Les tropes comme propriétés de la causalité

24 mars 2008

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A un niveau très général, ce qui constitue les relata de la relation causale sont, selon les théories, des particuliers datés qui sont des événements ou des faits qui sont comme des propositions vraies. Les seconds se distinguent des premiers comme entités abstraites. Les premiers, par contre, sont concrets. Pour Davidson (1967), un fait, en tant qu’entité abstraite, ne peut pas être la cause d’un effet. Dans un sens, en effet, si on comprend la relation causale comme une relation entre deux événements concrets, ce qui est causé ne peut être une proposition. Pour l’heure, intéressons nous au relata de la causalité comme événements (voir billet 23 et 24).

Selon la théorie des tropes, les propriétés particulières sont elles-mêmes des particuliers spatio-temporels. En conséquence, dans la relation causale, ce sont les tropes qui jouent le rôle causal (Nef 2006, p. 42). Autrement dit, lorsque dans les relata de la causalité on inclut, par exemple, la vitesse d’une pierre lancée, cette expression doit se comprendre comme ne se référant pas à un universel. Les relata de la causalité sont les propriétés des objets et des événements et non le fait de posséder telle propriété particulière ou de posséder un universel partagé par ces objets ou ces événements. On peut alors considérer que les relata de la causalité sont simplement les propriétés des objets. T. Honderich écrit :

La réponse la plus naturelle et explicite à la question de ce qui a causé quelque chose, alors est simplement la propriété ou la relation d’une chose ordinaire. (Honderich 1988, p. 15)

Autrement dit, ce n’est pas la propriété générale ou universelle de peser 80 kgs qui creuse la neige, par exemple, lorsque je marche sur un sol enneigé. Ce qui marque ainsi la neige, c’est la masse de mon corps, propriété particulière ou individuelle, et absolument rien d’autre.

Introduire des tropes comme propriétés de la causalité fait alors subir à la notion d’événement une modification métaphysique. En effet, si l’on considère, suivant Kim, que l’événement est une instance de propriété universelle à un instant t, deux événements kimiens seront identiques s’ils sont l’instanciation de la même propriété par le même objet au même instant. Cette individuation très fine de l’événement par la relation d’exemplification à l’universel se distingue de l’individuation par les tropes. Les relata de la causalité sont donc différents si l’on introduit les tropes. En effet, lorsque nous parlons d’occurrence de causalité singulière et non de généralisation causale, c’est-à-dire d’une relation qui existe « en vertu du caractère intrinsèque de la paire cause-effet » (Menzie 1998, p. 240), nous utilisons les tropes comme relata. Campbell le décrit ainsi :

Quand vous la laissez tomber, c’est le poids de cette brique particulière, non les briques ou les poids en général, qui casse l’os particulier de votre gros orteil gauche. (Campbell 1990, p. 113)

Ainsi, pour la théorie des propriétés particulières, le trope est l’instance non séparée du particulier. Et parce que le trope est non répétable, et que son principe d’individuation est spatio-temporel, on peut donc identifier l’événement de la causalité comme un trope. Erhing l’explique ainsi :

Les relata causaux incluent, par exemple, la vélocité de la balle et la blancheur de cette page. Et ces expressions sont comprises comme se ne référant pas à des universaux. Les relata causaux sont les propriétés des objets (et des événements), non comme étant telle propriété particularisée ou comme étant un universel par un objet ou un événement. La cause de la blancheur de la neige est une blancheur particulière, mais non l’exemplification de l’universel ‘blancheur’ par la neige. Les causes sont les propriétés individuelles, non les exemplifications de propriétés. (Erhing 1997, p. 83)

Références :

CAMPBELL, K. (1990) Abstract Particulars. Oxford: Basil Blackwell.

 

DAVIDSON, D. (1967) « Causal Relations », Journal of Philosophy, 64, p. 691-703, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

EHRING, D. (1997) Causation and Persistence: A Theory of Causation, New York: Oxford University Press.

HONDERICH, T. (198 8) A Theory of Determinism: The Mind, Neuroscience, and Life-Hopes, Oxford: Clarendon Press.

MENZIES, P. (199 8) “Are Humean Doubts about Singular Causation Justified?”, Communication and Cognition, 31 (1998), pp. 339-364.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin. NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.


Objets et tropes

16 mars 2008

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Doit-on admettre des objets dans une ontologie de tropes ? En effet, si les tropes sont au fondement de toute chose et des objets en particulier, doit-on considérer les objets comme des faisceaux (bundle) de tropes ?

L’ontologie des tropes, dans sa forme classique, conduit à une ontologie moniste. La densité d’une brique d’argile, par exemple, ne peut exister sans les autres propriétés de cette brique, comme sa masse ou sa température. En isolant, ainsi, un trope par un acte d’abstraction, nous appréhendons la réalité sous la forme d’une série de qualités. En effet, le trope, résultat de l’abstraction de la chose est, comme la chose, également un particulier. En conséquence, nous pouvons considérer aussi la chose complète, cette brique d’argile, par exemple, comme un ensemble de tropes co-existant, une collection. Campbell (1990) écrit :

Nous pouvons considérer les tropes comme étant les objets basiques primaires. C’est une question de fait et non une nécessité métaphysique, que les tropes habituellement se trouvent dans des groupes comprésents.

Un objet ordinaire, un particulier concret, est un groupe total de tropes comprésents. C’est en étant le groupe complet qu’il est qu’il monopolise l’endroit qu’il occupe, comme sont censés le faire les objets ordinaires. (Campbell 1990, p. 21)

Ainsi, pour beaucoup de tropistes, les objets individuels sont des faisceaux (bundle) de tropes comprésents ou concurrents. Un objet se définit alors, comme un complexe de tropes reliés ensemble par des relations de comprésence. Par exemple, cette forme particulière, ce noir particulier, plus d’autres tropes constituent ensemble ce crayon. De même pour les événements qui sont, soit des tropes, soit des faisceaux de tropes comprésents. Cependant, dès que l’on adopte cette position, soutient Campbell (2004, p. 355), un certain nombre de questions se posent : « Que faire des autres catégories ? Est-ce qu’il y a des substances, aussi bien que des tropes […] ; où est-ce qu’il y a des particuliers concrets qui ne sont pas des substances individuelles, mais rien d’autre que des faisceaux de tropes ? » Pour les tropistes, tenants d’une ontologie moniste, « les propriétés sont premières, et les particuliers sont obtenus par la mise en faisceau de ces propriétés. » (Nef 2004, p. 287). Doit-on alors s’encombrer d’un objet ?

Ce qui constitue un objet est composé de ses parties. Cependant, la masse d’un objet ou sa localisation spatio-temporelle, l’ensemble de ses dispositions, sans être des parties, constituent cet objet (Nef 2006, p. 59). Ainsi, les tropes, selon la thèse classique constituent les objets, mais n’en sont pas des parties, comme les abeilles forment un essaim (Nef 2006, p. 220). La question qui se pose est celle alors de savoir si les tropes « façonnent » les objets. Pour C.B. Martin, les tropes ne peuvent à la fois dépendre de l’objet et le constituer :

Un objet n’est pas une simple collection de ses propriétés ou qualités comme l’est une foule qui se résume à la collection de ses membres, puisque chaque propriété d’un objet doit, pour exister, être possédée par cet objet. Les membres d’une foule n’ont pas besoin d’appartenir à cette foule pour exister. (Martin 1980, p. 8)

Les propriétés ne sont donc pas des parties des objets. En conséquence, un objet ne peut être une collection de propriétés. Cependant, objets et propriétés bien qu’inséparables ne seraient donc pas « fusionnés ».

