Le principe de l’héritage causal

17 mars 2009

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La propriété fonctionnelle est une propriété qui se définit prioritairement par ce qu’elle fait plutôt que par ce qui la constitue. Ainsi, la propriété d’éprouver une douleur se définit, par exemple, comme un état causant certains comportements fait d’évitements et de contractions musculaires faciales. Le fonctionnalisme standard est la thèse qui affirme que ce qui fait de quelque chose une croyance, une pensée ou un désir ou tout autre état mental, est indifférent à sa constitution interne. Ainsi, l’identité d’une propriété mentale serait seulement déterminée par un certain rôle, une certaine spécification causale. Cette approche du mental permet donc une interprétation des propriétés comprises indépendamment de leurs implémentations physiques (biologiques). La propriété d’éprouver une douleur, peut alors être réalisée par un nombre indéfini de propriétés. La propriété mentale, ainsi identifiée en dehors de sa constitution matérielle occupe un certain rôle causal.

On peut cependant s’interroger sur le statut ontologique de cette propriété mentale réalisée. En effet, lorsque l’on admet qu’être une propriété revient à doter de certains pouvoirs causaux les objets qui la possède, on peut se demander si des propriétés réalisées par des propriétés physiques (neurales, dans le cas des propriétés mentales) peuvent être individualisées sur la base de leurs propres pouvoirs causaux ? Si les propriétés réalisées doivent être des propriétés distinctes des propriétés spécifiques qui les réalisent, elles doivent alors posséder certains pouvoirs causaux qui leur sont spécifiques. Toutefois, une question préliminaire se pose quant à la provenance de ce pouvoir causal : d’où une propriété réalisée tient- elle ses pouvoirs causaux ?

J. Kim établit un principe simple : les pouvoirs causaux des propriétés réalisées ne peuvent avoir plus de pouvoir, à une occasion donnée, que leurs réalisateurs à cette même occasion. Autrement dit, ces propriétés héritent des propriétés qui les réalisent. Le principe se formule de la façon suivante :

Principe de l’héritage causal. Si une propriété mentale M est réalisée dans un système à t en vertu de la réalisation physique de base P, les pouvoirs causaux de cette instance de M sont identiques avec les pouvoirs causaux de P. (Kim 1992, p. 740)

L’application d’un tel principe attaque manifestement toutes les thèses à propos de l’esprit qui se rattachent au physicalisme non réductible. En effet, l’identité prônée par le principe de l’héritabilité causale entre les instances d’une propriété de base réalisatrice et les instances d’une propriété réalisée, fragilise l’autonomie de cette dernière. Effectivement, selon le principe, aucun pouvoir nouveau ne peut émerger dans la propriété réalisée. Le travail causal n’est donc le fait que des seules propriétés sous-jacentes réalisant ces propriétés.

Pour la thèse du physicalisme non réductible, les propriétés mentales non réductibles sont de véritables propriétés possédées par certains organismes. En effet, si les propriétés mentales sont de véritables structures du monde, elles doivent posséder, elles aussi, des pouvoirs causaux qui sont des propriétés intrinsèques à leur possesseur.

Ce que soutient le physicalisme non réductible, c’est que les propriétés mentales sont distinctes et irréductibles à leur base réalisatrice. Si, d’un côté, des propriétés mentales réalisées possèdent quelques pouvoirs causaux, ceux-ci doivent être, selon le physicalisme non réductible, différents des propriétés physiques qui les réalisent. Si, d’un autre côté, les pouvoirs causaux sont ceux hérités de la base réalisatrice, il devient alors difficile pour le physicalisme non réductible de soutenir que les propriétés mentales possèdent leurs propres pouvoirs causaux. En conséquence, si l’acceptation de ce principe peut apparaître comme une certaine négation de l’autonomie des propriétés de niveau supérieur, la négation du principe revient, quant à elle, à mettre en danger ce que nous pourrions qualifier de physicalisme minimal, à savoir le principe de clôture causale du domaine physique.

