La surdétermination causale du mental

25 janvier 2009

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La vérité d’un énoncé contrefactuel établit, à la façon d’une condition sine qua non, que si a ne s’était pas produit, b ne se serait pas produit. Ce contrefactuel, David Lewis (1973) l’affirme, est vrai si et seulement s’il existe un monde possible dans lequel a échoue à se produire et où b également échoue à se produire. Dans ce monde, très proche du nôtre, dans lequel a existe mais ne se produit pas, b ne se produit pas non plus. En conséquence, dans notre monde où a se produit, on dit alors de b qu’il dépend contrefactuellement de a. Cependant, si a n’avait pas eu lieu, mais qu’un autre événement a’ était intervenu et qu’il avait causé b, nous serions en présence d’un cas de surdétermination causale.

Nous dirons que nous sommes en présence d’un cas de surdétermination causale, lorsqu’il existe, pour un même événement physique b, deux causes minimum, à la fois suffisantes et distinctes, a et a’.

La conjuration des assassins de César, par exemple, est un cas de surdétermination causale. Les vingt trois coups de poignard dans le corps de César forment un ensemble de causes, chacune suffisante pour lui donner la mort. Un cas de surdétermination causale est particulièrement bien illustré dans l’exemple de deux tireurs situés à deux endroits différents et visant la même cible. En appuyant au même moment sur la gâchette de leur arme et en causant la mort de leur victime, nous nous trouvons en présence, chose extrêmement rare, de deux causes indépendantes produisant le même effet. Ainsi, si le premier tireur n’avait pas tiré, le second l’aurait fait, entraînant la mort de la victime. D’une manière générale, les cas de surdétermination causale forment une exception. Nous dirons, en conséquence, qu’il n’existe pas de cas de surdétermination causale régulière ou systématique d’un effet physique. C’est ce principe de non surdétermination causale qui fait surgir le problème de la causalité mentale. En effet, lorsque nous sommes en présence d’une cause mentale et d’une cause physique et que chacune concourt à la réalisation causale d’un effet physique, une menace épiphénoméniste pèse alors sur la cause mentale. Tout le travail d’un réaliste du mental consiste alors à échafauder des stratégies dans le but d’y échapper.

Prenons un exemple. Supposons que nous ayons l’intention de calmer une douleur dentaire. Admettant le principe de survenance du mental sur le physique, cette intention, occurrence mentale M, survient sur une occurrence de propriété physique (probablement une propriété neurobiologique) P. Lorsque cette intention de calmer ma douleur cause mon déplacement, occurrence de P*, vers l’armoire à pharmacie contenant le paracétamol, nous sommes alors en présence du schéma suivant :

causalite-surdetermination-1

Cependant, l’acceptation du principe de clôture causale du domaine physique nous enjoint de prendre en compte l’ancêtre causal physique de l’occurrence de P* comme cause suffisante. En effet, un ensemble d’états neurophysiologiques, constitué de diverses transmissions neuronales, saura expliquer causalement l’ensemble de mes mouvements. Nous obtenons alors :

causalite-surdetermination-2

Une telle figure nous met en présence d’une cause mentale suffisante : l’intention de calmer une douleur, occurrence de M, mais également d’une cause physique suffisante : un état neuronal, occurrence de P. Nous avons ainsi :

1) M cause P*.
2) P cause P*.
3) P cause P* et M cause P*.

Selon (3), M et P, surdéterminent causalement l’occurrence de P*. Autrement dit, ce qu’affirme (3) est une co-responsabilité causale des occurrences de M et de P. En effet, lorsque l’on reconnaît le principe de la distinction entre cause mentale et cause physique, la cause mentale se présente, prima facie, comme une deuxième cause suffisante pour produire un effet physique. M et P forment donc bien deux causes distinctes suffisantes et concourent à la réalisation de l’effet P*.

Néanmoins, la surdétermination causale mentale M de l’effet physique P* est-il de même nature que les cas standard évoqués ci-dessus (l’assassinat de César et les deux tireurs) ? Si les exemples classiques de surdétermination causale nous incitent à affirmer le principe de non surdétermination causale régulière, peut-on toutefois l’appliquer à la causalité mentale ?

Références

LEWIS, D. (1973) Counterfactuals, Oxford, Basil Blackwell.


Entracte (Une bonne nouvelle !)

21 janvier 2009

RÉPHA

 

A l’initiative d’étudiants en philosophie, une revue étudiante de philosophie analytique francophone est lancée. 