Pour la théorie classique des tropes, être la propriété de quelque chose est seulement être un constituant du faisceau de propriétés qui est cette chose. Autrement dit, pour les théories du faisceau, les tropes ne sont pas entièrement distincts des objets auxquels ils appartiennent. Ainsi, la connexion entre objet et propriété n’est pas, pour le tropisme classique, une connexion entre deux existences distinctes mais entre l’existence d’un constituant et l’ensemble du faisceau. Cependant, « si nous admettons tout simplement que les objets possèdent des propriétés, alors ce qui possède des propriétés n’a pas de propriété (ou celle de posséder des propriétés) et nous sommes dans l’impasse », écrit F. Nef (2006, p. 72). En effet, une instance particulière de rouge ne peut pas exister sans un objet possédant cette couleur. Néanmoins, l’objet pourrait exister sans cette instance de rouge. Cependant lorsque nous affirmons que les manières d’être dépendent des objets, nous semblons postuler un porteur de propriétés qui serait une sorte d’objet nu, un support qui ne possèderait pas de propriété. A cela Nef (2006, p. 184) affirme : « […] il n’y a pas de particuliers nus : il n’y a pas d’objet porte manteau sur lequel on accroche les tropes. » En effet, comment pourrions-nous tester l’existence de particuliers sans propriétés ? Comment pourrions-nous concevoir quelque chose qui n’exemplifierait pas de propriétés ? Un objet, comme une brique en terre cuite est donc, elle-même, un porteur de propriétés, mais n’est pas séparable de ses propriétés. Lorsque nous percevons les objets, nous ne percevons pas les porteurs de propriétés. Lorsque nous percevons une brique d’argile, nous percevons un objet rougeâtre, parallélépipédique, rugueux. Nous percevons quelque chose qui est de cette manière ; nous considérons les manières d’être de cette brique. En considérant les objets comme les entités basiques, les propriétés et les porteurs de propriétés sont alors des abstractions, dans le sens d’abstraction comme considération partielle ou fragmentaire. Le particulier nu n’est ici pas requis dans la dépendance mutuelle qu’entretiennent les propriétés et les porteurs de propriétés. Lorsque je montre une brique d’argile, je pointe mon doigt en direction d’un porteur de propriétés. Si je veux pointer mon doigt en direction des propriétés de la brique, je ne change pas de direction.

Ainsi, les propriétés concrètes, que sont les tropes, dépendent donc du particulier qui les possède, mais ce particulier dépend, à son tour, des propriétés concrètes pour être ce particulier et pas un autre (Nef, 2004, p. 291). Comme on le voit, objets et propriétés sont intriqués. Ainsi, les objets, en tant que porteurs de propriétés, et les propriétés ne sont pas séparables. Cependant, un objet peut cesser d’être d’une certaine manière ou apparaître sous une autre manière. Autrement dit, un objet peut acquérir ou perdre des propriétés. Une brique d’argile, par exemple, peut voir sa température augmenter ou diminuer. La résistance électrique d’un filament de lampe variera en fonction de sa température. Les porteurs de propriétés sont donc les objets considérés comme étant des manières particulières et les propriétés sont des manières dont sont les objets (Heil 2003, chapitre 15). Nef (2006, p. 197), tout en soutenant l’approche orthodoxe des objets comme faisceaux de tropes, montre bien l’intrication entre objets et propriétés : « Le trope est un objet abstrait, un simple ontologique en même temps qu’un morceau d’espace-temps, un morceau d’une propriété. Pour le percevoir, je dois l’abstraire. Je perçois des propriétés manifestes, des qualités qui manifestent précisément la structure métaphysique atomique de la réalité, mais des qualités mêlées aux objets et entremêlées les unes aux autres.» Autrement dit quand nous pensons au sujet des objets, nous avons à l’esprit inévitablement leurs propriétés.

Références :

CAMPBELL, K. (1990) Abstract Particulars. Oxford: Basil Blackwell.

CAMPBELL, K. (2004) “La place des relations dans une théorie des tropes”, trad. franç. J.M Monnoyer, La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.


HEIL, J. (2003) From an Ontological Point of View,
Oxford: Oxford University Press.


MARTIN, C.B. (1980) “Substance Substantiated”, Australasian Journal of Philosophy, 58, p. 3-20.


NEF, F. (2004) « Objet et propriété », La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin (chapitre 1 en particulier)


Tropes

9 mars 2008

 

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Traditionnellement, en rhétorique le trope est une figure de style qui consiste à employer un mot ou une expression dans un sens figuré. Le terme « trope » a été introduit en 1953 par le philosophe américain D.C. Williams (1). En métaphysique, le trope est une propriété particulière d’un objet.

La manière d’être particularisée d’un objet est une propriété particulière que possède cet objet. La rougeur de cette pomme, la manière particulière dont cette pièce de métal conduit l’électricité, cette rondeur propre à cette boule, sont des propriétés particulières ou tropes.

Les tropes sont et ont été au centre d’un grand nombre de travaux (D.C Williams 1953, K. Campbell 1990, P. Simons 1994, J. Bacon 1995, D.W Mertz 1996, Nef 2006). Les tropes ont aussi reçu une grande diversité de noms. Une façon commune de les nommer est « particulier abstrait ». D’autres les nomment « qualités particulières », « instances de propriétés » ou encore « propriétés concrètes ». F. Nef écrit :

Les tropes sont des propriétés particulières, des traits de la réalité, des manières dont les choses sont en un certain moment et un certain lieu. (Nef 2006, p. 180)

C’est donc le trope ou propriété particulière qui confère à son instance certains pouvoirs causaux. Ainsi, certaines propriétés exercent différents effets et ce sont ces pouvoirs causaux distincts qui nous permettent de les individualiser. F. Nef (2006) installe le trope au centre du travail causal :

Si l’on définit le concret par un pouvoir causal, alors ce sont les tropes qui jouent un rôle causal. C’est le trope de ce rouge ci qui joue un rôle causal dans la perception du cahier rouge. C’est le trope de cette usure de cette corde qui cause sa rupture… (Nef 2006, p. 42)

Ainsi, le trope de la charge électrique d’une résistance, par exemple, est une propriété pertinente pour la mise en marche d’un appareil électrique, alors que le trope de sa masse ne l’est pas. La théorie des tropes doit se comprendre comme réaliste au sujet des propriétés et alternative aux universaux. Ainsi, pour le tropiste, « les propriétés sont réelles, et elles n’existent pas comme universaux, mais uniquement comme particuliers » (Campbell 2004, p. 355).

Pour les théoriciens des tropes, ces entités sont fondamentales. Les tropes sont « l’alphabet de l’être » (D.C. Williams 1953, Bacon 1995), et Nef (2006, p. 180) l’affirme explicitement : « […] le trope est absolument premier. » Ils sont au fondement de toute chose, des objets et des événements, mais aussi des propriétés ou des universaux, s’il y en a (Williams 1953). Nef (2006) introduit ainsi le trope dans l’expérience perceptive :

Un trope est une propriété individuelle, une propriété concrète. Un exemple peut faire comprendre intuitivement ce qu’est un trope. Je perçois un cahier rouge ; l’analyse que l’on peut faire de la perception de cet objet implique l’existence de tropes, car je perçois le rouge de ce cahier (i.e. ce rouge) et percevant ce rouge je perçois, du même coup, que ce cahier est rouge (Nef 2006 p 41).

Ainsi le rouge de ce cahier n’est pas analysé en termes d’universel rougeur existant dans une substance particulière. Les tropes sont des objets immédiats de la perception. Cependant, bien qu’une opération d’abstraction soit indispensable, cela ne signifie pas, pour autant, que les tropes sont des constructions de nos esprits. Cette rougeur est là où le cahier se trouve. Néanmoins, la propriété particulière doit être isolée par un acte de l’esprit. C’est pourquoi les tropes sont appelés parfois « particuliers concrets » ou « particuliers abstraits » (Nef 2006, p. 65). C’est pourquoi les tropes sont des propriétés d’une chose conçue comme une abstraction de cette chose. Le sens du terme « abstrait » ne peut dans le cas des propriétés dans les choses (de re) être pris dans son sens radical Nef (2006, p. 69). Le sens radical est le sens d’abstraction comme séparation. Ainsi, lorsque nous observons une chose, nous pouvons focaliser notre attention sur un certain aspect de la chose tout en laissant de côté certains autres aspects de cette même chose. C’est le sens de l’abstraction comme considération partielle ou fragmentaire, « le trait distinctif de ce qui est moindre à la totalité qui l’englobe » (D.C. Williams 1953, p. 49).

(1) Pour une histoire des propriétés individuelles de l’antiquité à la théorie des tropes, voir l’article d’Alain de Libeira, Des accidents aux tropes. Pierre Abélard (Revue métaphysique et de morale, 2002)

 

Références


BACON, J. (1995) Universals and Property Instances: The Alphabet of Being, Blackwell, Oxford.

CAMPBELL, K. (1990) Abstract Particulars. Oxford: Basil Blackwell.

CAMPBELL, K. (2004) “La place des relations dans une théorie des tropes”, trad. franç. J.M Monnoyer, La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.

MERTZ, D.W. (1996) Moderate Realism and its Logic, Yale University Press.

