s’enracine pas dans un dualisme des substances, mais repose sur une image métaphysique du monde ne contenant qu’une seule substance physique. Ainsi, certains éléments du monde, les pierres par exemple ne peuvent s’élever à la possession de propriétés mentales. Cependant, certains éléments, situés relativement haut dans la hiérarchie de ce monde stratifié, peuvent posséder deux genres de propriétés : des propriétés physiques et des propriétés mentales. Le dualisme des propriétés est donc un monisme (une seule substance) permettant à deux genres différents de propriétés d’être exemplifiées ou co-exemplifiées par le même possesseur. Je peux avoir une masse de 80 kg (propriété physique) et croire que Sarkozy est président de la république (propriété mentale). Pour le dire d’une manière générale, une chose possédant des propriétés mentales possèdera nécessairement des propriétés physiques.

Ainsi lorsque l’on soutient que les causes mentales produisent des effets physiques, nous parlons de la pertinence des propriétés mentales dans la relation causale. Cette pertinence causale signifie que c’est en vertu de l’existence de certaines propriétés, en l’occurrence des propriétés mentales, qu’une certaine cause produit un certain effet.

Le monisme des substances vient alors modifier les relata de la relation causale. Ce ne n’est plus, en effet, la substance non étendue qui entre en relation avec la substance matérielle, mais l’instance de la propriété mentale qui entre en relation avec l’instance de la propriété physique. Cette modification des relata, imposée par l’abandon de la thèse cartésienne, nous fait alors considérer que l’esprit cause le comportement en vertu de ses propriétés mentales. Prenons un exemple :

La douleur ressentie à la tête par la personne X, à l’instant t cause son déplacement vers l’armoire à pharmacie à t + 1.

Dans cet exemple, c’est un événement qui s’est produit à un instant précis qui en cause un autre. Cependant, une fois la cause identifiée, il nous faut rechercher la propriété responsable de cette cause. Le particulier X à t possède un grand nombre de propriétés, comme par exemple d’avoir une masse de 80 kg ou de croire que Sarkozy est président de la république. Cependant, seule l’instance de la propriété d’éprouver une douleur à la tête, peut être considérée comme causalement pertinente pour l’effet qui le fera se déplacer vers l’endroit où se trouve l’aspirine. C’est, en effet, en vertu de la possession de certaines propriétés qu’une cause est agissante. Autrement dit, chaque cause d’un effet possède un grand nombre de propriétés, mais parmi cet ensemble de propriétés, un grand nombre d’entre elles ne jouent aucun rôle dans la relation causale.

On peut donc poser un principe qui affirme que lorsqu’un état mental cause un état physique ou pour le dire plus précisément, lorsqu’un événement mental cause un état physique, il le fait en vertu de l’existence de propriétés mentales pertinentes.


La fin du monde

17 novembre 2007

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Croire que la pluie tombe est une pensée qui peut être citée comme la cause d’une série de mouvements vous amenant à saisir un parapluie, par exemple. Une soudaine douleur au pied peut, elle, causer une grimace. Saisir un parapluie ou faire une grimace sont des comportements, c’est-à-dire des mouvements physiques pouvant recevoir une explication entièrement physique partant du signal de certains neurones qui se propage jusqu’aux cellules des muscles. Ce signal nerveux, composé d’ions qui entre dans une cellule, enclenche le processus de contraction musculaire.

Ces deux exemples, le premier comme cause intentionnelle et le second comme cause non intentionnelle, sont des cas de relations causales du mental au physique. Cependant, comme nous venons de le voir, ces effets physiques peuvent aussi recevoir une explication complète dans laquelle ni la propriété d’être une douleur ni celle d’être une croyance n’auront besoin d’être convoqués. Doit-on, pour autant, renoncer à la causalité mentale ? Y renoncer serait, pour Jerry Fodor, la fin du monde :

