La place des lois : ANSCOMBE et DAVIDSON

28 septembre 2008

 

Pour Davidson (1967), l’événement d’un court-circuit causant un incendie par exemple, est l’occurrence d’une loi régulière disant que « tous les courts-circuits de ce type C provoquent des feux de ce type E ». Ainsi, selon cette interprétation de la causalité, une occurrence de relation causale particulière, c cause e,  survient ou est instanciée par une régularité qu’exprime une proposition générale. Autrement dit, si un événement en cause un autre, c’est qu’il existe une description D1 de c et une description D2 de e et qu’il existe une loi stricte disant que  tous les  événements qui tombent sous une description du type de D1 causent des événements qui tombent sous une description du type de D2.

Pour Davidson, l’explication causale relie des phrases plutôt que des événements. C’est ce point de vue « linguistique » qui empêche la prise en compte d’autre chose que la description de l’événement pour déterminer s’il existe ou non une relation causale entre les événements. Ainsi, les événements ne se trouvent pas soumis à des lois en tant que telles, mais seulement en tant qu’ils sont décrits d’une certaine manière.

Anscombe, quant à elle, écrit :

Les effets dérivent, résultent, ou proviennent de leurs causes. […] l’analyse en termes de nécessité ou d’universalité ne nous dit rien de la dérivation de l’effet ; elle oublie plutôt le sujet. Ainsi, la nécessité serait les lois de nature ; au moyen de celle-ci, nous serions capables de dériver la connaissance de l’effet de sa cause, ou vice versa, mais cela ne nous montre pas la cause comme source de l’effet. (Anscombe, 1971, p. 92)

Pour Anscombe, une analyse de la relation causale doit être effectuée exclusivement en termes de causes et d’effets particuliers. Au lieu d’une réconciliation, entre les séquences de relations singulières, elle propose plutôt un divorce avec les lois causales :

Même un philosophe aussi perspicace […] que Davidson, dira, sans aucune raison du tout de dire cela, qu’une assertion causale singulière implique qu’il y a une proposition universelle vraie […] Une telle thèse a besoin de quelques raisons pour qu’on la croie. (Anscombe, 1971 p. 104)

En effet, si les faits causaux singuliers ne sont pas déterminés par les lois, alors les lois ne sont pas nécessaires pour l’existence des faits causaux. Pour étayer cette thèse, Anscombe s’appuie principalement sur ce qu’elle considère comme l’« erreur » de Hume quant à ce qu’il est possible d’observer dans une relation causale. En effet, Hume, en pur empiriste, réclame que si « nous prétendons avoir quelque idée juste de cette efficacité, il nous faut produire un cas où l’efficacité peut se découvrir manifestement à l’esprit et où ses opérations soient évidentes pour notre conscience et notre sensation » (Hume, 1739, trad. p. 233). Mais peut-on prétendre percevoir quelque efficacité comme on perçoit une tâche de couleur ? Anscombe répond que bien sûr il n’est pas possible à l’aide de quelque sense-datum de pouvoir observer ce que Hume nomme l’ « efficacité » (Anscombe, 1971, p. 93). En revanche, nous appliquons à ce que nous observons une quantité de verbes d’actions comme « gratter, pousser, mouiller, porter, manger, brûler, renverser, empêcher, battre… » (Ibid., p. 93) qui montre que nous possédons le concept de cause. Ainsi, l’utilisation de ces concepts ne présuppose ni la connaissance de propositions générales ni l’existence de lois. Par conséquent, pour Anscombe, la relation causale apparaît comme une notion inanalysable, et donc irréductible.

La thèse d’Anscombe, se fondant uniquement sur le caractère local de la relation causale, ouvre donc une césure profonde entre ce qu’affirment les lois et ce que sont les séquences singulières de relation causale. Cependant, le cœur de cible des attaques d’Anscombe est la thèse humienne et régulariste des lois causales. En effet, l’affirmation du caractère essentiellement intrinsèque de la relation causale semble retirer aux lois tout rôle prescriptif. Pour Anscombe, l’occurrence de l’effet est entièrement expliquée par l’occurrence de la cause. Autrement dit, la nécessité de l’effet est exclusivement contenue dans la cause. Cependant, nous aurions besoin d’en savoir davantage, au sujet de la nature intrinsèque de la relation causale singulière.