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.

SIMONS, P. (1994) “Particulars in Particular Clothing: Three Trope Theories of Substance”, Philosophy and Phenomenological Research 54, p. 553-575, trad. Franç. M. Le Garzic, dans Métaphysique contemporaine: propriétés, mondes possibles, personnes, textes réunis par E. Garcia et F. Nef., (2007) p. 55-84.

WILLIAMS, D. C. (1953) “The Elements of Being,” Review of Metaphysics 7, p. 3-18, trad. franç. F. Pascal dans dans Métaphysique contemporaine: propriétés, mondes possibles, personnes, textes réunis par E. Garcia et F. Nef., (2007) p. 33-53.


La voie de la propriété particulière et de la similarité simple

2 mars 2008

 

 

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Les propriétés, de façon standard, sont conçues pour exercer un double rôle : (i) conférer des pouvoirs causaux aux choses et (ii) fonder des ressemblances objectives entre les choses. Ce second rôle, consistant à rendre compte de l’universalité, impose d’accepter la notion étrange de la localisation multiple des universaux. Une solution qui consisterait à abandonner la notion d’universel entièrement présent dans leurs exemplifications nous imposerait de concevoir les propriétés comme des manières d’être, mais particulières. Ces manières d’être particularisées sont les instances des propriétés universelles. Le coût métaphysique de l’opération consistera alors à renoncer à la stricte ressemblance entre les particuliers. Usant ainsi de la ressemblance comme notion primitive, la manière d’être particularisée dira que différents particuliers « partagent » certaines propriétés, en vertu de leur ressemblance. L’identité n’étant plus applicable, lorsque nous ne parviendrons pas à les distinguer, nous dirons qu’il existe une « exacte ressemblance » entre deux aspects. Ainsi, la blancheur de cette feuille blanche, que je ne parviens pas à distinguer de la blancheur de ce mur blanc, exhibe une ressemblance exacte avec la blancheur de ce mur blanc, mais en est absolument distinct. Dans ce cas, la ressemblance n’apparaît plus comme constitutive de la notion de propriété, comme le conçoit le nominalisme de la ressemblance, mais la propriété ou manière d’être particularisée se constitue indépendamment de la ressemblance. On peut ainsi traiter les propriétés comme objectives sans adopter la conséquence éliminativiste du nominalisme.

Ainsi, lorsque l’on admet, avec Armstrong, que les propriétés sont des manières dont sont les objets, nous ne sommes pas contraints d’interpréter deux propriétés similaires comme parfaitement identiques l’une à l’autre. On peut, cependant, continuer de considérer qu’une propriété est entièrement présente dans son instance et que deux propriétés sont similaires sans pour autant être strictement identiques. En distinguant chaque propriété, c’est-à-dire en refusant, par exemple, que dans chaque pomme existe un élément commun telle que la sphéricité, nous optons alors pour une notion de similarité que l’on peut qualifier de « simple ». Pour Armstrong, la similarité possède une base : l’identité. En adoptant la similarité simple nous posons celle-ci comme primitive. Deux choses sont similaires non parce qu’elles possèdent quelque chose d’identique en elle, ou parce qu’un observateur de ces deux choses les unirait conceptuellement, mais parce qu’elle sont platement similaires. La similarité est alors posée comme un fait brut, elle est basique et non réductible à l’identité. Autrement dit, ce que nous observons parmi les choses de la nature sont des ressemblances plutôt que des identités. Ainsi, admettre qu’il s’agit d’un simple fait que deux particuliers sont similaires ne nécessite pas d’explication supplémentaire.

Dérivant alors les propriétés particulières auxquelles on ajoute une relation primitive de ressemblance on peut construire la notion de propriété générale. Autrement dit, nous distinguons deux faits au sujet des choses : (i) la possession de certaines propriétés particulières et (ii) l’identité entre deux propriétés ou la possession de la même propriété par deux choses différentes. Cependant, si l’on admet que la ressemblance entre les propriétés particulières ne peut pas être analysée par la possession d’une entité commune, nous pouvons néanmoins la caractériser comme symétrique (si a ressemble à b à un degré D, alors b ressemble à a à un degré D) transitive (si a ressemble exactement à b et b exactement à c, alors a ressemble exactement à c) et substituable (si a ressemble à b à un degré D, et b ressemble exactement à c, alors a ressemble à c à un degré D). La ressemblance simple s’exprime, en effet, par degrés. Deux propriétés particulières peuvent plus ou moins se ressembler. Deux objets sont similaires en vertu de leurs propriétés distinctes, mais qui se ressemblent. Autrement dit, dans l’approche des propriétés comme manières particulières dont les objets sont, la ressemblance entre propriétés est un fait brut. Si a et b se ressemblent, il n’existe pas d’autre fait à leur sujet, en vertu desquels ils se ressemblent. Ainsi, lorsque l’on perçoit des particuliers qui se ressemblent, cela n’implique nullement que l’on perçoive leur ressemblance, c’est-à-dire la relation de ressemblance elle-même (Nef, 2006 p. 195) (1) Cependant, la rougeur de ce cahier, de cette pomme, de cette chemise peut néanmoins se définir comme une propriété générale, c’est-à-dire en termes de classe de propriétés particulières se ressemblant. En effet, dans la mesure où l’approche universaliste des propriétés a placé devant nous un obstacle d’incompréhension – l’universel platonicien ou sa variante immanente - le recours aux classes de propriétés particulières se ressemblant offre une alternative à la solution qu’apporte la thèse des universaux.

 

(1) Il nous faut préciser que les objets se ressemblent en vertu de leurs propriétés, alors que les propriétés sont similaires tout court. En effet, ce sont les propriétés particulières des objets qui se ressemblent, autrement dit a et b se ressemblent en vertu de la ressemblance de leurs propriétés particulières.

 

Références

NEF, F. (2006) Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin.


Universalia in rebus : le réalisme de David Armstrong

18 février 2008

 

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David Armstrong est réaliste au sujet des universaux. Cependant, sa théorie n’est pas, comme il la qualifie lui-même (1997, p.22) une théorie « extrême » et se distingue ainsi du réalisme transcendant de Platon, pour qui les universaux sont aussi réels, mais séparés des particuliers. On applique le terme de « transcendant » à ce réalisme car ces universaux ne peuvent exister dans l’espace et le temps. Ils sont transcendants, c’est-à-dire, séparés des choses (universalia ante res).

Ainsi, pour Armstrong, la détermination qu’un certain universel existe n’est jamais une question a priori. Seule la science peut dire quelque chose au sujet de l’existence des universaux. Autrement dit, Armstrong rejette radicalement l’idée que l’on pourrait identifier les universaux avec les significations de termes généraux et rejette ainsi l’inférence de la signification d’un terme général à l’existence d’un universel correspondant. La césure entre les prédicats et les universaux est ici intégralement consommée.

La position d’Armstrong porte le nom de « réalisme immanent » ou encore de « réalisme scientifique a posteriori ». « Immanent », pour signifier que les universaux existent seulement dans leurs instances. Quant à « réalisme scientifique a posteriori », l’expression signifie que les universaux sont instanciés de façon contingente et que donc, c’est à la science plutôt qu’au moyen d’un raisonnement a priori, de nous dire quels sont les universaux qui existent.

Ainsi, Armstrong considère que les propriétés sont des manières dont sont les choses. Dans cette façon de définir les propriétés, on reconnaît l’existence d’un lien très intime entre les choses et les propriétés. Ce lien est justement ce qui permet à Armstrong d’évacuer les universaux non instanciés. En effet, une manière d’être d’une chose peut difficilement exister sans la chose. Autrement dit, les manières d’être ne peuvent pas flotter librement au dessus des choses. Ainsi, en « attachant » les universaux aux choses, le partisan des universaux comme manière d’être, ramène les universaux « sur terre » (1989, p. 169). C’est, ainsi, que l’idée aristotélicienne des « universaux dans les choses » (Universalia in rebus) (2001, p. 66) se pose en alternative à ce réalisme extrême. Cependant, bien que l’on puisse reconnaître que ce réalisme évacue la question des universaux non instanciés, il impose, néanmoins, un point de vue qu’Armstrong, lui-même, qualifie d’ « étrange » (1989, p. 169), à savoir la localisation en plusieurs endroits du même universel. En effet, maintenant que la propriété universelle est une manière d’être du particulier, deux particuliers pourront aussi partager le même universel, c’est-à-dire être entièrement et en même temps dans deux endroits différents.

