Rencontre autour de l’œuvre de Julien Benda

30 avril 2013

 

Jeudi 2 mai à l’Institut de théologie protestante (Paris) les éditions Ithaque invitent à une rencontre autour de l’oeuvre de Julien Benda, écrivain et philosophe du début du 20ème siècle, ardent défenseur de la raison, mais aussi controversé (voir une recension de Roger Pouivet) et dont Pascal Engel a retraduit la pensée dans un ouvrage paru il y a tout juste un an, Les lois de l’esprit, Julien Benda ou la raison.

Avec :

– Antoine Compagnon, professeur au Collège de France
– Pascal Engel , professeur à l’université de Genève et à l’EHESS
– Louis Pinto, sociologue, directeur de recherche au CNRS

Renseignements ici


Philosophie et ingénierie

6 avril 2013
Un article sur les liens entre ingénierie et philosophie est en ligne dans la revue Techniques de l’ingénieur.
Je l’ai écrit comme une contribution au sujet des relations entre des domaines, la philosophie et l’ingénierie, qu’il serait fructueux de ne plus opposer. La philosophie des sciences, de la technologie, de l’esprit et bien sûr l’éthique ne peuvent, en effet, ignorer la construction de notre environnement technologique.
Bref, l’ingénierie y est vue comme une activité à forte teneur philosophique. 

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A première vue, la philosophie et l’ingénierie n’ont pas beaucoup de points en commun. Alors que la philosophie s’adonne à la réflexion et aime problématiser, l’ingénierie est orientée vers l’action et la résolution de problèmes. Alors que les philosophes attachent de la valeur aux conflits qui émergent d’un problème, l’ingénieur cherche à éviter l’ambiguïté. Pour l’un, le médium principal est le langage, alors que pour l’autre, directement engagé dans le monde matériel, c’est avec des schémas et des diagrammes qu’il rend compte de sa recherche. Si les philosophes évaluent leur contribution à leur discipline au moyen d’arguments, les ingénieurs insistent, sur l’efficacité et l’effectivité dans la résolution des problèmes. Autant le dire, à première vue, les deux domaines semblent s’exclure.

Cependant, et pour un certain nombre de raisons historiques et professionnelles, mais aussi pour des raisons liées à l’impact de la technologie sur la société et à la connaissance scientifique, la philosophie est importante pour les ingénieurs. À l’inverse, l’ingénierie et la technologie soulèvent des questions que la philosophie ne peut plus ignorer. En effet, les questions philosophiques émergent dans un monde où les sciences progressent et que modifie la technologie. Les concepts utilisés pour traiter les questions philosophiques sont vivants, ils évoluent et s’adaptent aux découvertes empiriques. Ainsi, il n’y a pas, entre la science, la technologie, l’ingénierie et la philosophie, de territoires antagonistes. La philosophie et les sciences empiriques ne sont pas concurrentes. Leurs relations sont pacifiées et leur collaboration, dans un esprit de progrès des connaissances, est indispensable. C’est à cet « état des liens », entre la philosophie et le sous-ensemble du domaine scientifique dans lequel se retrouvent la technologie et l’ingénierie, qu’est consacré cet article. Comment chacun des domaines peut-il constituer un apport pour l’autre ? Comment, au-delà de ce qui peut s’apparenter à une division du travail, la philosophie et l’ingénierie concourent-elles de concert à faire évoluer nos concepts et la compréhension de notre place dans le monde ?

Une ouverture philosophique vers l’ingénierie ne peut donc que contribuer à améliorer la compréhension de la nature de la profession d’ingénieur. On peut, en conséquence, en attendre un certain bénéfice. Non seulement, dans la clarification de la fondation intellectuelle de la profession d’ingénieur, mais aussi de la contribution de l’ingénierie au développement de la société et de la connaissance.

[...] la suite sur le site de la revue Technique de l’ingénieur.


Trope et vide : la voie du milieu de Frédéric Nef

19 janvier 2013

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Surface Veil II

Surface Veil II, 1970, Robert Ryman, 365,8 X 365,8 cm

Dans un papier intitulé « Void and Object »,  David Lewis décrit les ravages d’un pouvoir causal terrifiant, celui du vide. Si nous tombions dans le vide écrit-il,  l’air de nos poumons y serait pompé, notre sang se mettrait à bouillir et notre corps gonflerait jusqu’à l’explosion. C’est le vide mortel, celui qui s’oppose au plein et que les physiciens définissent comme tout ce qui reste quand on a éliminé ce qu’il est expérimentalement possible d’enlever d’une partie de l’espace. Il n’y a donc pas vraiment de vide possible mais seulement ce que les physiciens appellent de l’ultravide, c’est-à-dire une pression très faible dans un espace ou les molécules sont fortement raréfiées. Ainsi le vide est avant tout un concept philosophique qui désigne l’absence de matière. Alors, si le vide est conceptuellement possible mais probablement impossible et s’il y a avait du vide entre quatre murs, poursuit David Lewis, il n’y aurait rien, pas même d’espace temps.

Ce vide là, cette conception du vide du physicien expérimentateur qui manipule des tubes et des pompes à vide n’est pas celui vers lequel Frédéric Nef dans son livre La force du vide[1], cherche à diriger notre attention. Le vide dont le métaphysicien cherche à dire ce qu’il est et qu’est-ce qu’il y a quand on dit qu’il y a du vide est plutôt celui dont parle le physicien américain Leonard Susskind :

« […] pour le physicien théoricien le mot vide a une connotation bien plus vaste [que celui d’espace vide dont a expulsé l’air, la vapeur d’eau ou toute autre substance]. Cela désigne une sorte de contexte dans lequel se situe le reste de la physique. Le vide représente tout ce qui peut apparaître dans ce contexte[2]. »

F. Nef soutient alors, après avoir distingué le néant (le non-être), du vacuum (l’écart entre les atomes) une interprétation du vide comme vacuité. C’est ce qu’il nomme la « pensée du milieu ». Une pensée sur le fil du rasoir entre l’absolutisme (tout existe, tous les objets…) et le nihilisme (rien n’existe). La pensée du vide n’est pas selon Nef, une pensée du nihilisme. Alors que le vide apparaît comme « privatif, oppositif, soustractif », la vacuité est une « affirmation positive de l’absence d’essence forte et de fondement et non leur négation ». Cependant le monde – notre monde, celui que l’on observe et qui nous semble plein – nous laisse facilement  imaginer qu’il repose sur un socle essentiel, une substance fondatrice, et qui justement s’oppose au vide. Mais c’est là encore une interprétation de ce vide qui s’oppose au plein. F. Nef insiste alors :

« Si on pense le vide comme le rien, il n’y a pas de vide dans notre monde, mais si on pense le vide comme l’absence de fondement, d’essence, d’intrinsécalité, j’estime qu’il y a des arguments solides pour soutenir qu’il y en a dans notre univers, sous notre nez. En fait, nous ne voyons pas le vide, nous voyons à travers le vide, à partir d’une vacuité centrale en nous (sinon on serait si encombrés qu’on ne verrait pas) [3]. »

Comment dire alors ce qu’est cette vacuité ?

la force du vide

Nef tout d’abord écarte le vide des trous (de Casati et Varzi[4]) et rejette le vide de la casserole ou de la bouteille, qui poussent la vacuité vers le vide spatial. Quant au champ sémantique du « vide » que l’auteur explore, dressant le thésaurus représentant le concept en anglais puis en français, il ne fournit pas d’information permettant de construire un réseau conceptuel. Si, marquant la préséance de la structure du monde sur les prédicats, l’auteur affirmait dans un article intitulé « Objet et propriété » que « de la structure du langage, on ne peut rien dériver quant à la structure des choses[5] » dans le cas du vide cette structure ne peut même pas être reflétée par le langage, puisque le vide, à première vue, n’a pas de structure.

C’est alors à partir d’une grille d’ontologie contemporaine que Nef tente de répondre à un certain nombre de questions : Est-ce que le vide est modal, c’est-à-dire est-ce qu’il est de l’ordre du nécessaire ou du possible ? Est-ce que le vide est une disposition, c’est-à-dire est-ce que le vide n’existe que dans certaines conditions ou sinon est-il seulement potentiel ? Puis il revient à sa thèse tropiste, énoncée dès l’introduction :

 « Tout ce qui existe est composé de qualités abstraites et c’est la vacuité, entendue comme dépendance sans point d’arrêt, qui est le lien entre ces qualités ou tropes[6]. »

Tout au long de son essai, F. Nef aura tenté (i) de dissocier le vide de la vacuité et (ii) de poser la vacuité comme absence de fondement substantiel. Comment caractériser alors ontologiquement cette vacuité ?

Ce qui d’emblée apparaît bien difficile est de chercher à concilier la vacuité avec une ontologie de la substance ou la vacuité serait un universel à la David Armstrong (universaux répétés dans des particuliers non répétables) instancié dans des vacuités locales, comme le blanc de ces monochromes de Ryman est instancié dans les blancs particuliers de chacun de ces tableaux. La vacuité comme absence de fondement apparaît alors beaucoup plus conciliable avec une ontologie de tropes. Pourquoi ?

Surface Veil III

Surface Veil III, 1971, Robert Ryman, 366,4 X 366, 4cm

La théorie des tropes rend compte des propriétés sans faire appel aux universaux. Ainsi, contrairement aux universaux, les tropes sont des entités non répétables existant entièrement dans un endroit de l’espace-temps. Pour le tropiste, si chacun des tableaux de Robert Ryman est blanc, il y a deux propriétés ou tropes de blancheur. Chacun de ces tropes de blancheur est une propriété distincte. Le trope de blancheur dans le tableau 1 doit donc s’interpréter comme ce-blanc-maintenant. Les tropes du tableau 1 et ceux du tableau 2 ne peuvent donc pas avoir les mêmes conditions d’individuation. Si l’on considère le tableau : ce-blanc-maintenant de la surface, cette-valeur-maintenant de la lumière reflétée, ce carré-maintenant du cadre, tous partagent le même espace-temps. En revanche, le second tableau, placé à côté du premier bien que partageant le même espace-temps et étant très semblable au premier, ne possède pas les caractéristiques de ce-blanc-maintenant, de cette-valeur-maintenant, de ce carré-maintenant. C’est pourquoi la propriété particulière doit être isolée par un acte de l’esprit. La blancheur du tableau qui n’est pas identique à la blancheur du tableau 2, doit être abstraite de la valeur de la lumière qui se dégage et du carré de son cadre. Ainsi, la propriété particulière doit être isolée par un acte de l’esprit. Cela ne signifie pas, pour autant, que les tropes sont des constructions de nos esprits. Alors que traditionnellement c’est une certaine indépendance logique qui caractérise les couples abstrait/concret et universel/particulier, la théorie des tropes force la résistance que nous aurions à penser ensemble les concepts de particulier avec celui d’abstraction. Les tropes ne sont donc pas des abstraits dans le sens où ils ne seraient pas dans l’espace-temps. Ils sont abstraits seulement dans la mesure où ils dépendent de quelque chose d’autre. L’abstraction ainsi comprise exclut tout monde possible dans lequel existeraient seulement des entités abstraites. Cette blancheur est donc parfaitement objective, elle a seulement besoin, afin d’être isolée, d’un acte cognitif. C’est ainsi qu’il faut comprendre le sens de qualités abstraites qui constituent ontologiquement tout ce qui existe.

Mais comment tout cela tient-il ? Comment rendre compte de l’unité du particulier ? Qu’est-ce qui fait tenir ensemble ce blanc, ce carré et cette valeur de lumière dans le tableau ? Qu’est-ce qui fait tenir ce faisceau de tropes (cette somme méréologique de propriétés particulières) qui constitue l’objet ? Dans une ontologie moniste non substantialiste, la question du lien entre les propriétés est celle dont on parle parfois ailleurs en termes de « colle ontologique » ou de «  ciment des choses » est cruciale. L’essai de Frédéric Nef est donc la recherche d’une connexion fondamentale, et l’auteur nous invite à nous tourner vers la vacuité.


[1] Livre pour lequel Y. Schmitt dans sa très récente recension invite ou réinvite à la lecture. Le livre est paru en novembre 2011 au Seuil.

[2] Leonard Susskind, Le paysage cosmique, Gallimard, 2008, p. 107.

[3] Nef, p. 83.

[4] Roberto casati et Achile Varzi, Holes and Other Superficialities, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1994.

[5] « Objet et propriété », La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M. Monnoyer, Paris, Vrin, 2004, p. 290.

[6] Nef, p. 20.


L’ultime dualisme de Benjamin Libet (parution)

4 janvier 2013

9782844549464

Vient de paraître (je l’ignorais avant d’écrire le billet précédent) la traduction du livre de Benjamin Libet, écrit quelque temps avant sa mort aux éditions Dervy (30/11/2012). Dans l’avant-propos d’Axel Kahn, le thème du très dualiste Benjamain Libet est ainsi résumé :

"Le travail de Libet s’est concentré sur les relations temporelles entre événements neuronaux et expérience. Il est, entre autres, connu pour avoir découvert que nous décidions inconsciemment d’agir bien avant que nous ne pensions avoir pris la décision d’agir. Cette conclusion a des répercussions cruciales sur l’un des problèmes philosophiques et psychologiques les plus profonds, à savoir le problème du «libre arbitre»."


Klesis

19 décembre 2012

klesis

Bonne nouvelle pour la métaphysique !

La revue Klesis, sous la direction de Yann Schmitt, consacre un numéro à David Lewis.

Des articles de Michele Salimbeni, Stéphane Chauvier, Frédéric Nef, Filipe Drapeau Vieira Contim, Jiri Benovsky, Ghislain Le Gousse, Pascal Ludwig, Eléonore Le Jallé, Paul Egré et Olivier Roy, Isabelle Pariente-Butterlin, Nancy Murzilli ainsi qu’une traduction d’un article de David Lewis "La vérité dans la fiction".