Difficile donc de rejeter le principe de l’héritage causal si l’on est physicaliste. En effet, si l’on admet le principe de clôture causale du domaine physique il ne reste alors, pour le physicalisme non réductible, qu’une stratégie consistant à montrer que la cause mentale peut co-exister avec la cause physique (compatibilisme) sans que vienne s’installer de compétition entre les propriétés mentales et les propriétés physiques. C’est le moteur même, du problème de la causalité mentale : l’existence de deux causes suffisantes.

Références 

KIM, J. (1992b) Multiple Realization and the Metaphysics of Reduction, Philosophy and Phenomelogical Research 52, 1-26, reprinted in John Heil, (2004) Philosophy of Mind : a Guide and Anthology, Oxford: Oxford University Press, p. 726-748.


Entracte (Roger Pouivet à l’université de Rennes)

9 mars 2009

Jeudi 12 mars, Roger Pouivet présente son livre 

 

Philosophie

contemporaine


à l’université de Rennes 1.


Une nébuleuse métaphysique : la réalisation physique du mental

6 mars 2009

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Selon  la théorie fonctionnaliste, ce qui réalise, les états mentaux pourrait être effectué par une grande variété de systèmes matériels. Autrement dit, la notion de réalisation physique semble porter en elle la multiplicité des réalisations.

Parler d’esprit ou d’opération mentale  revient à procéder à une abstraction de ce qui les réalise. En effet, en décrivant des systèmes fonctionnels ou de computation, nous ne décrivons pas des entités abstraites qui ne seraient pas matérielles, mais nous décrivons des entités sans nous référer à leurs propriétés matérielles. Cette indifférence affichée des propriétés réalisatrices, indifférence inhérente à l’introduction de la notion de réalisation, est au fondement d’une ontologie intégrant des propriétés de niveau supérieur.

En effet, pour le fonctionnalisme, parler de réalisation n’est pas seulement une manière plus abstraite de parler de certains systèmes physiques. Pour la théorie fonctionnelle de l’esprit, les termes mentaux de haut niveau désignent des propriétés distinctes des propriétés que les scientifiques recherchent dans les laboratoires de physique. Et même si l’analogie de l’ordinateur s’est muée au fil du temps en psychofonctionnalisme (Block 1980), le fonctionnalisme dans lequel les lois de la psychologie remplacent les règles du programme formel, persiste. Comme l’écrit Thomas Polger (2007, p. 245) : «  Le programme a changé, mais la réalisation est exactement comme elle a toujours été ».

On peut caractériser la relation de réalisation comme une relation de détermination non causale entre propriétés. Appliquée au physicalisme non réductible, la relation de réalisation consiste alors à affirmer qu’en possédant une propriété mentale M, une entité quelconque possède une propriété physique réalisatrice P. Le point central de cette relation est que la propriété P ne constitue pas une condition nécessaire à la réalisation de M. Les réalisateurs sont métaphysiquement suffisants pour la réalisation. En effet, M peut avoir une occurrence sans que nécessairement P en ait une. En conséquence, des propriétés physiques différentes peuvent réaliser M dans différents types d’entités. Autrement dit, à l’intérieur de l’image de la réalisation, point la réalisation multiple. Il n’existe pas, par exemple, un simple genre neural qui réalise la douleur dans tous les types d’organismes. Chaque réalisateur physique distinct est suffisant pour instancier une propriété mentale, mais pas un n’est nécessaire.

La question qui se pose à l’ontologie fonctionnaliste du mental est celle de la nature et du statut de la propriété réalisée. Si être une propriété revient à conférer un pouvoir causal à son instance, ce rôle, dans une théorie fonctionnaliste de l’esprit, est joué par la propriété réalisatrice. Que signifie alors, pour la propriété réalisée de : « posséder des pouvoirs causaux » ? Comment comprendre ou interpréter le critère d’individuation causale de ces propriétés ?

