Récapitulation (III)

29 juin 2009

La réalisation physique du mental n’est plus ce qu’elle était

29 avril 2009

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Un point de vue métaphysique au sujet de la réalisation physique d’un état mental, que l’on peut qualifier de traditionnel, affirme qu’être une propriété mentale revient à occuper un rôle fonctionnel. On définit cette notion comme une détermination non causale entre propriétés dans laquelle l’instance de la propriété réalisatrice joue le rôle causal de l’instance de la propriété réalisée. La douleur ressentie au doigt lorsque la tige d’une rose me pique est ainsi réalisée par un certain processus cérébral. On peut penser qu’un processus interne différent réalise la douleur chez une autre espèce. C’est l’aspect multi réalisable de la réalisation physique.

Selon la notion de la réalisation héritée de Putnam, Lewis et Fodor, celle-ci explique comment des genres, comme les machines de Turing, les échanges économiques et les événements mentaux, peuvent être individués de manière fonctionnelle tout en étant absent des sciences physiques. La réalisation est une relation spéciale par laquelle des objets comme les cerveaux peuvent avoir des états, des processus ou des propriétés non physiques. En se demandant ce qu’ils peuvent faire plutôt que ce dont ils sont constitués, certains objets physiques deviennent des instances de genres fonctionnels. Ainsi, dans la mesure où aucune nouvelle substance psychique n’est introduite, les genres fonctionnels ne sont pas vraiment non physiques.

Récemment, contre ce point de vue traditionnel, Carl Gillett (2003), puis avec Ken Aizawa (2009), a proposé une révision de la notion de réalisation en la définissant non comme une une relation entre les propriétés mais comme une relation entre les instances.

Alors que la question traditionnelle à propos de la réalisation consistait plutôt à se demander quelles occurrences physiques présentaient les caractéristiques permettant d’individuer la douleur, par exemple, Gillet et Aizawa modifient quelque peu la notion de la réalisation en parlant de constitution. La question « Comment est réalisée une propriété ? » serait, selon eux, substituable à « de quoi est faite l’instance de la propriété ? »

Afin d’appuyer son explication Gillett (2003, p. 603), discute de la dureté du diamant. Le graphite et le diamant, bien que composés de mêmes atomes de carbone possèdent des propriétés physiques radicalement différentes (conductivité électrique, conductivité thermique, transparence, dureté). La raison de ces différences tient à la façon dont ces atomes sont disposés les uns par rapport aux autres. La propriété D de dureté est, donc, instanciée dans le diamant en raison de l’existence d’un certain alignement des atomes de carbone. La dureté, explique la science, est dûe à la possession de la propriété D qui confère au diamant ce pouvoir causal. Les pouvoirs causaux du diamant sont liés à la dureté du diamant, elle-même résultante de l’alignement particulier des atomes de carbone. Cet alignement des atomes joue, selon Gillett, le rôle causal de la propriété D. En conséquence, D est réalisée par cette disposition particulière des atomes. Appliquée à la réalisation mentale, cela revient à soutenir que les propriétés mentales sont réalisées dans les cerveaux, comme la dureté est réalisée dans le diamant. Autrement dit, la réalisation physique de propriétés mentales par un cerveau ne contribuerait pas à les distinguer, en type, de toute autre propriété du cerveau.

Autrement dit, selon Gillett, la dureté du diamant serait réalisée à cause des propriétés de ses parties le constituant : les atomes de carbone. Ainsi, quand les atomes de carbone composent le diamant, les propriétés des atomes de carbone réalisent les propriétés du diamant. Pour Gillett, réaliser un état mental par un cerveau c’est donc comme être une certaine macro propriété du cerveau. En quoi la notion de réalisation devient-elle distincte dans ce cas de la théorie de l’identité esprit-cerveau ? Originellement, la réalisation physique du fonctionnalisme n’a rien à voir avec la théorie de l’identité. Au contraire, elle a été conçue contre la théorie de l’identité. Comprenons-nous mieux ce qu’est la réalisation physique d’un état mental en la muant en composition ?

Références

AIZAWA K. et C. GILLETT (2009) “The (Multiple) Realization of Psychological and Other Properties in the Sciences”. Mind and Language 24 (2), p.181-208.

GILLETT, C. 2003, “The metaphysics of realization, multiple realizability and the special sciences”, Journal of Philosophy , 100, p. 591 – 603.

C. Gillet et K. Aizawa collaborent au blog très actif BRAINS. Je signale également le lien vers le blog de Pete Mandik BRAIN HAMMER, très actif lui aussi et qui poursuit notamment la rédaction d’un glossaire des termes propres au domaine de la philsophie de l’esprit. Comme j’y suis, je n’oublie pas BRAINPAINS autre blog en philosophie de l’esprit contenant des billets très argumentés… 


Des niveaux et des ordres dans la relation entre les propriétés

18 avril 2009

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Lorsque la propriété mentale est interprétée comme propriété fonctionnelle – c’est-à-dire que sa spécification repose sur son rôle fonctionnel – elle entretient une relation de réalisation avec une relation physique. Eprouver une douleur à un instant précis ou croire que le nuage au-dessus du jardin est annonciateur de l’averse sont des propriétés mentales qui peuvent être spécifiées par leur rôle causal que réalise certaines propriétés physiques (du cerveau probablement). Une séparation métaphysique entre le rôle fonctionnel et la propriété physique réalisant ce rôle est ici nettement affirmée. Le fonctionnalisme est, en effet, une théorie métaphysique de l’esprit dans la mesure où cette théorie produit des affirmations au sujet de la nature des esprits. Selon cette théorie, les états mentaux sont des états fonctionnels. Ces états sont définis en termes de relations entre les entrées (stimuli), d’autres états fonctionnels et des sorties (comportement). Autrement dit, réaliser un état ou une propriété c’est avoir une fonction. Ainsi, parce que pour les fonctionnalistes, l’essence de l’état mental est liée à certains rôles causaux plutôt qu’aux détails de leurs réalisations, un lien de réalisation existe entre ces deux types de propriétés.

On pourrait être tenté de distinguer dans cette séparation, produite par cette réalisation, un certain ordonnancement hiérarchique entre niveaux ontologiques. La propriété fonctionnelle serait d’un niveau supérieur à la propriété réalisatrice. Ce serait seulement « relativement à un niveau spécifié de nature que quelque chose serait un rôle, par opposition à un occupant, ou un état fonctionnel par rapport à un réalisateur » écrit W. Lycan (1987).

Si la conscience et l’intentionnalité peuvent être considérées comme des propriétés que seuls possèdent certains organismes biologiques et dont sont dépourvues certaines entités d’un niveau ontologique inférieur, cette hiérarchie micro-macro est-elle parallèle à la spécification fonctionnelle ?

J. Kim (1998, trad. Franç. p. 122-128) se propose de clarifier les notions d’ordres et de niveaux entre les propriétés, en rompant justement avec le mouvement micro-macro qui, lui, engendre des ordres ontologiques et la réalisation, qui est seulement une relation entre des propriétés de premier et de second ordre. Il écrit :

Les propriétés de second ordre et leurs réalisateurs de premier ordre sont, les unes comme les autres, des propriétés des mêmes entités et systèmes. La pilule que vous ingérez possède à la fois la dormitivité et la propriété chimique qui réalise la dormitivité ; vous éprouvez une douleur et vos fibres-C sont activées. Il est évident qu’une propriété de second ordre et ses réalisateurs sont au même niveau dans la hiérarchie micro-macro ; ils sont des propriétés des mêmes objets exactement.

Cette différenciation se justifie par la distinction entre un ordre physique (le réalisateur) et un ordre fonctionnel qui se réalisent à l’intérieur du même individu et, par conséquent, n’est pas parallèle à la hiérarchie de niveaux ontologiques. Pour Kim, la réalisation ne peut donc se produire que dans un seul objet. C’est aussi le point de vue défendu par S. Shoemaker (2001, p. 78) pour qui une propriété X en réalise une autre Y seulement si les pouvoirs conditionnels conférés par Y sont un sous-ensemble des pouvoirs conditionnels conférés par X. Ainsi, suivant Kim, on peut dire que la propriété d’éprouver une douleur est réalisée par un état physique d’un genre P, c’est-à-dire qu’une chose qui instancie la douleur instancie également une propriété physique P. Les pouvoirs causaux individuant la propriété réalisée sont alors instanciés dans le même individu au même niveau ontologique.

La clarification opérée par Kim et Shoemaker permet de fixer le problème de la réalisation physique au même niveau ontologique et nous libère ainsi d’une sorte d’infiltration des pouvoirs causaux qui pourraient se perdre, de niveaux en niveaux, à l’infini. La distinction déterminante entre les types de propriétés, le type physique réalisateur d’un côté et le type fonctionnel, de l’autre, est à la source de cette clarification. En effet, une même entité peut être l’instance d’un genre fonctionnel que l’on peut qualifier de non physique lorsque la propriété se focalise sur ce qu’elle peut faire, plutôt que sur ce qui la constitue. Reste que pour expliquer la relation de réalisation il nous faut à la fois parler des propriétés physiques (neurologiques) et des propriétés comme éprouver une douleur à un instant précis ou croire que le nuage au-dessus du jardin est annonciateur de l’averse. Certes, la clarification entre les ordres et les niveaux délimite l’espace ontologique mais s’appuie sur une relation métaphysique qui reste obscure : la réalisation comme relation entre des propriétés.

Références

KIM, J. (1998) Mind in a Physical World Cambridge, Mass: MIT Press, Trad. franç. F. Athané et E. Guinet, L’esprit dans un monde physique : essai sur le problème corps-esprit et la causalité mentale, Paris, Sylepse, 2006.

LYCAN W.G (1987) Consciousness, Cambridge, MIT Press.

SHOEMAKER, S. (2001) “Realization and Mental Causation” ” reprinted in Identity cause and Mind, (2003) Cambridge: Cambridge University Press, p. 427-451. SHOEMAKER, S. (1980) “Causality and properties” reprinted in Identity cause and Mind, (2003) Cambridge: Cambridge University Press, p. 206-233.


Le principe de l’héritage causal

17 mars 2009

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La propriété fonctionnelle est une propriété qui se définit prioritairement par ce qu’elle fait plutôt que par ce qui la constitue. Ainsi, la propriété d’éprouver une douleur se définit, par exemple, comme un état causant certains comportements fait d’évitements et de contractions musculaires faciales. Le fonctionnalisme standard est la thèse qui affirme que ce qui fait de quelque chose une croyance, une pensée ou un désir ou tout autre état mental, est indifférent à sa constitution interne. Ainsi, l’identité d’une propriété mentale serait seulement déterminée par un certain rôle, une certaine spécification causale. Cette approche du mental permet donc une interprétation des propriétés comprises indépendamment de leurs implémentations physiques (biologiques). La propriété d’éprouver une douleur, peut alors être réalisée par un nombre indéfini de propriétés. La propriété mentale, ainsi identifiée en dehors de sa constitution matérielle occupe un certain rôle causal.

On peut cependant s’interroger sur le statut ontologique de cette propriété mentale réalisée. En effet, lorsque l’on admet qu’être une propriété revient à doter de certains pouvoirs causaux les objets qui la possède, on peut se demander si des propriétés réalisées par des propriétés physiques (neurales, dans le cas des propriétés mentales) peuvent être individualisées sur la base de leurs propres pouvoirs causaux ? Si les propriétés réalisées doivent être des propriétés distinctes des propriétés spécifiques qui les réalisent, elles doivent alors posséder certains pouvoirs causaux qui leur sont spécifiques. Toutefois, une question préliminaire se pose quant à la provenance de ce pouvoir causal : d’où une propriété réalisée tient- elle ses pouvoirs causaux ?

J. Kim établit un principe simple : les pouvoirs causaux des propriétés réalisées ne peuvent avoir plus de pouvoir, à une occasion donnée, que leurs réalisateurs à cette même occasion. Autrement dit, ces propriétés héritent des propriétés qui les réalisent. Le principe se formule de la façon suivante :

Principe de l’héritage causal. Si une propriété mentale M est réalisée dans un système à t en vertu de la réalisation physique de base P, les pouvoirs causaux de cette instance de M sont identiques avec les pouvoirs causaux de P. (Kim 1992, p. 740)

L’application d’un tel principe attaque manifestement toutes les thèses à propos de l’esprit qui se rattachent au physicalisme non réductible. En effet, l’identité prônée par le principe de l’héritabilité causale entre les instances d’une propriété de base réalisatrice et les instances d’une propriété réalisée, fragilise l’autonomie de cette dernière. Effectivement, selon le principe, aucun pouvoir nouveau ne peut émerger dans la propriété réalisée. Le travail causal n’est donc le fait que des seules propriétés sous-jacentes réalisant ces propriétés.

Pour la thèse du physicalisme non réductible, les propriétés mentales non réductibles sont de véritables propriétés possédées par certains organismes. En effet, si les propriétés mentales sont de véritables structures du monde, elles doivent posséder, elles aussi, des pouvoirs causaux qui sont des propriétés intrinsèques à leur possesseur.

Ce que soutient le physicalisme non réductible, c’est que les propriétés mentales sont distinctes et irréductibles à leur base réalisatrice. Si, d’un côté, des propriétés mentales réalisées possèdent quelques pouvoirs causaux, ceux-ci doivent être, selon le physicalisme non réductible, différents des propriétés physiques qui les réalisent. Si, d’un autre côté, les pouvoirs causaux sont ceux hérités de la base réalisatrice, il devient alors difficile pour le physicalisme non réductible de soutenir que les propriétés mentales possèdent leurs propres pouvoirs causaux. En conséquence, si l’acceptation de ce principe peut apparaître comme une certaine négation de l’autonomie des propriétés de niveau supérieur, la négation du principe revient, quant à elle, à mettre en danger ce que nous pourrions qualifier de physicalisme minimal, à savoir le principe de clôture causale du domaine physique.

Difficile donc de rejeter le principe de l’héritage causal si l’on est physicaliste. En effet, si l’on admet le principe de clôture causale du domaine physique il ne reste alors, pour le physicalisme non réductible, qu’une stratégie consistant à montrer que la cause mentale peut co-exister avec la cause physique (compatibilisme) sans que vienne s’installer de compétition entre les propriétés mentales et les propriétés physiques. C’est le moteur même, du problème de la causalité mentale : l’existence de deux causes suffisantes.

Références 

KIM, J. (1992b) Multiple Realization and the Metaphysics of Reduction, Philosophy and Phenomelogical Research 52, 1-26, reprinted in John Heil, (2004) Philosophy of Mind : a Guide and Anthology, Oxford: Oxford University Press, p. 726-748.


Une nébuleuse métaphysique : la réalisation physique du mental

6 mars 2009

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Selon  la théorie fonctionnaliste, ce qui réalise, les états mentaux pourrait être effectué par une grande variété de systèmes matériels. Autrement dit, la notion de réalisation physique semble porter en elle la multiplicité des réalisations.

Parler d’esprit ou d’opération mentale  revient à procéder à une abstraction de ce qui les réalise. En effet, en décrivant des systèmes fonctionnels ou de computation, nous ne décrivons pas des entités abstraites qui ne seraient pas matérielles, mais nous décrivons des entités sans nous référer à leurs propriétés matérielles. Cette indifférence affichée des propriétés réalisatrices, indifférence inhérente à l’introduction de la notion de réalisation, est au fondement d’une ontologie intégrant des propriétés de niveau supérieur.

En effet, pour le fonctionnalisme, parler de réalisation n’est pas seulement une manière plus abstraite de parler de certains systèmes physiques. Pour la théorie fonctionnelle de l’esprit, les termes mentaux de haut niveau désignent des propriétés distinctes des propriétés que les scientifiques recherchent dans les laboratoires de physique. Et même si l’analogie de l’ordinateur s’est muée au fil du temps en psychofonctionnalisme (Block 1980), le fonctionnalisme dans lequel les lois de la psychologie remplacent les règles du programme formel, persiste. Comme l’écrit Thomas Polger (2007, p. 245) : «  Le programme a changé, mais la réalisation est exactement comme elle a toujours été ».