 

« RÉPHA a pour but de favoriser la diffusion de la philosophie analytique en produisant un espace d’études mêlant des articles écrits par des étudiants et par des professionnels, et destinée aussi bien aux universitaires qu’aux amateurs de philosophie. »

 

Tous nos vœux de succès !


La survenance et l’esprit

15 janvier 2009

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Les éditions Ithaque poursuivent la traduction d’ouvrages de Jaegwon Kim. Après Trois essais sur l’émergence et le précieux Philosophie de l’esprit sorti l’an dernier, paraît en ce début d’année, traduit par Mathieu Mulcey et Stéphane Dunand, le volume 1 de La survenance et l’esprit : l’esprit et la causalité mentale. Ce recueil d’articles, qui s’échelonnent sur plus de vingt ans, met à jour entre autres, le problème des rapports entre le corps et l’esprit. On y traite d’un problème, à ce jour non résolu, celui de la causalité mentale.

Le problème de la causalité mentale émerge de deux hypothèses tirant chacune de leur côté et qui contraignent le philosophe à clarifier la place à donner à l’esprit à l’intérieur de notre monde physique. La première est l’hypothèse physicaliste et la seconde, la réalité du mental. Si la première hypothèse revient à affirmer que les choses matérielles sont tout ce qui existe et qu’il n’y a rien en dehors de l’espace/temps, le renoncement à la seconde pourrait bien nous apparaître comme un suicide cognitif. En effet, plus qu’un cadre explicatif à nos actions, c’est notre notion d’agent elle-même que soutient l’hypothèse du réalisme mental. C’est pourquoi l’absence de causalité mentale est une hypothèse si curieuse, une hypothèse qui nous conduit vers une sorte d’illusion de contrôle de nos actes, qu’elle est tout simplement inintelligible.

Jaegwon Kim, en philosophe physicaliste, respecte la préséance du physique. Cela signifie que pour lui, les faits physiques déterminent tous les faits y compris ceux qui concernent la causalité mentale. Une des façons de rendre compte métaphysiquement de cette détermination du mental par le physique est l’introduction du concept de survenance. Si on reconnaît à D. Davidson (1970) la paternité dans cette façon de rendre compte du mental, on doit à J. Kim non seulement une analyse approfondie de la notion, mais une tentative de résolution du problème de la causalité mentale par l’introduction du modèle de la causalité survenante. Le premier chapitre du livre se fait l’écho de cette survenance psychophysique en pointant l’un des problèmes qu’elle pose : tous les états mentaux, comme certains états intentionnels, ne surviennent pas localement. Or si certains états mentaux ne surviennent pas sur les états physiques internes on voit mal comment ils pourraient conserver un rôle causal explicatif. L’enjeu est alors posé : l’explication intentionnelle peut-elle se hisser au rang de l’explication causale ? C’est la même question que cherche à résoudre Dretske (1988 ) avec sa théorie du réalisme intentionnel. Kim, dans un chapitre intitulé « Comment les raisons expliquent les comportements », discute l’analyse de Dretske et tente d’ « aménager » une place survenante pour les raisons.

Les arguments de J. Kim sont remarquables de rigueur et de clarté. Comme l’écrit Max Kistler dans la préface, « Kim joue toujours « cartes sur table », expose explicitement la thèse qu’il entend démontrer, les prémisses sur lesquelles il fonde son raisonnement et la structure de son argumentation. » Cette méthode philosophique stimulante est particulièrement mise en évidence, chapitre V, dans la défense du réductionnisme. En effet, alors que Max Kistler tisse dans son texte de préface le lien historique que Kim entretient avec la tradition analytique issue du cercle de Vienne, on peut aussi pointer le fait que le jeune étudiant de la fin des années 1950 et du début des années 1960, qu’était alors J. Kim, ait assisté à la naissance et au déclin des théories matérialistes de l’identité psychophysique. De cette époque et bien que passé de mode, l’idée du réductionnisme ne l’a, semble-t-il, jamais quitté. Le titre de ce chapitre, à lui tout seul, mentionne cette position constante que Kim n’aura de cesse de défendre : « Le mythe du matérialisme non réductionniste. » Les cartes sont, en effet, posées sur la table, il écrit : 

[…] les options disponibles, face au problème des rapports du corps et de l’esprit, sont plutôt restreintes – elles sont au nombre de trois : le dualisme anti-physicaliste, le réductionnisme et l’éliminativisme.  (p. 101)