à lire encore…

11 janvier 2012

Dans un article du numéro spécial de janvier, la revue Sciences Humaines, sous un titre d’article  intitulé "Et si on repensait TOUT", parle de la renaissance de la métaphysique. On y évoque Frédéric Nef comme l’un "de ses plus fervents hérauts", Claudine Tiercelin, mais aussi ce blog, Philotropes… les éditions Ithaque.

C’est une bonne nouvelle pour la métaphysique qui "renaît de ses cendres" (c’est le titre de l’article). Mais comme l’a montré Frédéric Nef dans Qu’est-ce que la métaphysique ? elle n’était pas morte. Dans la deuxième partie son livre (La mort lui va si bien), il y explique la parenthèse kantienne et préconise l’abandon de la catégorie de pensée post-métaphysique. Catégorie qui n’a jamais concerné cet espace.


à lire…

8 janvier 2012

La revue Théorèmes - Enjeux des approches empiriques des religions, se définit comme une "rencontre de la philosophie et des sciences avec l’expérience religieuse, les conflits qu’elle génère, les potentialités théoriques qu’elle porte…" Elle "vise à promouvoir des travaux scientifiques, philosophiques ou théologiques qui se confrontent aux enjeux d’une approche des religions par l’expérience."

Vient de paraître un dossier passionnant consacré à "Wittgenstein et le religieux".

Un entretien  avec Jacques Bouveresse, des textes de Yann Schmitt, Roger Pouivet, Cora Diamon, Elise Marrou, Michel Le Du et de Ronan Sharkey (à venir).


à lire…

31 décembre 2011

klesis


 

Un nouveau numéro de la revue KLESIS, sous la direction de Patrick Ducray, vient de paraître.

La revue met en lumière, après la philosophie analytique de la religion et deux numéros dédiés à l’actualité de la tradition analytique, un autre objet de la recherche  : le droit.

A lire en ligne, ce numéro 21 :

  • L’inquiétante protection de la dignité humaine, Pierre-Yves Quiviger
  • Philosophie analytique et droits : le droit à l’enfant est-il une licorne ? Anna C. Zielinska
  • Neurosciences et droit pénal : le déterminisme peut-il sauver la conception utilitariste de la peine ?  Florian Cova
  • Réguler l’éthique par le droit, Benoît Dubreuil
  • Éléments d’une théorie institutionnelle des droits, Jean-François Kervégan
  • Le droit et l’analyse philosophique des droits selon W. N. Hohfeld, Matthieu Bennet
  • Autorité, intention, innovation, Joseph Raz et la théorie de l’interprétation, Mathieu Carpentier
  • L’approche économique du droit, l’éthique et le statut de la norme d’efficacité  Emmanuel Picavet
  • Le « libre marché des idées » et la régulation de la communication publique, Charles Girard
  • Existe-t-il des droits naturels ? (1955, tr. Charles Girard), Herbert L. A. Hart

The Mind-Body Problem ? Non. Le problème de la viande qui pense !

25 juin 2011

Des entités qui parlent de nous et qui, comme nous, s’étonnent de l’émergence de l’esprit sur des cellules vivantes. Et où il apparaît très intuitif que la pensée trouve refuge dans des machines qui regardent les organismes que nous sommes avec étrangeté – voire dégoût : They’re made out of meat !

Plus clean, plus aérien, plus limpide dans un ciel abstrait, le rêve d’une conscience débarrassée de sa pesanteur animale… un rêve pour David Chalmers (1), peut-être…

Voici une nouvelle écrite par Terry Bisson (2).

 

 

Ils sont faits de viande !

Fichier:Traditional entrecôte (rib-eye steak).jpg

"Ils sont faits de viande !

- De viande ?

- Oui, ils sont faits de viande.

- De la viande.

- Sans contestation possible. Nous en avons recueilli plusieurs, à divers endroits de la planète, que nous avons pris à bord de nos vaisseaux de reconnaissance pour les sonder d’un bout à l’autre. Ils sont complètement faits de viande.

- Impossible. Et les signaux radio ? Les messages envoyés vers les étoiles?

- Ils communiquent grâce aux ondes radio, mais les signaux ne viennent pas d’eux. Ils viennent des machines.

- Mais qui a construit ces machines, alors ? Ce sont leurs constructeurs que nous devons contacter.

- Ce sont eux qui les ont construites. C’est ce que j’essaye de te dire. La viande a construit les machines.

- N’importe quoi. Comment de la viande pourrait-elle construire une machine ? Tu veux me faire croire qu’il existe de la viande consciente ?

- Je ne veux te faire croire rien du tout, je te dis ce qui est. Il n’y a pas d’autre race consciente dans ce secteur que ces créatures, et elles sont faites de viande.

- C’est peut-être comme pour les orfoleis ? Tu sais, une intelligence basée sur le carbone qui passe par une étape viande ?

- Non. Ils naissent viande et meurent viande. Nous les avons étudiés sur plusieurs de leurs cycles de vie, ce qui n’a pas pris longtemps. As-tu la moindre idée de la durée de vie de la viande ?

- Epargne-moi les détails. Bon, ils ne sont peut-être viande qu’en partie. Comme les weddileis, tu sais : un cerveau de plasma électronique à l’intérieur d’une tête en viande.

- Non. Nous y avons pensé, puisqu’ils ont en effet une tête en viande comme les weddileis. Mais je te l’ai dit, nous les avons sondés. Ils sont viande d’un bout à l’autre.

- Pas de cerveau ?

- Si, si, il y a un cerveau. Sauf qu’il est fait de viande ! C’est ça que j’essayais de te dire.

- Mais alors… D’où vient la pensée ?

- Tu ne comprends pas, hein ? Tu ne veux pas prendre en compte ce que je te raconte. La pensée provient du cerveau. De la viande.

- De la viande qui pense ! Tu veux me faire croire que de la viande pense !

- Oui, de la viande qui pense ! De la viande consciente ! De la viande qui aime. Qui rêve. Tout ça fait par de la viande ! Tu commences à comprendre ou je reprends depuis le début ?

- Mon Dieu mon Dieu. Alors tu es sérieux. Ils sont faits de viande.

- Merci. Pas trop tôt. Oui. Ils sont faits de viande, en effet. Et ils essayent de nous contacter depuis presque cent de leurs années.

- Mon Dieu mon Dieu. Et cette viande, que veut-elle ?

- Nous parler, pour commencer. J’imagine qu’elle voudra ensuite explorer l’univers, entrer en contact avec d’autres espèces conscientes, échanger des idées et des informations. Les trucs habituels.

- On est censés parler à de la viande.

- Voilà. C’est le message qu’ils diffusent par radio. « Bonjour. Vous nous entendez ? Y a quelqu’un ? » Ce genre de choses.

- Donc ils parlent vraiment. Ils utilisent des mots, des idées, des concepts ?

- Oui, oui. Sauf qu’ils le font avec de la viande.

- Tu ne m’as pas dit qu’ils utilisaient la radio ?

- Si, mais à ton avis, qu’est-ce qu’ils émettent avec la radio ? Des sons de viande. Quand tu tapes ou agites de la viande, ça fait du bruit, d’accord ? Ils parlent en agitant leur viande en direction les uns des autres. Ils peuvent même chanter en faisant passer de l’air à travers.

- Mon Dieu mon Dieu. De la viande qui chante. Ca, vraiment, ça me dépasse. Et donc, tu conseilles quoi ?

- A titre officiel ou officieux ?

- Les deux.

- Officiellement, nous sommes tenus d’entrer en contact, d’accueillir et d’accepter toute race ou multi-être conscient de ce quadrant de l’univers, et ce sans préjugés, appréhension ni partialité. Officieusement, je recommande qu’on efface les enregistrements et qu’on oublie tout.

- C’est ce que je voulais t’entendre dire.

- Je sais que ça semble draconien, mais il ne faut quand même pas exagérer. On veut vraiment entrer en contact avec de la viande ?

- Je suis d’accord à cent pour cent. On leur  dira quoi ? « Bonjour viande. Ca va ? » Mais ça marcherait ? Cela concerne combien de planètes, en l’occurrence ?

- Une seule. Ils ont des conteneurs à viande spéciaux grâce auxquels ils peuvent se rendre sur d’autres planètes, mais ne pas y vivre. Et comme ils sont en viande, ils ne peuvent voyager que dans l’espace C. Ce qui les limite à la vitesse de la lumière et réduit considérablement leurs chances d’effectuer un contact un jour. Cela les réduit même pratiquement à néant.

- Donc on fait comme s’il n’y avait personne dans l’univers.

- Voilà.

- Cruel. Mais comme tu dis, qui voudrait rencontrer de la viande ? Et ceux que nous avons recueillis dans nos vaisseaux, ceux que vous avez sondés ? Tu es sûr qu’ils ne se souviendront de rien ?

- S’ils se souviennent de quelque chose on les prendra pour des cinglés. Nous avons lissé la viande à l’intérieur de leurs têtes afin de n’être plus qu’un rêve pour eux.

- Un rêve pour de la viande ! Quelque part, c’est très approprié que nous soyons le rêve de la viande.

- Et nous classons tout le secteur comme inoccupé.

- Bien. C’est d’accord, à la fois officiellement et officieusement. Affaire classée. Autre chose ? Quelqu’un d’intéressant de ce côté de la galaxie ?

- Oui, une intelligence de groupe à cœur d’hydrogène, plutôt timide mais sympathique, dans une étoile de classe neuf de la zone G445. Nous étions en contact il y a deux rotations galactiques, et elle cherche à renouer des relations amicales.

- Ils changent tout d’avis.

- Normal, non ? Tu imagines combien l’univers serait froid, terriblement froid, insupportablement froid, si nous étions tous seuls… »

© Terry Bisson
© 2003 James Morrow
© 2003 Editions Imaginaires sans frontières
Merci à Terry Bisson de m’avoir autorisé à mettre en ligne la version française de sa nouvelle ainsi qu’à son traducteur Gilles Goullet.
 
(1) « […] On voit mal pourquoi les ordinateurs devraient être en plus mauvaise posture que les cerveaux [à l’égard de la conscience]. Puisque nous avons accepté le fait surprenant que les cerveaux donnent lieu à la conscience, découvrir que le calcul puisse donner lieu à la conscience ne constituera pas une surprise supplémentaire.

[…] Les perspectives pour que les machines aient une conscience sont bonnes en principe, sinon déjà en pratique. » D. Chalmers, L’esprit conscient, chapitre 9.

(2) Nouvelle extraite du recueil, Meucs, traduite en français par Gilles Goullet, Imaginaires sans frontières, 2003.

On trouve sur le web de nombreuses versions cinématographiques de la nouvelle de T. Bisson – toutes captivantes !

en voici deux…

Celle de S. O’Regan

Celle de H. A Banas


John Heil bloque les zombies !

6 juin 2011



Zombies philosophiques

Les zombies constituent un des moyens philosophiques les plus féconds pour considérer la nature des phénomènes de la conscience et nos intuitions à leur sujet, mais aussi pour soutenir ou affaiblir le physicalisme. Robert Kirk[1], le philosophe qui introduisit les zombies dans la littérature philosophique avait construit un argument contre le behaviorisme et le fonctionnalisme. David Chalmers quant à lui, en fait une pièce maitresse de son attaque contre le matérialisme.

Dans le dernier chapitre de son livre Du point de vue ontologique, John Heil, contre D. Chalmers, soutient, qu’en dépit des nombreuses intuitions contraires, les zombies ne sont pas possibles. Les raisons qui fondent le point de vue de Heil, afin d’écarter les zombies de l’espace philosophique, sont que les qualités et les dispositions sont nécessairement reliées. En effet, pour rendre possible l’existence de zombies, le lien entre les qualités et les dispositions doit être contingent.

Rappelons que les zombies sont des êtres parfaitement identiques à nous-mêmes mais qui n’ont pas de qualia.

Selon John Heil, les zombies ne sont possibles qu’à l’intérieur d’un monde humien, c’est-à-dire un monde qui nie l’existence de connexions nécessaires dans la nature[2]. Adossé à cette métaphysique, on peut alors penser que les lois de la nature peuvent varier indépendamment des objets et de leurs propriétés. Des mondes contenant les mêmes objets et les mêmes propriétés pourraient donc avoir des lois différentes. C’est logique parce que dans ce monde humien, ce sont les lois qui confèrent les pouvoirs aux objets, c’est-à-dire qui gouvernent le comportement des objets. En d’autres termes quand les propriétés confèrent des pouvoirs à leurs instances c’est en vertu des lois. Une autre image métaphysique, plus radicalement humienne, consisterait à se débarrasser des lois et à considérer que nous avons seulement des objets avec leurs propriétés et des régularités contingentes.

David Lewis décrit ainsi sa thèse de la « survenance humienne » :

Il s’agit de la doctrine suivant laquelle tout ce qui existe au monde est une vaste mosaïque d’affaires locales de faits particuliers, rien qu’une petite chose et puis une autre et ainsi de suite… En bref, nous avons un arrangement de qualités. Et c’est tout. Il n’y a pas de différence dans l’arrangement des qualités. Tout le reste survient sur cet arrangement.[3]

Ainsi les dispositions (ou pouvoirs), pour un neo-humien comme David Lewis, surviennent sur ces faits qualitatifs et s’en distinguent. Un tel espace entre les qualités et les dispositions permet alors de faire émerger des créatures qui pourraient ressembler à d’autres créatures par leurs dispositions et différer quant à leurs qualités. C’est là, dans cet espace métaphysique, que peuvent naitre les zombies philosophiques, surtout, précise John Heil quand sur ce terreau humien pousse une ontologie de niveaux d’êtres. Une telle ontologie qui repose sur des propriétés qualitatives fondamentales permet à des propriétés de niveau supérieur telles que des dispositions ou des propriétés fonctionnelles de s’ajouter aux précédentes. C’est cet ajout qui permet d’introduire les fameuses propriétés multiréalisables, c’est-à-dire des propriétés pouvant être réalisées par une variété de propriétés qualitatives de premier ordre.