On peut caractériser la relation de réalisation comme une relation de détermination non causale entre propriétés. Appliquée au physicalisme non réductible, la relation de réalisation consiste alors à affirmer qu’en possédant une propriété mentale M, une entité quelconque possède une propriété physique réalisatrice P. Le point central de cette relation est que la propriété P ne constitue pas une condition nécessaire à la réalisation de M. Les réalisateurs sont métaphysiquement suffisants pour la réalisation. En effet, M peut avoir une occurrence sans que nécessairement P en ait une. En conséquence, des propriétés physiques différentes peuvent réaliser M dans différents types d’entités. Autrement dit, à l’intérieur de l’image de la réalisation, point la réalisation multiple. Il n’existe pas, par exemple, un simple genre neural qui réalise la douleur dans tous les types d’organismes. Chaque réalisateur physique distinct est suffisant pour instancier une propriété mentale, mais pas un n’est nécessaire.

La question qui se pose à l’ontologie fonctionnaliste du mental est celle de la nature et du statut de la propriété réalisée. Si être une propriété revient à conférer un pouvoir causal à son instance, ce rôle, dans une théorie fonctionnaliste de l’esprit, est joué par la propriété réalisatrice. Que signifie alors, pour la propriété réalisée de : « posséder des pouvoirs causaux » ? Comment comprendre ou interpréter le critère d’individuation causale de ces propriétés ?

La réalisation d’une opération de calcul par un ordinateur, par exemple, est produite par le passage d’un certain courant électrique dans des composants électroniques. L’ensemble de ce processus électronique est constitué par une série d’événements qui entretiennent des liens causaux correspondant aux relations mathématiques de l’opération de calcul. Or, ces relations mathématiques ne sont pas des relations causales. On peut donc dire que la réalisation d’une opération de calcul n’existe pas en vertu des contributions causales du système électronique sous-jacent. En conséquence, on ne peut pas individualiser les propriétés d’une opération de calcul en vertu de pouvoirs causaux que ces propriétés physiques (électroniques) posséderaient. En effet, bien que l’ordinateur, comme machine pouvant opérer un calcul, soit réalisé par des composants possédant des pouvoirs causaux, ce calcul n’est pas réalisé par des pouvoirs causaux pouvant servir à individualiser les pouvoirs causaux des machines à calcul.

Pour le psychofonctionnalisme, réaliser un état mental c’est entrer dans de nombreuses relations entre différents états internes, entrées perceptuelles et sorties comportementales. L’état mental, une croyance, par exemple, jouera ainsi un rôle causal dans l’ensemble de l’économie cognitive du système. Si ce  rôle causal est la croyance de Stephen à propos de certains gâteaux et qu’il est justifié à croire que la chose qu’il aperçoit derrière la vitrine de la pâtisserie est la perspective d’un mets délicieux, alors il serait rationnel qu’il entre dans la pâtisserie et achète ce gâteau. Ainsi, comme pour une opération de calcul, les états du cerveau de Stephen sont le jeu d’un ensemble d’événements appartenant à un réseau et cet ensemble est relié à un certain nombre de relations sémantiques et rationnelles qui, elles, ne sont pas véritablement causales. La propriété de niveau haut, qu’est la croyance de Stephen, peut-elle, alors, être individuée selon son profil causal ? Si l’on interprète la notion de réalisation selon l’image fonctionnaliste et que l’on admet que les opérations de calcul ou les états psychologiques ne possèdent pas de propriétés causales, alors l’identification de la propriété de haut niveau autour des pouvoirs causaux ne peut pas être effectuée.

En résumé, si, selon le fonctionnalisme, la relation que les cerveaux entretiennent avec les esprits est à l’image de la relation que les ordinateurs entretiennent avec les programmes, c’est-à-dire que la propriété réalisée de niveau supérieur est un type d’état fonctionnel non identifié par la propriété qui réalise cet état, alors le critère causal d’identification des propriétés ne peut être retenu.

On peut alors se demander si la relation de réalisation physique d’une propriété de haut niveau est une relation métaphysique pouvant accueillir une approche ontologiquement sérieuse des propriétés mentales. Autrement dit, l’analogie du fonctionnalisme historique appliquée aux propriétés mentales est-elle pertinente comme version de relation de réalisation ? On pourrait, en effet, considérer que la réalisation d’un calcul ou d’une propriété abstraite en général ne capture pas véritablement la notion de réalisation et que la version « historique » de la réalisation comme analogie avec l’ordinateur et son programme n’est pas la relation que l’esprit entretient avec le cerveau. L’occupation d’un rôle causal et la notion de propriété fonctionnelle ne seraient donc pas vraiment des choses identiques à la notion de réalisation physique d’une machine de Turing. Il est vrai que nous avons à décrire, c’est la relation entre l’esprit et le cerveau.   


Références

BLOCK, N. (1980) “Introduction: What is the Functionalism?”, Readings in Philosophy of Psychology, vol. 1, ed. Block. Cambridge: Harvard University Press, 171-184.

POLGER, T.W. (2007) “Realization and the Metaphysics of Mind”, Australasian Journal of Philosophy 85, p. 233-259. 

 


La réalisation physique : une survenance fonctionnelle

17 février 2009

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Selon un point de vue traditionnel, les propriétés de nos états mentaux sont réalisées par des états du cerveau, mais ne leur sont pas identiques (Putnam 1967, Fodor 1974). De manière plus large, les propriétés ou les événements des sciences spéciales sont tenus, également, pour être réalisées mais non identiques à des entités physiques. Certaines propriétés comme la propriété pour un billet de banque de posséder une valeur de 10 €, par exemple, bien que réalisée par un billet de banque n’est pas identique aux propriétés physiques de ce billet. On pourrait dire que le billet de banque joue le rôle de posséder la valeur de 10 € au sein d’un ensemble de relations économiques. De façon analogue, une propriété psychologique comme la croyance de James que la ville de Trieste est une ancienne colonie romaine, bien que réalisée par un état du cerveau de James n’est pas identique à des propriétés de son cerveau. En effet, le contenu de cette croyance, la connaissance historique de la ville de Trieste ne dépend pas des propriétés qui la réalisent. Ainsi, le fait que ces propriétés réalisées ne soient pas identiques à leurs propriétés physiques réalisatrices, bloque à la fois la réduction et leur élimination au profit des seules propriétés physiques. C’est pourquoi, la relation de réalisation apparaît comme un puissant appui à la thèse du physicalisme non réductible.

Comme forme de survenance, la relation de réalisation apparaît comme une relation de dépendance asymétrique, synchronique et non causale entre deux familles de propriétés. Considérons deux cas de réalisation physique :

(1) Le monochrome IKB 3 d’Yves Klein est réalisé en pigment pur dans de la résine synthétique.

(2) Un programme de traitement de texte est réalisé par mon ordinateur.

Dans les deux énoncés, le terme « est réalisé » semble exprimer deux cas de réalisation physique de nature différente. (1) asserte que la réalisation est une relation obtenue entre un tableau et une certaine matière colorée. La résine et le pigment sont les réalisateurs du tableau. La réalisation est, ici, la relation qui s’établit entre ces matériaux et le monochrome. Cependant, l’ensemble des matériaux entrant dans la composition du tableau n’est pas identique au tableau. L’énoncé (2), quant à lui, asserte que la partie physique électronique (hardware) de l’ordinateur implémente ou réalise un programme. L’activité électrique dans l’ensemble des composants électroniques n’est pas identique à l’opération consistant à justifier un texte ou à le souligner.

Se pourrait-il, néanmoins, que l’un ou l’autre de ces énoncés exprime mieux le genre de chose qu’est la réalisation physique ? Dans les deux cas, les propriétés physiques du substrat résineux pigmenté et les propriétés électroniques du hardware de l’ordinateur font survenir, de façon synchrone, les propriétés esthétiques du tableau et les propriétés de computation du programme de traitement de texte. Dans les deux cas, également, les propriétés réalisées ne sont pas identiques. Enfin, dans les deux cas, il n’existe pas de lien causal entre ce qui est réalisé et les états de choses qui les réalisent.

Traditionnellement, la réalisation physique fait appel aux ordinateurs ou aux machines de Turing. C’est ainsi que le fonctionnalisme a été introduit dans la littérature (Putnam 1967, p. 276). L’idée à la base du fonctionnalisme est que les états mentaux sont, en un certain sens, des états du cerveau. Cependant, un peu comme les états d’un programme implémenté dans un ordinateur ne sont pas identiques aux processus électroniques de la machine, ces états ne sont pas identiques aux processus physiques/biologiques du cerveau.

L’analogie avec l’ordinateur veut signifier que les esprits entretiennent une relation à leur incarnation physique qui est analogue aux relations que les programmes entretiennent avec les systèmes électroniques qui leur permettent de s’exécuter. Chaque programme pourrait être, en effet, exécuté par un système électronique différent. De la même façon, nous pourrions supposer que les esprits peuvent avoir différentes incarnations. Pour nous, Terriens, nos cerveaux sont le hardware. Pour un extraterrestre, par contre, qui partagerait les mêmes états psychologiques que les nôtres, son hardware pourrait être très différent. La solution fonctionnaliste semble ainsi nous offrir une solution au problème de l’interaction : les esprits ne sont pas identifiables aux propriétés du cerveau, mais ils ne sont pas pour autant des entités immatérielles non reliées aux corps. Parler d’esprit revient seulement à parler de systèmes physiques à un niveau supérieur ou à un niveau abstrait. Croire que Trieste est une ancienne colonie romaine ou éprouver une douleur à la tête ne sont pas plus identiques à des processus cérébraux que les programmes informatiques ne sont identiques à des processus électroniques. Les processus cérébraux réalisent les pensées comme les processus électroniques réalisent les programmes.

Considérons, maintenant, deux énoncés exprimant des cas de réalisation physique de propriétés mentales :

(3) Léopold croit que les rognons de mouton grillé sont un mets délicieux.

(4) La douleur ressentie dans mon pied est réalisée par un processus cérébral.

La croyance de Léopold n’apparaît pas d’emblée comme une propriété réalisée physiquement. En effet, ce qui constitue l’état physique réalisant l’état intentionnel de Léopold n’est pas le seul constituant de sa croyance. Néanmoins, il semble plausible de soutenir que bien que la réalisation d’un état intentionnel implique des événements en dehors du corps du sujet, les constituants des états de choses qui sont situés à l’intérieur de la personne sont impliqués de manière directe dans le comportement du sujet. L’énoncé (4), quant à lui, est l’analogue de l’énoncé (2). En effet, en nous parlant de la réalisation d’un état psychologique, il correspond à la thèse que l’esprit devrait être interprété comme un programme d’ordinateur. C’est l’approche standard et historique de la relation de réalisation : une survenance fonctionnelle.

Références

 

FODOR, J. (1974): “Special sciences and the disunity of science as a working hypothesis”, Synthese, 28, p.77-115.

PUTNAM, H. (1967) “The Nature of Mental States”, Art, Mind and Religion, University of Pittsburgh Press, trad. Franc. J.M Roy, in Philosophie de l’esprit, psychologie du sens commun et sciences de l’esprit, Textes réunis pas D. Fisette et P. Poirier (2002), Vrin, Paris.



La surdétermination causale du mental

25 janvier 2009

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La vérité d’un énoncé contrefactuel établit, à la façon d’une condition sine qua non, que si a ne s’était pas produit, b ne se serait pas produit. Ce contrefactuel, David Lewis (1973) l’affirme, est vrai si et seulement s’il existe un monde possible dans lequel a échoue à se produire et où b également échoue à se produire. Dans ce monde, très proche du nôtre, dans lequel a existe mais ne se produit pas, b ne se produit pas non plus. En conséquence, dans notre monde où a se produit, on dit alors de b qu’il dépend contrefactuellement de a. Cependant, si a n’avait pas eu lieu, mais qu’un autre événement a’ était intervenu et qu’il avait causé b, nous serions en présence d’un cas de surdétermination causale.

Nous dirons que nous sommes en présence d’un cas de surdétermination causale, lorsqu’il existe, pour un même événement physique b, deux causes minimum, à la fois suffisantes et distinctes, a et a’.

La conjuration des assassins de César, par exemple, est un cas de surdétermination causale. Les vingt trois coups de poignard dans le corps de César forment un ensemble de causes, chacune suffisante pour lui donner la mort. Un cas de surdétermination causale est particulièrement bien illustré dans l’exemple de deux tireurs situés à deux endroits différents et visant la même cible. En appuyant au même moment sur la gâchette de leur arme et en causant la mort de leur victime, nous nous trouvons en présence, chose extrêmement rare, de deux causes indépendantes produisant le même effet. Ainsi, si le premier tireur n’avait pas tiré, le second l’aurait fait, entraînant la mort de la victime. D’une manière générale, les cas de surdétermination causale forment une exception. Nous dirons, en conséquence, qu’il n’existe pas de cas de surdétermination causale régulière ou systématique d’un effet physique. C’est ce principe de non surdétermination causale qui fait surgir le problème de la causalité mentale. En effet, lorsque nous sommes en présence d’une cause mentale et d’une cause physique et que chacune concourt à la réalisation causale d’un effet physique, une menace épiphénoméniste pèse alors sur la cause mentale. Tout le travail d’un réaliste du mental consiste alors à échafauder des stratégies dans le but d’y échapper.

Prenons un exemple. Supposons que nous ayons l’intention de calmer une douleur dentaire. Admettant le principe de survenance du mental sur le physique, cette intention, occurrence mentale M, survient sur une occurrence de propriété physique (probablement une propriété neurobiologique) P. Lorsque cette intention de calmer ma douleur cause mon déplacement, occurrence de P*, vers l’armoire à pharmacie contenant le paracétamol, nous sommes alors en présence du schéma suivant :

causalite-surdetermination-1

Cependant, l’acceptation du principe de clôture causale du domaine physique nous enjoint de prendre en compte l’ancêtre causal physique de l’occurrence de P* comme cause suffisante. En effet, un ensemble d’états neurophysiologiques, constitué de diverses transmissions neuronales, saura expliquer causalement l’ensemble de mes mouvements. Nous obtenons alors :

causalite-surdetermination-2

Une telle figure nous met en présence d’une cause mentale suffisante : l’intention de calmer une douleur, occurrence de M, mais également d’une cause physique suffisante : un état neuronal, occurrence de P. Nous avons ainsi :

1) M cause P*.
2) P cause P*.
3) P cause P* et M cause P*.

Selon (3), M et P, surdéterminent causalement l’occurrence de P*. Autrement dit, ce qu’affirme (3) est une co-responsabilité causale des occurrences de M et de P. En effet, lorsque l’on reconnaît le principe de la distinction entre cause mentale et cause physique, la cause mentale se présente, prima facie, comme une deuxième cause suffisante pour produire un effet physique. M et P forment donc bien deux causes distinctes suffisantes et concourent à la réalisation de l’effet P*.

Néanmoins, la surdétermination causale mentale M de l’effet physique P* est-il de même nature que les cas standard évoqués ci-dessus (l’assassinat de César et les deux tireurs) ? Si les exemples classiques de surdétermination causale nous incitent à affirmer le principe de non surdétermination causale régulière, peut-on toutefois l’appliquer à la causalité mentale ?

Références

LEWIS, D. (1973) Counterfactuals, Oxford, Basil Blackwell.


Le problème de la causalité mentale (une solution efficace mais discutable)

19 décembre 2008

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Le problème de la causalité mentale naît de la conjonction de quatre principes qui pris isolément peuvent être acceptés, mais considérés dans leur ensemble produisent une contradiction.

Un premier principe, préalable à tous les autres, et que notre position d’agent ne peut pas vraiment négocier s’établit ainsi :

(0) Les causes mentales ont des effets physiques.

Si l’on considère que les relata de la relation causale sont des événements et si l’on attribue une place centrale aux propriétés dans les événements, alors on peut poser les quatre principes suivants qui constituent le problème dans sa forme contemporaine :

(1) Les causes mentales ont des effets physiques. (Pertinence des propriétés mentales).

(2) Les propriétés mentales ne sont pas des propriétés physiques. (Distinction).