F. Nef (2003) note l’étrangeté d’une telle construction métaphysique. A. Oliver (1996, p. 27), quant à lui, se demande « si les universaux aristotéliciens sont vraiment préférables aux universaux platoniciens ». Une entité dans deux endroits en même temps apparaît, en effet, d’emblée contradictoire. C’est, en effet, une bien mystérieuse propriété que celle d’être entièrement présente dans plus d’un endroit en même temps. Pour Oliver (1996, p. 13) « La réponse standard à cette intuition de mystère est faite sur mesure pour les particuliers ordinaires telles que les tables et les chaises, mais les universaux n’ont jamais été censé être comme ces sortes d’entités. » Revenir à des universaux non logés dans l’espace et le temps et exemplifiés dans des particuliers pourrait alors apparaître au regard des universaux aristotélicien finalement comme une solution plus cohérente.

Certes, le réalisme immanent satisfait notre intuition que les propriétés sont là où se trouvent leurs instances. Cependant, comment comprendre l’expression « entièrement présent dans un endroit particulier », si ce n’est comme « ici et dans aucune autre place » ?

 

Références

ARMSTRONG, D.M (1989b) Universals: An Opinionated Introduction, Boulder, Colo.: Westview Press, traduction française chapitre 5, G. Kervoas, dans Métaphysique contemporaine: propriétés, mondes possibles, personnes, textes réunis par E. Garcia et F. Nef., (2007) p. 143-184.

 

ARMSTRONG, D.M (1997) A world of State of Affairs, Cambridge, Cambridge University Press.

ARMSTRONG, D.M (2001) “Universals as Attributes”, in M. Loux, Metaphysics: Contemporary Readings, Routledge: New York, p. 65-92.

NEF, F. (2003) « Platonisme et tropisme : à propos d’une histoire des propriétés individuelles ou pourquoi Aristote à tort et Platon raison », dans S. Chauvrier (éd.), Actes du Colloque Le Réalisme des Universaux, Caen 28 février-2 mars 2001, Presses Universitaires de Caen.

 

OLIVER, A. (1996) “The Metaphysics of Properties”, Mind 105, p. 1-80.


L’unicité dans le multiple - l’extrémisme platonicien

14 février 2008

 

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Les propriétés mentales, selon un point de vue standard, hérité de la théorie fonctionnelle de l’esprit, sont réalisées de façon multiple. Ainsi, deux particuliers peuvent posséder la même propriété mentale. Un chien et un humain pourraient donc être dotés de la même propriété d’éprouver une douleur, par exemple. Cependant, avant de se demander si une propriété mentale peut être partagée par deux particuliers numériquement différents, il nous faut questionner l’intelligibilité d’une telle notion. Voulant alors clarifier cette situation, nous convoquons un problème antédiluvien.

Le problème des universaux est un des plus anciens problèmes philosophiques1. Ce problème peut prendre la forme suivante : comment des particuliers, numériquement différents, peuvent-ils avoir les mêmes propriétés ? Par exemple, comment des particuliers sphériques peuvent-ils partager la propriété d’être sphérique ? En posant ainsi le problème des universaux, celui-ci devient le « problème des propriétés ».

En dehors du fait de se demander si le problème des propriétés se confond avec celui des universaux, nous sommes face, ici, à un problème ontologique. Un problème ontologique n’est pas un problème au sujet de la connaissance ou de la pensée ou encore de la façon de parler de telle ou telle entité. Non, un problème ontologique est un problème au sujet des genres d’entités qui existent.

David Armstrong (1978, p. 41) formule ce problème, comme étant celui de savoir comment des particuliers, numériquement différents, peuvent être identiques en nature tout en étant néanmoins du même type. On pourrait plus simplement formuler la question ainsi : comment comprendre l’identité dans la différence ou l’unicité dans le multiple ? Dans la tradition philosophique de langue anglaise, le problème porte le nom de One over Many.

Les philosophes qui regardent les propriétés comme des universaux pensent contribuer à résoudre cette question de l’unicité dans le multiple. En effet, pour le réaliste, les universaux sont des entités qui peuvent être simultanément exemplifiées par différents objets. Ainsi, lorsque l’on considère cette pomme rouge, selon le réalisme, on détecte trois constituants : la pomme particulière, le rouge de cette pomme qui existe dans la pomme, et le rouge universel qui se manifeste dans le rouge de cette pomme et dans le rouge de toutes les autres pommes rouges. Pour le réalisme platonicien, posséder une propriété ne consiste pas à posséder une caractéristique interne particulière, mais à être en relation d’instanciation avec certains universaux ou certaines Formes appartenant à un autre monde. Sans la Forme de la rougeur, on ne pourrait pas remarquer la répétition des occurrences de rouge. Qu’y a-t-il alors dans la nature de l’universel lui-même qui fournit la fraction de rouge que nous voyons dans cette pomme ? Ce réalisme « extrême », en faisant exister une autre entité, la « Forme », à côté des individus distincts qui se ressemblent, ne peut répondre à cette question, car elle en soulève bien d’autres, comme par exemple : Comment et où ces objets abstraits existent-ils ? Comment interagissent-il avec les particuliers ? Que faire des propriétés non exemplifiées ? La question des propriétés non exemplifiées pose, en effet, l’existence d’universaux qui ne se trouvent pas dans le monde ordinaire de l’espace et du temps. Alors oui, même si ce réalisme est une réponse à ce problème de l’unicité sur le multiple, il nous laisse néanmoins avec notre ignorance.

 

(1) Pour un éclairage historique passionnant du problème des universaux, on peut consulter le livre d’Alain de Libera, La querelle des universaux : de Platon à la fin du Moyen Age, éditions du Seuil (1996).

 

Références

ARMSTRONG, D.M (197 8) Universals and Scientific Realism, Vol I: Nominalism and Realism, Cambridge: Cambridge University Press.


Entracte (la connaissance métaphysique)

6 février 2008

Le numéro 36 (2002) de la Revue de Métaphysique et de Morale (information de Mickaël Simon) est disponible gratuitement sur le site CAIRN. Le texte de E.J. Lowe, en particulier, intitulé La connaissance métaphysique est un modèle de clarté en ce qui concerne le projet métaphysique contemporain, projet au sein duquel les textes de ce blog s’inscrivent.


Platon et les modernes : instancier un universel

23 janvier 2008

 

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platon.jpgLe prédicat est une « chose » qui dépend du langage, alors que la propriété est une structure de la réalité, indépendante (de nos pensées et donc de notre langage). Refuser le nominalisme du prédicat et admettre des propriétés dans l’ontologie, c’est, à propos de ces dernières, être réaliste.

Selon les termes du débat philosophique, certaines entités ont des propriétés mais ne sont pas des propriétés, ce sont les particuliers. Autrement dit, « un particulier est quelque chose (non nécessairement un objet) qui instancie, mais n’est pas lui-même instancié. Les universaux, quant à eux, nécessairement ont des instances (ou au moins sont instanciables). » (Lowe 1995, p. 518).

Les particuliers peuvent être définis comme des entités concrètes, c’est-à-dire qu’elles sont, contrairement aux universaux, des entités spatiotemporelles. Les universaux, quant à eux, sont des entités abstraites qui peuvent être simultanément exemplifiées par différents particuliers. Il est ainsi admis que les particuliers et les universaux sont deux entités appartenant à deux catégories différentes. Une chose ordinaire de notre environnement habituel, telle que cette table, est un particulier qui peut entrer en relation d’instanciation avec un certain universel. Une brique de terre cuite possède une masse de 2.1 kg en vertu de la relation d’instanciation à l’universel être une masse de 2.1kg. Une deuxième brique de la même masse instanciera le même universel d’être une masse de 2.1kg.

Pour le réaliste, il existe une bonne raison de postuler des universaux. En effet, les universaux sont à la base de la classification des particuliers. Gilbert et Georges sont des hommes parce qu’ils instancient chacun l’universel homme. La forme particulière de cette balle est sphérique parce qu’elle instancie l’universel de la sphéricité.

Le concept d’exemplification provient des théories des objets abstraits dont l’origine remonte à Platon dans la discussion des formes et au débat entre Aristote et Platon. Aristote affirmait qu’un universel, par exemple, la sphéricité, est logé là où l’entité sphérique l’était (1). Platon (Philèbe 15 b, Parménide 131a.e), en revanche soutenait que la forme n’était pas spatiale. En conséquence, cette dernière entité qui existe indépendamment de son instance, pourrait donc encore exister même si rien dans le monde des particuliers ne l’instanciait.