Ainsi, pour résumer, au niveau fondamental on trouve, dans cette image néo-humienne, des propriétés catégoriques, c’est-à-dire des qualités qui n’incluent pas de pouvoirs ou dispositions, mais sur lequel surviennent naturellement (et non pas logiquement selon la terminologie de Chalmers) les propriétés de la conscience ou qualia. Ces strates constituent, le plus souvent, un système à trois étages :

1)       Au niveau fondamental, des propriétés qualitatives comme la masse, le spin etc.

2)       Au second niveau, des propriétés fonctionnelles réalisées de façon multiple.

3)       Au troisième, les propriétés de la conscience.

Les arguments de John Heil contre cette ontologie de niveaux constituent un des cœurs de son ouvrage. Le rejet d’une ontologie de niveaux, qui implique le rejet de la réalisation multiple[4], produit une ontologie « plate » à un seul niveau qui constitue les vérifacteurs pour un grand nombre de faits et de prédicats. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est que l’absence d’une ontologie de niveaux a un effet immédiat sur la possible prolifération des zombies philosophiques.  En effet, sans  une ontologie à plusieurs niveaux, il devient simplement impossible que des êtres physiques avec des particules et des propriétés physiques, véritables doublons des être humains, ne puissent pas avoir des états de conscience. Cela ne signifie pas que les zombies ne sont pas concevables mais que la route vers leur possibilité est simplement bloquée.

Cette ontologie aux effets anti-zombies est centrée sur un point de vue alternatif concernant les propriétés : les propriétés sont des dispositions (des pouvoirs) possédés par les objets. Le comportement des objets est alors tel et tel en vertu des propriétés qu’ils possèdent. Les régularités, quant à elles, sont le résultat de ressemblances entre les objets : les objets possèdent des pouvoirs similaires  et se comportent donc de façon similaire selon les circonstances. Ainsi, il devient difficile de penser que des mondes contenant la même distribution d’objets et de propriétés puissent être nomologiquement différents.

On peut alors se demander, suivant Heil, si la tentative de Chalmers  de réveiller les zombies ne doit pas être interprétée comme une dernière poussée de la survenance humienne. En effet, en fixant les objets, les propriétés et leurs relations on fixe les lois de nature. Pour rendre alors possible les zombies, il nous faut  imaginer, qu’en plus des lois gouvernant les objets il y ait des lois spécifiques contingentes fixant certaines propriétés mentales (de la conscience). C’est alors que Chalmers peut faire exister son monde-zombie, un monde identique physiquement au nôtre mais avec des lois responsables de nos expériences de conscience.

Ainsi, une ontologie qui sépare les propriétés dispositionnelles des propriétés catégoriques, laissant aux lois contingentes le soin de les relier, est un monde propice à la prolifération des zombies. Par contre, l’ontologie plate de Heil, centrée sur la nature des propriétés à la fois qualitative et dispositionnelle est un bon moyen de les bloquer.  Comme il l’écrit : « Les agents, ou les systèmes qui possèdent des pouvoirs identiques doivent être également identiques qualitativement. » (p. 347) Autrement dit, parce que les dispositions et les propriétés qualitatives sont nécessairement connectées, alors les zombies sont impossibles.


[1] http://plato.stanford.edu/entries/zombies/#6.1

[2] Pour une explication « pédagogique » à propos de la thèse de la survenance humienne on peut consulter l’excellent ouvrage de M. Esfeld Philosophie des sciences, une introduction, 2006, Presses polytechniques et universitaires romandes.

[3] D. Lewis, 1986, Philosophical Papers, Vol. 2, p. X, Oxford University Press.

[4] Qui ne serait qu’une des nombreuses conséquences de la thèse qu’il nomme « théorie picturale ».


Du point de vue ontologique de John Heil

7 mai 2011



Si, de temps à autre, sur le continent, on croise encore des contempteurs de la métaphysique ou de curieux médecins légistes qui ne se lassent pas d’en signer l’acte de décès[1], on ne peut pas dire, en lisant cet ouvrage, que l’auteur en ait été affecté. Le point de vue ontologique dont se réclame John Heil est un programme de métaphysique dans la plus pure des traditions[2]. Ce livre s’adresse à tous ceux qui pensent qu’une enquête philosophique cherchant à répondre à la question « qu’est-ce qui existe ? » conserve aujourd’hui tout son sens. La réalité est-elle composée de niveaux d’être ? Que sont les objets et quelle est la nature de leurs propriétés ? Quelle place donner aux prédicats dans cette enquête ? Voilà quelques-unes des questions qui se posent au métaphysicien. Mais comment procéder ? Et surtout par où commencer ? Si ce livre n’est ni un précis ni un guide des pratiques en ontologie[3], il réunit cependant toutes les raisons de penser que l’enquête ne doit pas commencer par une enquête dans le langage. Il en va du « sérieux[4] » de l’ontologie.

Afin de sortir de l’impasse dans laquelle la philosophie de l’esprit aurait été entraînée, C. B. Martin et John Heil, dans un article intitulé « The Ontological Turn[5] », prescrivaient déjà au malade une infusion d’ontologie sérieuse. Ils répondaient ainsi au « tournant linguistique » – selon lequel tout problème philosophique se mue en un problème à propos ou dépendant d’un problème du langage – et à la stérilité dans laquelle certaines disputes philosophiques avaient fini par s’enliser. Selon Martin et Heil, vouloir échapper au caractère paralysant de certaines questions relatives aux rapports du corps et de l’esprit – comme la causalité mentale ou le problème de la conscience, par exemple –, requiert que l’on examine de façon plus approfondie les entités sous-jacentes (objets, propriétés, événements, relations, etc.). Heil lui-même[6], à l’instar de tous les philosophes qui ont apporté leur contribution à la recherche de solutions techniques toujours plus complexes à certains problèmes, aurait par trop délaissé les questions d’ontologie. Dans le présent ouvrage, l’auteur change de cap et dévoile son jeu ontologique. Puis, enquêtant sur trois problèmes traditionnels en philosophie de l’esprit – la couleur, l’intentionnalité et la conscience –, il met ses positions au banc d’essai.

Quine n’aurait-il pas été sérieux ?

Singulièrement, à aucun moment dans son ouvrage – et ce, malgré l’analogie des titres –, Heil ne fait explicitement référence à W. V. O. Quine, qui, cinquante ans plus tôt, publiait From a Logical Point of View[7]. Cependant, en définissant la théorie picturale comme l’idée que ce qui caractérise la réalité peut être « extrait » de nos « représentations linguistiques, correctement enrégimentées » [p. 31], John Heil, sans équivoque, interpelle le logicien. Quand il reprend dans son propre titre la formule de Quine, Heil n’exprime là ni filiation ni voisinage mais bien plutôt une rupture, ou du moins un changement de direction. Se pourrait-il que Quine n’ait pas pris l’ontologie au sérieux ?

En ontologie, le programme est explicite. Pour dire ce qui, dans le monde, est, il nous faut dresser l’inventaire des types d’entités et de relations qui sont dans la réalité. Une bonne ontologie est celle qui fournit la structure unificatrice la plus large qui soit, afin d’y héberger les vérités de toutes les sciences. Mais comment faire ? D’un côté, il y a le monde, de l’autre, nos représentations alignées sur le langage.

Selon Quine, la bonne méthode en ontologie consiste à s’en remettre aux sciences. De fait, les sciences sont les sources les plus fiables de la connaissance. Pour constituer cet inventaire, pour dire ce que sont les choses, on ne peut, pense Quine, que prendre appui sur les énoncés scientifiques. La tâche du philosophe devient alors plus humble : il s’agit d’étudier les engagements ontologiques incorporés dans les théories. Le logicien considère que chaque théorie scientifique incorpore une ontologie qui se trouve définie dans les énoncés de cette théorie même. Pour lui, la formalisation efficace qui permet de détecter cet engagement est celle de la logique des prédicats de premier ordre[8]. Le sérieux de l’instrument logique qui permet de déterminer ce que sont ces engagements ontologiques ne peut donc pas être remis en cause ! Quine, lui aussi, prend manifestement l’ontologie au sérieux.

Ce qui justifie le changement de cap préconisé par Heil n’est donc pas le sérieux, mais le fait que la notation ne nous révèle que l’engagement. En effet, Quine ne prétend pas dire ce qu’il y a, mais ce à propos de quoi nous disons qu’il y a[9]. Autrement dit, ce qui est possible dans le monde ne dépendrait que de ce qui est logiquement possible et concevable dans le langage. De l’inventaire des types d’entités et des relations dans la réalité, on est passé à l’inventaire des engagements ontologiques des théories. C’est tout ce que refuse Heil ! Ce que peut faire la philosophie en ontologie ne saurait se réduire à une enquête dans le langage.

Heil nomme « théorie picturale » ce qui soutient un tel projet. Cette théorie aurait selon lui insidieusement pénétré un grand nombre d’arguments philosophiques et n’aurait fait qu’ajourner les solutions de nos problèmes. La théorie picturale postule que, si nous sommes capables de définir les prédicats qui nous permettent de faire une description du monde, alors nous sommes capables d’en extraire ses structures. Or le langage n’est que l’une des multiples manières dont nous faisons commerce avec les entités du monde : nous les touchons, nous les regardons, nous les modifions… mais il n’a pas de privilège particulier. Le point de vue de Heil est donc le suivant : de la représentation linguistique, on ne peut prétendre extraire les propriétés des objets du monde.

Certes, la méthode que pratique Quine ne doit permettre d’extraire du langage que la forme de la réalité. Cependant, aux yeux de Heil, c’est déjà trop ! Pourquoi devrions-nous supposer que la forme de la réalité trouve son reflet dans le langage ? Non seulement on ne peut pas extraire les structures du monde de nos représentations linguistiques, mais la forme logique de notre langage n’est en aucune manière le reflet de la forme du monde. Ce à quoi nous invite l’auteur[10], c’est tout simplement l’abandon d’une certaine manière de faire de la philosophie qui commence et finit dans le langage. L’ontologie ne doit pas « suivre mollement (à la Quine) les derniers efforts de la recherche scientifique dans des tentatives timorées de clarification conceptuelle[11] ».

Pour répondre à la question de ce qui est, Heil nous propose de prendre une tout autre direction. S’il concède à Quine qu’il faut commencer par décider de ce que serait la meilleure théorie empirique, il ne s’agit plus pour lui de se demander sur quoi quantifier. Nous devons nous concentrer sur ce qui, dans le monde, existe et rend vrais nos énoncés. La vérité est une relation qui requiert à la fois un vériporteur (une phrase, un énoncé, une représentation, une proposition,) et un vérifacteur (une portion de la réalité). Le point de vue ontologique est aussi le point de vue du vérifacteur. Ce qui satisfait un prédicat incorporé dans un énoncé vrai doit donc, comme le préconise Quine, être soigneusement questionné. Mais adhérer au principe des vérifacteurs, c’est avant tout accepter une théorie réaliste pour ces vérités. Il y a quelque chose qui existe dans la réalité, indépendamment de ce qui porte la vérité et la rend vraie.

Cependant, adhérer au principe que les vérités ont des vérifacteurs ne signifie pas que nous sachions ce que sont les vérifacteurs. L’énoncé « Il y a un arbre dans la cour. » est vrai parce que, ou en vertu, du fait qu’il y a un arbre dans la cour – laquelle cour est une réalité indépendante de cet énoncé. Mais, là encore, lorsqu’on se demande en quoi consiste cette relation « en vertu de » ou « parce que » – on sait qu’il ne s’agit pas d’une sorte de relation causale[12] – la théorie picturale n’est sans doute pas le meilleur guide.

C’est ainsi que Heil[13], sans dire ce qu’est la relation de rendre vrai, concentre son argument sur ce qu’elle n’est surtout pas : une implication logique. Penser que la relation de rendre vrai est une relation d’implication entre une portion de la réalité et une entité représentationnelle, via une proposition, c’est, une fois de plus, emprunter une voie analytique sans issue. En effet, les liens entre les termes de la logique et les liens entre les entités du monde ne sont pas de la même catégorie. « Il y a le monde et il y a les représentations du monde. Étant donné le monde et les représentations, vous avez les vérités[14] », souligne l’auteur dans un commentaire de ses positions. Comme le soutient en effet David Armstrong[15], dès lors que l’on a les vérifacteurs et les vériporteurs, la vérifaction est automatiquement fixée[16]. Aussi pourrait-on se demander – plutôt que de chercher à mettre le poids de l’explication sur la relation de vérifaction – ce qui fait qu’un vériporteur représente le monde comme étant d’une certaine manière.

Le sérieux ontologique apparaît donc avant tout comme l’attitude qui affirme que le langage n’a pas le privilège que lui confère l’idée qu’il y aurait une sorte de voile entre le monde et nous ; l’idée que nous aurions prioritairement, en philosophie, une enquête linguistique à mener. Non. C’est à l’ontologie d’avoir le premier et le dernier mot, car toutes les questions métaphysiques gravitent autour de ce qui est.


[1] à propos de la soi-disant mort de la métaphysique, on peut lire les ouvrages roboratifs de F. Nef : Qu’est-ce que la métaphysique ?, Paris, Gallimard, 2004 ; Traité d’ontologie pour les non-philosophes (et les philosophes), Paris, Gallimard, 2009.

[2] Pour une discussion approfondie des thèses soutenues par Heil dans cet ouvrage, voir M. Esfeld (dir.), John Heil : Symposium on his Ontological Point of View, Francfort, Ontos Verlag, 2006 ; G. Romano (dir.), Symposium on From an Ontological Point of View by John Heil, <http://www.swif.uniba.it/lei/mind/swifpmr/0620072.pdf/&gt;, SWIF Philosophy of Mind Review 6, 2007.

[3] Voir, dans la même collection, A. Varzi, Ontologie, trad. française de J.-M. Monnoyer, Paris, Ithaque, 2010.

[4] Le sérieux est, en l’occurrence, un précepte d’honnêteté philosophique qui consiste à dire quelque chose à propos de ce qui sous-tend la vérité de la thèse que l’on avance – à propos de ce qui est. Autrement dit, le sérieux, qui est inhérent à tout projet philosophique, est la prise en compte du caractère incontournable de l’ontologie.

[5] Midwest Studies in Philosophy, XXIII, 1999, p. 34-60.