[…] s’il n’est pas vrai, au sens littéral du terme, que ma volition est causalement responsable du fait que je tends la main vers un objet, et que ma démangeaison est causalement responsable du fait que je me gratte, et que ma croyance est causalement responsable du fait que je prononce telle ou telle parole […], si rien de tout cela n’est vrai, au sens littéral, alors quasiment toutes mes croyances sont fausses et c’est la fin du monde. (Fodor 1990, p. 156)

La fin du monde dont parle Fodor c’est la fin de l’homme en tant qu’agent intervenant dans le monde physique pour le modifier. En effet, si la causalité mentale n’était qu’une illusion, autrement dit si nous vivions dans un monde où elle aurait été exclue au profit d’une causalité physique, un monde dans lequel nous n’aurions aucun intérêt à la défendre, que deviendrait ce qui constitue notre notion d’agent ? Dans un tel monde, la psychologie du sens commun nous permettrait toujours de faire des prédictions et continuerait de nous fournir des explications à nos comportements. Cependant, cette absence de causalité mentale, bizarrement, nous conduirait vers une sorte d’illusion de contrôle de nos actes. Ainsi dans ce monde sans causalité mentale, lorsque ce serait moi qui agirait, lorsque mes croyances et mes désirs seraient nommés des « causes », elles ne seraient pas vraiment des causes. Autrement dit, ce ne serait pas moi qui causerais mon comportement, mais un processus physique neurobiologique sous-jacent. Pour le dire autrement, ce ne serait pas mes propriétés mentales qui seraient efficaces, mais un groupe de propriétés neurophysiologiques initiant en aveugle mes propres actions. Ainsi, lorsque nous affirmons notre conviction dans l’existence de la causalité mentale, nous le faisons en vertu de nos expériences de causalité et celles-ci ne se réduisent pas à l’usage de prédiction et d’explication que nous offre notre psychologie du sens commun.

 

Références :

FODOR. J. (1990) A Theory of Content and Other Essays, Cambridge, Mass: Bradford Books/MIT Press.


Récapitulation

16 juin 2007

 

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Pendant l’été, le blog s’absente. Ci-dessous un récapitulatif des 60 billets.