Le réalisme peut donc alors, à l’instar du réalisme du prédicat, devenir lui aussi extrême. Le réalisme « extrême » considère que l’universel, par exemple, la propriété d’être rouge, si tant est qu’une telle propriété existe, est une entité « séjournant » en dehors de l’espace et du temps, alors que, la pomme, particulier présent ici et maintenant, exemplifie cette propriété universelle rouge. Une telle ontologie des « deux mondes » introduit le problème difficile de la relation entre des objets spatiotemporels (particuliers) et ce qui existerait en dehors de l’espace et du temps (universaux). On peut bien affirmer comme primitive la relation d’instanciation, mais cette relation n’en demeure pas moins mystérieuse. En effet, l’instanciation n’est pas une relation (Armstrong 1978, p. 108, Baxter 2001, p. 449). Mais comment un lien non relationnel peut-il exister entre deux choses distinctes ?

Si les choses sont distinctes, alors le lien est une relation. Si le lien n’est pas une relation, alors les deux choses ne sont pas distinctes. John Heil (2003) exprime ainsi cette difficulté :

Je n’ai pas d’idée de ce que pourrait signifier de dire que les universaux résidant (‘en un certain sens’) en dehors de l’espace et le temps, ont leurs instances dans l’ici et maintenant. Cette page ‘instancie la blancheur’. Bien que la blancheur (l’universel) n’est pas présent dans la page ou n’importe où ailleurs, les instances de la blancheur sont elles bien là. Je peux parler de ces mots, mais je n’ai aucune notion de ce que cela signifie. Voici l’universel et voici ses instances. Nous avons un nom pour la relation que celui-ci porte au précédent : l’instanciation. Mais qu’est-ce que la relation d’instanciation. Ce n’est pas une critique voilée, simplement la reconnaissance d’une ignorance. (2003, p. 14 8)

Plus précisément, Nef (2004) met en évidence deux difficultés liées à la relation d’instanciation : une difficulté sémantique, une difficulté ontologique :

La difficulté d’ordre sémantique touche la nature exacte de ce qu’on entend par ‘instanciation’ – quand on affirme que F est instancié dans a on ne donne pas la sémantique de cette opération. La difficulté d’ordre ontologique concerne le mode de présence de cet universel F auprès du particulier a. Ce qui était obscur chez Aristote n’est pas devenu beaucoup plus clair. (Nef 2004, p. 280)

Reste-t-il alors un intérêt, lorsque l’on considère que la balle est sphérique et que cette sphéricité est dans la balle, à concevoir que cette propriété puisse être universelle ?

 

(1) Ces distinctions devenues populaires selon Olivier (1996, p. 25) ne reflètent pas les points de vue de Platon et d’Aristote. Ils sont dérivés d’Armstrong (197 8) qui utilise aussi les termes d’universaux transcendants et immanents. Ces derniers termes correspondent à l’ancienne distinction entre universalia ante rem et universalia in rebus.

 

Références

ARMSTRONG, D.M (1978a) Universals and Scientific Realism, Vol I: Nominalism and Realism, Cambridge: Cambridge University Press.

BAXTER, D.L.M (2001) “Instanciation as Partial Identity”, Australasian Journal of Philosophy 79, p. 449, 464.

HEIL, J. (2003) From an Ontological Point of View, Oxford: Oxford University Press.

LOWE, E.J. (1995) “The Metaphysics of Abstract Objects”, The Journal of Philosophy 92, p. 509-524.

NEF, F. (2004) « Objet et propriété », La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin.

PLATON, Philèbe.

PLATON, Parménide.


Ressemblance et propriétés

17 janvier 2008

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Selon les termes du débat philosophique, certaines entités ont des propriétés mais ne sont pas des propriétés, ce sont les particuliers. Les particuliers peuvent être définis comme des entités concrètes, c’est-à-dire qu’elles sont, des entités spatiotemporelles.

Lorsque nous disons que deux particuliers « partagent » la même propriété, nous exprimons l’idée que ces deux particuliers possèdent un élément en commun. Cette façon de parler des propriétés, lorsque nous disons que deux écrans d’ordinateurs partagent la même luminosité, par exemple, ou que deux pommes partagent la même forme, nous conduit à penser que le terme « même » signifie stricte identité.

On peut considérer deux genres d’identité. Armstrong (1997, p. 14-17) précise que le mot « même » ne signifie pas toujours « = ». Un sens strict et un sens relâché semble partager la signification du mot. Si nous considérons qu’un bateau par exemple, n’est rien de plus qu’une collection de planches, nous devons nous demander si la collection de planches et le bateau sont identiques. La notion d’identité, ici, fait appel à l’identité à soi. A est identique à B dans ce sens, seulement dans le cas ou A et B sont identiques dans ce sens strict. Cependant, nous pouvons dire que deux robes sont les mêmes, quand elles sont exactement similaires. Ainsi, nous pouvons séparer les notions d’ « identité » (stricte) et de « similarité » (exacte similarité).

Le sens commun du mot « similaire » est « ressemblance ». La ressemblance entre deux choses peut-être plus ou moins grande. Deux exemplaires du même livre sortant de presse en même temps seront parfaitement similaires. De façon plus relâchée, le terme de similarité peut s’appliquer à deux arbustes de la même espèce issus de deux rejets d’un même arbre. Chaque arbuste ne sera pas, pour autant, strictement identique l’un à l’autre, mais le terme de « strictement similaire » pourra encore s’appliquer à chacun d’eux.

La forme que les deux pommes partagent ne peut pas être interprétée à la façon d’un biscuit qu’une mère partagerait avec son enfant. On pourrait plutôt dire que deux objets partagent des propriétés comme deux personnes peuvent partager un goût pour la peinture primitive flamande, par exemple. Autrement dit, lorsque l’on utilise l’expression métaphorique de « partager » une propriété, ce terme nous conduit à penser que deux particuliers possèdent quelque chose de strictement identique en commun. « Comment fonder cette ressemblance objective des choses ? » Telle est la question métaphysique qui se pose à propos des propriétés.

 

Références

ARMSTRONG, D.M (1997) A world of State of


Pourquoi accepter des propriétés dans notre ontologie ? Ou pourquoi penser que les propriétés existent ?

11 janvier 2008

 

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Avant de chercher à mieux saisir la nature des propriétés on peut se demander pourquoi nous devons imaginer que le monde contienne de telles entités. Une certaine tradition philosophique reste suspicieuse à l’égard des propriétés. Elles n’auraient pas de pouvoir explicatif et faire appel à elles serait illégitime (Quine 1961). Hume (1748), radical, préconisait, au sujet de volumes traitant de métaphysique, de nous poser la question suivante:

« Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d’existence ? Non. Alors, mettez-le au feu… »

En rejetant les propriétés de l’ontologie, on pourrait peut-être préférer les classes de ressemblances ou les ensembles d’objets similaires. Le prédicat ‘est sphérique’, par exemple, pourrait être utilisé pour désigner une classe d’objets, ceux qui appartiennent à la classe des choses sphériques. Une telle approche ne consisterait-t-elle pas, néanmoins, à mettre la charrue avant les bœufs ? Si des objets appartiennent à des classes en vertu de similarités ou de ressemblances qu’ils ont les uns avec les autres, ils se ressemblent en vertu de leurs propriétés. En effet, les objets ne se ressemblent pas les uns les autres tout court mais par certains aspects.

On pourrait néanmoins, peut-être se contenter de la simple distinction entre les termes singuliers et les prédicats. Les termes singuliers sont des mots ou des phrases qui peuvent occuper la position de sujet dans une phrase, dans le but de dénoter une chose simple. Les prédicats, par contre, peuvent rendre vrais les énoncés qui les utilisent. Introduire les propriétés dans notre ontologie nous permet donc de trouver ce qui, dans le monde, rend vrai une phrase comme :

(1) La rose est rouge.

ou

(2) La balle est sphérique.

On peut dire alors que l’existence des propriétés nous aide à rendre compte de cette compétence particulière que nous avons à admettre des instances de termes généraux comme ‘rouge’ et ‘sphérique’.

Sans doute que de telles observations ne suffiront pas à convaincre un ardent éliminativiste au sujet des propriétés. Dans le domaine de la philosophie, on ne peut pas fournir d’argument absolu. Cependant, on peut espérer construire des comptes-rendus qui seront en accord avec les choses telles qu’elles sont. Ainsi, considérons la phrase suivante :

(3) La balle est rouge.