(3) Chaque événement physique possède une cause physique suffisante. (Complétude).

(4) Il n’existe pas de cas régulier de surdétermination causale des événements physiques. (Non surdétermination).

La solution à ce problème passe en général par l’abandon ou la modification de l’un d’entre eux. Cependant, une solution simple et efficace focalisée sur les deux premiers principes permet de mettre un terme au problème. Seulement, cette solution passe par l’acceptation de la thèse de l’identité des propriétés mentales et des propriétés physiques. Cette thèse résout le problème dans la mesure où une seule cause est sollicitée pour produire un effet physique.

identite

A première vue le modèle possède une grande cohérence. En effet, beaucoup d’arguments plaident en faveur de l’identité des propriétés mentales et physiques. Cependant, la thèse de l’identité des types identifie la propriété d’être une douleur, par exemple, avec une condition neurophysiologique particulière. En procédant de la sorte, la théorie de l’identité suppose que la propriété mentale est identique à un genre neuronal.

Lorsque nous utilisons un prédicat mental attribuant un état d’esprit à un organisme, comme celui d’éprouver une douleur, et que nous l’utilisons dans un énoncé vrai comme « Jacques éprouve une douleur » car nous le voyons grimacer et geindre en se tenant la joue (il doit avoir mal aux dents !) est-ce que nous désignons une propriété mentale que pourrait partager Jacques avec un chien, un congre, un martien ? En effet, on peut dire de beaucoup d’organismes qu’ils éprouvent une douleur. Etre réaliste à propos de quelque chose c’est considérer cette chose de façon indépendante de notre esprit. Si on est réaliste à propos de la propriété F, on pense que le prédicat ‘être F’ doit désigner une propriété partagée par chaque chose à laquelle il s’applique. Nous sommes, en effet, habitués à ce que le réalisme requière que notre manière de parler du monde découpe ontologiquement le monde. La thèse de l’identité des types de propriétés qui permet de régler le problème de la causalité mentale s’appuie sur une conception des propriétés qui procède ainsi par alignement sur certains prédicats. Cette conception, si elle est répandue peut être questionnée. Est-ce que la satisfaction d’un prédicat est une condition suffisante pour l’existence d’une propriété réelle ? Cependant Jacques manifestement éprouve une douleur ! Quel statut ontologique peut-on alors donner à cette douleur qui existe bel et bien et qui de ce fait est la cause de son comportement ?

Ainsi la résolution du problème de la causalité mentale par l’introduction de la thèse de l’identité des propriétés pourrait être contestée non à propos de la recherche d’une identité entre le mental et le physique, mais en raison d’un point de vue ontologiquement discutable.


Un monde possible de zombies

19 octobre 2008

 

 

Il paraît bien difficile de concevoir qu’il puisse exister des zombies dans notre monde actuel. Cependant, certains philosophes pensent qu’ils sont logiquement possibles. Par « logiquement possible », il faut comprendre que l’idée de la possibilité des zombies est consistante et qu’il existe au moins un monde possible dans lequel existe des zombies. Si c’est le cas, si nous pouvons concevoir des zombies, si la notion de zombies est cohérente, affirme David Chalmers (1996, p. 96), alors nous devons accepter que nous sommes dans l’impossibilité d’expliquer la conscience à l’intérieur du physicalisme.  

Un monde de zombies est un monde physique comme le nôtre et qui partage toutes nos lois physiques. Cependant, dans notre monde, il n’y a pas de zombies – enfin, nous le croyons, et les zombies aussi le croient !

Chalmers soutient que les lois qui nous permettent d’être conscients sont ancrées dans les structures fonctionnelles du monde physique. Si vous êtes conscient, c’est parce que vous possédez un type d’organisation fonctionnelle et parce qu’une loi de nature associe les expériences de conscience avec ce genre d’organisation fonctionnelle. Dans un monde de zombies, cette dernière loi de nature n’existe pas.

La possibilité des zombies se fonde sur l’idée que la conscience serait reliée de façon contingente aux processus et états physiques. Pour Chalmers, les faits de la conscience ne surviennent pas « logiquement » sur les faits physiques (1996, p.36). D’une manière générale, tous les faits de notre monde surviennent logiquement sur les faits physiques, mais un seul type de faits résiste : les faits de la conscience. Autrement dit, si un certain arrangement de particules forme la base subvenante du fait d’être un homme, le fait d’être dotée d’une conscience, quant à lui, nécessite qu’il existe une certaine loi de nature contingente liant le fait de conscience à cet arrangement de particules.

La survenance logique revient à penser que si l’on parvient à organiser correctement les parties vous créez le tout. La survenance naturelle, par contre, dit que si vous arrangez correctement les parties, alors, étant donné certaines lois de nature, un nouveau genre d’entité voit le jour. La survenance naturelle apparaît alors comme une relation entre des niveaux d’être.

Certes, le monde se présente à nous avec des niveaux de complexité et d’organisation, mais peut-on parler de niveaux d’être ? La conscience serait alors un phénomène de niveau supérieur qui, sur la base de lois de nature contingentes, proviendrait de phénomènes physiques mais occuperaient un espace ontologique isolé.

On peut réfuter l’argument de la possibilité des zombies en affirmant que les états d’esprits, dont les états de conscience, sont seulement des états fonctionnels. Ainsi, si deux agents sont dans le même état fonctionnel, ne prenant alors pas en compte les différences qualitatives des réalisateurs de ces états, ils partageront le même état mental. Pour Chalmers, la négation des qualia – c’est le point de vue de Daniel Dennett – est ici justement ce qui pose problème. Les zombies sont précisément comme nous ! Le fonctionnaliste « dur » peut reconnaître cette possibilité mais refuse qu’elle puisse être pertinente. Pour Dennett, l’hypothèse des zombies n’est qu’un simple contre exemple du fonctionnalisme. Est-ce qu’affirmer qu’un contre exemple est faux suffit à écarter une théorie ?

Rejeter la contingence des lois de nature revient à affirmer que les lois de nature sont ce qu’elles sont parce que les objets qui composent notre monde ont leurs propriétés essentiellement. Ces propriétés confèrent à leurs possesseurs des pouvoirs particuliers. Les qualités et les pouvoirs ne peuvent pas, si l’on dénie que les lois de nature sont contingentes, varier indépendamment les uns des autres. La possibilité des zombies dépend du rejet de cette thèse. Ainsi, en introduisant la possibilité des zombies dans la construction d’un argument qui finit par soutenir que l’explication de la conscience échappe au physicalisme, on soutient, de façon sous-jacente, un certain nombre de thèse ontologiques concernant les propriétés, les pouvoirs et les lois de nature.

Ainsi, la possibilité des zombies ne peut se fixer que sur certaines fondations ontologiques. En conséquence, mettre à jour ces fondations, les discuter, chercher à les soutenir ou vouloir les remplacer, c’est faire de la métaphysique.

Références

CHALMERS, D. 1996, The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory, New York and Oxford: Oxford University Press.

CHALMERS, D. Zombies on the Web,http://www.u.arizona.edu/~chalmers/zombies.html


Est-il raisonnable de partir seul en Mongolie ? (Stéphane Lemaire : les désirs et les raisons)

13 septembre 2008

 

 


De manière traditionnelle, c’est l’attribution d’états psychologiques qui nous permet d’expliquer nos actions. C’est parce que je crois que Molly aime les fleurs et que je veux lui faire plaisir que je lui achète ce bouquet. On parle alors, formant nos raisons d’agir, de désirs et de croyances.

Parmi toutes les actions que nous pouvons faire dans une journée, certaines, plus complexes, nécessitent que nous y réfléchissions (plutôt deux fois qu’une). On se demande alors si ce que nous avons envie de faire est préférable à une autre action, ou est rationnel, ou moral… Bref, cette réflexion pratique nous occupe car nous sommes persuadés qu’elle joue un rôle important dans l’explication de nos actions. Est-il raisonnable de partir seul en Mongolie, se demande Stéphane Lemaire ? Mais aussi, ne pourrais-je pas faire plus contre l’injustice dans le monde ou que pourrais-je bien faire de mon après-midi ? Son livre Les désirs et les raisons : de la délibération à l’action, qui vient d’être publié chez Vrin, enquête sur la nature de cette réflexion pratique et évalue le rôle qu’elle joue dans notre vie.

Pour nourrir cette réflexion pratique, qui nous occupe tant, il nous faut connaître nos désirs. Dans un premier temps, dans un style clair et analytique, l’auteur construit une thèse basée sur la séparation de l’accès à nos désirs, de l’accès à nos croyances. La connaissance de nos désirs, montre Stéphane Lemaire, se fonde ultimement dans une expérience phénoménologique. C’est l’expérience consciente de nos émotions qui nous en donne l’accès. Quant à nos jugements moraux, ils n’expriment pas seulement des désirs (contre Hume) mais sont des croyances vraies. Il n’y a pas de lien interne entre nos désirs et nos croyances, nous explique l’auteur. La connaissance de nos désirs s’affirme comme directe et est indépendante de nos jugements évaluatifs et moraux.

La distinction ontologique, défendue dans l’ouvrage, entre les raisons et les désirs fait alors émerger un problème : comment, si les croyances n’ont pas de lien avec nos désirs, pourraient-elles motiver nos actions ? Autrement dit, si les croyances n’entrent pas dans ce qui constitue notre motivation à agir, ne livrons-nous pas nos actions au seul travail de nos désirs ?

C’est alors que dans un passionnant chapitre (7), Stéphane Lemaire montre à la fois qu’il est rationnel de satisfaire ses désirs, de les satisfaire au maximum et que ce que nous devons faire ne doit pas être le résultat d’une balance entre nos désirs et nos considérations morales. Il s’agit de réduire ce qu’il nomme le fossé entre ce qu’il est rationnel de faire et notre devoir. Satisfaire ses désirs et faire son devoir sont pourtant manifestement intriqués. Quel rôle exact alors donner à la réflexion pratique dans l’explication causale de nos actions ? Est-ce un épiphénomène ? Une justification a posteriori ? Nous réfléchissons pourtant bien avant d’agir… Comment cette contribution des raisons travaille-t-elle ?

C’est l’analyse de l’acrasie ou incontinence de l’action, qui permet à Stéphane Lemaire de faire émerger le rôle de la réflexion pratique dans l’action. En effet, au-delà de l’analyse que Donald Davidson fit de l’acrasie, l’auteur nous montre que dans le cas de faiblesse de la volonté, le choix réfléchi est totalement impuissant. Ce sont nos désirs qui font le travail causal. Et ce que montre l’analyse détaillée de l’acrasie, c’est que la force de nos désirs n’est tout simplement pas en accord avec nos croyances morales. Ainsi, et pour Stéphane Lemaire, la chose est définitive : seuls les désirs causent nos actions. Cependant, de façon indirecte nous explique l’auteur, la réflexion pratique et les raisons qui, elles, sont des considérations théoriques, « actualisent, altèrent, façonnent nos motivations et par là indirectement les choix que nous ferons. » (p. 240)

La thèse que développe Stéphane Lemaire dans son livre témoigne donc d’une rupture avec le sens commun qui affirme que notre choix résulte d’une réflexion consciente et que cela nous conduit à agir. Cependant, il ne s’agit pas de refouler vers l’épiphénoménisme la réflexion pratique, mais de penser autrement son rôle dans l’explication de nos actions. Ainsi toutes les questions que soulève cette recherche trouveront un écho bien sûr chez tous ceux qui s’intéressent à la philosophie de l’action et à la place des questions morales dans l’explication, mais pas seulement. En effet, le travail approfondi de l’enquête ontologique sur les raisons et les désirs ainsi que l’affirmation d’une thèse prenant en compte le travail réel de nos désirs comme causes de nos actions sont aussi une contribution à la clarification de la recherche de notre place d’agent dans notre monde physique. 


La croyance du rat et la croyance du thermostat

16 mai 2008

Un thermostat a pour fonction d’assurer une température constante à l’intérieur d’un espace. Constitué d’une lame bimétallique (bilame) qui ouvre ou ferme un circuit électrique selon la chaleur, le thermostat mettra en route ou arrêtera un chauffage. Une baisse de la température amorcera ainsi une chaîne causale qui aboutira à la mise en route du chauffage. Cet événement, la baisse de la température, permet d’expliquer pourquoi le thermostat a mis en route le chauffage au moment t, plutôt qu’à un autre moment.

C’est donc la déformation de la lame bimétallique (C) qui cause la mise en route du chauffage (M). Cependant, si cette déformation cause quelque chose, elle en indique aussi une autre, à savoir un changement de température (F). Ainsi, ce qui explique la cause C>M, est la fonction d’indication que possède C.

En quoi le fonctionnement du thermostat peut-il nous aider pour parler du rôle causal de nos croyances ? Physiquement, un état (C) indique un autre état ou un événement (F) si et seulement si les deux états ou événements sont nomiquement corrélés, c’est-à-dire, si il existe une loi qui explique cette dépendance. Par exemple, la chute de la température est corrélée nomiquement à la déformation de la lame bimétallique du thermostat. C’est-à-dire, si au-dessous de 19°C, le bilame se remet en position rectiligne, c’est en vertu d’une dépendance nomique entre la dilatation, ou augmentation de son volume, et la baisse de la température.

Passons au rat. Dans une boîte de Skinner, un rat explorant et découvrant que l’appui sur un levier produit l’apparition de nourriture, renforcera et finira, après un certain nombre d’essais, par recruter C causant M. C’est-à-dire qu’une certaine cause interne C sera devenue aussi une représentation de F. Par conséquent, le fait que historiquement C a indiqué F explique pourquoi C maintenant cause M.

Revenons au thermostat. La déformation du bilame n’est qu’une simple co-variation et elle est systématique. Pour Dretske, l’indication est synonyme d’un transport d’information causalement analysable : un événement transporte l’information au sujet de l’événement qui l’a causé. La déformation du bilame est causée par la chute de la température. Mais une double lame métallique variant en fonction de la température n’est pas un thermomètre. Un bilame n’a pas pour fonction de véhiculer une information au sujet de la température. La différence entre une simple lame métallique et un thermomètre est qu’il peut arriver que le thermomètre ne puisse pas véhiculer l’information, pour laquelle il a été réalisé. Il y a, en effet, une différence entre la fonction de représenter et le simple fait d’indiquer. La fonction de représentation requiert la satisfaction de certaines conditions comme un étalonnage précis dans le cas du thermomètre. Mais la fonction d’un thermomètre est avant tout une fonction dérivée des intentions d’un agent humain qui l’a réalisé.

Pour Dretske, le pouvoir représentationnel est le pouvoir des esprits. Ainsi, les croyances sont des représentations internes. Ces représentations possèdent des structures dont la fonction consiste à indiquer certains états de choses ou événements. Cependant, la croyance peut-elle être réduite à une indication ? Qu’est-ce qui différencie la croyance représentant un état du monde, de la lame bimétallique du thermostat se déformant sous l’effet d’un changement de température ? Quant au rat, a-t-il des croyances ?

Dretske écrit :

Une croyance est simplement un indicateur dont la signification naturelle a été convertie dans une forme de signification non naturelle[1] en ayant été mise au travail à faire dans l’explication du comportement. (1988, p. 84).


[1] C’est Grice (1957) qui distingua la signification naturelle, ici l’indication, de la signification non naturelle. Les cernes concentriques formés autour du tronc d’un arbre déterminent son âge. Autrement dit, indiquent ou signifient naturellement son âge.

Références

DRESTKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

GRICE, P. (1957) “Meanning”, in Grice (1989), Studies in the Way of Words.


La dualité des explananda

10 mai 2008

Une réplique de moi-même, véritable zombi, n’a pas besoin de croyance ou de désir pour produire certains mouvements que l’on peut décrire comme des comportements, comme introduire une pièce dans une machine distributrice de boisson dans le but de se désaltérer. Ainsi, posséder un contenu mental comme croire que « cette machine distribue des boissons » ou ne rien croire, ne changerait rien quant à la série de mouvements exécutés par deux organismes identiques. Ou encore, deux organismes identiques placés dans deux environnements différents pourraient développer des contenus différents : l’un pourrait avoir le contenu F et l’autre le contenu G, sans que le pouvoir causal de l’un ou de l’autre n’en soit affecté. Ce genre de conclusion, un tenant de la naturalisation de l’intentionnalité ne peut l’accepter et cherchera tous les moyens de montrer que les raisons ont un contenu et que ce contenu fait une différence dans la cause de nos comportements.