Néanmoins, ce que nous montre l’opposition Anscombe/Davidson c’est l’existence de deux intuitions, au sujet de la relation causale singulière, tirant chacune dans deux directions : d’un côté, le caractère nomologique (Davidson) et, de l’autre, le caractère strictement local de la relation causale (Anscombe). Au-delà de ces deux intuitions, on peut se demander quelles structures possédées par les événements entrant dans la relation causale, confèrent ce pouvoir causal ?

Références

ANSCOMBE G.E.M (1971), “Causality and Determination”, in Sosa et Tooley, 1993.

DAVIDSON, D. (1967) « Causal Relations », Journal of Philosophy, 64, p. 691-703, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

HUME, D. (1739) Treatrise of Human Nature, L.A. Selby-Bigge et P.H. Nidditch (eds), Oxford, Clarendon Press, 1955; trad. franç. P. Baranger et P. Saltel, Paris, Garnier Flammarion, (1995).


La relation causale singulière et la recherche de la propriété pertinente

20 septembre 2008

 

La relation causale est souvent décrite comme étant une relation entre deux événements. Soit une relation causale R. Si l’on admet que les événements situés ailleurs dans l’espace et le temps n’entretiennent aucun lien avec l’occurrence de relation causale entre les deux événements, R est alors une relation causale singulière qui tient seulement en vertu du caractère intrinsèque de cette paire d’événements. Ainsi, par exemple, si je jette une petite bille de sodium dans une bassine contenant de l’eau et que cela cause une explosion, les événements similaires, qui se sont produits avant, n’exercent aucune influence sur cette occurrence de relation causale. Les vérifacteurs pour une assertion causale singulière sont donc les seules entités locales et intrinsèques de ces relations.

Faut-il aller chercher dans l’universalité ou la nécessité d’une loi de nature ce qui explique cette relation causale singulière ? Si l’on se pose vraiment la question du pourquoi un événement en cause un autre, il nous faut chercher dans l’occurrence de la cause ce qui explique l’effet.

D. Davidson dans un article canonique Causal Relations (1967) défendit le caractère nomologique de l’explication causale : le fait causal implique l’existence d’une loi, autrement dit le fait causal singulier R est une instance de régularités. A l’opposée, E. Anscombe (1971) montra qu’un événement pouvait en causer un autre sans que ceux-ci soient subsumables sous une loi causale. Pour elle, la loi de nature est tout simplement extérieure à cette relation.

Considérons la phrase suivante :

 La chaussure de Stephen écrase les coquillages (1).

nous estimerons qu’elle est vraie en raison de certaines propriétés constitutives de l’événement. Parmi celles-ci, la propriété d’être une certaine masse, mais aussi certaines propriétés liées à la force et à la pression exercée par la chaussure, etc. Par contre, certaines propriétés, comme par exemple, que l’événement se soit produit le 16 juin 1904, ne seront pas prises en compte dans l’explication qui consiste, ici, à identifier la cause de la coquille brisée. Ainsi, l’explication d’un effet ne consiste pas seulement à se demander quel événement en est la cause, mais à identifier les propriétés responsables de l’effet..

Cette conception singulariste de la relation causale insiste sur le fait qu’une occurrence de relation causale n’est pas constituée par une généralisation. Ainsi, le vérifacteur pour un énoncé comme « l’aspirine soulage les maux de dents » est la relation qui tient seulement entre les caractéristiques intrinsèques de cette dose d’aspirine et de son effet sur ce mal de dents. Le point de vue singulariste, en s’opposant aux théories régularistes de la causalité reconnaît donc comme vérifacteur pour un énoncé causal la seule relation dyadique d’événements. Ainsi, si l’on suit l’approche singulariste de la relation causale, il apparaît que ce qui dans un événement exerce à un moment donné sur un objet une influence causale est une propriété particulière de cet objet.

Mais alors, d’où vient ce pouvoir causal des propriétés ?

Références

ANSCOMBE G.E.M (1971), “Causality and Determination”, in Sosa et Tooley, 1993.

DAVIDSON, D. (1967) « Causal Relations », Journal of Philosophy, 64, p. 691-703, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.


(1) « Stephen ferma les yeux pour entendre varech et coquillages s’écraser craquant sous ses godillots » (Joyce 1922, trad. 2002, p. 52).


Est-il raisonnable de partir seul en Mongolie ? (Stéphane Lemaire : les désirs et les raisons)

13 septembre 2008

 

 


De manière traditionnelle, c’est l’attribution d’états psychologiques qui nous permet d’expliquer nos actions. C’est parce que je crois que Molly aime les fleurs et que je veux lui faire plaisir que je lui achète ce bouquet. On parle alors, formant nos raisons d’agir, de désirs et de croyances.