Supposons que les phrases (2) et (3) soient vraies d’une balle de golf en particulier. On peut alors penser qu’il existe quelque chose au sujet de la balle en vertu de laquelle il est vrai de dire qu’elle est rouge et sphérique. Parler ainsi revient alors à parler de propriétés que possède la balle. Il devient alors naturel de dire qu’être sphérique ou être rouge sont des propriétés de la balle de golf. Ces propriétés dotent l’objet de caractéristiques qualitatives et lui confèrent certains pouvoirs.

Admettre l’existence des propriétés dans notre ontologie ne serait donc pas seulement motivé par une sorte de sauvetage de certains problèmes philosophiques. En effet, en parlant de quelque chose au sujet de la balle de golf, nous parlons de la manière dont est la balle de golf.

Références

HUME, D. (174 8) Enquiry Concerning Human Understanding, trad. franç. André Leroy, Paris, Garnier Flammarion, (1983).

QUINE, W.V.O. (1960) Word and object, Cambridge, MA: MIT Press, Trad. franç. J. Dopp et P. Gochet, Le mot et la chose, Flammarion (1977).


Les trois David (Hume, Lewis, Armstrong) et la perception de la causalité

7 décembre 2007

 

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Lorsque l’on suppose que l’événement c cause l’événement e, lorsque la pierre lancée cause le bris de la vitrine, par exemple, on peut se poser deux questions auxquelles il est difficile de répondre :

1) Est-ce que je vois que le lancer de la pierre cause le bris de la vitrine ?

ou

2) Est-ce que j’infère (1) avec ma connaissance d’arrière-fond de régularités observées ?

David Lewis (2004), en humien prudent, écrit :

Hume, bien sûr, disait que nous ne percevions jamais la relation causale mais seulement une succession répétée. Cependant, il est extrêmement difficile de dessiner la ligne entre ce qui est vrai selon l’expérience perceptuelle par elle-même et ce qui est vrai selon un système de croyances formé en parti par l’expérience perceptuelle et en partie par les croyances antérieures. […] Aussi, je ne suis pas en position de dénier que dans tel cas je suis en accointance perceptuelle avec une instance de relation causale ; et par conséquent, en accointance avec la relation qui est instanciée. (David Lewis 2004, p. 75-76)

Si l’on soutient que la causalité c’est un peu plus que l’enregistrement de régularités, on doit se demander si, au moins dans certains cas, nous avons accès, par la seule observation, à la causalité singulière.

Le « doute sceptique », tel que Hume le qualifie, est le doute que l’on puisse parvenir par l’expérience à approcher le lien causal impliquant une idée de « pouvoir, de force, d’énergie et de connexion nécessaire » (Hume, 1748, trad. franç., p. 129). Pour Hume, en effet, rien dans l’expérience ne nous permet de détecter le lien causal :

Quand nous regardons hors de nous vers les objets extérieurs et que nous considérons l’opération des causes, nous ne sommes pas capables, dans un seul cas, de découvrir un pouvoir ou une connexion nécessaire, une qualité qui lie l’effet à la cause et fait de l’un la conséquence infaillible de l’autre. (Hume, 1748, trad. franç., p. 130)

A la première apparition d’un objet, nous ne pouvons jamais conjecturer quel effet en résultera. Mais si le pouvoir ou l’énergie d’une cause pouvait se découvrir par l’esprit, nous pourrions prévoir l’effet, même sans expérience, et nous pourrions, dès l’abord, nous prononcer avec certitude à son sujet, par la seule force de la pensée et du raisonnement. (Ibid., p. 130)

Si causalité il y a, on ne peut donc, selon Hume, en observer le lien ni directement ni par introspection. L’argument de Hume visait, on le sait, la connexion nécessaire entre la cause et l’effet. Pour Armstrong (1997, p. 211), ce que Hume précisément visait, était la conception rationaliste de la relation causale basée sur la logique à la façon d’un argument démonstratif. Hume affirme, dans la mesure où la cause peut être conçue en dehors de son effet et vice versa, qu’il n’y a pas de démonstration a priori d’une connexion causale. L’objectif de Hume était d’établir que la connexion ne pouvait pas être prouvée empiriquement, et que la relation causale comme régularité trouvait son fondement dans la psychologie.

 

Références

ARMSTRONG, D.M (1997) A world of State of Affairs, Cambridge University Press.

HUME, D. (1739) Treatrise of Human Nature, L.A. Selby-Bigge et P.H. Nidditch (eds), Oxford, Clarendon Press, 1955; trad. franç. P. Baranger et P. Saltel, Paris, Garnier Flammarion, (1995).

LEWIS, D. (2000) Causation as Influence”, The Journal of Philosophy, reprinted in in Causation and Conterfactuals, Edited by J. Collins, N. Hall and L.A. Paul, (2004) Cambridge Mass: MIT press, p. 75-106.


Vrai ou pseudo processus causal ?

2 décembre 2007

 

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mirror-magritte-2.jpgSi l’intuition de la régularité d’événements qui se succèdent est au fondement de la conception de la causalité comme dépendance contrefactuelle, une seconde intuition considère la cause comme produisant ou générant ou encore provoquant son effet. E. Anscombe décrit ainsi, la sorte d’ « évidence » guidant cette intuition :

Il y a quelque chose à observer là et qui se trouve sous notre nez. Il faut y faire un peu attention, mais cette chose est si manifeste qu’elle peut sembler banale. C’est ceci : la causalité consiste dans la dérivation d’un effet de sa cause. C’est le cœur, la structure commune de la causalité dans ses différents genres. Les effets dérivent, proviennent, viennent de leurs causes. (Anscombe 1971, p. 91-92)

La conception de la causalité comme production se différencie donc de la conception contrefactuelle en considérant la causalité comme une véritable relation entre des événements. En principe, en établissant cette véritable relation nous devrions pouvoir écarter l’épiphénoménisme qui n’est, au fond, que la manifestation d’une pseudo causalité.

Le philosophe des sciences Wesley Salmon (1984), en soutenant cette conception de la causalité chercha un critère permettant de discriminer entre les processus d’apparence causale de ceux reflètent une authentique structure du monde.

Pour Salmon, un pseudo processus ne transmet pas de marque. Un processus causal est un processus physique, semblable au mouvement d’une balle lancée dans l’espace et transmettant une marque de manière continue. Au premier abord, une marque apparaît comme une sorte de modification dans une structure, comme par exemple, une rayure sur la carrosserie d’une voiture. Un processus causal est alors ce qui peut transmettre une telle marque d’un endroit à un autre. Par contre, un pseudo processus causal sera impuissant à transmettre cette marque. Salmon (1984, p. 141) décrit parfaitement l’exemple d’un pseudo processus causal : un spot tournant diffuse un rayon lumineux de couleur blanche contre la paroi d’un cylindre. Le rayon de lumière blanche est un processus causal alors que le point lumineux projeté sur le mur est un pseudo processus causal. En effet, lorsque l’on place un filtre rouge entre le spot et la paroi du mur, la marque rouge, apparaissant soudain sur la paroi, n’est pas transmise par le point lumineux se déplaçant sur le mur. Ainsi, alors que le véritable processus transmet une marque, le pseudo processus échoue à cette transmission. Un pseudo processus causal s’oppose donc à un véritable processus comme la succession des mouvements de l’ombre d’un objet mû sur un mur blanc s’oppose aux mouvements authentiques de l’objet. Kim (1984, p. 93) évoque le pseudo lien causal entre les reflets d’une personne dans un miroir ou celui de la succession des symptômes associée à une maladie. Il s’agit, dans ces deux cas, seulement d’une apparence de connexion causale masquant le véritable processus, en l’occurrence la personne ou la cause du symptôme.

Un exemple de pseudo processus causal est particulièrement bien illustré par la reproduction des traits phénotypiques dans la descendance. En effet, le phénotype est la forme visible du gène. C’est le génotype des parents qui est à l’origine de leur phénotype. Mais la propriété, par exemple, d’avoir des yeux bleus, qui est un trait phénotypique, peut être invoquée comme propriété pertinente de la présence des yeux bleus dans la descendance. Le phénotype des yeux bleus des parents causant le phénotype des yeux bleus dans la descendance est un pseudo processus causal. C’est la présence d’un gène particulier chez les parents qui cause la couleur des yeux des enfants.