Merci pour tous les commentaires…

0. La place de l’esprit dans un monde physique

1. L’inévitable philosophie

2. Comment attribuer un esprit à une chose ?

3. L’erreur phénoménologique se lon U.T Place

4. L’esprit dans un monde physique

5. Le physicalisme selon Jaegwon Kim

6. Le monisme neutre : alternative au physicalisme ?

7. Le tournant ontologique

8. Une théorie robuste : l’identité esprit/cerveau

9. Esprit : le lieu

10. Un monde clos : le principe de complétude

11. L’argument causal pour le physicalisme

12. Epiphobie

13. Le mental : une pseudo causalité ?

14. Les simples propriétés de Cambridge

15. De Platon à Kim : “Etre réel”

16. La philosophie de l’esprit sans propriétés mentales ?

17. Le problème de la causation mentale : “Comment ?”

18. Le réalisme causal

19. Le réalisme au sujet des propriétés

20. Le dualisme des propriétés

21. Une identité plus faible : l’identité des occurrences

22. La thèse de Davidson : l’anomisme du mental

23. Les événements selon Davidson

24. Les événements selon Kim

25. Frédéric Nef, métaphysicien

26. Le problème corps-esprit

27. Une réponse au problème corps-esprit : l’ontologie dualiste de Descartes

28. Descartes et nous …

29. La glande pinéale

30. Le mental : en dehors de l’espace ?

31. Ne pas savoir ce que cela fait d’être une chauve-souris : résistance au physicalisme ?

32. Résoudre le problème corps-esprit d’une façon radicale : le matérialisme éliminatif

33. Descartes, la science et le monde privé

34. Dans la peau de John Malkovich ou le problème des autres esprits

35. Le scarabée de Wittgenstein

36. Le fantôme dans la machine

37. Chasser le fantôme : les dispositions

38. La boîte noire

39. David Armstrong, philosophe de l’esprit

40. L’illusion de la femme sans tête

41. L’argument de la réalisation multiple

42. L’esprit comme une machine

43. L’esprit de la machine à café

44. David Lewis : douleur du fou et douleur du martien

45. Une solution ontologiquement sérieuse : le fonctionnalisme d’Armstrong et de Lewis

46. Fonctionnalisme et qualia

47. L’argument des qualia inversés

48. Les zombis philosophiques

49. L’argument de la chambre chinoise

50. L’intentionnalité : une marque du mental ?

51. La perspective intentionnelle

52. Dennett contre Searle

53. Elisabeth de Bohème, princesse physicaliste

54. Jaegwon Kim et l’émergence

55. Une image métaphysique du monde : les strates

56. L’intuition de la survenance

57. Survenir, mais encore !

58. Terre-Jumelle ou l’esprit en dehors de la tête

59. Tyler Burge : l’externalisme social

60. Mauvaise nouvelle pour la causalité mentale : l’externalisme des contenus mentaux


Mauvaise nouvelle pour la causalité mentale : l’externalisme des contenus mentaux

13 juin 2007

 

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La thèse externaliste qualifie les contenus mentaux comme ne survenant pas sur les caractéristiques internes des sujets à qui l’on attribue des attitudes mentales. Cette thèse, au sujet des contenus mentaux se construit autour de trois principes :

i) Les contenus de pensées des individus sont individualisés par des faits externes à ces individus.

ii) Ces contenus ne surviennent pas sur leurs états internes.

iii) Avoir certaines pensées pour un individu, présuppose l’existence de choses qui sont externes à cet individu.

Les propriétés de ces contenus peuvent-ils jouer, alors, un rôle dans la cause d’un événement ? L’intuition que c’est en vertu de posséder tel contenu et non cet autre qui nous fait agir est une intuition puissante. Cependant, dans la mesure où l’on attend que ce soit les propriétés internes ou intrinsèques qui confèrent un pouvoir à leurs instances, le rôle des propriétés du contenu mental pourrait bien être compromis.

Précisons ce que sont des propriétés intrinsèques :

Les propriétés intrinsèques sont décrites comme les propriétés que « la chose possède (ou ne possède pas) sans lien avec ce qui se passe en dehors de cette chose » Yablo (1999, p. 479). Les propriétés intrinsèques sont les propriétés du changement réel dans les choses que Geach (1969) précise en le distinguant du « simple changement de Cambridge ». Ainsi, lorsque l’on se demande quel changement a été opéré dans une chose, on cherche quelle propriété intrinsèque a été ajoutée ou retirée dans la chose. David Lewis, explicite ainsi la notion :

“Une phrase ou un énoncé ou une proposition qui attribue des propriétés intrinsèques à quelque chose est entièrement au sujet de cette chose ; alors que l’attribution de propriétés extrinsèques à quelque chose n’est pas entièrement au sujet de cette chose, bien qu’elle puisse bien être au sujet d’un plus grand tout qui inclut cette chose comme partie. Une chose possède ses propriétés intrinsèques en vertu de la manière dont la chose, et rien d’autre, est. […]

Les propriétés intrinsèques de quelque chose peuvent dépendre, entièrement ou en partie, de quelque chose d’autre. Si quelque chose possède une propriété intrinsèque, alors de la même façon n’importe quel double parfait la possède ; alors que les doubles situés dans différents environnements différeront dans leurs propriétés extrinsèques (1983, p.111-112).”

L’on peut ainsi définir le caractère intrinsèque de la propriété d’un objet comme étant une propriété de sa structure considérée en dehors de tout autre objet. Sa masse, sa forme, sa dimension par exemple sont des propriétés intrinsèques. D’autres propriétés par contre n’existent qu’en vertu de l’interaction que l’objet, qui les possède, entretient avec le monde. Le poids d’un individu par exemple qui mesure la force d’attraction d’un astre sur un objet, changera selon son environnement. La masse par contre, qui est la mesure de la quantité de matière présente dans un corps, ne dépend quant à elle que de ses propres caractéristiques. D’autres caractéristiques possédées par des objets, issues de leur structure non intrinsèques et non physiquement interactives comme le poids, mais liées aux structures causales historiques, voire sociales de leurs environnements ne joueront aucun rôle dans la cause effective d’un événement. Ainsi, qu’un bronze du « penseur » de Rodin, vienne accidentellement s’écraser sur un visiteur lors d’une exposition et que celui-ci soit issu du moule numéro trois à partir du modelé original en argile exécuté des mains de l’artiste, ne jouera aucun rôle causal dans la mort du visiteur. Par contre la masse qui mesure la quantité de matière contenue dans la statue et la masse de la Terre qui soumet l’objet à une force attractive, forment un ensemble de propriétés causalement responsables de l’événement ayant occasionné la mort du visiteur.