[6] The Nature of True Minds, Cambridge U. P., 1992.

[7] Du point de vue logique. Neuf essais logico-philosophiques, trad. française de S. Laugier (dir.), Paris, Vrin, 2003.

[8] Ce critère de l’engagement ontologique, ce qui permet d’ « être admis comme une entité c’est, purement et simplement, être reconnu comme la valeur d’une variable » Ibid., p. 40.

[9] « Nous recherchons les variables liées, quand il est question d’ontologie, non pour savoir ce qu’il y a, mais pour savoir ce qu’une remarque ou une doctrine donnée, la nôtre ou celle d’autrui, dit qu’il y a ; et c’est là un problème qui concerne proprement le langage. Mais ce qu’il y a est une autre question. » Ibid., p. 43.

[10] Voir la préface de l’auteur.

[11] Op. cit., C. B. Martin et J. Heil, p. 54.

[12] Cf. D. M. Armstrong, Truth and Truthmakers, Cambridge U. P., 2004, p. 5.

[13] Chap. 7, « Ce qui rend vrai ».

[14] Op. cit., Heil, 2006, p. 22.

[15] Op. cit., Armstrong, 2004, p. 9.

[16] Ibid., p. 22.


Un "indispensable" en métaphysique : David Armstrong et les universaux

20 mars 2011

La métaphysique contemporaine doit beaucoup au philosophe David Armstrong et le livre que publient  les éditions Ithaque, traduction d’un ouvrage remarquable par sa clarté et l’étendue de son investigation, est l’occasion d’étendre l’influence d’une recherche qui n’a de cesse de rapprocher la métaphysique de la science. Dans Les Universaux, une introduction partisane, David Armstrong, alors en pleine maîtrise de ses positions, nous introduit au cœur d’un problème très ancien, qui n’est ni un pseudo-problème ni une réserve pour l’histoire de la philosophie, et qu’il revient à la métaphysique d’examiner : le problème des universaux.

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L’esprit conscient ou la fausseté du matérialisme selon David Chalmers

16 novembre 2010


David Chalmers - John Locke Lectures in May-June 2010

Le matérialisme ne parvient pas aujourd’hui et ne parviendra pas demain à expliquer les phénomènes de la conscience. Voilà la thèse défendue par David Chalmers dans un ouvrage vraiment impressionnant autour d’un problème des plus difficiles qui soit en philosophie de l’esprit : l’explication des phénomènes de la conscience.

Si le livre a connu un succès considérable à la fin du XXème siècle dans le monde – là où on lit la langue anglaise – il le doit sans doute autant à la défense audacieuse d’une version dualiste concernant l’esprit qu’à la mise en place d’un véritable arsenal philosophique à l’aide duquel le philosophe opère avec force, rigueur, imagination et profonde honnêteté. En effet, dans cette somme, rien ne manque ! L’ensemble des théories philosophiques contemporaines sur la conscience sont passées au crible, analysées et confrontées à celle de l’auteur qui « prend le problème de la conscience au sérieux ». Alors c’est vraiment une chance que nous offrent-là les éditions Ithaque de pouvoir enfin nous confronter, en langue française, à l’une des plus exhaustives et stimulantes discussions que l’on puisse lire sur la conscience[1].

Prendre la conscience au sérieux. C’est, en effet, en prenant le problème de la conscience au sérieux, selon Chalmers, que l’on s’aperçoit que ce n’est pas un problème comme les autres. Si certains problèmes concernant l’esprit, sérieux eux-aussi, sont énigmatiques, comme ceux relevant des propriétés intentionnelles par exemple, où l’on cherche à répondre à la question de savoir comment un système physique peut avoir un rôle causal, pour les aspects phénoménaux de la conscience, c’est une tout autre affaire : on passe au mystère (p. 49).

Les aspects phénoménaux de la conscience recouvrent un grand nombre d’expériences, visuelles, auditives, tactiles, olfactives, gustatives, mais aussi celles de la douleur, du chaud et du froid, des émotions… Ces aspects-là, songez au contact du velours sous la main, au parfum de céréale et de tourbe fumée d’un certain whisky, à la piqure d’une guêpe, à des images colorées qui persistent alors que nous fermons les yeux, ou encore à cette sensation de tension qui vous saisit en regardant un film à suspense, n’intéressent pas ou peu les sciences cognitives, non seulement parce qu’ils sont incompréhensibles mais aussi parce que l’analyse fonctionnelle du mental les laisse passer sans que cela nuise à l’explication. On peut, en effet, en sciences cognitives, expliquer comment certains états physiques (neurophysiologiques) sont responsables de l’exécution fonctionnelle de ces états. Mais que certaines croyances par exemple, soient accompagnées ou non d’états particuliers de conscience ne change rien à leur explication. Ainsi, pour Chalmers, quelque soit l’analyse fonctionnelle que l’on fera, une question restera en suspens : pourquoi ce genre de fonctionnement est-il accompagné par de la conscience ? C’est pourquoi, le problème de la conscience paraît presque naturellement se mettre à l’écart de la recherche sur l’esprit et qu’en conséquence, sa solution ne progresse pas. Bref, alors que, d’un côté, la compréhension de l’esprit causant les comportements progresse, l’explication de la conscience piétine. Pourtant l’interrogation demeure : « comment un système physique peut-il donner lieu à une expérience consciente ? »

Les deux survenances. Pour tenter de comprendre pourquoi les phénomènes de la conscience échappent ainsi à l’explication fonctionnaliste, Chalmers introduit le concept de survenance qu’il subdivise en deux catégories, la survenance logique et la survenance naturelle. Le premier type de survenance explique que si les propriétés B surviennent sur les propriétés A, alors il ne peut pas exister une situation dans laquelle on aurait deux objets x et y qui auraient A alors que x aurait seulement B (p. 63). Autrement dit, il est logiquement impossible que A existe sans B. Pour Chalmers, chaque fait de notre monde survient logiquement sur des faits physiques fondamentaux, à une exception près : les faits de la conscience. Ces faits de la conscience surviennent, explique l’auteur,  « naturellement » sur les faits physiques. C’est-à-dire qu’un être conscient requiert non seulement un agencement de particules mais aussi des lois de nature spécifiques à ces agencements.

Ainsi, la conscience ne survient pas logiquement, mais naturellement sur les propriétés de type physique (p. 67). Autrement dit, ce qui garantit l’expérience consciente est l’existence d’une loi de nature  et non une force logique ou  conceptuelle entre les états physiques et les états de conscience. Cette différence entre les deux types de survenance constitue le cœur de l’argument de Chalmers. En effet, alors que presque tout survient logiquement sur le physique, la relation que la conscience entretient avec le physique n’apparait pas comme étant du même genre que celle que les faits physiques ordinaires entretiennent avec le physique. Chalmers pose ainsi la conscience à part de tous les faits physiques. Mais comment démontrer l’omniprésence de la survenance logique et par là même la place particulière que la conscience occupe dans le monde physique ?

Chalmers fait appel à ce que nous pouvons concevoir. En concevant un monde identique au nôtre, nous concevons un monde identique à la moindre micro-particule. Dans cet autre monde tous les faits macro-physiques existent et les propriétés de niveau supérieur sont logiquement survenantes sur le physique.  Autrement dit, tous les faits que nous pouvons connaître sont ceux qui surviennent sur les faits micro-physiques. Ils forment l’ensemble des sources qui s’offrent à notre connaissance. Mais si un fait ne survient pas sur les faits micro-physiques rien qui s’apparente à une donnée externe ne nous permettra de croire à son existence.

D’autres considérations, épistémologiques, nous font dire que nous avons accès aux faits biologiques par des données externes. Ainsi, dans la mesure où toutes nos sources de données externes surviennent logiquement sur des faits physiques, si un fait ne survient pas logiquement, aucune donnée externe ne pourra nous donner des raisons d’y croire.

Mais après avoir montré que la survenance logique permettait de tout expliquer ou presque, il s’agit maintenant pour Chalmers d’établir que la conscience ne survient pas logiquement sur les faits physiques, autrement dit que les phénomènes de la conscience ne peuvent pas être réduits à des faits physiques. Pour prouver cela, Chalmers a recourt à une série d’arguments.

L’impossible réduction de la conscience. Un argument central, qui est devenu un peu la spécialité du philosophe australien est tiré de la concevabilité des zombies. Rappelons que l’expérience de pensée de la possibilité des zombies n’est pas de savoir s’il est vraisemblable que les zombies existent dans notre monde mais de tester la cohérence conceptuelle de cette possibilité. Ce que montre l’expérience des zombies c’est qu’il est concevable d’avoir un état physique sans conscience. Il ne montre pas qu’un état physique et la conscience ne sont pas identiques. Il s’agit de comprendre l’argument des zombies ainsi : on peut imaginer que tous les faits physiques existent sans que les faits sur la conscience existent.

Mais pourquoi l’hypothèse des zombies est-elle possible ? On ne peut comprendre cette hypothèse sans les deux sortes de survenance que postule Chalmers. La possibilité d’un jumeau zombie, c’est-à-dire d’un être exactement physiquement comme moi mais qui serait dépourvu d’expériences de conscience est possible, car d’une organisation physique (biochimique ou électronique) on ne peut faire dériver logiquement la conscience.  En conséquence, et c’est un point central dans le dispositif de Chalmers : si la structure neurale est pertinente pour la conscience, ce doit être en vertu d’une propriété de niveau supérieur qui la rend possible.

Un second argument tiré de la concevabilité est celui du spectre inversé qui établit la possibilité logique d’un monde physiquement identique au nôtre mais dans lequel les faits de conscience sont différents.

Le premier argument épistémique est celui de l’asymétrie. On peut, en effet se demander d’où nous viennent nos raisons de croire dans notre conscience ? Et bien, soutient Chalmers,  si on alignait tous les faits physiques ou menait l’enquête dans tous les recoins de notre univers physique, nous ne pourrions pas rendre compte des faits de notre conscience. Le seul moyen à ma disposition est ma propre conscience car je ne trouve rien dans l’observation externe qui m’indique la voie. C’est mon expérience en première personne de l’expérience de la conscience qui m’impose ce problème (p. 154). En effet, l’accès à notre conscience ne passe pas par un intermédiaire perceptif. Notre expérience de conscience possède donc un caractère asymétrique unique et qu’on ne rencontre dans aucune autre. Cette asymétrie montre que la conscience ne peut survenir logiquement. Cette asymétrie nous dit qu’aucun fait causal complexe ne constitue un fait de connaissance.

Le second argument épistémique est celui suggéré, à la suite de Thomas Nagel par Franck Jackson sur ce que ne savait pas Marie, la brillante neuroscientifique qui grandit dans le noir et pour laquelle on se demande ce qu’elle apprendra de plus, alors qu’elle est en possession de toutes les informations, que ce que peut lui offrir la science physicaliste à propos des couleurs en quittant son antre. Une fois encore, connaissant tous les faits physiques, nous ne savons pas quel effet cela fait d’être une chauve-souris ou si l’on apprend quelque chose de plus en voyant une rose rouge alors que l’on a été enfermé jusque-là dans un espace en bichromie.

Les phénomènes de consciences apparaissent alors comme des phénomènes encore plus compliqués à expliquer que la vie elle-même. La vie peut, en effet, s’expliquer par l’exécution de certaines fonctions. Certains faits physiques impliquent que certaines fonctions seront accomplies et en expliquant ces fonctions on explique la vie. Mais ce genre de réponse ne suffit pas pour la conscience. Ainsi, dans la mesure où il est logiquement possible que les faits physiques restent les mêmes tandis que ceux de la conscience diffèrent, cela nous montre qu’il y a un fossé explicatif entre le niveau physique et l’expérience consciente, comme l’a soutenu Joseph Levine. Si cela est juste, alors la conscience s’accompagne d’un fait supplémentaire qui n’est pas physique.

Les arguments qui soutiennent cette thèse sont nombreux et fouillées, mais comme toute bonne philosophie, l’ouvrage de Chalmers ne consiste pas seulement en un empilement d’arguments. Toutes les objections possibles sont ainsi présentées, scrutées, analysées. L’explication neurobiologique de la conscience (p. 170) par exemple, qui reconnait d’ailleurs elle-même ses limites. Et Chalmers persiste : pour une explication de la conscience, il faut regarder ailleurs que dans le matérialisme.

Le dualisme naturaliste. La solution dualiste que Chalmers soutient n’est alors que la conséquence de l’échec du matérialisme pour expliquer les faits de la conscience. En effet, ce qui le conduit à défendre cette position dualiste n’est que la conséquence inférée par les quatre prémisses suivantes :

i)                  Les phénomènes de conscience existent.

ii)                 Ils ne surviennent pas logiquement sur le physique.

iii)                Le matérialisme est faux.

iv)                 Le domaine physique est clos.

Seul le dualisme naturaliste peut soutenir ces quatre prémisses affirme le philosophe (p. 233). Autrement dit, lorsque l’on prend la conscience au sérieux, on doit renoncer au matérialisme.

Mais attention ! Le dualisme naturaliste de Chalmers n’est pas d’un genre postulant, comme  Descartes ou comme Eccles[2], l’existence de deux substances interagissantes. Non, le dualisme naturaliste de Chalmers se veut compatible avec le matérialisme : c’est un dualisme des propriétés. Chalmers, en effet, est matérialiste dans la mesure où il postule une dépendance nomique entre les faits physiques et les faits phénoménaux, mais il est dualiste en vertu d’un engagement dans l’existence de faits contingents supplémentaires. Il est dualiste parce que si la physique apparaît comme une « théorie du tout », le fait que la conscience ne survienne pas logiquement sur les faits physiques montre que ce qui décrit les faits physiques ne décrit pas « tout ». Pour Chalmers, soutenir le dualisme ce n’est donc pas entrer dans un mystère. Alors que pour certains (D. Dennett) accepter le dualisme c’est renoncer, pour Chalmers, lui résister n’est qu’un dogme.

