Swampan : le rôle causal de nos croyances

Une expérience de pensée introduite par Donald Davidon (1987) met en scène Davidson lui-même qui, partant en randonnée dans des marais est soudain frappé par la foudre. Dans le même temps, à proximité, un second éclair réorganise spontanément toutes les molécules qui constituaient Davidson et par le plus grand des hasards, elles reprennent exactement la même position que celle qu’elles avaient au moment de sa mort.

Ce Swampman possède néanmoins un cerveau, entièrement identique à celui qu’avait Davidson et se comporte donc exactement comme l’aurait fait Davidson. Alors, suivant à nouveau son chemin, retournant à son bureau à l’université de Berkeley, il reprend le cours normal de sa vie qu’il consacre à écrire des essais philosophiques

Cette expérience de pensée de la duplication d’une personne à l’identique, nous intéresse ici pour distinguer les notions de pouvoir causal et de fonction (que l’on assimile ici à une croyance). La notion de fonction se différencie de l’ensemble des propriétés intrinsèques de l’organisme qui a acquis cette fonction. Je peux, par exemple, faire acquérir à un objet une fonction pour laquelle il n’a pas été produit, un livre, par exemple, pour caler une porte. En bloquant la porte, le livre acquiert la fonction de caler la porte. Cependant, il apparaît que tout autre objet ayant la même masse et la même dimension pourrait être aussi, la cause déclenchant l’arrêt de la porte à cet endroit. Ce qui arrête la porte à t est la propriété intrinsèque d’un objet, mais ce qui structure cette cause, est un événement qui s’est produit à t 1, lorsque le livre a acquis cette fonction.

Dans la théorie de Dretske, la cause interne d’une sortie motrice est celle d’un état possédant une propriété physique déclenchante. Un agent et sa réplique, exposés à la même indication, exécuteraient donc la même sortie motrice. Dans l’expérience de pensée de Davidson, le double se différencie de la personne originale, seulement par son histoire. En effet, le double de Davidson devant une machine distributrice de boissons, par exemple, se comportera de la même façon que lui. En effet, l’état interne de ce double entièrement identique à Davidson, à la molécule près, réagira aux mêmes stimuli. Ainsi, parce que son état interne est identique au sien et que cet état interne indique la présence de cette machine, toute une série de gestes, consistant à faire fonctionner la machine pour obtenir une boisson, sera effectuée de façon identique à celle que ferait Davidson.

Selon la théorie de Dretske, l’état du cerveau de Davidson, devant la machine distributrice de boisson peut légitimement être appelé une croyance. Il a, en effet, appris dans le passé, qu’une telle machine sert des boissons contre paiement. Sa croyance, que la machine devant lui sert des boissons et son désir de se désaltérer, causent son comportement, qui consiste dans un premier temps à fouiller dans sa poche en quête d’une pièce de 1 euro. L’état du cerveau de Davidson, constitué d’une croyance, est néanmoins le même que celui du swampman. Cependant, son double ne peut pas posséder la même croyance. D’ailleurs, il ne possède aucune croyance. La relation passée de Davidson avec ce genre de machine distributrice lui est propre et constitue sa croyance, son double ne la possède pas.

Le problème est alors le suivant : la croyance de Davidson que la machine distribuera une boisson contre paiement n’est pas une croyance dans le cerveau de son double. Ici, le contenu de la croyance effectivement ne joue pas de rôle au moment t de l’introduction de la pièce de 1 euro dans la machine, mais il a joué un rôle dans l’histoire de Davidson. Son double, quant à lui, parce qu’il est dans le même état interne que Davidson, agit néanmoins de la même façon que lui. Doit-on en conclure que posséder ou non une croyance ne serait d’aucune pertinence causale ? Ou, dans une version moins éliminativiste, que la la croyance n’agit pas causalement au moment où se passe l’événement qui cause un effet ?

Références

DAVIDSON, D. (1987) “Knowing One’s Own Mind.” Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, 60 p. 441-58.