Ainsi la distinction entre les propriétés intrinsèques et les propriétés qui ne le sont pas, est une distinction qui nous permet de différencier les propriétés causales de celles qui ne le sont pas. Autrement dit, la propriété particulière, qui à un moment donné, exerce sur un objet une pression causale, est une propriété intrinsèque que possède cet objet.

Un argument excluant du travail causal les propriétés du contenu mental peut alors se construire ainsi :

1) Les contenus de nos états intentionnels sont constitués par des relations à des entités extérieures au sujet. [externalisme des contenus]

2) Les propriétés pertinentes dans la relation causale entre deux événements sont des propriétés intrinsèques de ces événements. [Pertinence des propriétés]

3) Par conséquent, les propriétés de nos contenus mentaux ne sont pas des propriétés causales pertinentes.

 

Références

  • GEACH, P. (1969) God and the Soul, Routledge and Kegan Paul, London.
  • LEWIS, D. (1983) “New Work for a Theory of Universals”, Australasian Journal of Philosophy, 70, p. 211-224.
  • YABLO. S.(1999), “Intrinsicness”, Philosophical Topics 26, p. 479-505.

Tyler Burge : l’externalisme social

8 juin 2007

 

 

 

L’argument de Terre Jumelle (voir billet précédent) veut montrer que certaines croyances, mettant en jeu des concepts de genre naturels, dépendent de certaines substances de notre environnement. Cet externalisme peut être nommé externalisme des genres naturels. Une seconde version d’externalisme, l’externalisme social est exposé par Tyler Burge (1979). L’argument de Burge consiste à montrer que les instituions sociales jouent aussi un rôle décisif dans la déterminations des contenus de nos pensées. D’une certaine façon, l’externalisme social de Burge vient compléter la thèse de Putnam, en le généralisant à l’ensemble des contenus.

L’expérience de Burge nous demande de considérer un locuteur (Fred) se retrouvant dans deux situations : une situation réelle et une situation contrefactuelle. Dans la situation réelle, Fred pense que le terme « arthrite » signifie une inflammation des os, alors que le terme « arthrite » signifie, en fait, une inflammation des articulations. En éprouvant des douleurs dans les doigts, Fred exprime sa plainte à son médecin en disant une phrase comme « j’ai de l’arthrite dans les doigts ». Le médecin rectifie et lui apprend que l’arthrite n’est pas dans les doigts, mais dans les articulations.

Dans la seconde situation, lorsque Fred se plaint à son médecin en prononçant la même phrase, ce dernier ne rectifie pas sa croyance. En effet, dans la situation contrefactuelle, le terme « arthrite » signifie une inflammation des articulations et des os. Ainsi, dans cette situation, la croyance de Fred est vraie. S’il nous fallait maintenant considérer la signification du terme « arthrite » tel qu’elle se définit dans la situation contrefactuelle, nous pourrions inventer un nouveau terme comme « tarthrite » qui signifierait une double inflammation des os et des articulations. Ainsi Fred, dans la situation contrefactuelle, ne croirait pas qu’il a de l’arthrite dans ses doigts, mais croirait qu’il a de la tarthrite et cette croyance serait vraie.