Références

ANSCOMBE G.E.M (1971), “Causality and Determination”, in Sosa et Tooley, 1993.

KIM, J. (1984) « Epiphenomenal and Supervenient Causation », in Kim (1994), Supervenience and Mind, Selected Essays, Cambridge, Cambridge University Press, p. 92-108.

SALMON, W. (1984) Scientific Explanation and the Causal Structure of the World, Princeton: Princeton University Press.


Doit-on éliminer la relation de causalité ?

27 novembre 2007

 

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russell.jpgBertrand Russell au début du 20ème siècle (1912) a défendu, au sujet de la causalité, un point de vue éliminativiste. Pour lui, la causalité n’était qu’une « relique d’une époque révolue, survivant comme la monarchie, seulement parce qu’il est supposé qu’elle ne ferait plus aucun mal. » (1912, p. 132).

Un argument que Russel utilise et que l’on peut qualifier de « humien » met en cause les attributions causales à propos de relations qui existeraient dans la nature et qui ne seraient, à ses yeux, que pur anthropomorphisme :

La croyance que les causes ‘fonctionnent’, provient de leur assimilation, consciemment ou inconsciemment, aux volitions. (Russell, 1912, p. 139)

Hume ne pensait pas autre chose :

[…] lorsque nous transposons la détermination de la pensée sur les objets extérieurs et supposons une connexion réelle ou intelligible entre eux, car c’est là une qualité qui ne peut appartenir qu’à l’esprit qui les considère. (Hume, 1739, trad. franç. P. 245)

Pour Russell, ainsi que pour Hume, ce que vise l’argument anthropomorphique, c’est la connexion nécessaire entre les événements entrant dans la relation causale. La conception humienne de la causalité réunit deux éléments : l’observation de la conjonction constante et le sentiment de la connexion nécessaire. L’habitude réitérée de la première, engendrant la seconde dans les esprits (Hume, 1739, trad. franç. p. 228).

Cependant, nous pouvons savoir que c cause e sans connaître la loi couvrant cette relation. Un enfant peut, par exemple, verser quelques gouttes d’un liquide incolore sur de la poudre blanche et, en voyant celle-ci virer au bleu, identifier le liquide versé comme la cause du bleuissement de la poudre (l’eau bleuit le sulfate de cuivre anhydre). La croyance en une proposition générale liant le premier événement au second n’est, dans ce cas, d’aucune actualité. L’occurrence de causalité singulière existe, ici, avant toute référence à une loi. Par conséquent, l’argument de l’injection de la volition dans la causalité n’a plus de prise : la causalité est compatible avec l’ignorance de la relation causale.

Russell, dans un second argument, défend l’élimination en montrant la différence entre les lois de la physique et les lois causales. Les lois causales sont des lois de succession et ne sont importantes que pour les philosophes (Russell, 1912, p. 144). Pour Russell, les lois de succession portent la marque de l’enfance d’une science (ibid. p. 141). Dans la loi de la gravitation, par exemple, « il n’existe rien qui puisse être appelé « cause » et rien qui puisse correctement être appelé « effet » » (Ibid., p. 141). Les lois de la physique sont en effet, des lois d’association et sont, par conséquent, causalement neutres. En effet, rien dans la physique ne se conforme à la notion de cause. Que les agents cognitifs soient engagés dans une détermination du passé vers le futur, ne doit effectivement avoir aucun impact sur les descriptions scientifiques. Mais peut-on inférer de cela un argument ontologique éliminativiste concernant les causes ? Est-ce que du fait que la science fondamentale n’est pas justifiée à utiliser des concepts causaux, il s’ensuit que la cause n’existe pas ? Que penser d’une telle inférence ?

cartwright-nancy.jpgNancy Cartwrigth (1979, p. 420-436) met en exergue l’intrication du concept de causalité avec nos stratégies d’actions comme concept déterminant, non seulement pour nos pratiques quotidiennes, mais pour toute pratique scientifique. En effet, vouloir construire ou évaluer des stratégies pour agir réclame une estimation de l’effet qui sera produit. En conséquence, souhaiter obtenir tel ou tel état de choses requérra la recherche des causes. Ainsi, par exemple, lorsque la science médicale se penche sur la recherche des causes du cancer, elle agit dans un objectif qui est de pouvoir contrôler les causes du développement de la maladie. « Il y a une connexion naturelle entre les causes et les stratégies qui devrait être maintenue : si on veut obtenir un but, c’est une bonne (dans le sens utile de bon) stratégie d’introduire une cause pour ce but » (Cartwrigth, 1979, p. 431). Mais Cartwrigth, pour extraire son argument, distingue entre deux sortes de lois : les lois causales qui sont effectives, de celles qui ne le sont pas. Elle cite l’exemple des Français qui en construisant le canal de Panama, avaient découvert que répandre de l’huile sur les marais était efficace pour stopper la progression de la malaria, alors qu’enfouir sous la terre les couvertures contaminées n’était d’aucune utilité (Ibid., p. 420). De ces deux stratégies causales, l’une était efficace, l’autre pas. Ainsi, pour Cartwrigth, les lois causales ne peuvent pas être supprimées, elles ont seulement besoin de cette distinction entre effectivité et non effectivité.

Si l’on suit l’analyse de Cartwright, il apparaît donc, que la causalité est effectivement liée, de façon manifeste, aux circonstances stratégiques de nos actions. Cela doit-il, pour autant, nous orienter vers une conception épistémique de la causalité ? Certes, la sélection d’un événement comme cause poursuit une stratégie pratique et s’avère ainsi dépendante de nos intérêts cognitifs, mais lorsque les causes sont effectives, c’est parce qu’elles prennent appui sur des propriétés pertinentes réelles. Ce sont les propriétés de l’huile qui tuent les larves des moustiques, vecteurs de la malaria. Par conséquent, la relation causale est liée aux stratégies de nos recherches, mais cela ne la réduit pas, contrairement aux dires de Russell à un concept anthropomorphique. La relation causale est donc justifiée, parce qu’elle permet de discriminer entre les stratégies effectives de celles qui ne le sont pas. Une fois que l’on a identifié la relation qui remplit la fonction stratégique effective, elle peut-être décrite légitimement comme causalité. Par conséquent, même si le concept de causalité est absent des équations physiques, il semble qu’il ne puisse, malgré tout, pas être éliminé de la pratique scientifique.

 

Références

CARTWRIGHT, N. (1979) « Causal Laws and Effective Strategies », Noûs13, p. 419-437.

HUME, D. (1739) Treatrise of Human Nature, L.A. Selby-Bigge et P.H. Nidditch (eds), Oxford, Clarendon Press, 1955; trad. franç. P. Baranger et P. Saltel, Paris, Garnier Flammarion, (1995).

RUSSELL, B. (1912) “On the Notion of Cause”, Mysticism and Logic, Unwin Book (1963).


La causalité comme dépendance contrefactuelle

22 novembre 2007

 

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Considérer qu’il est nécessaire, dans un compte-rendu sur l’esprit, d’accorder une place centrale à la causalité mentale est une chose ; définir ce qu’est la causalité en est une autre. L.R. Baker (1993) propose de définir les sortes de « choses » que sont les causes de la façon suivante :

Suggérons que les causes soient les sortes de choses qui sont citées dans les explications des événements. Comprenons ‘c a causé e’ de la façon suivante : (i) si c ne s’était pas produit alors, toutes choses égales par ailleurs, e ne se serait pas produit, et (ii) étant donné que c s’est produit, toutes choses égales par ailleurs, e était inévitable. (Baker 1993, p. 93)

L’« inévitabilité » de l’effet, dont parle Baker, prend appui sur ce que dans la littérature on nomme l’approche contrefactuelle. Ce concept de causalité peut-il vraiment nous aider à spécifier la cause ? Autrement dit, la théorie contrefactuelle de la causalité peut-elle contribuer à l’identification de cette cause et à nous éclairer sur le comment une chose comme la relation causale du mental au physique est rendue possible ?

Si par exemple, alors que vous vous trouvez devant la porte de votre maison et après avoir inspecté le fond le vos poches désespérément vides, vous vous souvenez que vous avez laissé vos clés sur votre lieu de travail, cela semble former une cause de votre comportement consistant à faire demi-tour et à retourner vers l’endroit où vous supposez que vos clés se trouvent. La cause (c) de votre comportement (e) qui est un ensemble de mouvements physiques est alors cette croyance que vos clés se trouvent à cet endroit. Ainsi nous avons :

(1) c cause e.

