Entracte (la connaissance métaphysique)

6 février 2008

Le numéro 36 (2002) de la Revue de Métaphysique et de Morale (information de Mickaël Simon) est disponible gratuitement sur le site CAIRN. Le texte de E.J. Lowe, en particulier, intitulé La connaissance métaphysique est un modèle de clarté en ce qui concerne le projet métaphysique contemporain, projet au sein duquel les textes de ce blog s’inscrivent.


Métaphysique contemporaine

12 novembre 2007

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Dans la collection textes clés, les éditions Vrin publient, rassemblés par Emmanuelle Garcia et Frédéric Nef, et sous la direction de ce dernier, un volume réunissant quelques 12 textes dont la plupart sont au fondement d’une renaissance d’une discipline qui ne s’est ni jamais éteinte ni jamais achevée : la métaphysique. Le sous-titre intitulé « propriétés, mondes possibles et personnes » reflète toute l’étendue d’une investigation encore trop souvent ignorée du public français. C’est pourquoi, cet ouvrage apparaîtra comme une aubaine pour tous ceux qui considèrent la philosophie comme une pratique qui doit à la fois progresser et se renouveler.

C’est le cas de la métaphysique contemporaine que de progresser et de se renouveler, et ces 12 textes le montrent. En effet, pour la plupart, leur première publication en langue anglaise remonte aux années soixante (le texte de G.F. Stout, 1924 étant l’exception) et certains sont inédits (J. Lowe et J. Dokic).

Lorsque l’on écrit en première ligne d’un blog d’introduction à la philosophie de l’esprit le terme « métaphysique » il faut bien en comprendre le sens. Cette sélection de textes permet d’y contribuer. Je pense, en particulier, au texte de D. Armstrong sur les universaux, et à ceux de D.C Williams et de P. Simons sur les tropes, qui constituent une véritable relecture des enjeux de la vieille querelle des universaux. Mais que peut bien nous apporter, lorsque l’on veut rendre compte de l’esprit dans la nature, cette enquête métaphysique ?

Lorsque la métaphysique se demande de quoi est composé le monde, elle envisage un type d’enquête situé au-delà de la physique. Frédéric Nef, dans la préface, insiste clairement sur le sens de métaphysique « qui ne signifie pas « sur la physique, mais au-delà, au sens de ‘trans’. La métaphysique en ce sens n’est pas un discours totalisateur, mais un dépassement, ce qui répond à des critiques de la métaphysique comme totalité close opposée au dépassement éthique ou même religieux. »

Si l’on considère que certains organismes ou systèmes ont des propriétés mentales et que celles-ci se manifestent dans la relation de causalité par exemple, une clarification métaphysique de ce que sont ces propriétés s’impose.

La question qui consiste à de demander si des entités comme les propriétés existent est une question métaphysique. Une fois que l’existence de l’entité aura été justifiée restera à se demander ce qu’elle est vraiment. Autrement dit, en quoi consiste pour une chose d’avoir une propriété ? Armstrong pense que nous devons penser les propriétés comme des manières d’être. Ainsi, les propriétés sont des manières dont sont les choses. La charge ou la masse d’un électron est la manière d’être de cet électron. Une fois défini la propriété comme une manière d’être, on peut se demander si la notion de propriété est entièrement remplie par cette approche comme manière d’être. En effet, si deux choses a et b se ressemblent par une certaine propriété et que la chose a possède la propriété F, on peut se demander si la chose b ne possède pas la même propriété F que l’on a attribué à la chose a. Si oui, on dira alors que a et b « partagent » la même propriété. Mais que signifie « partager » une propriété pour deux choses ? Est-ce posséder quelque chose en commun ou est-ce platement se ressembler ? Les deux choses a et b, tout en restant deux choses distinctes peuvent-elles posséder une propriété identique ? Le problème de universaux est le problème de comment différents particuliers numériques peuvent néanmoins être identiques en nature. Le Réaliste au sujet de universaux, comme l’est Armstrong considèrera qu’une propriété peut être partagée par deux choses dans la mesure où cette ressemblance entre les deux choses met en jeu une certaine identité. On dira alors que la propriété F est universelle et est partagée par les choses a et b.