Mais ce qui ne cesse de déranger en philosophie de l’esprit lorsque l’on se coupe du matérialisme est une menace, que singulièrement Chalmers est prêt à accepter plutôt que de renoncer à la thèse de la survenance naturelle : l’épiphénoménisme (p. 233). Certes l’épiphénoménisme de la conscience apparaît d’emblée contre-intuitif. C’est, évidemment, bien en raison d’éprouver une certaine douleur aigue dans un doigt que j’ouvre soudain ma main voulant saisir la tige épineuse de la rose. Mais dans la mesure où les faits de conscience ne surviennent pas logiquement sur les faits physiques, on peut se demander s’ils ne sont pas simplement des épiphénomènes, c’est-à-dire des faits sans efficacité causale. Extraire un épiphénomène n’est pas très compliqué : si l’on parvient à soustraire un fait E du monde tout en conservant la clôture causale du domaine physique, alors toutes les explications causales restent à notre disposition pour expliquer les comportements et le fait E n’est pas pertinent. Autrement dit, même en son absence, le monde tournera et les comportements pourront prétendre à une explication. C’est le cas de la conscience.

Un fonctionnalisme non réductible pour expliquer la conscience. Dans cet ouvrage, David Chalmers, après avoir récuser la possibilité d’expliquer la conscience au moyen du rôle fonctionnel, discute de la relation entre la conscience et l’organisation fonctionnelle. Certes, pour Chalmers, la conscience « provient » du physique, c’est la survenance naturelle, mais aucune des propriétés physiques biologiques ou quantiques ne peuvent avoir d’incidence sur la conscience. C’est pourquoi, il établit l’hypothèse que la conscience pourrait être le fait d’une certaine organisation fonctionnelle (p. 347). Ce fonctionnalisme, au « grain fin » est pour Chalmers, ce qui explique l’expérience consciente. Une telle position, fruit du mariage entre le dualisme et le fonctionnalisme, remet au goût du jour un fonctionnalisme non réductible et a pour conséquence d’ouvrir l’hypothèse audacieuse de la thèse de l’intelligence artificielle forte (p. 429).  En effet, selon l’approche fonctionnaliste, la réalisation fonctionnelle de la conscience ne dépend pas d’un substrat matériel particulier. Autrement dit, même si les neurones sont remplacés par des puces en silicium, tant que l’organisation fonctionnelle est préservée, le système produira les mêmes expériences de conscience. Alors quand on associe le fonctionnalisme à une conception non réductionniste, l’obstacle de la possibilité d’une conscience en dehors du substrat biologique devient possible. Comme l’écrit Chalmers (p. 430) : « On voit mal pourquoi les ordinateurs devraient être en plus mauvaise posture que les cerveaux » pour donner lieu à la conscience.

On ne peut pas dans un billet rendre compte de toute la richesse d’un tel projet, mais on peut penser que l’ouvrage sera lu par tous ceux qui cherchent à comprendre la relation entre la base physique et la conscience. On ne peut pas non plus discuter toutes les options défendues par Chalmers. Les thèses sont multiples et explorent systématiquement tous les arguments qui ont été produits jusque-là à propos de la conscience. Mais ne pourrait-on pas, même si l’on peut être d’accord avec lui en soutenant que les théories réductionnistes ne nous ont pas livrées d’explication sur la conscience et considérer que le problème de la conscience est un problème difficile, retourner la question du « sérieux » ? En effet, si nous prenions le matérialisme au sérieux ne devrions-nous pas alors arrêter de penser la conscience comme un phénomène à part ?




[1] Brillamment traduit par Stéphane Dunand et publié dans une maison d’édition qui n’hésite pas introduire dans le paysage français des ouvrages incontournables de la philosophie mondiale. Le dernier livre de David Chalmers The Character of Consciousness vient de paraître chez Oxford University Press.

[2] Un certain dualisme interactionniste contemporain, en allant chercher un espace dans la lacune causale, fait appel à l’indétermination quantique.


Un évènement philosophique et éditorial : David Chalmers publié en Français !

1 novembre 2010

L’ESPRIT

CONSCIENT

Traduit de l’anglais par Stéphane Dunand

"Prendre la conscience au sérieux" comme nous invite à le faire David Chalmers, c’est certainement pouvoir lire son maître ouvrage en Français.

Désormais c’est possible ! Son livre vient de paraître aux éditions d’Ithaque.





Nous en reparlons très bientôt…


Qu’est-ce qui existe ?

24 juin 2010

Est-ce qu’il y a des objets matériels avec des propriétés, ou des tropes qui les constituent ? N’y a-t-il que des individus ou devons-nous intégrer dans notre inventaire des classes, des collections, des catalogues ? Quel est le statut ontologique des entités mathématiques ? Et les entités géopolitiques, que sont-elles ? Comment dire ce qu’est un arc-en-ciel, un reflet dans le miroir,  un triangle de Kanizsa ? Et les états mentaux, les valeurs éthiques, les propositions ? Et que dire d’Ulysse ou du monstre du Loch Ness ?

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Qu’est-ce que l’identité ?

9 juin 2010

Le nouveau livre de la collection « Chemins philosophiques », qui vient de paraître chez Vrin, questionne l’identité.

Dans Qu’est-ce que l’identité, Filipe Drapeau Comtin nous donne à lire une de ces investigations philosophiques particulièrement féconde à propos d’un terme qui pourrait bien, de prime abord, nous apparaître sans vraiment de relief mais qui, pour peu qu’on le mette à l’épreuve du travail philosophique, s’avérer particulièrement retors.

Mais précisons un peu, et commençons le plus simplement qui soit : pour compter un groupe d’objets, par exemple, on a besoin de savoir ne pas confondre deux objets distincts. Et si dans ce groupe se trouvent deux objets qui se ressemblent et que l’on qualifie de « mêmes », deux boules rouges par exemple, (dont on peut dire qu’elles partagent la propriété de la sphéricité et de la rougeur) nous devons numériquement les distinguer alors que, qualitavement, nous ne pouvons que les confondre. Le « même » aurait donc deux sens ? Ce que le comptage d’objets identiques nous montre c’est que l’identité qualitative n’implique pas l’identité numérique, mais plus étonnant, l’identité numérique n’implique pas l’identité qualitative. En effet, « L’idée que des objets pourraient être les mêmes numériquement sans l’être qualitativement est absurde […] Comment pourrais-je être dissemblable de moi-même au même moment ? » questionne l’auteur au début de son ouvrage. Et ce lien entre l’identité et le changement, Filipe Drapeau Contim l’explore à travers l’analyse du concept de persistance, concept central à l’ontologie des personnes, tout au long de son livre.

Le travail d’élucidation auquel l’auteur se livre nous entraîne vers une analyse formelle de l’identité dans laquelle les différentes propriétés (réflexivité, transitivité, indiscernabilité et nécessité) sont examinées. Les principes célèbres de Leibniz de l’identité des indiscernables et de l’indiscernabilité des identiques, y sont alors clairement exposés. Mais ce que met en évidence l’analyse logique de ces principes est le besoin d’une métaphysique des propriétés. En effet, doit-on appliquer les principes leibniziens à des propriétés comme  être le mari de Xanthippe ou occuper une certaine région de l’espace ? L’indiscernabilité à l’égard de toutes les propriétés conduirait à un tour de passe-passe trivial (si a possède toutes les propriétés de b, alors a est identique à b) et si, pour éviter cette trivalisation, l’on adoptait une attitude contraignante à l’égard des propriétés, comme n’accepter que les propriétés qualitatives au sens strict, alors certes on pourrait admettre qu’il soit vrai qu’il n’y a pas deux objets indiscernables dans le monde actuel, mais cela nous imposerait d’affirmer qu’il est métaphysiquement impossible qu’il y en ait – et une telle affirmation n’est pas vraiment défendable. Ce « double échec » nous montre, selon F. Drapeau Contim, qu’il est vain de vouloir chercher à définir l’identité. Mais nous pouvons néanmoins utiliser deux de ses propriétés logiques, la transitivité et l’indiscernabilité et l’appliquer comme norme dans l’épineux problème de la persistance.

Cependant, si « la logique nous livre les normes de nos jugements d’identité [elle] ne nous dit pas comment les appliquer » (p. 32) écrit le philosophe qui se demande comment résoudre le problème de l’incompatibilité de l’identité et du changement.  Platon enfant est-il la même personne que le vieil homme rédigeant le Timée ? La logique ne nous dit rien sur la persistance d’une personne à travers le temps. Pour Locke c’est la mémoire.  C’est par le souvenir que j’ai d’avoir été tel et tel que je suis la même personne (p. 41). Ce qu’il faut rechercher serait donc un critère d’identité temporelle. Un objet à t serait le même à t’ à la condition qu’il existe une certaine continuité spatio-temporelle et qualitative entre eux. Or le critère s’avère bien flou. Et l’auteur de nous démontrer qu’il est inutile de vouloir formuler un critère de la persistance d’une chose si l’on n’a pas le concept de la sorte de chose qu’elle est (p. 44). En effet, la même personne que je suis au travers du temps fait-elle de moi le même homme ? Si la première identité repose sur la continuité psychologique, la seconde s’installe sur une continuité biologique. Devrions-nous alors admettre que la conception d’une identité qui serait applicable à tous les objets est incohérente et qu’en conséquence, il nous faille admettre l’idée d’une identité relative ?

Dans son ouvrage, F. Drapeau Contim répond à cette question en prenant position et défend, contre Peter Geach (dont il commente un texte dans la deuxième partie de l’ouvrage) une thèse qui préconise que nous ferions mieux de nous débarrasser de la notion d’identité relative à un certain sortal. « Il est [alors] question d’un chat, Tibbles, assis sur un tapis » (p. 95) qui perd ses poils et la question est de savoir si la constitution matérielle implique l’identité. L’argument du paradoxe de la fission nous est alors présenté avec méthode et grande clarté. Et l’auteur nous persuade, dans un style accessible et au moyen d’une forme analytique précise, que nous devrions abandonner cette idée d’identité relative qui fait de chacun d’entre nous des créatures flottantes, et de Tibbles, un chat indéterminé.

Enfin, pour étayer la défense de l’identité absolue, F. Drapeau Contim, construit un commentaire éclairant d’un extrait du livre maître de D. Lewis, De la pluralité des mondes, dans lequel, prenant parti pour la thèse du perduratisme (thèse qui défend qu’une chose existe à plusieurs moments du temps) contre l’endurantisme (thèse qui défend qu’une chose persiste en étant entièrement présente à plus d’un moment), il nous montre que ce n’est pas la conception de l’identité comme absolue qui pose problème, mais la conception endurantiste des objets (p. 113). Ainsi, dans cette ontologie quadridimensionnaliste (les trois dimensions de l’espace plus le temps) la personne que nous sommes n’est présente qu’en partie à chaque instant.

C’est ainsi que partant de la question liminaire « Pourquoi faire grand cas de l’identité ? » F. Drapeau Contim conduit une analyse très efficace qui devrait éclairer tous ceux que préoccupent les questions ontologiques et métaphysiques.


Le printemps de l’Ontologie

15 avril 2010

Vient de paraître

aux éditions d’Ithaque

ONTOLOGIE

d’Achille C. Varzi

traduction de J. M. Monnoyer.

Nous parlerons très bientôt de ce livre – premier de la nouvelle collection Science et Métaphysique dirigée par Stéphane Dunand, Olivier Massin et Mathieu Mulcey.

Comité scientifique : Jacques Bouveresse, Alain de Libera, Jean-Maurice Monnoyer et Kevin Mulligan.


IGITUR, arguments philosophiques

28 décembre 2009

Publication des premiers articles de la revue en ligne

IGITUR

éditée par les universités de Nantes et Rennes.

Articles de Yann Schmitt, Nicolas Tavaglione, Martin Gibert.

Faire toute la place à l’argument dans les grands domaines de la philosophie est le principe fondateur de la revue. Une nouvelle revue qui sélectionne ses articles sur le principe de la double lecture anonyme et autour des critères de clarté et de précision est vraiment une bonne nouvelle pour la philosophie francophone.


Traité d’ontologie de Frédéric Nef, le renouveau ontologique au travail

17 décembre 2009

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Frank Stella, La vecchia dell’orto, 1986, Musée national d’Art moderne Centre Pompidou, Paris


L’ontologie s’occupe de ce qui est et Frédéric Nef s’y consacre, mais la tâche n’est pas mince. C’est qu’il s’agit d’aller chercher ce qui existe et d’en débusquer la structure ultime. En ontologie, la mission est claire et d’emblée Nef nous la présente (p. 14) comme « cette partie de la métaphysique qui se consacre à la connaissance de la réalité… » Pour cela une vertu s’impose : le réalisme. Non que toute ontologie soit réaliste, nous précise l’auteur, mais toute tentative de faire de l’ontologie doit prendre position par rapport à cette vertu. Ce qu’il nous faut comprendre par « réalisme tout court » ou métaphysique c’est une thèse d’indépendance de l’esprit. Ici, le terme « métaphysique » s’entend, non comme un projet de connaissance qui situerait son horizon au-delà du monde empirique, mais comme la recherche la plus générale de ce qui est. Est-ce à dire que l’esprit n’est pas dans le monde ou qu’il est situé à la lisière de notre langage ? Non soutient Nef contre Wittgenstein (Tractatus 5.6). Il n’y a pas le monde d’un côté et l’esprit de l’autre. L’esprit n’est pas là – c’est la condition même de la possibilité de faire de l’ontologie -  pour projeter sur la réalité ses propres structures, mais au contraire pour nous permettre d’y accéder. Car nous avons un accès au monde et ce traité d’ontologie se veut une explicitation de cet accès.

Prendre position à propos du réalisme, c’est tout d’abord considérer un premier réalisme, le réalisme scientifique. Ce réalisme, qui prétend donner une image correcte de la réalité, s’oppose à l’antiréalisme qui soutient une thèse de dépendance de la réalité à l’égard de l’esprit. Cet antiréalisme, inspiré de Kant, pense que le seul monde sur lequel nous pouvons porter notre connaissance est le monde phénoménal. Le reste étant inaccessible, l’antiréalisme peut alors donner libre cours à une grande diversité de thèses qui partant d’un antiréalisme épistémique, conduit la connaissance sur les voies de l’intuitionnisme  en mathématiques, par exemple, ou du vérificationnisme en sémantique, voire à l’empirisme en philosophie des sciences ; ou partant d’un antiréalisme ontologique mène à des formes d’idéalismes, comme le constructionisme qui réduit tout ce qui existe à une construction.