Si ce qui, pour un organisme ou un système, cause un mouvement est un ensemble d’instances de propriétés intrinsèques à cet organisme ou à ce système, alors les propriétés du contenu mental qui ne surviennent pas (théorie de l’externalime) ne jouent aucun rôle causal. Drestke l’admet, il écrit :

La signification n’est certainement pas une propriété intrinsèque des choses ayant un sens, quelque chose que vous pourriez découvrir en regardant dans la tête, en prenant la mesure de traces ou en l’étudiant à la lumière sous un verre grossissant. Ce genre d’investigation serait aussi grotesque que d’essayer de découvrir la signification de mots avec l’analyse acoustique d’un discours. (Dretske 1989, p.4)

Ce que montre Dretske dans ce passage est le caractère irréductible des propriétés sémantiques. En effet, jamais l’explication physique (neurobiologique) ne pourra expliquer les croyances. Même si un jour, selon Dretske, la neurobiologie parvient à nous donner une description complète du fonctionnement de notre cerveau, il manquera quelque chose concernant la cause du comportement, et cette chose se trouve dans la signification de nos raisons. Cependant, Drestke est matérialiste (2003, p. 153) et son projet de naturalisation ne doit pas s’entendre dans une perspective conflictuelle entre d’un côté l’explication causale par les propriétés des raisons et de l’autre, l’explication causale par les propriétés physiques intrinsèques. L’objectif de sa théorie est « de montrer comment cet apparent conflit, un conflit entre deux images différentes exposant comment le comportement est expliqué, peut être résolu. » (1988, préface).

Pour sortir de ce conflit, Dretske admet que posséder le contenu F ou G pour deux organismes physiquement identiques n’interférera pas dans la sortie motrice d’un comportement. La cause de la sortie motrice M, pour un organisme ou un système, est un état interne C de cet organisme ou de ce système. Ainsi, à l’intérieur de l’organisme, externalisme oblige, on ne trouve aucune place pour F ou G. Dretske ne peut donc agir sur ce qu’il nomme la cause déclenchante (Triggering Cause) qui est seulement un processus physique. En conséquence, le contenu de nos croyances n’expliquerait pas nos comportements en tant que simple mouvement physique mais pourraient jouer un rôle causal si on définissait le comportement comme quelque chose de plus qu’une sortie motrice, – un processus.

Pour Drestke, décréter qu’un mouvement appartient à la classe des « comportements » nécessite le passage par certaines conditions. La première condition qu’il nous indique est que seul un mouvement dont la cause est interne à un organisme peut intégrer le processus. Que quelqu’un se saisisse de mon bras et le lève, ou que je lève moi-même mon bras, peuvent être des mouvements identiques, mais manifestement ils n’ont pas la même cause. Dans le premier cas, il s’agit d’un simple mouvement. Dans le second, il peut s’agir d’un comportement. En effet, pour qu’un processus comportemental, qui peut avoir comme sortie un mouvement ou une inhibition, puisse accéder au statut de comportement, avoir une cause interne est une condition nécessaire mais pas suffisante. Une sortie motrice peut être un réflexe et ainsi posséder la première condition d’accès au comportement. C’est là que Dretske précise la deuxième condition : le comportement n’est pas réductible à une sortie motrice. C’est l’ensemble de la structure relationnelle contenant à la fois la cause et le mouvement, que Dretske nous propose de prendre en compte dans la notion de comportement[1]. Dretske distingue ainsi entre l’observation de la seule sortie motrice qui peut recevoir une cause particulière et l’attention au processus qui a permis ce mouvement.

Nous pouvons alors produire deux explications non concurrentes et ne s’excluant pas. L’explication du mouvement M qui est une cause interne C et l’explication du comportement qui explique la cause de ce processus [C cause M]. Ainsi, l’explication physique fournit la cause de M et l’explication par la raison explique le complexe [C cause M]. La concurrence des causes n’aura pas lieu et les raisons auront peut-être trouvé un travail.

Références

DRETSKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15.

DRETSKE, F. (2003) “Burge on Mentalistics Explanations” Reflections and Replies, Essays on the Philosophy of Tyler Burge, ed. Martin Hahn et Bjørn Ramberg, MIT, p. 153-164.


[1] Le modèle de notion de comportement est une sorte de mélange de notion de comportement prise à la fois en biologie et dans les sciences comportementales et le modèle d’action initié par I. Thalberg (1977). Selon le point de vue de Thalberg, une action possède un mouvement du corps aussi bien qu’une entité psychologique comme composant.


Qu’est-ce qu’un comportement ?

24 avril 2008

On attribue traditionnellement à l’esprit le rôle d’expliquer les comportements. Une croyance et un désir semblent ainsi pouvoir expliquer causalement un comportement. La croyance qu’il y a de l’eau dans le réfrigérateur et le désir d’étancher ma soif semblent être la cause de mon déplacement vers le réfrigérateur. Comment comprendre ce qu’est un comportement ? Est-ce seulement un ensemble de mouvements physiques ou est-ce que le travail de l’esprit est intégré à la notion même de comportement ?

Pour les béhavioristes, le comportement s’explique sans référence aux événements ou processus internes. « L’objection aux états internes n’est pas qu’ils n’existent pas, mais qu’ils sont non pertinents dans l’analyse fonctionnelle » écrit Skinner, (1953, p. 35). « Non pertinent » signifiant ici une explication circulaire ou régressive.

Armstrong, dans son ouvrage A Materialist Theory of the Mind (1961), met en exergue le caractère ambigu de la notion de comportement, et préconise que la notion soit définie physiquement :

[…] le mot ‘comportement’ est ambigu. Nous pouvons distinguer entre le ‘comportement physique’, qui se réfère à une simple action physique ou une passion du corps, et le ‘comportement véritable’, qui implique une relation à l’esprit. Le ‘comportement véritable’ implique le ‘comportement physique’, alors que tout ‘comportement physique’ n’est pas un ‘véritable comportement’, en effet, ce dernier dérive, d’une certaine manière, de l’esprit. Le réflexe du genou frappé est un ‘comportement physique’ et non un ‘comportement véritable’. Maintenant, si dans notre formulation de ‘comportement’ nous signifions ‘véritable comportement’, alors nous devrions en faire un compte rendu de concepts mentaux en termes de concept qui déjà présuppose le mental, ce qui serait circulaire. Aussi il est clair que dans notre formulation de ‘comportement’ nous devons signifier ‘comportement physique’. (Armstrong 1961, p. 84)

La notion de comportement telle que la donne à comprendre Dretske (1988), s’oppose non seulement à la conception de comportement développée par les béhavioristes, mais prend en charge ce qu’Armstrong considère comme ambigu, c’est-à-dire la référence au travail de l’esprit. Ainsi, pour Dretske, le comportement est avant tout un complexe dont le mouvement, c’est-à-dire la sortie motrice ou production, est causé par un état interne. Pour Dretske, le comportement, sans cette référence à un état interne n’est qu’un simple mouvement (Dretske 1988, p.1-32). Pour asseoir sa théorie, Dretske amène sur le devant de la scène ce que l’esprit est supposé faire. Finalement, ce ne pas tant le comportement que ce que fait l’esprit qui l’intéresse. Or, pour comprendre ce que fait l’esprit, il faut avant tout s’occuper de ce qu’il est supposé faire. C’est ainsi que la notion de comportement est introduite, comme une conséquence de ce qu’est supposé faire l’esprit :

Le comportement est, pour moi, d’une importance secondaire. Par contre, de première importance est l’esprit. Cependant, nous ne pouvons pas comprendre l’esprit à moins que nous ne comprenions ce qu’il est supposé faire. Une des choses que l’esprit, dans la forme des croyances et des désirs, est supposé faire consiste à guider et motiver le comportement de son possesseur. Ainsi, parler au sujet de l’esprit, de ce que la personne pense ou veut, devrait (si l’esprit fait son travail) nous aider à comprendre ce comportement de la personne – Pourquoi il se lève et soudain se rend dans la cuisine. (Dretske, 1991, p. 196)

Ainsi que le montre cet extrait, priorité est donnée à l’esprit. C’est le travail du couple croyance/désir qui fait l’objet de l’attention de Dretske, et la description du comportement est seulement une façon de mieux décrire le travail exercé par les deux entités. La méthode consiste alors à décrire une action et, ensuite, à se demander quel rôle l’esprit pourrait jouer dans la production de cette action. Il part donc de la prémisse que le couple croyance/désir fait quelque chose, ensuite il se pose la question de ce qu’il fait et trouve que la croyance guide et que le désir motive le comportement. C’est donc à partir de ce que Dretske considère que l’esprit fait, que nous comprenons ce qu’est un comportement. Dans la prémisse méthodologique de Dretske, le couple croyance/désir est donc déjà intégré au comportement.

Comment les raisons pourraient-elles alors être des causes si elles sont constitutives de la notion même du comportement qu’elles sont censées expliquer ?

Références

ARMSTRONG, D.M (1968) A Materialist Theory of Mind, London: Routledge and Kegan Paul.

DRESTKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1991) “Dretske’s Replies”, in Dretske and His Critics, ed. Brian McLaughlin, Oxford, Blackwells.

SkinneR, B. F. (1953) Science and Human Behavior, New York: Macmillan.


La naturalisation des propriétés intentionnelles et la causalité mentale

17 avril 2008

Les représentations mentales parce qu’elles ont un contenu, c’est-à-dire qu’elles ont des propriétés sémantiques se distinguent des entités neurophysiologiques qui elles, ne possèdent pas ce trait d’être au sujet de quelque chose (intentionnalité). Un concept, par exemple, s’applique à des objets. Une représentation peut viser un objet. Un désir est au sujet d’un état de chose possible ou impossible, alors qu’une croyance est vraie ou fausse si l’état de chose est réalisé ou non.

Pour un certain nombre de philosophes (Block 1986, Dretske 1988, Fodor 1984, Loar 1981, Millikan 1984, Stalnaker 1984, Pacherie 1993, Proust 1997, Jacob 1997), la recherche d’un lien entre le physique et l’intentionnel est une manière d’échapper à la catastrophe que pourrait engendrer une doctrine disant que la signification n’est qu’un mythe, ou pour le dire en termes métaphysiques, à la peur que rien dans le monde n’instancie des propriétés intentionnelles, c’est-à-dire que les prédicats intentionnels ne seraient vrais de rien. Ce programme de naturalisation de l’intentionnalité porte donc en lui un enjeu considérable. En effet, si les états intentionnels s’avèrent être causalement impotents, pourquoi devrions-nous les conserver dans notre ontologie ?

Ce programme consiste alors à chercher un cadre de conditions naturalistes pour les représentations. Il s’agit donc de comprendre en termes non sémantiques comment un système physique peut posséder des propriétés sémantiques. Pierre Jacob (1997) écrit :

C’est, comme le dit Drestke, essayer de cuire un pain mental en n’utilisant comme seuls ingrédients que le farine et du levain physiques ; c’est mettre au point une recette de fabrication d’un esprit (ou d’une chose mentale) dans laquelle la liste des ingrédients ne doit contenir aucun condiment mental. (Jacob 1997, p. 14)

Pour Fodor, ces conditions peuvent s’exprimer ainsi : « ‘R représente S’ est vrai si et seulement si C » quand le vocabulaire utilisé pour décrire les conditions C, ne contiendrait aucune expression intentionnelle. L’objectif est précis, il consiste à rechercher des conditions non sémantiques C pour posséder des propriétés sémantiques telles que ‘R représente S’. Le programme naturaliste apparaît donc comme étant à la fois réaliste au sujet des entités intentionnelles et réductionniste quand à la recherche de propriétés sous-jacentes qui elles, ne doivent pas être intentionnelles.

Le programme de Dretske est un programme qui s’intéresse à la causalité mentale et dont l’exigence consiste à rendre compte du travail de l’intentionnel, en tant que cause. Si l’on admet que le comportement, que les états intentionnels normalisent, est aussi des mouvements du corps, c’est-à-dire des événements physiques, nous avons alors à faire effectivement ici à un épisode de causalité mentale dans le monde physique. Le projet de Dretske consiste donc à montrer comment les raisons dotées de certains contenus sont les causes des comportements. Ce ne seront donc pas les propriétés physiques (neurobiologiques) des croyances et des désirs qui seront sollicitées, mais les contenus représentationnels et sémantiques de ces entités. Il ne s’agit pas pour autant d’évacuer l’explication neurobiologique, mais en quelque sorte de remettre cette explication à sa place et de trouver pour l’intentionnel, une place au-delà ou au-dessus de celle-ci. Il faut donc pour les propriétés intentionnelles trouver une place particulière dans l’explication causale du comportement.

Pour résoudre le problème de la causalité mentale, il existe une solution qui consiste à ne donner aucune place au mental dans une explication causale. L’ennui majeur de cette solution est son caractère totalement inadapté en tant qu’explication. Ce sont, en effet, les raisons pour lesquelles nous agissons qui expliquent le mieux ce que nous faisons. Mais comme l’a montré Davidson (1963), cette efficacité explicative des raisons dérive d’une autre efficacité qui, elle, est causale. Relier les raisons aux causes est donc ce qui apparaît comme une solution, si l’on ne veut pas rompre avec ce qui explique le mieux ce que nous faisons.

Etre réaliste au sujet du mental, c’est pouvoir prouver que le mental, en tant que mental, effectue un travail causal. Dretske se dit réaliste et, par conséquent, exige un compte rendu prouvant la possibilité de la causalité mentale. Ne pas montrer le travail causal des raisons reviendrait à livrer le mental aux thèses les plus radicales de l’éliminativisme ou au scepticisme alarmiste de l’épiphénoménisme. Et puis, si l’on estime que les explications mettant en jeu le mental sont celles qui expliquent le mieux ce que nous faisons, la causalité et le réalisme mental doivent aller de pair. En effet, que pourrait-on faire exactement d’une entité qui ne serait cause de rien ?

Références

BLOCK, N. (1986), “Advertissement for a Semantics for Psychology”, in P.A. French, T.E. Uehling, Jr and H.K. Wettstein (eds.), Midwest Studies in Philosophy, 10, p. 615-678.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

FODOR, J. (1984) “Semantics”, Wisconsin Style, Synthese, 59, 231-50. Reprinted in Fodor (1990) Roundable Discussion, in P. Hanson (ed.), Information, Language, and Cognition. Vancouver: University of British Columbia Press.

LOAR, B. (1981) Mind and Meaning, Cambridge University Press.

MILLIKAN, R. G (1984) Language, Thought, and Other Biological Categories : New Fondations for Realism, Cambridge, Mass : MIT Press.

PACHERIE, E. (1993). Naturaliser l’intentionnalité Essai de Philosophie de la Psychologie, Coll. Psychologie et Sciences de la Pensée, Paris: P.U.F.

PROUST, J. (1997) Comment l’esprit vient aux bêtes, Essai sur la représentation, Paris, Gallimard.

STALNAKER, R. (1984) Inquiry. Cambridge, Mass.: MIT Press.


Le punch causal des propriétés sémantiques : le problème du soprano

10 avril 2008

Fred Dretske (1988, chap. 4) évoque le cas d’une soprano, qui en émettant un son fait vibrer un verre en cristal au point de le briser. En plus d’une fréquence et d’une amplitude qui peut faire l’objet de mesures physiques, le son émit par la soprano possède une signification dotée, elle, de propriétés sémantiques. Quant à briser un verre, le chanteur pour cela doit émettre une note suffisamment puissante et correspondant à la fréquence naturelle de vibration du verre. Autrement dit, il doit émettre la même note que celle qui serait émise si on frappait le verre. Dans cet exemple, la voix de la chanteuse possède donc deux caractéristiques causales qui vont entraîner le bris : une certaine amplitude, mesurable en décibels et une certaine fréquence, mesurable en hertz.