On peut aussi n’admettre que des propriétés particulières et rejeter la conception de l’identité entre les propriétés qui se ressemblent. C’est l’autre façon de considérer les propriétés. Si la propriété est une manière d’être, elle serait alors une manière d’être particularisée dont est la chose. Pour Armstrong, la similarité possède une base : l’identité. En adoptant la similarité simple, celle-ci se pose comme primitive. Deux choses sont similaires non parce qu’elles possèdent quelque chose d’identique en elle, ou parce qu’un observateur de ces deux choses les unirait conceptuellement, mais parce qu’elles sont platement similaires. La similarité est alors posée comme un fait brut, elle est basique et non réductible à l’identité. Autrement dit, ce que nous observons parmi les choses de la nature sont des ressemblances plutôt que des identités.

Ce débat divise. Les conséquences métaphysiques sont importantes. Elles concernent la place de l’objet en particulier et son statut. Les objets sont-ils séparés des propriétés ? Ou bien sont-ils des faisceaux de propriétés (bundle) Quelle ontologie adopter : l’objet, la seule instance de propriété particulière que l’on appelle « trope », l’état de chose ? D.C Williams défend une ontologie moniste de tropes. P. Simons, quant à lui, propose une théorie nouvelle de la substance qui fait une place à la fois aux tropes et à l’universalité.

Ainsi la métaphysique, dont la tradition analytique est seulement la marque de notre époque explique Frédéric Nef dans la présentation du livre, poursuit sa tâche. Le chantier n’est toujours pas fermé.


D’un point de vue ontologique

7 novembre 2007

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Le livre de John Heil From an Ontological Point of View (2003) est un modèle de travail philosophique dans lequel apparaît la volonté de rendre clair et accessible un ensemble de réponses à des questions comme : est-ce que le monde est une construction ? Existe-t-il des domaines dans le monde qui seraient indépendants de mon esprit ? Etre réaliste au sujet d’un domaine, comme par exemple, les objets perceptibles de dimension moyenne ou les nombres ou encore l’esprit, c’est considérer ces entités comme indépendantes de nos esprits. Le livre rend compte de ces problèmes et applique ses résultats à un certain nombre de questions qui traversent la philosophie de l’esprit (les zombis, les expériences de la conscience, l’intentionnalité…) et la métaphysique.

Qu’est-ce qu’un point de vue ontologique ?

Afin de rendre compte de l’esprit, la philosophie de Ryle ou de Wittgenstein aura mis l’accent sur le langage et la logique. L’approche fonctionnaliste du mental, quant à elle, aura fait entrer de curieuses propriétés dans son ontologie comme celles de posséder un rôle causal dans un système, par exemple. Davidson, lui, préféra parler de prédicats plutôt que de propriétés. Ces différentes approches ne contribuent pas à un point de vue ontologique.

Pour John Heil, derrière cette difficulté à adopter un point de vue ontologique se cache une théorie largement implicite qu’il nomme « théorie picturale ». Cette théorie, selon lui, est fausse et sans espoir, métaphysiquement parlant. L’idée centrale de cette théorie, qui est plus une tendance méthodologique en philosophique analytique ou encore représente une famille de doctrines est basée sur le principe suivant : on peut relever des traits de caractères de la réalité de nos représentations linguistiques.

Imaginons que l’on remette en cause l’existence de divisions naturelles dans le monde et que l’on affirme : « Tout dépend du langage ». Une telle sentence aurait la curieuse conséquence d’avoir à chercher à l’intérieur du langage même des renseignements sur la structure du monde. Le langage s’octroierait alors le pouvoir de « découper » la réalité. C’est alors que le caractère arbitraire et conventionnel du langage produirait son plus curieux effet : les éléments de la réalité sont arbitraires et conventionnels.