Parmi toutes les actions que nous pouvons faire dans une journée, certaines, plus complexes, nécessitent que nous y réfléchissions (plutôt deux fois qu’une). On se demande alors si ce que nous avons envie de faire est préférable à une autre action, ou est rationnel, ou moral… Bref, cette réflexion pratique nous occupe car nous sommes persuadés qu’elle joue un rôle important dans l’explication de nos actions. Est-il raisonnable de partir seul en Mongolie, se demande Stéphane Lemaire ? Mais aussi, ne pourrais-je pas faire plus contre l’injustice dans le monde ou que pourrais-je bien faire de mon après-midi ? Son livre Les désirs et les raisons : de la délibération à l’action, qui vient d’être publié chez Vrin, enquête sur la nature de cette réflexion pratique et évalue le rôle qu’elle joue dans notre vie.

Pour nourrir cette réflexion pratique, qui nous occupe tant, il nous faut connaître nos désirs. Dans un premier temps, dans un style clair et analytique, l’auteur construit une thèse basée sur la séparation de l’accès à nos désirs, de l’accès à nos croyances. La connaissance de nos désirs, montre Stéphane Lemaire, se fonde ultimement dans une expérience phénoménologique. C’est l’expérience consciente de nos émotions qui nous en donne l’accès. Quant à nos jugements moraux, ils n’expriment pas seulement des désirs (contre Hume) mais sont des croyances vraies. Il n’y a pas de lien interne entre nos désirs et nos croyances, nous explique l’auteur. La connaissance de nos désirs s’affirme comme directe et est indépendante de nos jugements évaluatifs et moraux.

La distinction ontologique, défendue dans l’ouvrage, entre les raisons et les désirs fait alors émerger un problème : comment, si les croyances n’ont pas de lien avec nos désirs, pourraient-elles motiver nos actions ? Autrement dit, si les croyances n’entrent pas dans ce qui constitue notre motivation à agir, ne livrons-nous pas nos actions au seul travail de nos désirs ?

C’est alors que dans un passionnant chapitre (7), Stéphane Lemaire montre à la fois qu’il est rationnel de satisfaire ses désirs, de les satisfaire au maximum et que ce que nous devons faire ne doit pas être le résultat d’une balance entre nos désirs et nos considérations morales. Il s’agit de réduire ce qu’il nomme le fossé entre ce qu’il est rationnel de faire et notre devoir. Satisfaire ses désirs et faire son devoir sont pourtant manifestement intriqués. Quel rôle exact alors donner à la réflexion pratique dans l’explication causale de nos actions ? Est-ce un épiphénomène ? Une justification a posteriori ? Nous réfléchissons pourtant bien avant d’agir… Comment cette contribution des raisons travaille-t-elle ?

C’est l’analyse de l’acrasie ou incontinence de l’action, qui permet à Stéphane Lemaire de faire émerger le rôle de la réflexion pratique dans l’action. En effet, au-delà de l’analyse que Donald Davidson fit de l’acrasie, l’auteur nous montre que dans le cas de faiblesse de la volonté, le choix réfléchi est totalement impuissant. Ce sont nos désirs qui font le travail causal. Et ce que montre l’analyse détaillée de l’acrasie, c’est que la force de nos désirs n’est tout simplement pas en accord avec nos croyances morales. Ainsi, et pour Stéphane Lemaire, la chose est définitive : seuls les désirs causent nos actions. Cependant, de façon indirecte nous explique l’auteur, la réflexion pratique et les raisons qui, elles, sont des considérations théoriques, « actualisent, altèrent, façonnent nos motivations et par là indirectement les choix que nous ferons. » (p. 240)

La thèse que développe Stéphane Lemaire dans son livre témoigne donc d’une rupture avec le sens commun qui affirme que notre choix résulte d’une réflexion consciente et que cela nous conduit à agir. Cependant, il ne s’agit pas de refouler vers l’épiphénoménisme la réflexion pratique, mais de penser autrement son rôle dans l’explication de nos actions. Ainsi toutes les questions que soulève cette recherche trouveront un écho bien sûr chez tous ceux qui s’intéressent à la philosophie de l’action et à la place des questions morales dans l’explication, mais pas seulement. En effet, le travail approfondi de l’enquête ontologique sur les raisons et les désirs ainsi que l’affirmation d’une thèse prenant en compte le travail réel de nos désirs comme causes de nos actions sont aussi une contribution à la clarification de la recherche de notre place d’agent dans notre monde physique.