Que le son possède des caractéristiques sémantiques est complètement superflu quant à la cause de l’événement entraînant le bris du verre. La signification du symbole linguistique émis par le soprano aurait pu, en effet, s’avérer être complètement différente, ou même ne rien signifier de particulier, que le verre en cristal se serait quand même brisé. Ce qui explique le bris du verre est une corrélation de lois entre les propriétés acoustiques du son émis et certaines propriétés structurelles du cristal. De telles propriétés sont intrinsèques ou survenantes à certaines propriétés sous-jacentes intrinsèques du verre de cristal et de l’organisme de la soprano. Les propriétés de la signification du symbole linguistique (propriétés sémantiques), quant à elles, ne sont ni intrinsèques ni survenantes. Cela n’implique pas que les sons et leurs propriétés extrinsèques n’ont pas de signification, mais cela implique que posséder une signification ne sera d’aucune aide dans l’explication de leurs effets sur le cristal.

Comment penser, après cet exemple de la soprano que l’on puisse mettre au travail les propriétés sémantiques de nos états intentionnels causant nos comportements ? Peut-on comparer ces dernières à la signification de la note émise par la soprano ? Autrement dit, doit-on conclure que la signification est aussi superflue pour expliquer causalement les comportements, que dans la cause du cristal brisé ? Pour Drestke les significations sont des causes (1989), mais de telles causes n’ont aucun sens pour une science de l’acoustique.

Pour expliquer les comportements, les significations apparaissent pourtant bien comme des causes. C’est parce que je crois que p que cela produit B, comportement constitué par exemple de diverses contractions de muscles et stimulations de glandes dans mon organisme vivant. Cependant, les raisons qui nous font agir, les croyances qui causent nos comportements, paraissent n’avoir aucune place dans l’explication d’événements physiques. On peut certes user des raisons pour rationaliser nos comportements et ainsi nous aider à expliquer pourquoi nous devrions faire plutôt ceci plutôt que cela, mais insiste Dretske, « les raisons n’expliqueront jamais pourquoi nous faisons réellement ce qui est dans notre intérêt de faire. » (Dretske 1989, p. 12) C’est pourquoi poursuit-il, que les biologistes ne mentionnent jamais les croyances et les désirs dans leur tentative d’explication des comportements des êtres vivants. Le caractère sémantique de nos états internes n’est pour eux d’aucune aide. En effet, si comme Davidson le soumet (1963), les raisons ou ce qui justifie le comportement sont aussi des causes, et si les causes sont à rechercher dans les états internes physiques des sujets alors, une fois encore, la signification ou le contenu ne peut être causalement pertinent.

Comment alors penser que les propriétés sémantiques de nos états intentionnels possèdent néanmoins quelque punch causal ?

Références

DAVIDSON, D. (1963) “Actions, Reasons and Causes”, Journal of Philosoohy 60, p. 685-699, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

DRESTKE, F. (1988) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15


Les tropes mentaux

2 avril 2008

 

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Selon la théorie des tropes, les propriétés peuvent être de type physique ou de type mental, mais leurs instances seront toujours physiques. Autrement dit, un trope mental est aussi un trope physique. En ce sens, la propriété est toujours physique.

Lorsque, selon cette théorie, on use de la relation de ressemblance afin de spécifier le type auxquels ces tropes doivent appartenir, nous le faisons selon une certaine similarité entre les tropes. Spécifier un état de douleur, par exemple, revient à spécifier un état physique (neuronal) causant certains comportements faits d’évitements et de contractions musculaires. Nous disons que l’organisme x ressent une douleur de façon similaire à l’organisme y, en vertu, pour prendre un vocabulaire fonctionnaliste, d’une similarité des rôles causaux. La similarité de cette fonction, dans sa constitution matérielle, est alors non pertinente lorsque l’on veut spécifier le type auquel il appartient. L’être humain, la pieuvre, voire le martien, peuvent éprouver un état que l’on spécifie comme un type de douleur. Le trope que je spécifie comme un trope de type douleur chez l’être humain, ainsi que le trope de la douleur chez la pieuvre et le martien sont du même type. Chaque trope est ainsi un particulier d’une certaine sorte (Campbell 1983, p. 135).

Pour les tenants du caractère universel des propriétés, lorsqu’un martien, une pieuvre, un être humain partagent la propriété d’éprouver une douleur, ces deux organismes partagent une même propriété. Cependant, ces trois organismes, manifestement, ont pour siège de la douleur trois structures physiques différentes, alors que la propriété réalisée, singulièrement, reste identique. C’est cette différence dans la réalisation qui entraîne le caractère irréductible de la propriété de second ordre au sein de l’ontologie fonctionnaliste.

Du point de vue des tropes, aucune propriété n’est jamais identique à une autre. Lorsqu’une pieuvre éprouve la propriété d’être une douleur, elle instancie seulement une propriété physique particulière, un trope, que l’on peut ranger sous le type mental – c’est-à-dire un certain événement dans son organisme qui la dispose à se comporter d’une manière semblable à un organisme humain, tel que l’évitement où la contraction musculaire. Cette propriété particulière de type douleur est un trope, c’est-à-dire une propriété particulière présente à un instant t dans un particulier.

L’idée que les propriétés mentales universelles peuvent être partagées par différentes substances physiques n’a aucun sens si la propriété est un trope. En effet, un trope mental, en l’occurrence, ne peut être l’objet de différentes substances. On peut donc dire que le trope n’est ni une propriété de premier ordre ni une propriété de deuxième ordre ; il n’est pas non plus l’instance d’une propriété universelle ; il est le trope de la douleur, à t, chez la pieuvre.

Les pouvoirs causaux d’une propriété sont les principes actifs de la causalité. Les tropes seuls, parce qu’ils sont les concreta de la relation causale et non les types, qui sont des abstractions, possèdent des pouvoirs causaux. Ainsi un trope ou instance de propriété p1 à t, possédée par un état neuronal N1 peut-être une douleur M. M est alors une propriété physique de type mental. La propriété mentale n’est alors pas réduite à l’état neuronal, elle est l’état neuronal. Le type mental permet donc un genre d’identification, d’interprétation ou de classement des tropes se ressemblant, incarnant une fonction mentale, par exemple.

La métaphysique des tropes apparaît donc comme une tentative de clarification des conceptions sous-jacentes de notre ontologie. Il ne s’agit pas de construire un système permettant de déduire des vérités au sujet de l’esprit, mais de contribuer à l’élaboration d’une structure adaptée, susceptible d’accueillir les vérités empiriques. Ainsi, une ontologie peut être qualifiée de « bonne » lorsqu’elle est capable de rendre compte de comment sont les choses. Les propriétés mentales comme propriétés particulières sont peut-être une voie vers une « bonne » ontologie du mental.

 

Références

CAMPBELL, K. (1983) “Abstract Particulars and the Philosophy of Mind”, Australasian Journal of Philosophy, 61, p. 129-141.

Sortir de la mauvaise direction : distinguer les prédicats, des propriétés

4 janvier 2008

 

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Pour Wittgenstein, un problème philosophique a la forme de : « Je ne m’y reconnais pas. » (Investigations philosophiques, §123). Notre pensée fait des noeuds et le travail philosophique consiste à dénouer ces noeuds que, via des confusions de langage, nous avons introduits. Pour y remédier, il faut alors nous tourner, avec attention, vers l’usage ordinaire de notre langage et, ce faisant, nous trouverons que les problèmes philosophiques se dissolvent et avec eux, bon nombre de théories philosophiques, nous dit Wittgenstein.

Si la philosophie, parfois, prend une mauvaise direction ou donne l’impression de faire des noeuds, cela signifie-t-il que les philosophes s’engluent à poursuivre des problèmes générés par leurs propres théories ? Pas forcément ! Les théories philosophiques ne sont pas des théories empiriques. En effet, elles ne sont pas contraintes par l’expérience. En conséquence, une théorie peut exercer une certaine influence tout en se libérant de l’expérience, du sens commun, voire de la science. Peut-être qu’une certaine conception du langage qui prétendrait que l’on pourrait, des structures du langage, dégager des structures de la réalité est responsable de cette mauvaise direction.

Lorsque nous voulons parler des propriétés des choses, par exemple, nous devons accepter le principe qu’elles doivent être distinguées des prédicats. En effet, « pour extraire les prédicats, il faut bien posséder le patron préalable des propriétés » (Nef, 2006, p. 218). Comment, lorsque l’on affirme qu’une pomme « est rouge », parvient-on à expliquer pourquoi elle est rouge ? Est-ce que le prédicat « est rouge » s’applique à la pomme parce que la pomme est rouge ou est-ce que la pomme est rouge parce que le prédicat « est rouge » s’applique à elle ? Comment pouvons-nous expliquer la ressemblance de deux pommes rouges sans postuler l’existence de ces aspects ? Appliquer un prédicat à un particulier, sans postuler l’existence d’une propriété dans le particulier, revient à justifier la rougeur de la pomme par l’usage de la seule expression linguistique « est rouge » appliqué à ce particulier. Pour ce nominalisme des prédicats, qui dénie l’existence des propriétés, la rougeur est seulement le prédicat ‘est rouge’.

Le nominalisme des prédicats ne peut donc pas expliquer pourquoi une pomme est rouge et non verte. Rien, en effet, ne peut être dit au sujet du monde permettant d’expliquer pourquoi ce particulier est de cette manière ou de cette autre. De telles thèses nous laissent avec le seul critère sémantique de l’application, correcte ou non, des prédicats. C’est-à-dire qu’il est correct de dire que a est F si a appartient à l’extension de ‘F’. Cependant, comme l’analyse Georges Molnar (2003, p. 23) « cela certes fournit une réponse formellement adéquate à la requête pour un vérifacteur de l’énoncé ‘a est F’. Mais ce n’est pas métaphysiquement adéquate ». La réponse alternative que nous pouvons faire est alors celle-ci : a appartient à l’extension de ‘F’ parce qu’il possède une certaine propriété.

 

Références

MOLNAR, G. (2003) Powers, a Study in Metaphysics, edited par Stephen Mumford, Oxford: Oxford University Press.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.

WITTGENSTEIN, L. (1953), Philosophical Investigations, Rhees R. and Anscombe, G.E, Oxford Blackwell.


Le principe de la pertinence des propriétés mentales

20 décembre 2007

 

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Lorsqu’en raison d’une incompatibilité avec notre métaphysique de la causalité, nous repoussons le dualisme des substances, nous ne faisons que déplacer le problème de l’interaction causale entre le corps et l’esprit.

Pour expliquer comment l’esprit et le corps interagissent causalement, on considère alors un dualisme des propriétés. Par ce moyen, en permettant aux possesseurs de propriétés mentales d’être aussi porteur de propriétés physiques, on espère éviter le problème de l’inintelligibilité causale auquel nous conduit le dualisme des substances. En effet, le dualisme des propriétés, dont il est question dans le débat contemporain sur la causalité mentale, ne s’enracine pas dans un dualisme des substances, mais repose sur une image métaphysique du monde ne contenant qu’une seule substance physique. Ainsi, certains éléments du monde, les pierres par exemple ne peuvent s’élever à la possession de propriétés mentales. Cependant, certains éléments, situés relativement haut dans la hiérarchie de ce monde stratifié, peuvent posséder deux genres de propriétés : des propriétés physiques et des propriétés mentales. Le dualisme des propriétés est donc un monisme (une seule substance) permettant à deux genres différents de propriétés d’être exemplifiées ou co-exemplifiées par le même possesseur. Je peux avoir une masse de 80 kg (propriété physique) et croire que Sarkozy est président de la république (propriété mentale). Pour le dire d’une manière générale, une chose possédant des propriétés mentales possèdera nécessairement des propriétés physiques.

Ainsi lorsque l’on soutient que les causes mentales produisent des effets physiques, nous parlons de la pertinence des propriétés mentales dans la relation causale. Cette pertinence causale signifie que c’est en vertu de l’existence de certaines propriétés, en l’occurrence des propriétés mentales, qu’une certaine cause produit un certain effet.

Le monisme des substances vient alors modifier les relata de la relation causale. Ce ne n’est plus, en effet, la substance non étendue qui entre en relation avec la substance matérielle, mais l’instance de la propriété mentale qui entre en relation avec l’instance de la propriété physique. Cette modification des relata, imposée par l’abandon de la thèse cartésienne, nous fait alors considérer que l’esprit cause le comportement en vertu de ses propriétés mentales. Prenons un exemple :

La douleur ressentie à la tête par la personne X, à l’instant t cause son déplacement vers l’armoire à pharmacie à t + 1.

Dans cet exemple, c’est un événement qui s’est produit à un instant précis qui en cause un autre. Cependant, une fois la cause identifiée, il nous faut rechercher la propriété responsable de cette cause. Le particulier X à t possède un grand nombre de propriétés, comme par exemple d’avoir une masse de 80 kg ou de croire que Sarkozy est président de la république. Cependant, seule l’instance de la propriété d’éprouver une douleur à la tête, peut être considérée comme causalement pertinente pour l’effet qui le fera se déplacer vers l’endroit où se trouve l’aspirine. C’est, en effet, en vertu de la possession de certaines propriétés qu’une cause est agissante. Autrement dit, chaque cause d’un effet possède un grand nombre de propriétés, mais parmi cet ensemble de propriétés, un grand nombre d’entre elles ne jouent aucun rôle dans la relation causale.

On peut donc poser un principe qui affirme que lorsqu’un état mental cause un état physique ou pour le dire plus précisément, lorsqu’un événement mental cause un état physique, il le fait en vertu de l’existence de propriétés mentales pertinentes.


La fin du monde

17 novembre 2007

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Croire que la pluie tombe est une pensée qui peut être citée comme la cause d’une série de mouvements vous amenant à saisir un parapluie, par exemple. Une soudaine douleur au pied peut, elle, causer une grimace. Saisir un parapluie ou faire une grimace sont des comportements, c’est-à-dire des mouvements physiques pouvant recevoir une explication entièrement physique partant du signal de certains neurones qui se propage jusqu’aux cellules des muscles. Ce signal nerveux, composé d’ions qui entre dans une cellule, enclenche le processus de contraction musculaire.

Ces deux exemples, le premier comme cause intentionnelle et le second comme cause non intentionnelle, sont des cas de relations causales du mental au physique. Cependant, comme nous venons de le voir, ces effets physiques peuvent aussi recevoir une explication complète dans laquelle ni la propriété d’être une douleur ni celle d’être une croyance n’auront besoin d’être convoqués. Doit-on, pour autant, renoncer à la causalité mentale ? Y renoncer serait, pour Jerry Fodor, la fin du monde :

[…] s’il n’est pas vrai, au sens littéral du terme, que ma volition est causalement responsable du fait que je tends la main vers un objet, et que ma démangeaison est causalement responsable du fait que je me gratte, et que ma croyance est causalement responsable du fait que je prononce telle ou telle parole […], si rien de tout cela n’est vrai, au sens littéral, alors quasiment toutes mes croyances sont fausses et c’est la fin du monde. (Fodor 1990, p. 156)

La fin du monde dont parle Fodor c’est la fin de l’homme en tant qu’agent intervenant dans le monde physique pour le modifier. En effet, si la causalité mentale n’était qu’une illusion, autrement dit si nous vivions dans un monde où elle aurait été exclue au profit d’une causalité physique, un monde dans lequel nous n’aurions aucun intérêt à la défendre, que deviendrait ce qui constitue notre notion d’agent ? Dans un tel monde, la psychologie du sens commun nous permettrait toujours de faire des prédictions et continuerait de nous fournir des explications à nos comportements. Cependant, cette absence de causalité mentale, bizarrement, nous conduirait vers une sorte d’illusion de contrôle de nos actes. Ainsi dans ce monde sans causalité mentale, lorsque ce serait moi qui agirait, lorsque mes croyances et mes désirs seraient nommés des « causes », elles ne seraient pas vraiment des causes. Autrement dit, ce ne serait pas moi qui causerais mon comportement, mais un processus physique neurobiologique sous-jacent. Pour le dire autrement, ce ne serait pas mes propriétés mentales qui seraient efficaces, mais un groupe de propriétés neurophysiologiques initiant en aveugle mes propres actions. Ainsi, lorsque nous affirmons notre conviction dans l’existence de la causalité mentale, nous le faisons en vertu de nos expériences de causalité et celles-ci ne se réduisent pas à l’usage de prédiction et d’explication que nous offre notre psychologie du sens commun.