On pourrait aussi rechercher quelles conséquences un tel décret, qui affirme que le monde en dehors du langage dépend du langage, pourrait produire quant à l’ontologie du langage lui-même ! Ma table de travail deviendra alors très vite suspecte, mais que dire du désert et des montagnes ! Quant aux électrons, entités que l’on ne peut même pas localiser, ils ne seraient plus qu’un pur produit de nos théories physiques ? Les morphèmes ou les syllabes, par contre, seraient mises bizarrement à l’abri du doute. En effet, quand le monde est une construction du langage, ce dernier se met à l’écart du monde. Autrement dit, l’existence de ma table de travail, du désert, des montagnes, des électrons… dépendrait d’entités abstraites. Pour éviter cette conséquence, le langage lui-même devra être lui-même considéré comme quelque chose de concret. Dans ce cas-là, il ne pourrait pas s’exempter du genre de dépendance qui fait peser aux autres entités concrètes.

Le point de vue ontologique apparaît donc, dans le travail métaphysique, comme un point de vue inévitable.

 

Références :

  • HEIL, J. (2003) From an Ontological Point of View, Oxford: Oxford University Press.

Jaegwon Kim et l’émergence

14 mai 2007

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Les propriétés émergentes sont des propriétés nouvelles se manifestant au-dessus d’entités plus fondamentales et qu’on ne peut réduire aux propriétés de leur base.

L’émergence dont il est question dans les trois essais sur l’émergence de Jaegwon Kim, (recueil de textes traduits par Mathieu Mulcey, éditions Ithaque, novembre 2006) n’est donc pas une émergence que l’on pourrait qualifier de « résultante » ou d’ « additive » et qui consisterait à n’être rien de plus que l’addition des propriétés de sa base. Ainsi, la nouvelle propriété – la masse par exemple - qui émerge du meuble façonné par l’ébéniste et qui correspond à la somme des masses de ses parties, est certes nouvelle, mais pas au sens où le comprend l’émergentiste. L’exemple de la transparence de l’eau, par contre, apparaît comme une propriété nouvelle émergente dans le sens où elle est complètement étrangère aux propriétés de l’oxygène et de l’hydrogène. On pourrait, en effet, connaître entièrement les propriétés de l’oxygène et de l’hydrogène, mais ne pas savoir que lorsque ces entités se combinent d’une certaine manière, la substance nouvelle possède la propriété de la transparence.

Ainsi, l’ontologie émergentiste décrit un monde physique constitué de structures physiques simples ou composées. Cependant, pour ces dernières, ce qui les constitue ne sont pas de simples agrégats de structures simples. En effet, dans cette image métaphysique d’un monde stratifié par niveaux et s’élevant dans la complexité, chaque nouvelle strate voit naître une série de qualités nouvelles. Les propriétés nouvelles qui émergent de ces entités ne sont pas des propriétés structurelles dans le sens où elles seraient constituées par l’occurrence des propriétés et des relations des entités de la strate inférieure, non, elles sont nouvelles, parce qu’elles sont porteuses de nouveaux pouvoirs causaux primitifs.

Pour expliquer ce qu’est l’émergence et élucider les raisons d’un certain renouveau de la doctrine, Jaegwon Kim, à travers ses trois essais, examine la notion et la met face aux difficultés métaphysiques qu’elle génère : la nature du lien entre la nouvelle propriété et sa base, les pouvoirs causaux, l’image métaphysique d’un monde hiérarchisé. Si Jaegwon Kim se consacre ainsi à l’analyse puis à la critique de l’émergence, c’est que les propriétés mentales sont de bons candidats à l’émergence. On peut, en effet, supposer qu’éprouver une douleur, par exemple, émerge de l’activation de fibres C. Cependant, Kim n’est pas émergentiste. Son entreprise critique de l’émergence s’inscrit dans un chapitre plus général de son travail : le caractère intenable du physicalisme non réductible. Pour le dire brièvement, la thèse du physicalisme non réductible est un matérialisme qui postule l’existence de propriétés réalisées par ou fondées dans des propriétés physiques sous-jacentes, mais que l’on ne peut réduire à leur base. La thèse du physicalisme non réductible, si elle permet de rendre compte des propriétés mentales comme à la fois distinctes et déterminées du et par le mental, aura été la cible constante du philosophe soucieux de donner un contenu consistant à ces propriétés mentales.