La réalisation d’une opération de calcul par un ordinateur, par exemple, est produite par le passage d’un certain courant électrique dans des composants électroniques. L’ensemble de ce processus électronique est constitué par une série d’événements qui entretiennent des liens causaux correspondant aux relations mathématiques de l’opération de calcul. Or, ces relations mathématiques ne sont pas des relations causales. On peut donc dire que la réalisation d’une opération de calcul n’existe pas en vertu des contributions causales du système électronique sous-jacent. En conséquence, on ne peut pas individualiser les propriétés d’une opération de calcul en vertu de pouvoirs causaux que ces propriétés physiques (électroniques) posséderaient. En effet, bien que l’ordinateur, comme machine pouvant opérer un calcul, soit réalisé par des composants possédant des pouvoirs causaux, ce calcul n’est pas réalisé par des pouvoirs causaux pouvant servir à individualiser les pouvoirs causaux des machines à calcul.

Pour le psychofonctionnalisme, réaliser un état mental c’est entrer dans de nombreuses relations entre différents états internes, entrées perceptuelles et sorties comportementales. L’état mental, une croyance, par exemple, jouera ainsi un rôle causal dans l’ensemble de l’économie cognitive du système. Si ce  rôle causal est la croyance de Stephen à propos de certains gâteaux et qu’il est justifié à croire que la chose qu’il aperçoit derrière la vitrine de la pâtisserie est la perspective d’un mets délicieux, alors il serait rationnel qu’il entre dans la pâtisserie et achète ce gâteau. Ainsi, comme pour une opération de calcul, les états du cerveau de Stephen sont le jeu d’un ensemble d’événements appartenant à un réseau et cet ensemble est relié à un certain nombre de relations sémantiques et rationnelles qui, elles, ne sont pas véritablement causales. La propriété de niveau haut, qu’est la croyance de Stephen, peut-elle, alors, être individuée selon son profil causal ? Si l’on interprète la notion de réalisation selon l’image fonctionnaliste et que l’on admet que les opérations de calcul ou les états psychologiques ne possèdent pas de propriétés causales, alors l’identification de la propriété de haut niveau autour des pouvoirs causaux ne peut pas être effectuée.

En résumé, si, selon le fonctionnalisme, la relation que les cerveaux entretiennent avec les esprits est à l’image de la relation que les ordinateurs entretiennent avec les programmes, c’est-à-dire que la propriété réalisée de niveau supérieur est un type d’état fonctionnel non identifié par la propriété qui réalise cet état, alors le critère causal d’identification des propriétés ne peut être retenu.

On peut alors se demander si la relation de réalisation physique d’une propriété de haut niveau est une relation métaphysique pouvant accueillir une approche ontologiquement sérieuse des propriétés mentales. Autrement dit, l’analogie du fonctionnalisme historique appliquée aux propriétés mentales est-elle pertinente comme version de relation de réalisation ? On pourrait, en effet, considérer que la réalisation d’un calcul ou d’une propriété abstraite en général ne capture pas véritablement la notion de réalisation et que la version « historique » de la réalisation comme analogie avec l’ordinateur et son programme n’est pas la relation que l’esprit entretient avec le cerveau. L’occupation d’un rôle causal et la notion de propriété fonctionnelle ne seraient donc pas vraiment des choses identiques à la notion de réalisation physique d’une machine de Turing. Il est vrai que nous avons à décrire, c’est la relation entre l’esprit et le cerveau.   


Références

BLOCK, N. (1980) “Introduction: What is the Functionalism?”, Readings in Philosophy of Psychology, vol. 1, ed. Block. Cambridge: Harvard University Press, 171-184.

POLGER, T.W. (2007) “Realization and the Metaphysics of Mind”, Australasian Journal of Philosophy 85, p. 233-259.