Ce qui pourrait nous aider à confirmer que la cause de ce comportement est bien ce désir d’ouvrir la porte de votre maison et cette croyance que vos clés sont sur restées sur votre lieu de travail, pourrait être le fait explicatif suivant :

Si vous ne vous étiez pas souvenu que vos clés étaient restées sur votre lieu de travail (c), alors vous n’auriez pas fait demi-tour (e).

Toute analyse conceptuelle de la notion de cause est guidée par l’idée qu’une cause fait une différence dans son effet. David Lewis (1973, p. 557) ajoute que : « la différence [que fait cette cause] doit être une différence de ce qui serait arrivé sans elle » Pour rendre compte, de cette différence qui se traduit par une certaine dépendance d’un événement (e) envers un autre (c), Lewis développe une analyse de propositions sur le mode contrefactuel. Ainsi, en démentant la cause, l’existence d’une certaine dépendance se trouve révélée. Nous obtenons alors :

(2) Si c ne s’était pas produit, e ne se serait pas produit.

Notons que la thèse de Lewis sur la causalité est historiquement reliée aux analyses de Hume sur la causalité. La forme de l’analyse contrefactuelle utilisée par Hume était « si le premier objet n’avait pas existé, le second n’aurait jamais existé ». (Hume 1748, p. 144).

Ainsi, l’évidence de la vérité de l’énoncé contrefactuel établissant, à la façon d’une condition sine qua non, que l’événement mental de la croyance que les clés sont restées sur lieu de travail est la cause de votre comportement, rend alors possible la causalité mentale ou pour le dire comme Baker, la rend « inévitable ». Cependant, clairement, pour la théorie contrefactuelle de la causalité, « c cause e » ne signifie strictement rien d’autre que « si c ne s’était pas produit, e ne se serait pas produit ». Ce contrefactuel, Lewis l’asserte, est vrai si et seulement s’il existe un monde possible dans lequel c échoue à se produire et où e également échoue à se produire. Dans ce monde, très proche du nôtre, dans lequel c existe mais ne se produit pas, e ne se produit pas non plus. En conséquence, dans notre monde où c se produit, on dit alors de e qu’il dépend contrefactuellement de c. Toutefois, le compte rendu contrefactuel n’explique en rien la proposition « c cause e ». De la même façon que le fait que si vous êtes un homme adulte non marié n’est pas expliqué par le fait que vous soyez célibataire. Ainsi, lorsque nous nous demandons comment un désir et une croyance peuvent bien être la cause d’un comportement, l’évidence de la vérité de l’énoncé contrefactuel ne nous est d’aucune aide, mais l’évidence de notre conviction dans l’existence de la causalité mentale – ce qui n’est pas si mal - se trouve renforcé. En conséquence, l’énoncé (2) confirme l’énoncé (1), mais ne l’explique pas. Autrement dit (2) ne nous dit pas pourquoi (1) est vrai.

 

Références

BAKER, L.R (1993) “Metaphysics and Mental Causation” in Mental Causation, “Non-Reductivism and Mental Causation”, in Heil, J. and A. Mele, Mental Causation, Oxford: Clarendon Press, p. 75-95

HUME, D. (174 8) Enquiry Concerning Human Understanding, trad. franç. André Leroy, Paris, Garnier Flammarion, (1983).

LEWIS, D. (1973) « Causation », The Journal of Philosophy, 17, p.556-567.


Mauvaise nouvelle pour la causalité mentale : l’externalisme des contenus mentaux

13 juin 2007

 

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La thèse externaliste qualifie les contenus mentaux comme ne survenant pas sur les caractéristiques internes des sujets à qui l’on attribue des attitudes mentales. Cette thèse, au sujet des contenus mentaux se construit autour de trois principes :

i) Les contenus de pensées des individus sont individualisés par des faits externes à ces individus.

ii) Ces contenus ne surviennent pas sur leurs états internes.

iii) Avoir certaines pensées pour un individu, présuppose l’existence de choses qui sont externes à cet individu.

Les propriétés de ces contenus peuvent-ils jouer, alors, un rôle dans la cause d’un événement ? L’intuition que c’est en vertu de posséder tel contenu et non cet autre qui nous fait agir est une intuition puissante. Cependant, dans la mesure où l’on attend que ce soit les propriétés internes ou intrinsèques qui confèrent un pouvoir à leurs instances, le rôle des propriétés du contenu mental pourrait bien être compromis.

Précisons ce que sont des propriétés intrinsèques :

Les propriétés intrinsèques sont décrites comme les propriétés que « la chose possède (ou ne possède pas) sans lien avec ce qui se passe en dehors de cette chose » Yablo (1999, p. 479). Les propriétés intrinsèques sont les propriétés du changement réel dans les choses que Geach (1969) précise en le distinguant du « simple changement de Cambridge ». Ainsi, lorsque l’on se demande quel changement a été opéré dans une chose, on cherche quelle propriété intrinsèque a été ajoutée ou retirée dans la chose. David Lewis, explicite ainsi la notion :

“Une phrase ou un énoncé ou une proposition qui attribue des propriétés intrinsèques à quelque chose est entièrement au sujet de cette chose ; alors que l’attribution de propriétés extrinsèques à quelque chose n’est pas entièrement au sujet de cette chose, bien qu’elle puisse bien être au sujet d’un plus grand tout qui inclut cette chose comme partie. Une chose possède ses propriétés intrinsèques en vertu de la manière dont la chose, et rien d’autre, est. […]

Les propriétés intrinsèques de quelque chose peuvent dépendre, entièrement ou en partie, de quelque chose d’autre. Si quelque chose possède une propriété intrinsèque, alors de la même façon n’importe quel double parfait la possède ; alors que les doubles situés dans différents environnements différeront dans leurs propriétés extrinsèques (1983, p.111-112).”

L’on peut ainsi définir le caractère intrinsèque de la propriété d’un objet comme étant une propriété de sa structure considérée en dehors de tout autre objet. Sa masse, sa forme, sa dimension par exemple sont des propriétés intrinsèques. D’autres propriétés par contre n’existent qu’en vertu de l’interaction que l’objet, qui les possède, entretient avec le monde. Le poids d’un individu par exemple qui mesure la force d’attraction d’un astre sur un objet, changera selon son environnement. La masse par contre, qui est la mesure de la quantité de matière présente dans un corps, ne dépend quant à elle que de ses propres caractéristiques. D’autres caractéristiques possédées par des objets, issues de leur structure non intrinsèques et non physiquement interactives comme le poids, mais liées aux structures causales historiques, voire sociales de leurs environnements ne joueront aucun rôle dans la cause effective d’un événement. Ainsi, qu’un bronze du « penseur » de Rodin, vienne accidentellement s’écraser sur un visiteur lors d’une exposition et que celui-ci soit issu du moule numéro trois à partir du modelé original en argile exécuté des mains de l’artiste, ne jouera aucun rôle causal dans la mort du visiteur. Par contre la masse qui mesure la quantité de matière contenue dans la statue et la masse de la Terre qui soumet l’objet à une force attractive, forment un ensemble de propriétés causalement responsables de l’événement ayant occasionné la mort du visiteur.

Ainsi la distinction entre les propriétés intrinsèques et les propriétés qui ne le sont pas, est une distinction qui nous permet de différencier les propriétés causales de celles qui ne le sont pas. Autrement dit, la propriété particulière, qui à un moment donné, exerce sur un objet une pression causale, est une propriété intrinsèque que possède cet objet.

Un argument excluant du travail causal les propriétés du contenu mental peut alors se construire ainsi :

1) Les contenus de nos états intentionnels sont constitués par des relations à des entités extérieures au sujet. [externalisme des contenus]

2) Les propriétés pertinentes dans la relation causale entre deux événements sont des propriétés intrinsèques de ces événements. [Pertinence des propriétés]

3) Par conséquent, les propriétés de nos contenus mentaux ne sont pas des propriétés causales pertinentes.

 

Références

  • GEACH, P. (1969) God and the Soul, Routledge and Kegan Paul, London.
  • LEWIS, D. (1983) “New Work for a Theory of Universals”, Australasian Journal of Philosophy, 70, p. 211-224.
  • YABLO. S.(1999), “Intrinsicness”, Philosophical Topics 26, p. 479-505.

Une image métaphysique du monde : les strates

19 mai 2007