Pour défendre sa position réductionniste, il doit alors soutenir un mode de survenance dite « forte » entraînant la possibilité de réduire les propriétés survenantes à leur base subvenante. Ce que montre l’auteur est bien le caractère instable du physicalisme non réductionniste. En effet, la survenance prônée à l’origine par D. Davidson s’efforçait de répondre à une double exigence : la dépendance du mental sur le physique et la non réduction. Dans ce chapitre au point de vue radical, Kim démontre que le la voie de ce physicalisme non seulement ne rend pas compte de la causalité mentale mais conduit à l’isolement du mental dans le monde physique. Bref, il devient incapable défendre la réalité du mental. Il le démontre au chapitre VIII.

Ce qui permet à Kim de bouter le physicalisme non réductionniste hors des sentiers d’un compte-rendu de la causalité mentale flirtant avec le dualisme est une base métaphysique redoutable lorsqu’il s’agit d’explications causales : le principe de l’exclusion causale explicative. Le chapitre IV du livre formule et défend le principe qui affirme qu’il ne peut y avoir plus d’une explication « complète » et « indépendante » pour un même explanandum. Dans le cas d’une explication causale, le principe se transforme en argument que l’on peut résumer ainsi : aucun événement simple ne peut avoir plus d’une cause suffisante se produisant à un temps donné (sauf s’il s’agit d’un cas de surdétermination causale). Appliqué au mental, lorsque la cause mentale survenante est mise en concurrence avec la cause physique, cette dernière préempte la cause mentale en raison d’un autre principe : la complétude ou clôture causale du domaine physique. C’est l’argument maître de J. Kim.

Le livre discute également l’anomalisme du mental de D. Davidson, l’argument de la réalisation multiple d’H. Putnam et le projet d’une épistémologie naturalisée de W.V. Quine et se termine par un chapitre IX qui aborde un sujet rarement traité par l’auteur, celui de la subjectivité dans l’explication de nos actions. Enfin, un post-scriptum qui revient sur l’analyse centrale de la causalité survenante est exemplaire de la méthode en philosophie analytique où l’auteur sait se ranger derrière les arguments et reconnaître, le cas échéant, le bien fondé d’une objection ou d’une faiblesse à l’égard d’une thèse. Ainsi, J. Kim, dans une relecture de la causalité survenante développée dans l’ouvrage, reconnaît qu’elle ne peut donner entière satisfaction. Il revient alors sur la concurrence supposée entre la cause mentale et la cause physique qui est à la source de l’argument de l’exclusion causale. Comment penser la distinction entre le mental et le physique, tout en maintenant le principe de survenance forte et sans les mettre en concurrence causale ? Il s’agit d’échapper au dualisme des propriétés (il n’existe pas deux propriétés différentes, l’une mentale et l’autre physique qui co-varieraient) et de ne pas retomber dans l’identité des types (on ne peut pas identifier les instances mentales en général à des instances physiques, mais une instance mentale est identique à une certaine instance physique). La navigation subtile entre ces deux écueils que propose J. Kim passe le reconnaît-il (note 5, p.  230) par une clarification de l’ontologie sous-jacente.  

Un ouvrage d’une telle richesse, fruit d’un travail philosophique clair et méticuleux consacré à la place de l’esprit dans notre monde physique intéressera tous ceux qui veulent connaître ou en savoir plus long sur tout un ensemble de thèses et d’arguments qui aura vraiment été au centre de la vie de la philosophie de l’esprit des vingt dernières années. Enfin, on doit souligner la qualité et l’audace de la jeune maison d’édition, Ithaque, qui n’hésite pas, une fois encore, à proposer un ouvrage remarquable et exigeant par ses enjeux philosophiques et la force de ses arguments.


Le tropiste, un ami nominaliste des propriétés

7 janvier 2009

 

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boule-rouge2Lorsque nous disons de cette boule qu’elle est rouge ou qu’elle est ronde, on lui attribue la propriété d’être rouge ou d’être sphérique. Mais il nous faut bien rendre compte de la validité de ces attributions. Une solution consiste à postuler des universaux et de dire qu’une propriété comme être rouge est universelle. Cette entité est universelle car elle est entièrement  logée dans différents endroits en même temps. Ainsi, ce qui rend vrai que cette boule est rouge c’est que la boule est vraiment reliée, on dira qu’elle instancie, à l’universel de la rougeur. C’est la solution universaliste.