 

Références :

FODOR. J. (1990) A Theory of Content and Other Essays, Cambridge, Mass: Bradford Books/MIT Press.


Récapitulation

16 juin 2007

 

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Pendant l’été, le blog s’absente. Ci-dessous un récapitulatif des 60 billets.

Merci pour tous les commentaires…

0. La place de l’esprit dans un monde physique

1. L’inévitable philosophie

2. Comment attribuer un esprit à une chose ?

3. L’erreur phénoménologique se lon U.T Place

4. L’esprit dans un monde physique

5. Le physicalisme selon Jaegwon Kim

6. Le monisme neutre : alternative au physicalisme ?

7. Le tournant ontologique

8. Une théorie robuste : l’identité esprit/cerveau

9. Esprit : le lieu

10. Un monde clos : le principe de complétude

11. L’argument causal pour le physicalisme

12. Epiphobie

13. Le mental : une pseudo causalité ?

14. Les simples propriétés de Cambridge

15. De Platon à Kim : “Etre réel”

16. La philosophie de l’esprit sans propriétés mentales ?

17. Le problème de la causation mentale : “Comment ?”

18. Le réalisme causal

19. Le réalisme au sujet des propriétés

20. Le dualisme des propriétés

21. Une identité plus faible : l’identité des occurrences

22. La thèse de Davidson : l’anomisme du mental

23. Les événements selon Davidson

24. Les événements selon Kim

25. Frédéric Nef, métaphysicien

26. Le problème corps-esprit

27. Une réponse au problème corps-esprit : l’ontologie dualiste de Descartes

28. Descartes et nous …

29. La glande pinéale

30. Le mental : en dehors de l’espace ?

31. Ne pas savoir ce que cela fait d’être une chauve-souris : résistance au physicalisme ?

32. Résoudre le problème corps-esprit d’une façon radicale : le matérialisme éliminatif

33. Descartes, la science et le monde privé

34. Dans la peau de John Malkovich ou le problème des autres esprits

35. Le scarabée de Wittgenstein

36. Le fantôme dans la machine

37. Chasser le fantôme : les dispositions

38. La boîte noire

39. David Armstrong, philosophe de l’esprit

40. L’illusion de la femme sans tête

41. L’argument de la réalisation multiple

42. L’esprit comme une machine

43. L’esprit de la machine à café

44. David Lewis : douleur du fou et douleur du martien

45. Une solution ontologiquement sérieuse : le fonctionnalisme d’Armstrong et de Lewis

46. Fonctionnalisme et qualia

47. L’argument des qualia inversés

48. Les zombis philosophiques

49. L’argument de la chambre chinoise

50. L’intentionnalité : une marque du mental ?

51. La perspective intentionnelle

52. Dennett contre Searle

53. Elisabeth de Bohème, princesse physicaliste

54. Jaegwon Kim et l’émergence

55. Une image métaphysique du monde : les strates

56. L’intuition de la survenance

57. Survenir, mais encore !

58. Terre-Jumelle ou l’esprit en dehors de la tête

59. Tyler Burge : l’externalisme social

60. Mauvaise nouvelle pour la causalité mentale : l’externalisme des contenus mentaux


Mauvaise nouvelle pour la causalité mentale : l’externalisme des contenus mentaux

13 juin 2007

 

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La thèse externaliste qualifie les contenus mentaux comme ne survenant pas sur les caractéristiques internes des sujets à qui l’on attribue des attitudes mentales. Cette thèse, au sujet des contenus mentaux se construit autour de trois principes :

i) Les contenus de pensées des individus sont individualisés par des faits externes à ces individus.

ii) Ces contenus ne surviennent pas sur leurs états internes.

iii) Avoir certaines pensées pour un individu, présuppose l’existence de choses qui sont externes à cet individu.

Les propriétés de ces contenus peuvent-ils jouer, alors, un rôle dans la cause d’un événement ? L’intuition que c’est en vertu de posséder tel contenu et non cet autre qui nous fait agir est une intuition puissante. Cependant, dans la mesure où l’on attend que ce soit les propriétés internes ou intrinsèques qui confèrent un pouvoir à leurs instances, le rôle des propriétés du contenu mental pourrait bien être compromis.

Précisons ce que sont des propriétés intrinsèques :

Les propriétés intrinsèques sont décrites comme les propriétés que « la chose possède (ou ne possède pas) sans lien avec ce qui se passe en dehors de cette chose » Yablo (1999, p. 479). Les propriétés intrinsèques sont les propriétés du changement réel dans les choses que Geach (1969) précise en le distinguant du « simple changement de Cambridge ». Ainsi, lorsque l’on se demande quel changement a été opéré dans une chose, on cherche quelle propriété intrinsèque a été ajoutée ou retirée dans la chose. David Lewis, explicite ainsi la notion :

“Une phrase ou un énoncé ou une proposition qui attribue des propriétés intrinsèques à quelque chose est entièrement au sujet de cette chose ; alors que l’attribution de propriétés extrinsèques à quelque chose n’est pas entièrement au sujet de cette chose, bien qu’elle puisse bien être au sujet d’un plus grand tout qui inclut cette chose comme partie. Une chose possède ses propriétés intrinsèques en vertu de la manière dont la chose, et rien d’autre, est. […]

Les propriétés intrinsèques de quelque chose peuvent dépendre, entièrement ou en partie, de quelque chose d’autre. Si quelque chose possède une propriété intrinsèque, alors de la même façon n’importe quel double parfait la possède ; alors que les doubles situés dans différents environnements différeront dans leurs propriétés extrinsèques (1983, p.111-112).”

L’on peut ainsi définir le caractère intrinsèque de la propriété d’un objet comme étant une propriété de sa structure considérée en dehors de tout autre objet. Sa masse, sa forme, sa dimension par exemple sont des propriétés intrinsèques. D’autres propriétés par contre n’existent qu’en vertu de l’interaction que l’objet, qui les possède, entretient avec le monde. Le poids d’un individu par exemple qui mesure la force d’attraction d’un astre sur un objet, changera selon son environnement. La masse par contre, qui est la mesure de la quantité de matière présente dans un corps, ne dépend quant à elle que de ses propres caractéristiques. D’autres caractéristiques possédées par des objets, issues de leur structure non intrinsèques et non physiquement interactives comme le poids, mais liées aux structures causales historiques, voire sociales de leurs environnements ne joueront aucun rôle dans la cause effective d’un événement. Ainsi, qu’un bronze du « penseur » de Rodin, vienne accidentellement s’écraser sur un visiteur lors d’une exposition et que celui-ci soit issu du moule numéro trois à partir du modelé original en argile exécuté des mains de l’artiste, ne jouera aucun rôle causal dans la mort du visiteur. Par contre la masse qui mesure la quantité de matière contenue dans la statue et la masse de la Terre qui soumet l’objet à une force attractive, forment un ensemble de propriétés causalement responsables de l’événement ayant occasionné la mort du visiteur.

Ainsi la distinction entre les propriétés intrinsèques et les propriétés qui ne le sont pas, est une distinction qui nous permet de différencier les propriétés causales de celles qui ne le sont pas. Autrement dit, la propriété particulière, qui à un moment donné, exerce sur un objet une pression causale, est une propriété intrinsèque que possède cet objet.

Un argument excluant du travail causal les propriétés du contenu mental peut alors se construire ainsi :

1) Les contenus de nos états intentionnels sont constitués par des relations à des entités extérieures au sujet. [externalisme des contenus]

2) Les propriétés pertinentes dans la relation causale entre deux événements sont des propriétés intrinsèques de ces événements. [Pertinence des propriétés]

3) Par conséquent, les propriétés de nos contenus mentaux ne sont pas des propriétés causales pertinentes.

 

Références

  • GEACH, P. (1969) God and the Soul, Routledge and Kegan Paul, London.
  • LEWIS, D. (1983) “New Work for a Theory of Universals”, Australasian Journal of Philosophy, 70, p. 211-224.
  • YABLO. S.(1999), “Intrinsicness”, Philosophical Topics 26, p. 479-505.

Tyler Burge : l’externalisme social

8 juin 2007

 

 

 

L’argument de Terre Jumelle (voir billet précédent) veut montrer que certaines croyances, mettant en jeu des concepts de genre naturels, dépendent de certaines substances de notre environnement. Cet externalisme peut être nommé externalisme des genres naturels. Une seconde version d’externalisme, l’externalisme social est exposé par Tyler Burge (1979). L’argument de Burge consiste à montrer que les instituions sociales jouent aussi un rôle décisif dans la déterminations des contenus de nos pensées. D’une certaine façon, l’externalisme social de Burge vient compléter la thèse de Putnam, en le généralisant à l’ensemble des contenus.

L’expérience de Burge nous demande de considérer un locuteur (Fred) se retrouvant dans deux situations : une situation réelle et une situation contrefactuelle. Dans la situation réelle, Fred pense que le terme « arthrite » signifie une inflammation des os, alors que le terme « arthrite » signifie, en fait, une inflammation des articulations. En éprouvant des douleurs dans les doigts, Fred exprime sa plainte à son médecin en disant une phrase comme « j’ai de l’arthrite dans les doigts ». Le médecin rectifie et lui apprend que l’arthrite n’est pas dans les doigts, mais dans les articulations.

Dans la seconde situation, lorsque Fred se plaint à son médecin en prononçant la même phrase, ce dernier ne rectifie pas sa croyance. En effet, dans la situation contrefactuelle, le terme « arthrite » signifie une inflammation des articulations et des os. Ainsi, dans cette situation, la croyance de Fred est vraie. S’il nous fallait maintenant considérer la signification du terme « arthrite » tel qu’elle se définit dans la situation contrefactuelle, nous pourrions inventer un nouveau terme comme « tarthrite » qui signifierait une double inflammation des os et des articulations. Ainsi Fred, dans la situation contrefactuelle, ne croirait pas qu’il a de l’arthrite dans ses doigts, mais croirait qu’il a de la tarthrite et cette croyance serait vraie.

Ce que veut nous montrer cette expérience, c’est que le contenu de nos pensées dépend, de façon déterminante, des pratiques de la communauté linguistique dans laquelle nous sommes situés. Les deux croyances de Fred sont différentes, alors que Fred est le même. Ce que montre cette seconde expérience, c’est non seulement l’échec de la survenance des croyances et autres états intentionnels sur nos états psychologiques internes, mais aussi le fait, que tous les contenus de nos pensées sont larges et ce, bien au-delà des pensées concernant les seuls genres naturels. En effet, les états d’esprit de chacun des protagonistes des expériences externalistes dépendent de quelque chose de plus que les seules conditions physiologiques qui les composent.

La thèse externaliste au sujet des contenus exprime donc l’idée que le contenu des nos pensées est large, c’est-à-dire que le contenu n’est pas entièrement déterminé par les seules propriétés intrinsèques des individus. Cependant, si le contenu n’est pas déterminé entièrement par mes états internes quoi d’autre alors le détermine ? Quoi d’autre que mes propriétés intrinsèques pourraient déterminer ce que je pense ou ce que je crois ? Selon les expériences externalistes, ce que je crois ou pense ne dépend donc pas seulement de mes propriétés intrinsèques mais dépend aussi de mon environnement naturel, voire de l’opinion d’un expert.

Dans les deux expériences de pensée on procède de la manière suivante : deux sujets dont les états internes et les propriétés physiologiques sont exactement les mêmes sont placés dans des environnements différents. Ensuite, à la question de savoir si ces deux sujets possèdent les mêmes états mentaux, la réponse externaliste affirme que les contenus des états mentaux des deux sujets varie selon l’environnement. Autrement dit, la thèse externaliste affirme que les contenus de pensées ne sont pas déterminés par les événements internes. Ou encore, que les faits internes restent constants alors que les faits mentaux varient.

Ce que veut démontrer la thèse externaliste au sujet des états intentionnels, c’est que les contenus des pensées d’un agent ne surviennent pas sur l’ensemble de ses états internes ou que avoir des pensées, présuppose l’existence de choses externes au sujet. Peut-on affirmer pour autant que la différence des contenus entre les protagonistes des différentes expériences de pensée, permet d’individualiser de façon essentielle les états intentionnels ? Autrement dit, est-ce que « être une croyance que p », c’est avant tout posséder une structure sémantique ? Ce que soutient la thèse externaliste, c’est que les attitudes propositionnelles ne surviennent pas sur les qualités physiques intrinsèques des systèmes. Cependant, lorsqu’une entité est intrinsèquement semblable à une autre, elle possède le même réseau de propriétés intrinsèques satisfaisant un certain modèle fonctionnel. Cette similitude fonctionnelle n’entraînerait donc pas la similarité des attitudes propositionnelles ?

 

Références

 

  • BURGE, T. (1979), “Individualism and the Mental”in P. French, T. Uehling, Jr. et H.K Wettstein éd., Midwest Studies in Philosophy, vol. IV, Minneapolis, University of Minnesota Press.

Terre-Jumelle ou l’esprit en dehors de la tête

3 juin 2007

 

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La thèse externaliste est la thèse qui démontre que le contenu des pensées dépend du contexte de la personne qui produit cette pensée. Cette approche va à l’encontre de deux caractéristiques que l’on peut qualifier de « communes » ou d’ « ordinaires » concernant les significations et la référence. En effet, d’un point de vue commun, les significations des termes sont fixées par les états psychologiques de ceux qui les utilisent et en général, aussi, la signification détermine la référence. La thèse externaliste veut montrer qu’en modifiant l’environnement d’un agent, en supposant que cet agent quant à sa constitution reste exactement le même durant cette modification, les contenus de ses pensées varieront. Prenons un exemple.

 

L’argument classique en faveur de l’externalisme que Kripke (1972) initie en montrant que la référence des noms propres et des genres naturels est déterminée en partie par des facteurs causaux externes et historiques, est présenté par Putnam (1975) dans la célèbre expérience de pensée de « Terre Jumelle ». L’expérience nous demande d’imaginer une planète lointaine, avant l’année 17501, qui est exactement comme la Terre, exceptée qu’à la place de l’eau (H2O), il y a une substance à la composition chimique identique (XYZ). Néanmoins, les macros propriétés de cette substance sont supposées être exactement les mêmes que celles de notre eau sur Terre. Elle a le même aspect : incolore, inodore et sans saveur ; elle remplit les lacs et les océans et coule dans les rivières. Cependant, sur Terre ou sur Terre Jumelle, avant 1750, personne ne peut distinguer entre l’eau (H2O) et l’eau (XYZ). Ainsi, un individu sur Terre, Oscar, qui utilise le mot « eau » se référera à H2O et non à XYZ. Bien sur, Oscar, avant 1750, ignore que l’eau est H2O. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de se référer à H2O quand il utilise le terme « eau ». De la même façon, un individu sur Terre Jumelle, Twin Oscar, réplique exacte, à la molécule près d’Oscar, en utilisant le même terme d’ « eau » se référera à XYZ et non à H2O. En conséquence, puisque le même mot « eau » est utilisé de la même manière dans les deux mondes et que les organismes jumeaux sont identiques dans l’ensemble de leurs aspects physiologiques, ce que veut dit Oscar sur Terre et ce que veut dire TwinOscar sur terre Jumelle, lorsque chacun prononce « l’eau est sans saveur », n’est pas identique.

 

Ce que veut montrer cette expérience, selon Putnam, c’est que la signification des mots, ce que nous voulons dire lorsque nous les utilisons, n’est pas dans la tête, mais dépend de l’environnement de celui qui les prononce2.