Ce que veut nous montrer cette expérience, c’est que le contenu de nos pensées dépend, de façon déterminante, des pratiques de la communauté linguistique dans laquelle nous sommes situés. Les deux croyances de Fred sont différentes, alors que Fred est le même. Ce que montre cette seconde expérience, c’est non seulement l’échec de la survenance des croyances et autres états intentionnels sur nos états psychologiques internes, mais aussi le fait, que tous les contenus de nos pensées sont larges et ce, bien au-delà des pensées concernant les seuls genres naturels. En effet, les états d’esprit de chacun des protagonistes des expériences externalistes dépendent de quelque chose de plus que les seules conditions physiologiques qui les composent.

La thèse externaliste au sujet des contenus exprime donc l’idée que le contenu des nos pensées est large, c’est-à-dire que le contenu n’est pas entièrement déterminé par les seules propriétés intrinsèques des individus. Cependant, si le contenu n’est pas déterminé entièrement par mes états internes quoi d’autre alors le détermine ? Quoi d’autre que mes propriétés intrinsèques pourraient déterminer ce que je pense ou ce que je crois ? Selon les expériences externalistes, ce que je crois ou pense ne dépend donc pas seulement de mes propriétés intrinsèques mais dépend aussi de mon environnement naturel, voire de l’opinion d’un expert.

Dans les deux expériences de pensée on procède de la manière suivante : deux sujets dont les états internes et les propriétés physiologiques sont exactement les mêmes sont placés dans des environnements différents. Ensuite, à la question de savoir si ces deux sujets possèdent les mêmes états mentaux, la réponse externaliste affirme que les contenus des états mentaux des deux sujets varie selon l’environnement. Autrement dit, la thèse externaliste affirme que les contenus de pensées ne sont pas déterminés par les événements internes. Ou encore, que les faits internes restent constants alors que les faits mentaux varient.

Ce que veut démontrer la thèse externaliste au sujet des états intentionnels, c’est que les contenus des pensées d’un agent ne surviennent pas sur l’ensemble de ses états internes ou que avoir des pensées, présuppose l’existence de choses externes au sujet. Peut-on affirmer pour autant que la différence des contenus entre les protagonistes des différentes expériences de pensée, permet d’individualiser de façon essentielle les états intentionnels ? Autrement dit, est-ce que « être une croyance que p », c’est avant tout posséder une structure sémantique ? Ce que soutient la thèse externaliste, c’est que les attitudes propositionnelles ne surviennent pas sur les qualités physiques intrinsèques des systèmes. Cependant, lorsqu’une entité est intrinsèquement semblable à une autre, elle possède le même réseau de propriétés intrinsèques satisfaisant un certain modèle fonctionnel. Cette similitude fonctionnelle n’entraînerait donc pas la similarité des attitudes propositionnelles ?

 

Références

 

  • BURGE, T. (1979), “Individualism and the Mental”in P. French, T. Uehling, Jr. et H.K Wettstein éd., Midwest Studies in Philosophy, vol. IV, Minneapolis, University of Minnesota Press.

Terre-Jumelle ou l’esprit en dehors de la tête

3 juin 2007

 

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La thèse externaliste est la thèse qui démontre que le contenu des pensées dépend du contexte de la personne qui produit cette pensée. Cette approche va à l’encontre de deux caractéristiques que l’on peut qualifier de « communes » ou d’ « ordinaires » concernant les significations et la référence. En effet, d’un point de vue commun, les significations des termes sont fixées par les états psychologiques de ceux qui les utilisent et en général, aussi, la signification détermine la référence. La thèse externaliste veut montrer qu’en modifiant l’environnement d’un agent, en supposant que cet agent quant à sa constitution reste exactement le même durant cette modification, les contenus de ses pensées varieront. Prenons un exemple.