4 Réponses vers «Swampan : le rôle causal de nos croyances»

  1. delègue à dit:

    L’expérience qui arrive à Davidson n’est nullement exceptionnelle. En fait elle m’est arrivé, et pas seulement une seule fois. En effet chaque fois que je m’endors, je me transforme en un nuage électronique informe qui se reconstitue miraculeusement dès que j’ouvre l’œil le lendemain matin. Naturellement je sais que j’ai disparu pendant la nuit aux quatre coins de l’univers, et qu’il serait tout à fait improbable que tous ces électrons se retrouvent à une place identique. Ce ne sont sans doute pas les miens, peut-être un peu des vôtres qui sait ? Je ne suis donc pas moi mais un autre, mais comme tout mon entourage a l’air de me reconnaître et de m‘appeler par le même prénom, je fais comme si j’étais moi, pour ne décevoir personne. Seuls les distributeurs de boisson sont au courant, ils ne marchent jamais avec moi, parce qu’ils ne me reconnaissent pas…

  2. Francois Loth à dit:

    Réponse à M. Delègue :

    Votre réponse ironique montre votre résistance à considérer certaines expériences de pensées comme pouvant nous éclairer sur ce que sont les significations et d’une manière générale ce que c’est que d’avoir un esprit. Néanmoins, à travers l’expérience de Davidson, il est question de la thèse de l’externalisme sémantique mais également de la théorie de l’identité esprit-cerveau, de l’intentionnalité, de la notion de croyance et des problèmes de la conscience… Bref, on peut être décontenancé par l’amorce d’une réflexion philosophique qui serait basé sur une fable, cependant, ce type d’approche, à moins d’en ignorer la valeur, permet très souvent de faire des investigations éclairantes de certaines notions.

    Je vous conseille de lire l’article de la Stanford Encyclopedia, en lien sur ce blog sur les expériences de pensée.

  3. delègue à dit:

    Vous vous plaignez de mon ironie, mais l’ironie, je ne dirais pas son concept, mais son acte, partagé, c’est l’esprit même ! Un fugitif instant les os de la belle définition de Hegel se sont couverts de chair : ces Moi que nous étions l’un et l’autre, isolés par un gouffre, se sont rapprochés et son devenus, le temps d’un éclair, un Nous, par une improbable collaboration. N’est-ce pas la définition même de l’esprit ? Pourquoi alors tenter de raturer ce qui s’est passé ?
    Tenez, laissez-moi vous vous donner un autre exemple. Il y a peu j’ai croisé une jeune femme turque qui avait appris le français à l’âge de dix ans. Elle ma racontait comment son mari l’avait trompée et qu’elle ne l’aimait sans doute plus (c’était ce doute qui la torturait). Pour décrire ses sentiments, cette femme qui en ignorait certainement la définition, a inventé un des plus beaux alexandrins que je connaisse et me l’a jeté à la figure avec une extraordinaire conviction :
    « Je ne me voyais plus dans le fond de ses yeux »
    Pendant un instant, bouleversé, j’ai vu l’esprit battre des ailes devant moi, me convainquant plus que jamais, qu’il souffle où il veut, quand il veut. J’ai mis du temps à comprendre que nous fûmes deux pour le faire apparaître…
    L’esprit d’ironie, c’est l’attestation de la nature inépuisablement équivoque du langage, c’est donc à mon sens l’esprit de sérieux même…

  4. Francois Loth à dit:

    Réponse à Mr Delègue :

    Les deux premiers termes de ce blogs sont « métaphysique » et « ontologie » et ce n’est qu’en troisième position que le terme « esprit » apparaît. La clarification de l’ontologie sous-jacente est ici centrale. Si l’on veut parler de « propriétés mentales » par exemple, il nous faut clarifier ce qu’est une propriété, etc.

    La métaphysique dont il est question ici doit se comprendre dans une certaine continuité d’Aristote, et l’idéalisme allemand, dans ce projet métaphysique, pourrait bien n’être qu’une parenthèse.

    La façon dont on parle de l’esprit dans cet espace peut alors vous sembler, je ne sais pas - « étroite » ? La question posée, si les phénomènes mentaux existent, concerne leur nature. La discipline est relativement jeune et, son chemin, parallèle au développement des sciences cognitives.

    Comme vous, sans doute, je respecte la poésie, mais il est vrai que le programme de la philosophie de l’esprit, qui est développé dans ce blog, ne permet pas à l’esprit de « voler » aussi librement que votre commentaire le laisse entrevoir…

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