 

Cependant bien que l’expérience de pensée de Putnam établisse un externalisme sémantique, elle peut aisément être étendue aux contenus mentaux. Ainsi lorsque la conséquence sémantique de l’expérience de pensée est appliquée à l’interprétation d’un prédicat d’attitude mentale comme « croire que p », ce qui était alors pensé comme logiquement indépendant du monde extérieur, est en fait individualisé par sa relation aux objets externes.

 

Ainsi, lorsque Oscar sur Terre, avant 1750, prononce une phrase comme « l’eau est sans saveur », il exprime sa croyance que l’eau est sans saveur et cette croyance est vraie seulement si H2O est sans saveur. Le double d’Oscar sur Terre Jumelle quant à lui, parce que sa croyance n’est pas au sujet d’ H2O mais de XYZ, n’exprime pas la même croyance. Les conditions de vérité de la croyance provoquent des différences dans les croyances. En effet, si l’on individualise les croyances au moyen de leurs contenus, les croyances avec le même contenu seront vues comme étant du même type, alors que les des croyances ayant un contenu différent tomberont sous un autre type. Ainsi, l’on peut dire que les croyances particulières que nous avons dépendent de la relation, passée ou présente, aux différentes choses composant notre environnement. En conséquence, certaines croyances ne surviennent pas sur les états physiques internes des personnes.

 

 

1 1750 pose une date de la naissance de la chimie moderne à partir de laquelle, la composition chimique de l’eau est découverte.

2 La fameuse phrase de Putnam « Cut the pie any way you like, « meanings » just ain’t in the head” (1975, p. 227) montre bien que la différence entre les pensées d’Oscar et de TwinOscar ne sont pas seulement des différences d’indexation du terme « eau ». Si le terme « ici » lorsqu’il s’emploie pour désigner la ville de Rennes dans laquelle je me trouve et l’usage de ce même terme lorsque je suis à Paris, n’entraîne pas de différence dans la signification de ce terme, il n’en est pas de même pour le terme « eau ». Il n’y a en effet pas d’eau (H2O) sur Terre Jumelle. Je fais une erreur si j’utilise H2O, alors que je ne fais pas d’erreur avec le terme « ici » en changeant d’environnement.

 

Références

  • KRIPKE, S. (1972) Naming and Necessity, in Davidson & Harman, Semantics of Natural Languages (Reidel) p. 253-355, 1980 ; trad. Franç. P. Jacob et F. Récanati, La logique des noms propres, Minuit, 1980.

  • PUTNAM, H. (1974), “The Meaning of « Meaning »”, in Putnam (1975), Mind, Language and Reality: Philosophical papers, Vol. II. Cambridge University Press.

Survenir, mais encore !

29 mai 2007

 

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La caractéristique première du principe de survenance appliqué au mental, est une relation de dépendance du mental sur le physique ou sa converse, de détermination par le physique, du mental. Davidson interprète la notion de survenance de la façon suivante :

 

On peut interpréter cette survenance comme signifiant qu’il ne peut y avoir deux événements qui soient semblables sous tous leurs aspects physiques mais qui diffèrent sous un aspect mental quelconque, ou qu’un objet ne peut pas changer dans certains aspects mentaux sans changer dans certains aspects physiques. (1970, p.98)

 

Autrement dit, rien dans le mental ne pourrait exister à moins qu’il ne soit strictement impliqué par le physique. Pour prendre un exemple en dehors du domaine de l’esprit, on peut dire que la structure moléculaire est survenante à la structure atomique ou que l’élasticité survient sur la structure moléculaire sur lequel la sollicitation mécanique est réalisée. Dans ces deux exemples, la survenance est liée à une image métaphysique de la réalité conçue par niveaux.

 

La survenance (Kim 1993, p. 57-58, Horgan 1993, p. 566) est habituellement comprise comme étant une relation entre deux classes de propriétés. Cette relation exprime une dépendance entre ces deux classes. L’idée basique de dépendance est que si les propriétés A dépendent des propriétés B, alors les propriétés B déterminent les propriétés A. Si les propriétés B déterminent les propriétés A, alors il n’est pas possible que les propriétés B soient fixes alors que les propriétés A puissent encore varier. Autrement dit, il existe une relation de co-variation entre les propriétés et les propriétés B. Nous retrouvons ainsi l’idée intuitive de la survenance à savoir que si deux situations sont indiscernables quant aux propriétés B, elles le sont aussi, quant aux propriétés A.

 

De l’intuition basique de deux êtres physiquement identiques en tout point (voir billet précédent) partageant les mêmes propriétés mentales, nous établissons alors que la survenance de A doit nécessairement se produire chaque fois que B est instancié. Ainsi, de simple co-variation, la survenance (ici dans sa version forte), devient une thèse ontologique impliquant l’idée de la dépendance et de la détermination. En conséquence, lorsqu’une propriété mentale est instanciée à un instant t, dans un organisme c’est en vertu du fait que sa propriété physique de base l’est aussi à cet instant t. Nous pouvons la formuler ainsi :

 

[Survenance esprit-corps] Le mental survient sur le physique lorsque deux choses (objet, événement, organisme, etc.) exactement semblables par toutes leurs propriétés physiques ne peuvent différer en quelque aspect que ce soit par leurs propriétés mentales. C’est-à-dire, que l’indiscernabilité physique implique l’indiscernabilité mentale.

 

Ainsi, dans le cas d’une personne, par exemple, ressentant une douleur, le principe ci-dessus nous dit que la personne instancie nécessairement une propriété physique, c’est-à-dire un état neuronal formant la base survenante pour la douleur. Cette formulation de la relation de survenance montre donc à la fois qu’une co-variation existe entre les propriétés mentales et physiques et qu’une dépendance et une détermination les relient. Cependant, la survenance ne semble rien nous apprendre quant à la nature de cette dépendance ou détermination. Autrement dit, affirmer que le mental survient sur le physique n’explique pas la relation de dépendance entre le deux domaines. En conséquence, la relation de survenance n’apparaît donc pas comme une relation métaphysiquement « profonde ». Elle est une simple relation « phénoménologique » dans des schémas de co-variation.

 

Ce que donc nous indique la survenance du mental sur le physique est alors seulement l’existence d’une structure commune à toute une famille de positions que l’on peut ranger sous le vocable de « physicalisme ». Notion purement modale, la survenance est le signe que le mental ne peut exister en dehors du physique et flotter ainsi librement, en dehors de tout ancrage, dans le monde physique. Nous pouvons dire alors de la survenance qu’elle est l’indicateur de la dépendance du mental sur le physique.

 

Reste alors la question principale à laquelle la survenance ne répond pas – elle n’est en effet pas une explication – et qui est celle que pose l’image métaphysique d’une monde hiérarchisé par niveaux : quel lien la propriété supérieure entretient-elle avec la propriété de niveau inférieur ?

 

Ce que nous chercherons donc à savoir, c’est pourquoi A et B co-varient. L’identité est certainement la solution la plus économique, mais A pourrait causer B, ou les deux ensembles de propriétés A et B, pourraient avoir une cause commune, ou encore A pourrait être constitué de B ou encore être réalisé par B. Survenir, oui, mais encore !


Références

  • DAVIDSON, D. (1970) “Mental Events”, in Davidson (1980), Essays on Actions and Events., trad. Franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.
  • HORGAN, T (1993) “From Supervenience to Superdupervenience: Meeting the Demands of a Material World”, Mind, 102, p. 555-586.
  • KIM, J. (1993) Supervenience and Mind, Selected Essays, Cambridge, Cambridge University Press.

 


L’intuition de la survenance

24 mai 2007

 

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Le recours au concept de survenance du mental sur le physique (Davidson 1970, p. 98), veut être un éclairage du lien que le mental entretient avec le physique. Manifestement enfanté par l’image d’une réalité stratifiée par niveaux (voir billet prédent), le concept de survenance permettrait de spécifier la nature du lien entre le physique et le mental.

Le concept de survenance est ainsi souvent présenté comme une forte intuition au sujet de la corrélation esprit/cerveau : deux êtres physiquement identiques en tout point partageraient les mêmes propriétés mentales.

Dans une histoire de téléportation de la série « Star Trek », on peut voir une personne monter sur un podium entouré de machines étranges. Bientôt, s’approchant de l’estrade, un technicien salue l’individu et se met à manipuler quelques boutons, déclenchant aussitôt un miroitement de l’air faisant brusquement disparaître la personne… pour mieux réapparaître à des milliers de kilomètres de là. Cependant, dans un épisode de la série, à un moment donné une erreur de transmission survient. Le personnage se voit alors téléporté simultanément en deux endroits différents. Il est alors dédoublé : deux copies de lui-même existant en même temps.

Les questions qui se posent au sujet des doubles sont alors les suivantes : Les deux personnages de la fable, répliqués physiquement à la molécule près, nous semblent-ils psychologiquement identiques ? Ont-ils le même humour par exemple ? Aiment-ils les mêmes plats ? Eprouvent-ils des douleurs de la même façon ? Notre intuition, manifestement, nous fait répondre « oui ». Les deux répliques semblables dans chacun de leurs aspects physiques, le seraient aussi dans chacun de leurs aspects mentaux.

Cependant, cette première intuition générale de survenance du mental sur le physique reste consistante avec l’épiphénoménisme, fait remarquer Papineau (2002, p. 37) et ne permet donc pas de soutenir la thèse d’un physicalisme ontologique minimum. En effet, les répliques pourraient être psychologiquement semblables dans la mesure où, comme l’original, leurs cerveaux causalement produiraient des états mentaux.

Ce que nous donne à penser l’intuition de la survenance n’est donc qu’une simple corrélation qui peut être consistante avec la thèse, que les états mentaux pourraient être causés par le cerveau sans qu’ils puissent posséder quelques pouvoirs causaux. Cette intuition élémentaire de la survenance ne rendrait alors compte que de la simple co-variation entre les différents états physiques et les différents états mentaux. Une telle conclusion apparaît alors non conforme avec les conclusions de l’argument causal.

Ce que nous montre la fable du télétransporteur de la série Star Trek, c’est que l’identité physique garantit l’identité des aspects mentaux à travers les possibilités de nos lois naturelles dont celle de l’épiphénoménisme. Autrement dit, notre intuition de survenance basée sur le slogan « aucune différence mentale sans une différence physique », ne suffit pas à écarter la possibilité que les propriétés mentales seraient ontologiquement distinctes des propriétés physiques.

 

Références

  • DAVIDSON, D. (1970) “Mental Events”, in Davidson (1980), Essays on Actions and Events., trad. Franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

 

  • PAPINEAU, D. (2002) Thinking about Consciousness. Oxford: Oxford University Press.

Une image métaphysique du monde : les strates

19 mai 2007

 

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Le dualisme cartésien nous laisse avec un dualisme des substances et la possibilité de propriétés mentales sans lien avec la substance physique. Le dualisme contemporain des propriétés, quant à lui, construit son image métaphysique sur l’unique substance physique, mais laisse la possibilité à des propriétés mentales d’exister sans être réductibles. Autrement dit, pour le dualisme contemporain des propriétés, les propriétés mentales sont des propriétés de la substance physique. Ainsi, manifestement plus « ultime » que le dualisme contemporain, le dualisme cartésien des propriétés prend appui sur la substance mentale.

Néanmoins, contemporain ou cartésien, le dualisme installe le problème de la causalité mentale dans une zone métaphysique précaire. Existe-t-il en effet, une différence réelle entre ces dualismes ? La question ne demeure t-elle pas, pour les deux dualismes, celle-ci : comment une propriété non physique pourrait–elle exercer une influence causale physique ? La propriété non physique du dualisme contemporain des propriétés, c’est-à-dire, la propriété non physique d’une substance physique, peut-elle mieux que le dualisme cartésien, mieux que la substance non physique, exercer une pression causale dans le monde physique ?

C’est à l’intérieur d’une image métaphysique qui n’est plus dichotomique, mais hiérarchisée, que le dualisme contemporain des propriétés se construit. Il est en effet admis qu’il existe une série de niveaux constituée à partir d’une base élémentaire de particules microphysiques, et remontant d’un cran, d’atomes, de molécules et ainsi de suite jusqu’aux organismes supérieurs. Chaque entité d’un niveau est constituée entièrement des entités des niveaux intermédiaires et inférieurs. Ainsi, les entités de niveau haut sont déterminées par les structures méréologiques inférieures entièrement décomposables en parties. C’est cette relation asymétrique et transitive tout/partie qui construit cette hiérarchie de niveaux.

 

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Ce monisme ontologique consiste alors à admettre que les entités du niveau supérieur sont en un certain sens dépendantes ou déterminées par leurs propriétés de niveaux inférieur. En effet, les entités appartenant à un niveau donné sont supposées être caractérisées par des propriétés distinctes de ce niveau. La conductivité électrique par exemple est située au niveau moléculaire, d’autres fonctions comme la reproduction sont des propriétés que l’on rencontre au niveau cellulaire, etc. Les propriétés mentales quant à elle ne se trouvent qu’au niveau élevé des organismes supérieurs. Ainsi, les propriétés que les entités du niveau supérieur possèdent sont totalement fixées par les propriétés du niveau inférieur et les relations caractérisant leurs parties.

La question qui se pose alors au dualiste et d’une manière générale à la thèse standard du physicalisme non réductible, consiste à se demander comment les propriétés de niveau supérieur peuvent-elles être reliées aux propriétés des niveaux inférieurs ? Comment par exemple, les propriétés mentales de la conscience peuvent-elles être reliées aux propriétés neurobiologiques de l’étage inférieur ?

Il apparaît en effet, que cette image d’un monde stratifié par niveau accompagne le plus souvent un engagement en direction de la thèse non réductible pour le mental. Pour John Post (1991), chaque niveau de la hiérarchie est dépendant, mais ontologiquement distinct des éléments du niveau inférieur. On peut alors parler de survenance entre les niveaux. Pour Searle, ce qui est réalisé au niveau micro cause les processus psychologiques. Pour ce dernier, la conscience est ontologiquement irréductible aux propriétés émergentes du comportement des neurones (Searle 1992, p. 116).

L’argument causal pour le physicalisme ontologique, en intégrant le principe de complétude physique ou simple clôture comme prémisse, apparaît donc en adéquation avec cette ontologie de niveaux. Cependant, le physicalisme ontologique déduit de l’argument causal affirme essentiellement un monisme qui permet de penser soit (i) une identité des propriétés, soit (ii) que les propriétés d’ordre supérieur sont réalisées par des propriétés physiques de base. Quant à cette deuxième possibilité, qui est la thèse du physicalisme non réductible, rien dans le physicalisme ontologique ne vient expliciter le lien entre les différents niveaux ou ordres de propriétés. En écartant le dualisme des substances, le physicalisme ontologique laisse alors aux seules propriétés le moyen de pouvoir rendre compte du mental dans notre monde physique. Néanmoins le mystère du mental reste entier. Dans la mesure où ontologiquement, le niveau supérieur est réductible au niveau inférieur, qu’en est-il des propriétés supérieures ? Sont-elles réductibles elles aussi aux propriétés du niveau inférieur ? Quel lien peut-on envisager entre ces différentes propriétés ?

 

Référence

  • POST, J. (1991) Metaphysics: A Contemporary Introduction, New York, Parengon House.
  • SEARLE, J. (1992) The Rediscovery of Mind, Cambridge, MIT Press, trad. Franç., C. Tiercelin, La redécouverte de l’esprit, Paris, Gallimard, 1998.