L’ontologie sociale est un parfait révélateur d’un domaine particulièrement sensible aux sirènes de l’antiréalisme. Mais l’auteur nous explique, en défenseur du réalisme, que si l’on peut concevoir ce qui est à la base du constructionnisme, à savoir une certaine coupure  entre le physique et le social, la variété et le relativisme des contextes peuvent alors entraîner une posture radicale qui consiste à rallier au domaine du physique les présupposées du constructionnisme. Les êtres physiques, dépendant alors de l’esprit, deviennent relatifs à leurs dispositifs textuels et sociaux de production. De fil en aiguille, puisque tout est construit, l’esprit anime les choses et nos catégories tronçonnent notre réel. Mais alors, que devient notre « passion de connaître » comme le déclare Aristote (Métaphysique 980a) que notre auteur convoque, si les objets se mettent à varier d’une culture à l’autre et si le réel apparaît sans structure ? Pour l’ontologue, réduire l’ontologie à la seule connaissance de nos concepts ou suivant le constructionnisme en empêcher son émergence, c’en est trop ! Alors Nef devient facétieux, raille ce constructionnisme dans sa forme radicale et nous réjouit à son sujet dans un florilège de questions savoureuses (p. 56). Mais si ironie il y a, dans quelques uns de ces propos, elle n’est là que pour mieux isoler cette allergie de la doxa de la déconstruction contre ce « sursaut de bonne santé » pour la connaissance et le savoir qu’illustre le renouveau ontologique de la métaphysique contemporaine.

Les quelques 400 pages du traité d’ontologie pour les non philosophes (et les philosophes)  s’adressent donc à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux sciences, qu’elles soient fondamentales ou spécifiques. Et si c’est précisément en priorité aux non philosophes que ce livre s’adresse, c’est parce que l’ontologie n’est pas cette marotte du temps passé dont les philosophes n’auraient plus qu’à raconter l’histoire, mais une science à l’intérieur même des sciences. Reste que cette première adresse au non philosophes ne fait pas de ce traité pour autant un ouvrage facile à appréhender. C’est de métaphysique dont il s’agit et qui, bien que contemporaine, se rattache à la plus pure des traditions. Cependant, Frédéric Nef escompte bien que les non philosophes s’en soucieront.

En effet, le plus souvent sous-jacente quand elle n’est pas éradiquée (par le déconstructionnisme par exemple), l’ontologie, ou pour le dire comme Quine, ce qui nous engage à ce qui est, peuple toute science d’entités plus ou moins escamotées. Alors, trouver la direction qui pourra nous conduire vers ce qui est n’est pas chose aisée. La pièce de Frank Stella, choisie en couverture du livre, exprime d’une certaine façon à la fois ce que contient l’ouvrage et ce qui fait toute la réalité de l’enquête en ontologie. L’objet est multiforme et additionne les apparences, se love en arabesques pour mieux réapparaître en prismes géométriques, cônes de révolution ou en piliers austères, avant qu’on ne le voie déborder la frontière de son cadre qui voulait l’y tenir. Mais l’ouvrage de Frédéric Nef nous aide à distinguer les directions (réalisme versus antiréalisme), à séparer les domaines (métaphysique, ontologie, méréologie), à questionner les thèses (physicalisme, dualisme, émergentisme) et les programmes (naturalisation, réduction), à spécifier les entités (objets, tropes, propriétés), à différencier les méthodes en ontologie et en analyse conceptuelle, à comprendre le bien-fondé de l’expérience de pensée…

Mais regardons l’objet. Trois parties. La première, dans laquelle il est question de « méthode et de définition », et qui nous guide  vers les grandes figures contemporaines montrant toute la diversité des programmes (Husserl, Lesniewski, Ingarden, Whitehead, Quine), avant de questionner la possibilité d’une méta-ontologie qui permettrait d’effectuer la comparaison entre les ontologies. Une deuxième, « ontologie et réduction » où l’auteur se livre à une clarification du projet de naturalisation de l’ontologie, y aborde les limites et expose les critiques (J. Lowe), avant de consacrer un chapitre  aux strates et à la question de l’émergence. Enfin, une troisième partie intitulée « réalisme structural, métaphysique humienne » où un chapitre central (VI) dédié entièrement aux propriétés permet à Nef non seulement de défendre leur existence mais de démontrer que les choses qui existent sont des faisceaux de propriétés particulières ou tropes. Mais reste, entre autres, la question cruciale du comment les choses tiennent-elles ensemble ? Question à laquelle l’ontologie doit chercher une réponse qui se distingue du comment de la seule description scientifique. Enfin, dans un ultime chapitre, se présentant comme dépassement de la métaphysique humienne (soutenue au XXème siècle par David Lewis) pour laquelle il n’existe pas de connexions nécessaires dans la nature, Frédéric Nef présente, ce qui pour lui offre une alternative à cette métaphysique humienne, à savoir l’existence de propriétés dispositionnelles et émergentes.

Alors, après l’avoir examiné, le livre ne parvient pas vraiment à se fermer. On le regarde encore, il nous faut l’étudier, revenir sur les notes abondantes et précises, reprendre un terme que le glossaire (réellement remarquable) nous rendra explicite. Et quand on le repose parmi les autres livres publiés cet hiver, les entrelacs et les bordures néo baroques de la pièce de Stella, telle une enluminure, nous parle encore longtemps de ce voyage philosophique unique en langue française. Et l’on sait qu’au printemps, si nous considérons l’ontologie vraiment avec sérieux, nous le lirons encore.


La survenance et l’esprit

15 janvier 2009

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Les éditions Ithaque poursuivent la traduction d’ouvrages de Jaegwon Kim. Après Trois essais sur l’émergence et le précieux Philosophie de l’esprit sorti l’an dernier, paraît en ce début d’année, traduit par Mathieu Mulcey et Stéphane Dunand, le volume 1 de La survenance et l’esprit : l’esprit et la causalité mentale. Ce recueil d’articles, qui s’échelonnent sur plus de vingt ans, met à jour entre autres, le problème des rapports entre le corps et l’esprit. On y traite d’un problème, à ce jour non résolu, celui de la causalité mentale.

Le problème de la causalité mentale émerge de deux hypothèses tirant chacune de leur côté et qui contraignent le philosophe à clarifier la place à donner à l’esprit à l’intérieur de notre monde physique. La première est l’hypothèse physicaliste et la seconde, la réalité du mental. Si la première hypothèse revient à affirmer que les choses matérielles sont tout ce qui existe et qu’il n’y a rien en dehors de l’espace/temps, le renoncement à la seconde pourrait bien nous apparaître comme un suicide cognitif. En effet, plus qu’un cadre explicatif à nos actions, c’est notre notion d’agent elle-même que soutient l’hypothèse du réalisme mental. C’est pourquoi l’absence de causalité mentale est une hypothèse si curieuse, une hypothèse qui nous conduit vers une sorte d’illusion de contrôle de nos actes, qu’elle est tout simplement inintelligible.

Jaegwon Kim, en philosophe physicaliste, respecte la préséance du physique. Cela signifie que pour lui, les faits physiques déterminent tous les faits y compris ceux qui concernent la causalité mentale. Une des façons de rendre compte métaphysiquement de cette détermination du mental par le physique est l’introduction du concept de survenance. Si on reconnaît à D. Davidson (1970) la paternité dans cette façon de rendre compte du mental, on doit à J. Kim non seulement une analyse approfondie de la notion, mais une tentative de résolution du problème de la causalité mentale par l’introduction du modèle de la causalité survenante. Le premier chapitre du livre se fait l’écho de cette survenance psychophysique en pointant l’un des problèmes qu’elle pose : tous les états mentaux, comme certains états intentionnels, ne surviennent pas localement. Or si certains états mentaux ne surviennent pas sur les états physiques internes on voit mal comment ils pourraient conserver un rôle causal explicatif. L’enjeu est alors posé : l’explication intentionnelle peut-elle se hisser au rang de l’explication causale ? C’est la même question que cherche à résoudre Dretske (1988 ) avec sa théorie du réalisme intentionnel. Kim, dans un chapitre intitulé « Comment les raisons expliquent les comportements », discute l’analyse de Dretske et tente d’ « aménager » une place survenante pour les raisons.

Les arguments de J. Kim sont remarquables de rigueur et de clarté. Comme l’écrit Max Kistler dans la préface, « Kim joue toujours « cartes sur table », expose explicitement la thèse qu’il entend démontrer, les prémisses sur lesquelles il fonde son raisonnement et la structure de son argumentation. » Cette méthode philosophique stimulante est particulièrement mise en évidence, chapitre V, dans la défense du réductionnisme. En effet, alors que Max Kistler tisse dans son texte de préface le lien historique que Kim entretient avec la tradition analytique issue du cercle de Vienne, on peut aussi pointer le fait que le jeune étudiant de la fin des années 1950 et du début des années 1960, qu’était alors J. Kim, ait assisté à la naissance et au déclin des théories matérialistes de l’identité psychophysique. De cette époque et bien que passé de mode, l’idée du réductionnisme ne l’a, semble-t-il, jamais quitté. Le titre de ce chapitre, à lui tout seul, mentionne cette position constante que Kim n’aura de cesse de défendre : « Le mythe du matérialisme non réductionniste. » Les cartes sont, en effet, posées sur la table, il écrit : 

[…] les options disponibles, face au problème des rapports du corps et de l’esprit, sont plutôt restreintes – elles sont au nombre de trois : le dualisme anti-physicaliste, le réductionnisme et l’éliminativisme.  (p. 101)

Pour défendre sa position réductionniste, il doit alors soutenir un mode de survenance dite « forte » entraînant la possibilité de réduire les propriétés survenantes à leur base subvenante. Ce que montre l’auteur est bien le caractère instable du physicalisme non réductionniste. En effet, la survenance prônée à l’origine par D. Davidson s’efforçait de répondre à une double exigence : la dépendance du mental sur le physique et la non réduction. Dans ce chapitre au point de vue radical, Kim démontre que le la voie de ce physicalisme non seulement ne rend pas compte de la causalité mentale mais conduit à l’isolement du mental dans le monde physique. Bref, il devient incapable défendre la réalité du mental. Il le démontre au chapitre VIII.

Ce qui permet à Kim de bouter le physicalisme non réductionniste hors des sentiers d’un compte-rendu de la causalité mentale flirtant avec le dualisme est une base métaphysique redoutable lorsqu’il s’agit d’explications causales : le principe de l’exclusion causale explicative. Le chapitre IV du livre formule et défend le principe qui affirme qu’il ne peut y avoir plus d’une explication « complète » et « indépendante » pour un même explanandum. Dans le cas d’une explication causale, le principe se transforme en argument que l’on peut résumer ainsi : aucun événement simple ne peut avoir plus d’une cause suffisante se produisant à un temps donné (sauf s’il s’agit d’un cas de surdétermination causale). Appliqué au mental, lorsque la cause mentale survenante est mise en concurrence avec la cause physique, cette dernière préempte la cause mentale en raison d’un autre principe : la complétude ou clôture causale du domaine physique. C’est l’argument maître de J. Kim.

Le livre discute également l’anomalisme du mental de D. Davidson, l’argument de la réalisation multiple d’H. Putnam et le projet d’une épistémologie naturalisée de W.V. Quine et se termine par un chapitre IX qui aborde un sujet rarement traité par l’auteur, celui de la subjectivité dans l’explication de nos actions. Enfin, un post-scriptum qui revient sur l’analyse centrale de la causalité survenante est exemplaire de la méthode en philosophie analytique où l’auteur sait se ranger derrière les arguments et reconnaître, le cas échéant, le bien fondé d’une objection ou d’une faiblesse à l’égard d’une thèse. Ainsi, J. Kim, dans une relecture de la causalité survenante développée dans l’ouvrage, reconnaît qu’elle ne peut donner entière satisfaction. Il revient alors sur la concurrence supposée entre la cause mentale et la cause physique qui est à la source de l’argument de l’exclusion causale. Comment penser la distinction entre le mental et le physique, tout en maintenant le principe de survenance forte et sans les mettre en concurrence causale ? Il s’agit d’échapper au dualisme des propriétés (il n’existe pas deux propriétés différentes, l’une mentale et l’autre physique qui co-varieraient) et de ne pas retomber dans l’identité des types (on ne peut pas identifier les instances mentales en général à des instances physiques, mais une instance mentale est identique à une certaine instance physique). La navigation subtile entre ces deux écueils que propose J. Kim passe le reconnaît-il (note 5, p.  230) par une clarification de l’ontologie sous-jacente.  

Un ouvrage d’une telle richesse, fruit d’un travail philosophique clair et méticuleux consacré à la place de l’esprit dans notre monde physique intéressera tous ceux qui veulent connaître ou en savoir plus long sur tout un ensemble de thèses et d’arguments qui aura vraiment été au centre de la vie de la philosophie de l’esprit des vingt dernières années. Enfin, on doit souligner la qualité et l’audace de la jeune maison d’édition, Ithaque, qui n’hésite pas, une fois encore, à proposer un ouvrage remarquable et exigeant par ses enjeux philosophiques et la force de ses arguments.


Un événement éditorial : PHILOSOPHIE DE L’ESPRIT de Jaewgon Kim

12 juin 2008

Le livre de Jaegwon Kim Philosophy of Mind vient d’être traduit en français et paraît aux éditions d’Ithaque. Pour tous ceux qui s’intéressent à la philosophie de l’esprit, cette publication est un événement. En effet, le livre de Kim, si rapidement devenu un classique en langue anglaise, est un exemple de travail où transparaît la volonté d’expliquer et de rendre compte de la manière la plus claire possible, d’un grand ensemble de questions posées en philosophie de l’esprit.