 

L’argument classique en faveur de l’externalisme que Kripke (1972) initie en montrant que la référence des noms propres et des genres naturels est déterminée en partie par des facteurs causaux externes et historiques, est présenté par Putnam (1975) dans la célèbre expérience de pensée de « Terre Jumelle ». L’expérience nous demande d’imaginer une planète lointaine, avant l’année 17501, qui est exactement comme la Terre, exceptée qu’à la place de l’eau (H2O), il y a une substance à la composition chimique identique (XYZ). Néanmoins, les macros propriétés de cette substance sont supposées être exactement les mêmes que celles de notre eau sur Terre. Elle a le même aspect : incolore, inodore et sans saveur ; elle remplit les lacs et les océans et coule dans les rivières. Cependant, sur Terre ou sur Terre Jumelle, avant 1750, personne ne peut distinguer entre l’eau (H2O) et l’eau (XYZ). Ainsi, un individu sur Terre, Oscar, qui utilise le mot « eau » se référera à H2O et non à XYZ. Bien sur, Oscar, avant 1750, ignore que l’eau est H2O. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de se référer à H2O quand il utilise le terme « eau ». De la même façon, un individu sur Terre Jumelle, Twin Oscar, réplique exacte, à la molécule près d’Oscar, en utilisant le même terme d’ « eau » se référera à XYZ et non à H2O. En conséquence, puisque le même mot « eau » est utilisé de la même manière dans les deux mondes et que les organismes jumeaux sont identiques dans l’ensemble de leurs aspects physiologiques, ce que veut dit Oscar sur Terre et ce que veut dire TwinOscar sur terre Jumelle, lorsque chacun prononce « l’eau est sans saveur », n’est pas identique.

 

Ce que veut montrer cette expérience, selon Putnam, c’est que la signification des mots, ce que nous voulons dire lorsque nous les utilisons, n’est pas dans la tête, mais dépend de l’environnement de celui qui les prononce2.

 

Cependant bien que l’expérience de pensée de Putnam établisse un externalisme sémantique, elle peut aisément être étendue aux contenus mentaux. Ainsi lorsque la conséquence sémantique de l’expérience de pensée est appliquée à l’interprétation d’un prédicat d’attitude mentale comme « croire que p », ce qui était alors pensé comme logiquement indépendant du monde extérieur, est en fait individualisé par sa relation aux objets externes.

 

Ainsi, lorsque Oscar sur Terre, avant 1750, prononce une phrase comme « l’eau est sans saveur », il exprime sa croyance que l’eau est sans saveur et cette croyance est vraie seulement si H2O est sans saveur. Le double d’Oscar sur Terre Jumelle quant à lui, parce que sa croyance n’est pas au sujet d’ H2O mais de XYZ, n’exprime pas la même croyance. Les conditions de vérité de la croyance provoquent des différences dans les croyances. En effet, si l’on individualise les croyances au moyen de leurs contenus, les croyances avec le même contenu seront vues comme étant du même type, alors que les des croyances ayant un contenu différent tomberont sous un autre type. Ainsi, l’on peut dire que les croyances particulières que nous avons dépendent de la relation, passée ou présente, aux différentes choses composant notre environnement. En conséquence, certaines croyances ne surviennent pas sur les états physiques internes des personnes.

 

 

1 1750 pose une date de la naissance de la chimie moderne à partir de laquelle, la composition chimique de l’eau est découverte.

2 La fameuse phrase de Putnam « Cut the pie any way you like, « meanings » just ain’t in the head” (1975, p. 227) montre bien que la différence entre les pensées d’Oscar et de TwinOscar ne sont pas seulement des différences d’indexation du terme « eau ». Si le terme « ici » lorsqu’il s’emploie pour désigner la ville de Rennes dans laquelle je me trouve et l’usage de ce même terme lorsque je suis à Paris, n’entraîne pas de différence dans la signification de ce terme, il n’en est pas de même pour le terme « eau ». Il n’y a en effet pas d’eau (H2O) sur Terre Jumelle. Je fais une erreur si j’utilise H2O, alors que je ne fais pas d’erreur avec le terme « ici » en changeant d’environnement.

 

Références

  • KRIPKE, S. (1972) Naming and Necessity, in Davidson & Harman, Semantics of Natural Languages (Reidel) p. 253-355, 1980 ; trad. Franç. P. Jacob et F. Récanati, La logique des noms propres, Minuit, 1980.