Parmi les difficultés liées à l’introduction de la doctrine émergentiste, le problème central sur lequel Kim s’attarde dans son deuxième essai est celui de la « causalité descendante » (downward causation). En effet, les propriétés émergentes ne sont pas, pour les défenseurs de la doctrine, un épiphénomène. C’est-à-dire, que bien qu’on ne puisse pas les réduire, elles contribuent néanmoins à modifier causalement le monde. Ainsi, les propriétés émergentes ne confèrent pas seulement des pouvoirs causaux aux entités de la strate sur laquelle elles émergent, mais peuvent aussi affecter les entités du niveau inférieur. C’est pour cela que l’on dit que les structures émergentes sont engagées à la « causalité descendante ». Schématiquement la causalité descendante prend la forme suivante :

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La propriété physique de base ou de premier niveau P détermine la propriété mentale émergente de second niveau M qui se trouve en rivalité causale avec P pour expliquer causalement P*, propriété physique de niveau bas.

La question qui se pose alors à l’émergentisme est celle du nouveau pouvoir causal de la propriété M ? Comment comprendre cette nouveauté ainsi que son caractère irréductible ? P peut-il faire le travail causal de M ? Si P est suffisant pour causer P*, que devient M ?

La réponse de Kim, développée dans le deuxième essai de ce recueil, consiste à montrer, dans un style analytique clair, que s’il est crucial pour la cohérence de la doctrine que les propriétés émergentes possèdent leurs propres pouvoirs causaux, alors elle doivent affronter le problème de la causalité descendante. “Si la causalité descendante s’effondre, l’émergentisme s’effondre” conclut Kim.


Frédéric Nef, métaphysicien

8 janvier 2007

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L’année dernière est paru un livre de métaphysique en langue française (il faut le souligner le fait est rare), intitulé Les propriétés des choses : expérience et logique de Frédéric Nef (Ed. Vrin).

Dans cet ouvrage, Frédéric Nef poursuit son travail d’élaboration ontologique, ici en l’occurrence les propriétés.

Après avoir écrit sur l’objet (L’objet quelconque. Recherches sur l’ontologie de l’objet, Ed. Vrin, 199 8) l’auteur entreprend de défendre une ontologie des propriétés particulières ou tropes.

Pour Nef, la réalité est non seulement indépendante de nos croyances, mais elle est est appréhendable. Cette “saisie” de la réalité s’effectue sous la forme d’une série de qualités : les tropes. Ainsi, les tropes sont dites les “briques élémentaires” ou encore les “atomes métaphysiques”de la structure profonde du monde. Il écrit :

Un trope est une propriété individuelle, une propriété concrète. Un exemple peut faire comprendre intuitivement ce qu’est un trope. Je perçois un cahier rouge ; l’analyse que l’on peut faire de la perception de cet objet implique l’existence de tropes, car je perçois le rouge de ce cahier (i.e. ce rouge) et percevant ce rouge je perçois, du même coup, que ce cahier est rouge. (Nef 2006 p 41)

Et les universaux ? Pour un tropiste comme Frédéric Nef, ils sont des classes de propriétés particulières similaires. Quant aux objets… Sont ils des faisceaux de tropes ou de simples porteurs de propriétés ? A moins que l’on ne puisse séparer les objets de leurs propriétés ?

Une telle investigation métaphysique nécessite un engagement réaliste solide et sans appel : « Il y a une structure ontologique de la réalité, indépendante de nos sens et de notre esprit, structure qui est la même pour le singes, les robots, les anges, les fourmis, les extra-terrestres (s’il y en a) et nous-mêmes. » (p. 310) Le projet métaphysique défendu et développé dans ce livre s’appuie donc sur une idée que la métaphysique ne doit pas seulement traiter de questions merveilleuses, mais est au service d’un éclaircissement de la structure de la réalité.

Le livre est riche, multiple et purement métaphysique. La première partie consacrée à l’ontologie parle du lien entre objets et propriétés. Elle fait suite à un dialogue liminaire dans lequel Philotaxe et Doxophile se disputent sur la méthode à adopter en métaphysique. Dans une seconde partie où il est question de la perception, un chapitre passionnant (III) discute un argument de Jérôme Dokic contre les propriétés. Dokic au sujet de la perception, défend une certaine neutralité métaphysique. Pour lui, percevoir ne nous apporte aucune indication substantielle. Pour Nef, on perçoit des propriétés, et ces propriétés sont des particuliers. Un développement instructif est alors apporté à la fin de ce chapitre éclairant la combinatoire entre particulier, universel, instanciation et exemplification… Une troisième partie est consacrée à la logique.