Elisabeth de Bohème, princesse physicaliste

9 mai 2007

 

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Le physicalisme – terme apparaissant au 20ème siècle – forme un mur contre lequel notre conviction d’agent, que nos états mentaux causent nos comportements, vient se heurter. Lorsque la princesse Elisabeth de Bohème questionne Descartes sur sa solution ontologique du dualisme des substances, elle se heurte aussi au mur physicaliste. Le 16 mai 1643, elle écrit à Descartes :

[…] Comment l’âme de l’homme peut déterminer les esprits du corps, pour faire les actions volontaires (n’étant qu’une substance pensante). Car il semble que toute détermination du mouvement se fait par la pulsion de la chose mue, à manière dont elle est poussée par celle qui la meut, ou bien de la qualification et figure de la superficie de cette dernière. L’attouchement est requis aux deux premières conditions, et l’extension à la troisième. Vous excluez entièrement celle-ci de la notion que vous avez de l’âme, et celui-là me paraît incompatible avec une chose immatérielle. (Princesse Elisabeth à Descartes, le 16 mai 1643)

Ce que demande la princesse Elisabeth à Descartes est un éclaircissement, au sujet de l’ontologie dualiste, à partir de l’angle physique qui nous permet d’appréhender la relation causale. En effet, la substance non étendue, dont l’attribut essentiel est la pensée, n’existe pas dans l’espace, n’a pas de composition chimique, n’est pas chargée électriquement, n’est sujet d’aucune force de gravité ou de magnétisme. Comment l’esprit pourrait-il, alors, sans aucune propriété physique, être la cause d’un déplacement physique ? Comment un événement dans un esprit immatériel pourrait-il affecter un événement matériel ? La distance métaphysique, instaurée par la thèse dualiste, entre les esprits et le physique, semble exclure tout contact physique entre les deux substances. Descartes répond que l’interaction causale entre le corps et l’esprit doit être prise comme primitive et qu’il serait faux d’entendre la relation de causalité entre le mental et le physique sur le modèle de la causalité physique. Il écrit, après avoir insisté sur la distinction ontologique des trois notions en jeu – le corps, l’esprit et leur union :

[…] lorsque nous voulons expliquer quelque difficulté par le moyen d’une notion qui ne lui appartient pas, nous ne pouvons manquer de nous méprendre ; comme aussi lorsque nous voulons expliquer une de ces notions par une autre ; car, étant primitives, chacune d’elles ne peut être entendue que par elle-même. Et d’autant que l’usage des sens nous a rendu les notions de l’extension, des figures et des mouvements, beaucoup plus familières que les autres, la principale cause de nos erreurs en ce que nous voulons ordinairement nous servir de ces notions pour expliquer les choses à qui elles n’appartiennent pas… (Descartes à Elisabeth, le 21 mai 1643)

Néanmoins, la princesse Elisabeth ne se résout pas à abandonner la position « physicaliste », et répond qu’il lui « serait plus facile de concéder la matière et l’extension à l’âme, que la capacité de mouvoir un corps et d’en être mû, à un être immatériel. » (Princesse Elisabeth à Descartes, le 20 juin 1643). Ainsi, à la stratégie de Descartes répondant à l’intuition « physicaliste » par l’existence d’une sorte de relation causale sui generis entre l’âme et le corps, et qui plus est sans aucune ressemblance avec ce que nous rencontrons dans le monde physique, la princesse réitère toute la difficulté qu’elle a de comprendre la notion de substance pensante. Cependant, en se demandant comment deux substances appartenant à deux catégories ontologiques différentes pourraient entrer en relation causale, la princesse Elisabeth questionne la relation causale elle-même. La recherche d’une affinité mutuelle, entre la cause et l’effet, n’est il pas caractéristique d’une certaine exploration de la relation causale qu’en terme contemporain on appelle « production » ? Un tel point de vue, pour le dire rapidement, considère que l’effet a été produit par une cause et que cette production peut être le processus d’une transmission (Salmon 1984) ou encore le transfert d’une quantité conservée (Dowe 2000, Kistler 1999).

Le problème que pose la princesse Elisabeth est donc celui du mental situé en dehors du domaine physique et du conflit que soulève notre compréhension intuitive de la causalité, à savoir qu’un effet est produit par une cause. Pour résoudre ce problème, devons-nous, à l’instar de Descartes, considérer que la cause mentale n’est pas une cause tout à fait comme les autres, qu’elle échappe aux présupposés de notre métaphysique causale comme la relation spatiale ? Peut-on, cependant, pour rendre compte de la causalité mentale, raisonnablement abandonner une structure causale essentielle du domaine physique comme la spatialité ? La réponse négative à cette question, est clairement explicitée par J. Kim :

[…] La possibilité de causalité entre différents objets dépend du système coordonné comme espace partagé dans lequel ces objets sont situés, un schéma qui individualise les objets par leurs « emplacements » dans ce schéma. Existe-t-il de tels schémas autres que l’espace physique ? Je ne crois pas que nous en en connaissions d’autre. (Kim 2005, p. 91)

 

Références

  • DESCARTES, R. (1989) Correspondance avec Elisabeth et autres lettres, J.M et M. Beyssade, Paris, Flammarion.
  • DOWE, P. (2000) Physical Causation, New York: Cambridge University Press.
  • KIM, J. (2005) Physicalism or Something near enough, Princeton, Princeton University Press.
  • KISTLER, M (1999) Causalité et lois de nature, Vrin.
  • SALMON, W. (1984) Scientific Explanation and the Causal Structure of the World, Princeton: Princeton University Press.

Dennett contre Searle

4 mai 2007

 

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En tant que philosophe cognitiviste, Daniel Dennett soutient l’idée que les êtres humains et les créatures non humaines traitent des informations et manipulent des représentations relatives à leur environnement. Cependant, c’est une chose pour le comportement d’une créature d’être guidé par des représentations, c’en est une autre, que de pouvoir apprécier cette compétence.

Pour Dennett, il n’y a pas seulement une différence de degrés entre les créatures, mais une différence en terme de genre entre les simples capacités représentationnelles (comme la capacité d’organismes simples ou celle du thermostat) et les capacités représentationnelles de haut niveau que sont les représentations de représentations. Pour Dennett, seules les créatures possédant ces capacités représentationnelles de haut niveau peuvent être qualifiées de « pensantes ». Certes, lorsque guidée par la représentation de certains aspects de son monde limité, une limace rampe en direction d’une salade, il n’est pas nécessaire de la voir comme un animal dotée de pensée.

Ainsi, une hiérarchie partant des thermostats et des limaces et allant jusqu’aux hommes s’impose. Au sommet de la hiérarchie, on trouve non seulement des créatures capables de tester des hypothèses, mais qui sont également capables de représenter leur propre conscience. Les êtres humains, dotés du langage ont ces capacités. La conscience est ce qui émerge à ce niveau supérieur et elle se définit comme la capacité de réfléchir à ces représentations. Cette capacité est, selon Dennett, liée au langage. Ainsi, strictement parlant, la pensée et la conscience sont possibles uniquement pour les créatures dotées de compétences linguistiques. Autrement dit, les états de consciences ne sont pas ceux que révèlent les structures qualitatives ou phénoménologiques ou qui seraient logées dans la chambre de l’esprit, non, les états de consciences sont des états, qui avec d’autres éléments représentationnels, assument le contrôle du comportement.

Ainsi, avant que l’intentionnalité atteigne le niveau de la conscience, elle sera donc passée par une longue période d’évolution. Dennett, en darwinien, écrit que « l’intentionnalité ne vient pas du haut : elle s’infiltre du bas, à partir des processus algorithmiques initialement aveugles et sans but et acquièrent graduellement de la signification et de l’intelligence au fur et à mesure qu’ils se développent ». (Dennett, 1995, trad. Franç. p. 235). Autrement dit, l’intentionnalité de l’homme ne serait que le produit des activités de machines plus petites et dont chacune d’elle aurait une histoire propre. C’est pour cela que pour Dennett, contrairement à Searle, il ne peut exister d’intentionnalité originelle ou intrinsèque.

Références

 

  • DENNETT, D. (1987) The Intentional Stance, MIT Press, Cambridge, trad. Franç. P. Engel, La stratégie de l’interprète, Paris, Gallimard, 1990.

 

  • DENNETT, D. (1995) Darwin’s Dangerous Idea. Evolution and the Meanings of Life, trad. Franç. P. Engel, Darwin est-il dangereux ?, Paris, Odile Jacob, 2000.

La perspective intentionnelle

29 avril 2007

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Selon Daniel Dennett, avoir un esprit pour une créature est, strictement parlant, une perspective utile d’observation. En pratique cela revient à considérer la créature observée comme étant une des nôtres : un être possédant des croyances et des désirs pour certains états de choses, un être qui agit rationnellement à la lumière de ces croyances et désirs. Lorsque l’on observe un chat prêt à bondir sur une mésange, on suppose que le chat a faim et qu’il cherche a se nourrir. Le chat croit que les mésanges sont de la nourriture, il croit aussi que les mésanges peuvent être trouvées dans le jardin, sous la perche au sommet de laquelle un distributeur de graines de tournesol a été installé. Autrement dit, le chat agit rationnellement à la lumière de ses croyances et de ses désirs.

En décrivant le comportement du chat en référence à ses croyances et ses désirs, vous adoptez ce que Dennett appelle « la perspective intentionnelle » (Intentional stance). Cette perspective est un bon moyen pour donner à la fois du sens et prédire le comportement d’une créature quelconque.

Est-ce que le chat possède vraiment des croyances et des désirs, peut-on se demander ? Est-ce que l’on peut dire qu’il se comporte rationnellement à la lumière de ses croyances et ses désirs ? Ne se comporte-t-il pas plutôt comme si il avait des croyances et des désirs ? Pour Dennett, cette dernière question présuppose que certaines créatures seraient détenteurs de certaines entités nommées « croyances » ou « désirs », alors que d’autres sembleraient seulement les posséder. Avoir des croyances et des désirs n’est, selon lui, rien de plus qu’être explicable sous la perspective intentionnelle. Si on parvient à expliquer le comportement d’une mouche en utilisant cette perspective, alors on pourra dire que la mouche a des croyances et des désirs.

Et les plantes ? Elles enfonceraient leurs racines dans le sol parce qu’elles ont soif ? Elles croiraient trouver de l’eau sous la terre ? Ne pourrait-on pas dire, alors, que le thermostat qui règle la température ambiante d’un logement possède aussi des croyances ? Il enclenche la chaudière parce qu’il croit que la température est en dessous de 19°C et qu’il veut qu’elle remonte au-dessus de 19°C.

Adopter la perspective intentionnelle pour les chats, les plantes ou les thermostats n’est pas plus métaphorique, aux yeux de Dennett, que de le faire pour les êtres humains. En attribuant des croyances et des désirs à des objets, des systèmes, des créatures, nous adoptons la perspective intentionnelle. La perspective intentionnelle nous permet de donner du sens et de prédire le comportement de n’importe quel système qui tombe sous ce genre de description. Ainsi, pour Dennett, posséder un état mental intentionnel comme une croyance et un désir, est complètement indépendant du fait que sa constitution interne soit proche ou non de la nôtre.

La perspective intentionnelle de Dennett n’est donc pas une position réaliste quant aux états internes d’un système qui causent le comportement de ce système. Selon la suggestion de Dennett, nous devons comprendre les croyances et des désirs comme des objets abstraits – comme le centre de gravité, par exemple ! Cette position instrumentaliste qui considère les croyances et les désirs comme des structures théoriques que nous attribuons à certains systèmes afin de comprendre leurs comportements ne conduit-elle pas à considérer ces entités comme des fictions ? Attribuer des croyances et des désirs à autrui, serait-il, strictement parlant, faux ?

 

Références

  • DENNETT, D. (1987) The Intentional Stance, MIT Press, Cambridge, trad. Franç. P. Engel, La stratégie de l’interprète, Paris, Gallimard, 1990.


L’intentionnalité : une marque du mental ?

24 avril 2007

 

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Un critère distinguant l’homme comprenant le chinois de celui qui serait enfermé dans sa chambre (voir billet précédent) serait que le premier posséderait une intentionnalité originelle, alors que celle du second ne serait que dérivée. Les inscriptions faites par Searle dans sa chambre close effectivement dérivent de la signification des symboles chinois. Autrement dit, la signification des réponses apportée par Searle ne serait pas intrinsèque, mais seulement dérivée, c’est-à-dire, relative à une autre intentionnalité. Ainsi, une machine se comportant comme un parfait locuteur chinois ne posséderait pas vraiment « l’intentionnalité ».

Posséder l’intentionnalité serait donc la marque du « vrai » mental. Cette caractéristique consistant à être au sujet de quelque chose ou d’un contenu, pouvant exister ou non (je peux avoir des pensées au sujet du monstre du Loch Ness) est pour le philosophe Franz Brentano, ce qui différencie les phénomènes mentaux des phénomènes physiques. Il définit l’intentionnalité de la façon suivante :

 

 

Tout phénomène psychique contient en lui-même quelque chose comme objet bien que chacun le contienne à sa façon. Dans la représentation c’est quelque chose qui est représenté, dans le jugement quelque chose qui est admis ou rejeté, dans l’amour quelque chose qui est aimé, dans la haine quelque chose qui est haï, dans le désir quelque chose qui est désiré, et ainsi de suite (Brentano, 1924-1928, p. 102).

 

L’intentionnalité concerne, donc, ce qui pour une pensée, une croyance, une intention, renvoie à un objet ou est « au sujet », d’un certain contenu. Ainsi, l’intentionnel enveloppe une grande classe d’états mentaux, comme les croyances, les espoirs, les craintes, etc., qui ont tous des contenus ou des significations exprimées par des phrases. C’est donc en vertu d’avoir ce contenu intentionnel que nos états mentaux représentent des choses à l’extérieur de nous. Ainsi, les êtres humains, mais sans doute aussi, un grand nombre d’organismes possèdent cette capacité de représenter leurs environnements. Ma perception qu’il y a des automobiles sur la route représente le fait qu’il y a des automobiles sur la route. Cette capacité de nos états mentaux à nous représenter des choses externes, c’est-à-dire, d’avoir un contenu représentationnel est une caractéristique importante de ces états.

On peut, cependant, se demander si l’intentionnel est vraiment une marque du mental ? Si la possession de cette caractéristique est le fait de tous les états mentaux ? Il semble, en effet, que certains phénomènes mentaux ne soient pas intentionnels, comme la sensation de douleur, par exemple, qui ne se réfère pas à quelque chose ou qui n’a pas de contenu comme une croyance peut avoir un contenu. Que signifie, en effet, la douleur dans ma dent ? Que le nerf est à vif ? Ce qu’implique la signification ici est plutôt une indication causale. Toujours est-il qu’un genre d’état mental comme la douleur, n’a pas besoin d’un contenu pour être caractérisé comme tel.

On peut aussi observer, qu’il n’y a pas que les états mentaux qui sont « au sujet » de quelque chose. Les mots ou les phrases peuvent se référer à des choses et avoir un contenu ou une signification. L’expression « le chien de mon voisin » se réfère à ou représente un chien particulier. Une photo de ma famille représente des personnes particulières. Si ces objets physiques, cette suite de signes qu’est le mot ou ce carré de papier qu’est la photo, sont capables de se référer à quelque chose et possèdent un certain contenu, comment l’intentionnalité pourrait-elle être une propriété exclusive du mental ?

C’est ici que l’on distingue l’intentionnalité originelle ou intrinsèque que possèdent les états mentaux et l’intentionnalité dérivée que nous attribuons aux objets ou à certains états qui ne possèdent qu’un genre d’intentionnalité « comme si ». Le « chien de mon voisin » représente ce chien particulier, seulement parce que des locuteurs du français utilisent cette phrase pour représenter quelque chose. Les locuteurs possèdent l’intentionnalité intrinsèque, alors que l’intentionnalité du mot est dérivée.

On pourrait alors dire que l’on use d’une certaine métaphore en attribuant de l’intentionnalité à des systèmes physiques dont on dit qu’ils se réfèrent à des choses. On pourrait aussi arguer que les organismes à qui l’on « décerne » le titre de propriétaire de son intentionnalité, ne sont aussi que des systèmes physiques, complexes certes, mais physiques. Notre cerveau, en tant que système biologique est capable de se référer à des états de choses externes à eux. Que signifie finalement l’attribution de l’intentionnalité à un organisme ? Pourquoi sommes-nous enclin à attribuer cette caractéristique à des organismes complexes ?

 

 

Références

  • BRENTANO, F. (1924-1928), Psychologie vom Empirischem Standpunkt, 3 vol., Leipzig, Felix Meiner Verlag ; Trad. Franç. de M. de Gandillac, Psychologie du point de vue empirique, Paris, Aubier-Montaigne, 1944.