  • PUTNAM, H. (1974), “The Meaning of « Meaning »”, in Putnam (1975), Mind, Language and Reality: Philosophical papers, Vol. II. Cambridge University Press.

Survenir, mais encore !

29 mai 2007

 

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La caractéristique première du principe de survenance appliqué au mental, est une relation de dépendance du mental sur le physique ou sa converse, de détermination par le physique, du mental. Davidson interprète la notion de survenance de la façon suivante :

 

On peut interpréter cette survenance comme signifiant qu’il ne peut y avoir deux événements qui soient semblables sous tous leurs aspects physiques mais qui diffèrent sous un aspect mental quelconque, ou qu’un objet ne peut pas changer dans certains aspects mentaux sans changer dans certains aspects physiques. (1970, p.9 8)

 

Autrement dit, rien dans le mental ne pourrait exister à moins qu’il ne soit strictement impliqué par le physique. Pour prendre un exemple en dehors du domaine de l’esprit, on peut dire que la structure moléculaire est survenante à la structure atomique ou que l’élasticité survient sur la structure moléculaire sur lequel la sollicitation mécanique est réalisée. Dans ces deux exemples, la survenance est liée à une image métaphysique de la réalité conçue par niveaux.

 

La survenance (Kim 1993, p. 57-58, Horgan 1993, p. 566) est habituellement comprise comme étant une relation entre deux classes de propriétés. Cette relation exprime une dépendance entre ces deux classes. L’idée basique de dépendance est que si les propriétés A dépendent des propriétés B, alors les propriétés B déterminent les propriétés A. Si les propriétés B déterminent les propriétés A, alors il n’est pas possible que les propriétés B soient fixes alors que les propriétés A puissent encore varier. Autrement dit, il existe une relation de co-variation entre les propriétés et les propriétés B. Nous retrouvons ainsi l’idée intuitive de la survenance à savoir que si deux situations sont indiscernables quant aux propriétés B, elles le sont aussi, quant aux propriétés A.

 

De l’intuition basique de deux êtres physiquement identiques en tout point (voir billet précédent) partageant les mêmes propriétés mentales, nous établissons alors que la survenance de A doit nécessairement se produire chaque fois que B est instancié. Ainsi, de simple co-variation, la survenance (ici dans sa version forte), devient une thèse ontologique impliquant l’idée de la dépendance et de la détermination. En conséquence, lorsqu’une propriété mentale est instanciée à un instant t, dans un organisme c’est en vertu du fait que sa propriété physique de base l’est aussi à cet instant t. Nous pouvons la formuler ainsi :

 

[Survenance esprit-corps] Le mental survient sur le physique lorsque deux choses (objet, événement, organisme, etc.) exactement semblables par toutes leurs propriétés physiques ne peuvent différer en quelque aspect que ce soit par leurs propriétés mentales. C’est-à-dire, que l’indiscernabilité physique implique l’indiscernabilité mentale.

 

Ainsi, dans le cas d’une personne, par exemple, ressentant une douleur, le principe ci-dessus nous dit que la personne instancie nécessairement une propriété physique, c’est-à-dire un état neuronal formant la base survenante pour la douleur. Cette formulation de la relation de survenance montre donc à la fois qu’une co-variation existe entre les propriétés mentales et physiques et qu’une dépendance et une détermination les relient. Cependant, la survenance ne semble rien nous apprendre quant à la nature de cette dépendance ou détermination. Autrement dit, affirmer que le mental survient sur le physique n’explique pas la relation de dépendance entre le deux domaines. En conséquence, la relation de survenance n’apparaît donc pas comme une relation métaphysiquement « profonde ». Elle est une simple relation « phénoménologique » dans des schémas de co-variation.

 

Ce que donc nous indique la survenance du mental sur le physique est alors seulement l’existence d’une structure commune à toute une famille de positions que l’on peut ranger sous le vocable de « physicalisme ». Notion purement modale, la survenance est le signe que le mental ne peut exister en dehors du physique et flotter ainsi librement, en dehors de tout ancrage, dans le monde physique. Nous pouvons dire alors de la survenance qu’elle est l’indicateur de la dépendance du mental sur le physique.