Bref, ce livre vient prouver que « la métaphysique n’est pas morte », comme l’affirmait l’auteur lui-même dans son précédent ouvrage, Qu’est-ce que la métaphysique ? (Gallimard, 2002).

Mais pourquoi parler de la parution d’un livre de métaphysique dans un blog d’introduction à la philosophie de l’esprit ? La réponse est que la philosophie de l’esprit n’est pas seulement concernée par l’analyse des concepts mentaux ou psychologiques. Des questions comme « L’esprit est-il distinct du corps ? » ou « l’esprit est-il une partie du corps ? » ou encore « la conscience est-elle une propriété du cerveau ? » sont des questions que seule la recherche métaphysique peut éclairer. La philosophie de l’esprit est, de façon inextricable, impliquée dans des problèmes métaphysiques. L’investigation des structures les plus fondamentales de la réalité, qu’est la métaphysique, a, dans le domaine de l’esprit, un rôle important à remplir. En effet, sans une conception cohérente de la réalité, les théories et toutes les observations des différentes sciences, ne sont elle pas vouées à l’errance de l’incompatibilité ?

La métaphysique vivante, comme la pratique Frédéric Nef n’est donc pas un reliquaire contenant des rêves impossibles. Pour Nef, la réalité nous est accessible et le travail métaphysique reste un travail incontournable de l’enquête rationnelle.


La philosophie de l’esprit sans propriétés mentales ?

3 décembre 2006

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Dans un livre récent d’introduction à la philosophie de l’esprit (La philosophie de l’esprit : De la relation entre l’esprit et la nature, 2005, Armand Colin), Michaël Esfeld expose tout l’embarras que l’on peut ressentir à l’usage que l’on peut faire du terme « propriété » en philosophie de l’esprit. D’ailleurs, sans doute pour délivrer le lecteur de cet embarras, le terme « propriété » ne figure pas dans l’index de l’ouvrage. Pourtant, voulant éclaircir la notion d’état, Esfeld écrit : « On adopte une conception bien précise des états : on considère un état comme l’occurrence individuelle – l’exemplaire – d’une propriété à un certain moment. Si Marie est dans l’état d’avoir mal à la tête aujourd’hui à midi, c’est une occurrence individuelle de la propriété d’avoir mal à la tête. » (p. 10).

Donc, selon Esfeld, si un organisme se trouve dans un état mental, c’est que cet état exemplifie une propriété mentale. Est-ce à dire que l’auteur affirme qu’il existe un objet universel abstrait de type mental qui entre en relation avec un particulier concret ? A moins qu’il ne veuille dire que cet exemplaire de propriété est lui-même un particulier, c’est-à-dire une propriété individuelle ou trope ? Ou encore un universel spatio-temporel ?

La notion d’ « occurrence de propriété », dont l’auteur admet qu’elle est une expression maladroite, pourrait bien être caractéristique d’une certaine situation en philosophie contemporaine de l’esprit.

On parle en effet facilement en philosophie de l’esprit de pertinence causale des propriétés mentales par exemple ou encore de propriétés mentales réalisables de façon multiple. Ainsi, la douleur pourrait être une propriété réalisée par d’autres propriétés. Affirmer cela signifie que l’on admette qu’il existe une propriété unique qui serait la douleur qui pourrait être partagée par tous les organismes éprouvant de la douleur. De telles affirmations réclament une inévitable justification métaphysique.

En effet, si « l’occurrence de propriété » dont parle M. Esfeld est une exemplification, il faut aborder le problème de la relation entre des objets spatio-temporels (particuliers) et ce qui existerait en dehors de l’espace–temps, les universaux. A moins que l’on conçoive que des universaux puissent être logés dans l’espace-temps et exemplifiés dans des particuliers. Ainsi, l’on peut se demander si l’ « occurrence de propriété » dont parle Esfeld est l’instance de la propriété universelle de douleur ? A moins que l’ « occurrence de propriété » soit elle-même une propriété particulière ?