Sous la direction de Mathieu Mulcey et préfacé par Pascal Engel, Philosophie de l’esprit séduit d’emblée par la qualité de la traduction. Nous sommes loin ici de ces objets approximatifs et saturés de néologismes laborieux comme on en rencontre parfois dans les traductions en sciences humaines. La clarté du texte de Kim qui transparaît alors permettra non seulement aux étudiants et enseignants d’y trouver une introduction majeure à la philosophie de l’esprit, mais aussi à toute personne s’intéressant à ce domaine, d’accéder à une présentation accessible des principales doctrines et questions traitant de la relation du corps et de l’esprit.

Dans les dix chapitres qui composent l’ouvrage, l’auteur cherche à rendre intelligible un certain nombre de théories (dualisme cartésien, béhaviorisme, théorie de l’identité psychophysique, fonctionnalisme) et de problèmes (la causalité mentale, la conscience, la contenu mental, la réduction). A la fin de chaque chapitre, le lecteur trouvera une liste de lectures complémentaires auxquelles Kim nous invite à nous référer afin d’entrer plus en profondeur dans la discussion. Mais le livre est bien plus que cela ! En effet, si Jaegwon Kim est un philosophe réputé, ce n’est pas uniquement pour la clarté de son style et la précision des thèses qu’il formule et relie avec intelligence. Son influence dans le débat contemporain en philosophie de l’esprit est considérable. On décèlera donc, au fil de la lecture, un parti pris, un ancrage solide d’arguments et d’objections à l’encontre de certaines thèses (le monisme anomal, les propriétés mentales irréductibles) mais aussi en faveur de certaines autres (la réduction fonctionnelle, les limites du physicalisme). Quant à son argument « maître » de l’exclusion causale explicative, présenté dans le chapitre consacré à la causalité mentale, sa description concise nous en délivre la redoutable efficacité. Ainsi, l’entreprise de Jaegwon Kim ne se réduit pas à une simple présentation de doctrines, un point de vue l’anime, permettant au lecteur de se positionner mais aussi de comprendre le cheminement du philosophe. Point remarquable, l’intérêt évident que l’on devine chez l’auteur en faveur de telle ou telle approche, qui à aucun moment ne verse dans la polémique, n’empêche pas une présentation la plus objective qui soit des différentes thèses en présence.

Pascal Engel dans sa préface isole ce qu’il nomme « les groupes de problèmes » auxquels la philosophie de l’esprit doit faire face : questions descriptives, questions ontologiques, questions épistémologiques. Kim, dans son livre, explore et apporte sa contribution à chacun de ces trois groupes de problèmes. Le chapitre d’introduction construit autour des questions descriptives se pose, entre autres, comme une tentative de catégorisation des phénomènes mentaux et se termine par un constat : « une conception unitaire de l’activité mentale nous fait toujours défaut. » Quant aux questions ontologiques et épistémologiques, elles traversent véritablement l’ensemble de l’ouvrage. Que l’on pense au concept d’événement ou au statut des propriétés réalisées ou encore à la recherche d’un nouveau modèle de réduction pouvant expliquer les phénomènes mentaux, l’apport de Kim pour les questions ontologiques et épistémologiques s’avère bel et bien majeur.

Alors, se profilant comme un classique, nous disposons enfin en langue française d’un livre permettant à chacun de prendre connaissance des questions activement débattues en philosophie de l’esprit. Et plus largement, à travers la recherche de la compréhension de ces questions, il s’agit pour l’auteur de nous « raconter une histoire » qui, par dessus tout, fait sens. C’est d’ailleurs là que se situent toute la force et la cohérence de l’ouvrage.


Entracte (la connaissance métaphysique)

6 février 2008

Le numéro 36 (2002) de la Revue de Métaphysique et de Morale (information de Mickaël Simon) est disponible gratuitement sur le site CAIRN. Le texte de E.J. Lowe, en particulier, intitulé La connaissance métaphysique est un modèle de clarté en ce qui concerne le projet métaphysique contemporain, projet au sein duquel les textes de ce blog s’inscrivent.


Métaphysique contemporaine

12 novembre 2007

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Dans la collection textes clés, les éditions Vrin publient, rassemblés par Emmanuelle Garcia et Frédéric Nef, et sous la direction de ce dernier, un volume réunissant quelques 12 textes dont la plupart sont au fondement d’une renaissance d’une discipline qui ne s’est ni jamais éteinte ni jamais achevée : la métaphysique. Le sous-titre intitulé « propriétés, mondes possibles et personnes » reflète toute l’étendue d’une investigation encore trop souvent ignorée du public français. C’est pourquoi, cet ouvrage apparaîtra comme une aubaine pour tous ceux qui considèrent la philosophie comme une pratique qui doit à la fois progresser et se renouveler.

C’est le cas de la métaphysique contemporaine que de progresser et de se renouveler, et ces 12 textes le montrent. En effet, pour la plupart, leur première publication en langue anglaise remonte aux années soixante (le texte de G.F. Stout, 1924 étant l’exception) et certains sont inédits (J. Lowe et J. Dokic).

Lorsque l’on écrit en première ligne d’un blog d’introduction à la philosophie de l’esprit le terme « métaphysique » il faut bien en comprendre le sens. Cette sélection de textes permet d’y contribuer. Je pense, en particulier, au texte de D. Armstrong sur les universaux, et à ceux de D.C Williams et de P. Simons sur les tropes, qui constituent une véritable relecture des enjeux de la vieille querelle des universaux. Mais que peut bien nous apporter, lorsque l’on veut rendre compte de l’esprit dans la nature, cette enquête métaphysique ?

Lorsque la métaphysique se demande de quoi est composé le monde, elle envisage un type d’enquête situé au-delà de la physique. Frédéric Nef, dans la préface, insiste clairement sur le sens de métaphysique « qui ne signifie pas « sur la physique, mais au-delà, au sens de ‘trans’. La métaphysique en ce sens n’est pas un discours totalisateur, mais un dépassement, ce qui répond à des critiques de la métaphysique comme totalité close opposée au dépassement éthique ou même religieux. »

Si l’on considère que certains organismes ou systèmes ont des propriétés mentales et que celles-ci se manifestent dans la relation de causalité par exemple, une clarification métaphysique de ce que sont ces propriétés s’impose.

La question qui consiste à de demander si des entités comme les propriétés existent est une question métaphysique. Une fois que l’existence de l’entité aura été justifiée restera à se demander ce qu’elle est vraiment. Autrement dit, en quoi consiste pour une chose d’avoir une propriété ? Armstrong pense que nous devons penser les propriétés comme des manières d’être. Ainsi, les propriétés sont des manières dont sont les choses. La charge ou la masse d’un électron est la manière d’être de cet électron. Une fois défini la propriété comme une manière d’être, on peut se demander si la notion de propriété est entièrement remplie par cette approche comme manière d’être. En effet, si deux choses a et b se ressemblent par une certaine propriété et que la chose a possède la propriété F, on peut se demander si la chose b ne possède pas la même propriété F que l’on a attribué à la chose a. Si oui, on dira alors que a et b « partagent » la même propriété. Mais que signifie « partager » une propriété pour deux choses ? Est-ce posséder quelque chose en commun ou est-ce platement se ressembler ? Les deux choses a et b, tout en restant deux choses distinctes peuvent-elles posséder une propriété identique ? Le problème de universaux est le problème de comment différents particuliers numériques peuvent néanmoins être identiques en nature. Le Réaliste au sujet de universaux, comme l’est Armstrong considèrera qu’une propriété peut être partagée par deux choses dans la mesure où cette ressemblance entre les deux choses met en jeu une certaine identité. On dira alors que la propriété F est universelle et est partagée par les choses a et b.

On peut aussi n’admettre que des propriétés particulières et rejeter la conception de l’identité entre les propriétés qui se ressemblent. C’est l’autre façon de considérer les propriétés. Si la propriété est une manière d’être, elle serait alors une manière d’être particularisée dont est la chose. Pour Armstrong, la similarité possède une base : l’identité. En adoptant la similarité simple, celle-ci se pose comme primitive. Deux choses sont similaires non parce qu’elles possèdent quelque chose d’identique en elle, ou parce qu’un observateur de ces deux choses les unirait conceptuellement, mais parce qu’elles sont platement similaires. La similarité est alors posée comme un fait brut, elle est basique et non réductible à l’identité. Autrement dit, ce que nous observons parmi les choses de la nature sont des ressemblances plutôt que des identités.

Ce débat divise. Les conséquences métaphysiques sont importantes. Elles concernent la place de l’objet en particulier et son statut. Les objets sont-ils séparés des propriétés ? Ou bien sont-ils des faisceaux de propriétés (bundle) Quelle ontologie adopter : l’objet, la seule instance de propriété particulière que l’on appelle « trope », l’état de chose ? D.C Williams défend une ontologie moniste de tropes. P. Simons, quant à lui, propose une théorie nouvelle de la substance qui fait une place à la fois aux tropes et à l’universalité.

Ainsi la métaphysique, dont la tradition analytique est seulement la marque de notre époque explique Frédéric Nef dans la présentation du livre, poursuit sa tâche. Le chantier n’est toujours pas fermé.


D’un point de vue ontologique

7 novembre 2007

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Le livre de John Heil From an Ontological Point of View (2003) est un modèle de travail philosophique dans lequel apparaît la volonté de rendre clair et accessible un ensemble de réponses à des questions comme : est-ce que le monde est une construction ? Existe-t-il des domaines dans le monde qui seraient indépendants de mon esprit ? Etre réaliste au sujet d’un domaine, comme par exemple, les objets perceptibles de dimension moyenne ou les nombres ou encore l’esprit, c’est considérer ces entités comme indépendantes de nos esprits. Le livre rend compte de ces problèmes et applique ses résultats à un certain nombre de questions qui traversent la philosophie de l’esprit (les zombis, les expériences de la conscience, l’intentionnalité…) et la métaphysique.

Qu’est-ce qu’un point de vue ontologique ?

Afin de rendre compte de l’esprit, la philosophie de Ryle ou de Wittgenstein aura mis l’accent sur le langage et la logique. L’approche fonctionnaliste du mental, quant à elle, aura fait entrer de curieuses propriétés dans son ontologie comme celles de posséder un rôle causal dans un système, par exemple. Davidson, lui, préféra parler de prédicats plutôt que de propriétés. Ces différentes approches ne contribuent pas à un point de vue ontologique.

Pour John Heil, derrière cette difficulté à adopter un point de vue ontologique se cache une théorie largement implicite qu’il nomme « théorie picturale ». Cette théorie, selon lui, est fausse et sans espoir, métaphysiquement parlant. L’idée centrale de cette théorie, qui est plus une tendance méthodologique en philosophique analytique ou encore représente une famille de doctrines est basée sur le principe suivant : on peut relever des traits de caractères de la réalité de nos représentations linguistiques.

Imaginons que l’on remette en cause l’existence de divisions naturelles dans le monde et que l’on affirme : « Tout dépend du langage ». Une telle sentence aurait la curieuse conséquence d’avoir à chercher à l’intérieur du langage même des renseignements sur la structure du monde. Le langage s’octroierait alors le pouvoir de « découper » la réalité. C’est alors que le caractère arbitraire et conventionnel du langage produirait son plus curieux effet : les éléments de la réalité sont arbitraires et conventionnels.

On pourrait aussi rechercher quelles conséquences un tel décret, qui affirme que le monde en dehors du langage dépend du langage, pourrait produire quant à l’ontologie du langage lui-même ! Ma table de travail deviendra alors très vite suspecte, mais que dire du désert et des montagnes ! Quant aux électrons, entités que l’on ne peut même pas localiser, ils ne seraient plus qu’un pur produit de nos théories physiques ? Les morphèmes ou les syllabes, par contre, seraient mises bizarrement à l’abri du doute. En effet, quand le monde est une construction du langage, ce dernier se met à l’écart du monde. Autrement dit, l’existence de ma table de travail, du désert, des montagnes, des électrons… dépendrait d’entités abstraites. Pour éviter cette conséquence, le langage lui-même devra être lui-même considéré comme quelque chose de concret. Dans ce cas-là, il ne pourrait pas s’exempter du genre de dépendance qui fait peser aux autres entités concrètes.

Le point de vue ontologique apparaît donc, dans le travail métaphysique, comme un point de vue inévitable.

 

Références :

  • HEIL, J. (2003) From an Ontological Point of View, Oxford: Oxford University Press.

Jaegwon Kim et l’émergence

14 mai 2007

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Les propriétés émergentes sont des propriétés nouvelles se manifestant au-dessus d’entités plus fondamentales et qu’on ne peut réduire aux propriétés de leur base.

L’émergence dont il est question dans les trois essais sur l’émergence de Jaegwon Kim, (recueil de textes traduits par Mathieu Mulcey, éditions Ithaque, novembre 2006) n’est donc pas une émergence que l’on pourrait qualifier de « résultante » ou d’ « additive » et qui consisterait à n’être rien de plus que l’addition des propriétés de sa base. Ainsi, la nouvelle propriété – la masse par exemple – qui émerge du meuble façonné par l’ébéniste et qui correspond à la somme des masses de ses parties, est certes nouvelle, mais pas au sens où le comprend l’émergentiste. L’exemple de la transparence de l’eau, par contre, apparaît comme une propriété nouvelle émergente dans le sens où elle est complètement étrangère aux propriétés de l’oxygène et de l’hydrogène. On pourrait, en effet, connaître entièrement les propriétés de l’oxygène et de l’hydrogène, mais ne pas savoir que lorsque ces entités se combinent d’une certaine manière, la substance nouvelle possède la propriété de la transparence.

Ainsi, l’ontologie émergentiste décrit un monde physique constitué de structures physiques simples ou composées. Cependant, pour ces dernières, ce qui les constitue ne sont pas de simples agrégats de structures simples. En effet, dans cette image métaphysique d’un monde stratifié par niveaux et s’élevant dans la complexité, chaque nouvelle strate voit naître une série de qualités nouvelles. Les propriétés nouvelles qui émergent de ces entités ne sont pas des propriétés structurelles dans le sens où elles seraient constituées par l’occurrence des propriétés et des relations des entités de la strate inférieure, non, elles sont nouvelles, parce qu’elles sont porteuses de nouveaux pouvoirs causaux primitifs.