 

Reste alors la question principale à laquelle la survenance ne répond pas – elle n’est en effet pas une explication - et qui est celle que pose l’image métaphysique d’une monde hiérarchisé par niveaux : quel lien la propriété supérieure entretient-elle avec la propriété de niveau inférieur ?

 

Ce que nous chercherons donc à savoir, c’est pourquoi A et B co-varient. L’identité est certainement la solution la plus économique, mais A pourrait causer B, ou les deux ensembles de propriétés A et B, pourraient avoir une cause commune, ou encore A pourrait être constitué de B ou encore être réalisé par B. Survenir, oui, mais encore !


Références

  • DAVIDSON, D. (1970) “Mental Events”, in Davidson (1980), Essays on Actions and Events., trad. Franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.
  • HORGAN, T (1993) “From Supervenience to Superdupervenience: Meeting the Demands of a Material World”, Mind, 102, p. 555-586.
  • KIM, J. (1993) Supervenience and Mind, Selected Essays, Cambridge, Cambridge University Press.

 


L’intuition de la survenance

24 mai 2007

 

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Le recours au concept de survenance du mental sur le physique (Davidson 1970, p. 98), veut être un éclairage du lien que le mental entretient avec le physique. Manifestement enfanté par l’image d’une réalité stratifiée par niveaux (voir billet prédent), le concept de survenance permettrait de spécifier la nature du lien entre le physique et le mental.

Le concept de survenance est ainsi souvent présenté comme une forte intuition au sujet de la corrélation esprit/cerveau : deux êtres physiquement identiques en tout point partageraient les mêmes propriétés mentales.

Dans une histoire de téléportation de la série « Star Trek », on peut voir une personne monter sur un podium entouré de machines étranges. Bientôt, s’approchant de l’estrade, un technicien salue l’individu et se met à manipuler quelques boutons, déclenchant aussitôt un miroitement de l’air faisant brusquement disparaître la personne… pour mieux réapparaître à des milliers de kilomètres de là. Cependant, dans un épisode de la série, à un moment donné une erreur de transmission survient. Le personnage se voit alors téléporté simultanément en deux endroits différents. Il est alors dédoublé : deux copies de lui-même existant en même temps.

Les questions qui se posent au sujet des doubles sont alors les suivantes : Les deux personnages de la fable, répliqués physiquement à la molécule près, nous semblent-ils psychologiquement identiques ? Ont-ils le même humour par exemple ? Aiment-ils les mêmes plats ? Eprouvent-ils des douleurs de la même façon ? Notre intuition, manifestement, nous fait répondre « oui ». Les deux répliques semblables dans chacun de leurs aspects physiques, le seraient aussi dans chacun de leurs aspects mentaux.

Cependant, cette première intuition générale de survenance du mental sur le physique reste consistante avec l’épiphénoménisme, fait remarquer Papineau (2002, p. 37) et ne permet donc pas de soutenir la thèse d’un physicalisme ontologique minimum. En effet, les répliques pourraient être psychologiquement semblables dans la mesure où, comme l’original, leurs cerveaux causalement produiraient des états mentaux.

Ce que nous donne à penser l’intuition de la survenance n’est donc qu’une simple corrélation qui peut être consistante avec la thèse, que les états mentaux pourraient être causés par le cerveau sans qu’ils puissent posséder quelques pouvoirs causaux. Cette intuition élémentaire de la survenance ne rendrait alors compte que de la simple co-variation entre les différents états physiques et les différents états mentaux. Une telle conclusion apparaît alors non conforme avec les conclusions de l’argument causal.

Ce que nous montre la fable du télétransporteur de la série Star Trek, c’est que l’identité physique garantit l’identité des aspects mentaux à travers les possibilités de nos lois naturelles dont celle de l’épiphénoménisme. Autrement dit, notre intuition de survenance basée sur le slogan « aucune différence mentale sans une différence physique », ne suffit pas à écarter la possibilité que les propriétés