Une autre solution consiste à dénier que les propriétés sont universelles. C’est la position nominaliste.

Les nominalistes (du Moyen-Âge) n’aiment pas les universaux. Les nominalistes modernes, quant à eux, sont divisés et la bataille métaphysique s’est singulièrement embrouillée. On reconnaît deux sortes de nominalisme : (i) celui, contre le réalisme, qui affirme qu’il n’y a pas d’universaux et (ii) celui, contre le platonisme, qui rejette les objets abstraits.

Certains métaphysiciens, et là les choses se compliquent, rejettent les objets abstraits, mais acceptent les universaux. C’est le cas de David Armstrong par exemple qui soutient qu’il n’existe que des particuliers (contre les objets abstraits) mais que les universaux sont dans les particuliers (réaliste).

Un nominalisme que l’on peut qualifier d’extrême affirme, lui, qu’il est impossible de fournir un compte rendu qui ne soit pas circulaire lorsque l’on postule l’existence de propriétés. Dans son célèbre article On What there is (1953, p. 10) Quine argue que nous pouvons effectivement bien former des expressions contenant un terme comme « rougeur », mais qu’il n’existe pas d’entités, appelées « propriétés ». La raison en est que puisque « nous n’avons aucun indice quant aux circonstances dans lesquelles on peut dire que des attributs sont les mêmes ou différents » les attributs ou les propriétés ne possèdent pas de principe d’individuation clair : ce sont des entités intensionnelles.[1] Autrement dit, pour Quine, les prédicats n’obtiennent pas leur signification au moyen d’une référence. Une phrase est vraie si et seulement si le sujet satisfait le prédicat ; et un prédicat est correctement attribué à un sujet, si et seulement si le sujet est de la sorte que le prédicat affirme qu’il est. Quine (p. 13)  explicite, écrit « ‘Certains chiens sont blancs’ dit que certaines choses qui sont des chiens sont blanches, et afin que cela soit vrai, les choses que la variable ‘quelque chose’ parcourt, doivent inclure certains chiens blancs, mais n’a pas besoin d’inclure le genre chien ou la blancheur » Néanmoins, dans Word and object, (1977, p. 365 – 371), il accepte l’existence de classes abstraites dont a besoin pour formuler « un système scientifique moderne du monde ». Contre celui d’Armstrong, le nominalisme de Quine admet l’existence des objets abstraits et refuse les universaux et les propriétés.

Il en existe d’autres des nominalismes (ils ne sont pas tous cités dans ce billet) comme celui qui nie l’existence qu’il puisse exister un problème dans la manière de rendre compte de la sphéricité de la boule ou de sa rougeur. Ces nominalistes là font l’autruche (Ostrich Nominalism).

Un nominalisme, récemment réactualisé par Gonzalo Rodriguez Pereyra, porte le nom de « nominalisme de la ressemblance ». Selon ce nominalisme, ce qui rend vrai certaines attributions de propriétés aux particuliers c’est que certains se ressemblent. Par exemple, ce qui rend vrai que la boule est rouge est que la boule ressemble à d’autres boules rouges, à des tomates, des fraises, etc. Pour ce nominalisme, c’est la ressemblance elle-même qui fait la propriété.

Le nominalisme qui est vraiment l’ami des propriétés est le tropisme. Pour lui, la propriété, comme la rougeur de cette boule, est un particulier comme la boule elle-même. Ainsi, parce qu’elles sont particulières, les propriétés ne peuvent pas être à plus d’une place en même temps. Ces propriétés entendues de cette manière sont des tropes. Ce qui rend vrai que la boule est rouge est un certain trope rouge. L’universalité est une classe de tropes qui se ressemblent.

 

 

Références

 

PEREYRA, G.R. (2002) Resemblance Nominalism. A Solution to the Problem of Universals, Oxford University Press.

QUINE, W.V.O. (1948) “On what there is” in From a Logical Point of View, (1953) Deuxième Edition , Cambridge, MA, Havard University Press, (1964), p. 1-19.

QUINE, W.V.O. (1960) Word and object, Cambridge, MA: MIT Press, Trad. franç. J. Dopp et P. Gochet, Le mot et la chose, Flammarion (1977).


[1] Qui n’est pas extensionnel. L’intension correspond plus ou moins au sens et l’extension à ce qui dénote.