Ces questions métaphysiques concernent l’ontologie des propriétés. Comme on le voit, la notion de propriété mentale qui, à première vue se distingue de la notion de propriété physique, demande un éclaircissement. Cet éclaircissement est métaphysique et concerne l’ontologie des propriétés.

Ainsi, lorsque l’on pose le problème de la causalité mentale, la question du rôle des propriétés mentales s’avère cruciale. En effet, la question déterminante consiste à se demander, si l’état de Marie, qui est d’avoir mal à la tête aujourd’hui à midi, est la cause de la tension de son bras vers le cachet d’aspirine. Si un événement mental se produit en vertu de l’exemplification d’une propriété à un instant donné, alors on ne peut éviter de parler des propriétés. Cependant, en faisant ainsi entrer les propriétés mentales dans le débat philosophique, inévitablement, la question du statut ontologique de ces entités – pour peu que l’on pense que le monde contienne un tel genre d’entités – se trouve posée. M. Esfeld choisit de n’en pas parler ou presque pas. Un point de vue ontologique sur le mental, peut-il faire l’impasse sur la métaphysique des propriétés ?


L’esprit dans un monde physique

30 octobre 2006

 

 

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Le livre de Jaegwon Kim, Mind in a Physical World, parut en 1998 et dont la traduction française vient de paraître sous le titre, L’esprit dans un monde physique (préface de Max Kistler, traduction François athané et Edouard Guinet, Editions Syllepse, septembre 2006) est devenu en quelques années un classique incontournable en philosophie de l’esprit.

Les raisons qui font de cet ouvrage une référence dans le débat philosophique sont dues à la fois à l’infatigable recherche de clarté dont Kim fait preuve dans l’ensemble de ses écrits et dans ce livre en particulier, ainsi qu’à la puissance d’une thèse âprement défendue, le réductionnisme, dont il est un des plus farouches défenseur.

La philosophie de Kim, que le titre du livre dévoile, mêle deux idées, à première vue contradictoires : le physicalisme et la réalité du mental. La première idée est celle qui affirme que chaque propriété d’une chose est soit une propriété physique, ou bien, est déterminée par ses propriétés physiques et qu’il n’existe rien dans le monde qui ne soit pas une chose physique. Quant à la seconde, la réalité de nos états mentaux, elle s’ancre dans nos existences d’agents, comme cause de nos comportements venant modifier l’arrangement des choses physiques peuplant notre environnement.

Pour préserver le mental au sein de notre monde physique, la philosophie de Jaegwon Kim est alors obligée de naviguer entre deux écueils. Le premier est l’épiphénoménisme ou négation du rôle causal du mental et le second l’éliminativisme ou négation de l’existence des entités mentales. Pour atteindre cet objectif de préservation du mental, la stratégie de Kim consiste à essayer de ruiner la thèse standard en philosophie contemporaine de l’esprit : le physicalisme non réductible. Cette thèse qui, à travers le fonctionnalisme, introduit des propriétés réalisées par d’autres propriétés jouant un rôle fonctionnel, est, pour Kim, une thèse instable, incapable de sauver le mental de ces deux écueils.

Le travail de Kim dans les quatre chapitres du livre se focalise alors autour du problème de la causation mentale tel qu’il émerge dans la métaphysique contemporaine de l’esprit. Les notions de survenance, mais aussi de réalisation du mental sur/par le physique sont éclaircies et mises en évidence comme autant des concepts enracinés dans un certain modèle métaphysique : un monde stratifié par niveaux. C’est dans ce cadre que l’exposé d’un des arguments majeurs de Kim, « l’argument de la survenance » trouve sa place, venant écarter une fois encore la thèse standard du physicalisme non réductible.

Ainsi la recherche d’une place effective pour le mental dans la relation causale ne s’accomplit pas, dans le renoncement à notre métaphysique de la causation. Pour Kim, le mental ne forme pas seulement une explication pratique susceptible de nous fournir des informations au sujet du réseau causal dans lequel un événement est ancré, mais doit trouver sa place comme cause d’événements physiques. La préservation du mental dans notre monde physique a donc un coût métaphysique. Pour Jaegwon Kim, parce que selon lui, en adhérant au physicalisme, il n’existe pas de voie moyenne, seule la réduction « sauve le mental, mais seulement comme une partie du monde physique ».