Pour expliquer ce qu’est l’émergence et élucider les raisons d’un certain renouveau de la doctrine, Jaegwon Kim, à travers ses trois essais, examine la notion et la met face aux difficultés métaphysiques qu’elle génère : la nature du lien entre la nouvelle propriété et sa base, les pouvoirs causaux, l’image métaphysique d’un monde hiérarchisé. Si Jaegwon Kim se consacre ainsi à l’analyse puis à la critique de l’émergence, c’est que les propriétés mentales sont de bons candidats à l’émergence. On peut, en effet, supposer qu’éprouver une douleur, par exemple, émerge de l’activation de fibres C. Cependant, Kim n’est pas émergentiste. Son entreprise critique de l’émergence s’inscrit dans un chapitre plus général de son travail : le caractère intenable du physicalisme non réductible. Pour le dire brièvement, la thèse du physicalisme non réductible est un matérialisme qui postule l’existence de propriétés réalisées par ou fondées dans des propriétés physiques sous-jacentes, mais que l’on ne peut réduire à leur base. La thèse du physicalisme non réductible, si elle permet de rendre compte des propriétés mentales comme à la fois distinctes et déterminées du et par le mental, aura été la cible constante du philosophe soucieux de donner un contenu consistant à ces propriétés mentales.

Parmi les difficultés liées à l’introduction de la doctrine émergentiste, le problème central sur lequel Kim s’attarde dans son deuxième essai est celui de la « causalité descendante » (downward causation). En effet, les propriétés émergentes ne sont pas, pour les défenseurs de la doctrine, un épiphénomène. C’est-à-dire, que bien qu’on ne puisse pas les réduire, elles contribuent néanmoins à modifier causalement le monde. Ainsi, les propriétés émergentes ne confèrent pas seulement des pouvoirs causaux aux entités de la strate sur laquelle elles émergent, mais peuvent aussi affecter les entités du niveau inférieur. C’est pour cela que l’on dit que les structures émergentes sont engagées à la « causalité descendante ». Schématiquement la causalité descendante prend la forme suivante :

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La propriété physique de base ou de premier niveau P détermine la propriété mentale émergente de second niveau M qui se trouve en rivalité causale avec P pour expliquer causalement P*, propriété physique de niveau bas.

La question qui se pose alors à l’émergentisme est celle du nouveau pouvoir causal de la propriété M ? Comment comprendre cette nouveauté ainsi que son caractère irréductible ? P peut-il faire le travail causal de M ? Si P est suffisant pour causer P*, que devient M ?

La réponse de Kim, développée dans le deuxième essai de ce recueil, consiste à montrer, dans un style analytique clair, que s’il est crucial pour la cohérence de la doctrine que les propriétés émergentes possèdent leurs propres pouvoirs causaux, alors elle doivent affronter le problème de la causalité descendante. "Si la causalité descendante s’effondre, l’émergentisme s’effondre" conclut Kim.


Frédéric Nef, métaphysicien

8 janvier 2007

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L’année dernière est paru un livre de métaphysique en langue française (il faut le souligner le fait est rare), intitulé Les propriétés des choses : expérience et logique de Frédéric Nef (Ed. Vrin).

Dans cet ouvrage, Frédéric Nef poursuit son travail d’élaboration ontologique, ici en l’occurrence les propriétés.

Après avoir écrit sur l’objet (L’objet quelconque. Recherches sur l’ontologie de l’objet, Ed. Vrin, 1998) l’auteur entreprend de défendre une ontologie des propriétés particulières ou tropes.

Pour Nef, la réalité est non seulement indépendante de nos croyances, mais elle est est appréhendable. Cette "saisie" de la réalité s’effectue sous la forme d’une série de qualités : les tropes. Ainsi, les tropes sont dites les "briques élémentaires" ou encore les "atomes métaphysiques"de la structure profonde du monde. Il écrit :

Un trope est une propriété individuelle, une propriété concrète. Un exemple peut faire comprendre intuitivement ce qu’est un trope. Je perçois un cahier rouge ; l’analyse que l’on peut faire de la perception de cet objet implique l’existence de tropes, car je perçois le rouge de ce cahier (i.e. ce rouge) et percevant ce rouge je perçois, du même coup, que ce cahier est rouge. (Nef 2006 p 41)

Et les universaux ? Pour un tropiste comme Frédéric Nef, ils sont des classes de propriétés particulières similaires. Quant aux objets… Sont ils des faisceaux de tropes ou de simples porteurs de propriétés ? A moins que l’on ne puisse séparer les objets de leurs propriétés ?

Une telle investigation métaphysique nécessite un engagement réaliste solide et sans appel : « Il y a une structure ontologique de la réalité, indépendante de nos sens et de notre esprit, structure qui est la même pour le singes, les robots, les anges, les fourmis, les extra-terrestres (s’il y en a) et nous-mêmes. » (p. 310) Le projet métaphysique défendu et développé dans ce livre s’appuie donc sur une idée que la métaphysique ne doit pas seulement traiter de questions merveilleuses, mais est au service d’un éclaircissement de la structure de la réalité.

Le livre est riche, multiple et purement métaphysique. La première partie consacrée à l’ontologie parle du lien entre objets et propriétés. Elle fait suite à un dialogue liminaire dans lequel Philotaxe et Doxophile se disputent sur la méthode à adopter en métaphysique. Dans une seconde partie où il est question de la perception, un chapitre passionnant (III) discute un argument de Jérôme Dokic contre les propriétés. Dokic au sujet de la perception, défend une certaine neutralité métaphysique. Pour lui, percevoir ne nous apporte aucune indication substantielle. Pour Nef, on perçoit des propriétés, et ces propriétés sont des particuliers. Un développement instructif est alors apporté à la fin de ce chapitre éclairant la combinatoire entre particulier, universel, instanciation et exemplification… Une troisième partie est consacrée à la logique.

Bref, ce livre vient prouver que « la métaphysique n’est pas morte », comme l’affirmait l’auteur lui-même dans son précédent ouvrage, Qu’est-ce que la métaphysique ? (Gallimard, 2002).

Mais pourquoi parler de la parution d’un livre de métaphysique dans un blog d’introduction à la philosophie de l’esprit ? La réponse est que la philosophie de l’esprit n’est pas seulement concernée par l’analyse des concepts mentaux ou psychologiques. Des questions comme « L’esprit est-il distinct du corps ? » ou « l’esprit est-il une partie du corps ? » ou encore « la conscience est-elle une propriété du cerveau ? » sont des questions que seule la recherche métaphysique peut éclairer. La philosophie de l’esprit est, de façon inextricable, impliquée dans des problèmes métaphysiques. L’investigation des structures les plus fondamentales de la réalité, qu’est la métaphysique, a, dans le domaine de l’esprit, un rôle important à remplir. En effet, sans une conception cohérente de la réalité, les théories et toutes les observations des différentes sciences, ne sont elle pas vouées à l’errance de l’incompatibilité ?

La métaphysique vivante, comme la pratique Frédéric Nef n’est donc pas un reliquaire contenant des rêves impossibles. Pour Nef, la réalité nous est accessible et le travail métaphysique reste un travail incontournable de l’enquête rationnelle.


La philosophie de l’esprit sans propriétés mentales ?

3 décembre 2006

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Dans un livre récent d’introduction à la philosophie de l’esprit (La philosophie de l’esprit : De la relation entre l’esprit et la nature, 2005, Armand Colin), Michaël Esfeld expose tout l’embarras que l’on peut ressentir à l’usage que l’on peut faire du terme « propriété » en philosophie de l’esprit. D’ailleurs, sans doute pour délivrer le lecteur de cet embarras, le terme « propriété » ne figure pas dans l’index de l’ouvrage. Pourtant, voulant éclaircir la notion d’état, Esfeld écrit : « On adopte une conception bien précise des états : on considère un état comme l’occurrence individuelle – l’exemplaire – d’une propriété à un certain moment. Si Marie est dans l’état d’avoir mal à la tête aujourd’hui à midi, c’est une occurrence individuelle de la propriété d’avoir mal à la tête. » (p. 10).

Donc, selon Esfeld, si un organisme se trouve dans un état mental, c’est que cet état exemplifie une propriété mentale. Est-ce à dire que l’auteur affirme qu’il existe un objet universel abstrait de type mental qui entre en relation avec un particulier concret ? A moins qu’il ne veuille dire que cet exemplaire de propriété est lui-même un particulier, c’est-à-dire une propriété individuelle ou trope ? Ou encore un universel spatio-temporel ?

La notion d’ « occurrence de propriété », dont l’auteur admet qu’elle est une expression maladroite, pourrait bien être caractéristique d’une certaine situation en philosophie contemporaine de l’esprit.

On parle en effet facilement en philosophie de l’esprit de pertinence causale des propriétés mentales par exemple ou encore de propriétés mentales réalisables de façon multiple. Ainsi, la douleur pourrait être une propriété réalisée par d’autres propriétés. Affirmer cela signifie que l’on admette qu’il existe une propriété unique qui serait la douleur qui pourrait être partagée par tous les organismes éprouvant de la douleur. De telles affirmations réclament une inévitable justification métaphysique.

En effet, si « l’occurrence de propriété » dont parle M. Esfeld est une exemplification, il faut aborder le problème de la relation entre des objets spatio-temporels (particuliers) et ce qui existerait en dehors de l’espace–temps, les universaux. A moins que l’on conçoive que des universaux puissent être logés dans l’espace-temps et exemplifiés dans des particuliers. Ainsi, l’on peut se demander si l’ « occurrence de propriété » dont parle Esfeld est l’instance de la propriété universelle de douleur ? A moins que l’ « occurrence de propriété » soit elle-même une propriété particulière ?

Ces questions métaphysiques concernent l’ontologie des propriétés. Comme on le voit, la notion de propriété mentale qui, à première vue se distingue de la notion de propriété physique, demande un éclaircissement. Cet éclaircissement est métaphysique et concerne l’ontologie des propriétés.

Ainsi, lorsque l’on pose le problème de la causalité mentale, la question du rôle des propriétés mentales s’avère cruciale. En effet, la question déterminante consiste à se demander, si l’état de Marie, qui est d’avoir mal à la tête aujourd’hui à midi, est la cause de la tension de son bras vers le cachet d’aspirine. Si un événement mental se produit en vertu de l’exemplification d’une propriété à un instant donné, alors on ne peut éviter de parler des propriétés. Cependant, en faisant ainsi entrer les propriétés mentales dans le débat philosophique, inévitablement, la question du statut ontologique de ces entités – pour peu que l’on pense que le monde contienne un tel genre d’entités – se trouve posée. M. Esfeld choisit de n’en pas parler ou presque pas. Un point de vue ontologique sur le mental, peut-il faire l’impasse sur la métaphysique des propriétés ?


L’esprit dans un monde physique

30 octobre 2006

 

 

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Le livre de Jaegwon Kim, Mind in a Physical World, parut en 1998 et dont la traduction française vient de paraître sous le titre, L’esprit dans un monde physique (préface de Max Kistler, traduction François athané et Edouard Guinet, Editions Syllepse, septembre 2006) est devenu en quelques années un classique incontournable en philosophie de l’esprit.

Les raisons qui font de cet ouvrage une référence dans le débat philosophique sont dues à la fois à l’infatigable recherche de clarté dont Kim fait preuve dans l’ensemble de ses écrits et dans ce livre en particulier, ainsi qu’à la puissance d’une thèse âprement défendue, le réductionnisme, dont il est un des plus farouches défenseur.

La philosophie de Kim, que le titre du livre dévoile, mêle deux idées, à première vue contradictoires : le physicalisme et la réalité du mental. La première idée est celle qui affirme que chaque propriété d’une chose est soit une propriété physique, ou bien, est déterminée par ses propriétés physiques et qu’il n’existe rien dans le monde qui ne soit pas une chose physique. Quant à la seconde, la réalité de nos états mentaux, elle s’ancre dans nos existences d’agents, comme cause de nos comportements venant modifier l’arrangement des choses physiques peuplant notre environnement.

Pour préserver le mental au sein de notre monde physique, la philosophie de Jaegwon Kim est alors obligée de naviguer entre deux écueils. Le premier est l’épiphénoménisme ou négation du rôle causal du mental et le second l’éliminativisme ou négation de l’existence des entités mentales. Pour atteindre cet objectif de préservation du mental, la stratégie de Kim consiste à essayer de ruiner la thèse standard en philosophie contemporaine de l’esprit : le physicalisme non réductible. Cette thèse qui, à travers le fonctionnalisme, introduit des propriétés réalisées par d’autres propriétés jouant un rôle fonctionnel, est, pour Kim, une thèse instable, incapable de sauver le mental de ces deux écueils.

Le travail de Kim dans les quatre chapitres du livre se focalise alors autour du problème de la causation mentale tel qu’il émerge dans la métaphysique contemporaine de l’esprit. Les notions de survenance, mais aussi de réalisation du mental sur/par le physique sont éclaircies et mises en évidence comme autant des concepts enracinés dans un certain modèle métaphysique : un monde stratifié par niveaux. C’est dans ce cadre que l’exposé d’un des arguments majeurs de Kim, « l’argument de la survenance » trouve sa place, venant écarter une fois encore la thèse standard du physicalisme non réductible.

Ainsi la recherche d’une place effective pour le mental dans la relation causale ne s’accomplit pas, dans le renoncement à notre métaphysique de la causation. Pour Kim, le mental ne forme pas seulement une explication pratique susceptible de nous fournir des informations au sujet du réseau causal dans lequel un événement est ancré, mais doit trouver sa place comme cause d’événements physiques. La préservation du mental dans notre monde physique a donc un coût métaphysique. Pour Jaegwon Kim, parce que selon lui, en adhérant au physicalisme, il n’existe pas de voie moyenne, seule la réduction « sauve le mental, mais seulement comme une partie du monde physique ».


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