La dualité des explananda

10 mai 2008

Une réplique de moi-même, véritable zombi, n’a pas besoin de croyance ou de désir pour produire certains mouvements que l’on peut décrire comme des comportements, comme introduire une pièce dans une machine distributrice de boisson dans le but de se désaltérer. Ainsi, posséder un contenu mental comme croire que « cette machine distribue des boissons » ou ne rien croire, ne changerait rien quant à la série de mouvements exécutés par deux organismes identiques. Ou encore, deux organismes identiques placés dans deux environnements différents pourraient développer des contenus différents : l’un pourrait avoir le contenu F et l’autre le contenu G, sans que le pouvoir causal de l’un ou de l’autre n’en soit affecté. Ce genre de conclusion, un tenant de la naturalisation de l’intentionnalité ne peut l’accepter et cherchera tous les moyens de montrer que les raisons ont un contenu et que ce contenu fait une différence dans la cause de nos comportements.

Si ce qui, pour un organisme ou un système, cause un mouvement est un ensemble d’instances de propriétés intrinsèques à cet organisme ou à ce système, alors les propriétés du contenu mental qui ne surviennent pas (théorie de l’externalime) ne jouent aucun rôle causal. Drestke l’admet, il écrit :

La signification n’est certainement pas une propriété intrinsèque des choses ayant un sens, quelque chose que vous pourriez découvrir en regardant dans la tête, en prenant la mesure de traces ou en l’étudiant à la lumière sous un verre grossissant. Ce genre d’investigation serait aussi grotesque que d’essayer de découvrir la signification de mots avec l’analyse acoustique d’un discours. (Dretske 1989, p.4)

Ce que montre Dretske dans ce passage est le caractère irréductible des propriétés sémantiques. En effet, jamais l’explication physique (neurobiologique) ne pourra expliquer les croyances. Même si un jour, selon Dretske, la neurobiologie parvient à nous donner une description complète du fonctionnement de notre cerveau, il manquera quelque chose concernant la cause du comportement, et cette chose se trouve dans la signification de nos raisons. Cependant, Drestke est matérialiste (2003, p. 153) et son projet de naturalisation ne doit pas s’entendre dans une perspective conflictuelle entre d’un côté l’explication causale par les propriétés des raisons et de l’autre, l’explication causale par les propriétés physiques intrinsèques. L’objectif de sa théorie est « de montrer comment cet apparent conflit, un conflit entre deux images différentes exposant comment le comportement est expliqué, peut être résolu. » (1988, préface).

Pour sortir de ce conflit, Dretske admet que posséder le contenu F ou G pour deux organismes physiquement identiques n’interférera pas dans la sortie motrice d’un comportement. La cause de la sortie motrice M, pour un organisme ou un système, est un état interne C de cet organisme ou de ce système. Ainsi, à l’intérieur de l’organisme, externalisme oblige, on ne trouve aucune place pour F ou G. Dretske ne peut donc agir sur ce qu’il nomme la cause déclenchante (Triggering Cause) qui est seulement un processus physique. En conséquence, le contenu de nos croyances n’expliquerait pas nos comportements en tant que simple mouvement physique mais pourraient jouer un rôle causal si on définissait le comportement comme quelque chose de plus qu’une sortie motrice, - un processus.

Pour Drestke, décréter qu’un mouvement appartient à la classe des « comportements » nécessite le passage par certaines conditions. La première condition qu’il nous indique est que seul un mouvement dont la cause est interne à un organisme peut intégrer le processus. Que quelqu’un se saisisse de mon bras et le lève, ou que je lève moi-même mon bras, peuvent être des mouvements identiques, mais manifestement ils n’ont pas la même cause. Dans le premier cas, il s’agit d’un simple mouvement. Dans le second, il peut s’agir d’un comportement. En effet, pour qu’un processus comportemental, qui peut avoir comme sortie un mouvement ou une inhibition, puisse accéder au statut de comportement, avoir une cause interne est une condition nécessaire mais pas suffisante. Une sortie motrice peut être un réflexe et ainsi posséder la première condition d’accès au comportement. C’est là que Dretske précise la deuxième condition : le comportement n’est pas réductible à une sortie motrice. C’est l’ensemble de la structure relationnelle contenant à la fois la cause et le mouvement, que Dretske nous propose de prendre en compte dans la notion de comportement[1]. Dretske distingue ainsi entre l’observation de la seule sortie motrice qui peut recevoir une cause particulière et l’attention au processus qui a permis ce mouvement.

Nous pouvons alors produire deux explications non concurrentes et ne s’excluant pas. L’explication du mouvement M qui est une cause interne C et l’explication du comportement qui explique la cause de ce processus [C cause M]. Ainsi, l’explication physique fournit la cause de M et l’explication par la raison explique le complexe [C cause M]. La concurrence des causes n’aura pas lieu et les raisons auront peut-être trouvé un travail.

Références

DRETSKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15.

DRETSKE, F. (2003) “Burge on Mentalistics Explanations” Reflections and Replies, Essays on the Philosophy of Tyler Burge, ed. Martin Hahn et Bjørn Ramberg, MIT, p. 153-164.


[1] Le modèle de notion de comportement est une sorte de mélange de notion de comportement prise à la fois en biologie et dans les sciences comportementales et le modèle d’action initié par I. Thalberg (1977). Selon le point de vue de Thalberg, une action possède un mouvement du corps aussi bien qu’une entité psychologique comme composant.


Swampan : le rôle causal de nos croyances

2 mai 2008

Une expérience de pensée introduite par Donald Davidon (1987) met en scène Davidson lui-même qui, partant en randonnée dans des marais est soudain frappé par la foudre. Dans le même temps, à proximité, un second éclair réorganise spontanément toutes les molécules qui constituaient Davidson et par le plus grand des hasards, elles reprennent exactement la même position que celle qu’elles avaient au moment de sa mort.

Ce Swampman possède néanmoins un cerveau, entièrement identique à celui qu’avait Davidson et se comporte donc exactement comme l’aurait fait Davidson. Alors, suivant à nouveau son chemin, retournant à son bureau à l’université de Berkeley, il reprend le cours normal de sa vie qu’il consacre à écrire des essais philosophiques

Cette expérience de pensée de la duplication d’une personne à l’identique, nous intéresse ici pour distinguer les notions de pouvoir causal et de fonction (que l’on assimile ici à une croyance). La notion de fonction se différencie de l’ensemble des propriétés intrinsèques de l’organisme qui a acquis cette fonction. Je peux, par exemple, faire acquérir à un objet une fonction pour laquelle il n’a pas été produit, un livre, par exemple, pour caler une porte. En bloquant la porte, le livre acquiert la fonction de caler la porte. Cependant, il apparaît que tout autre objet ayant la même masse et la même dimension pourrait être aussi, la cause déclenchant l’arrêt de la porte à cet endroit. Ce qui arrête la porte à t est la propriété intrinsèque d’un objet, mais ce qui structure cette cause, est un événement qui s’est produit à t 1, lorsque le livre a acquis cette fonction.

Dans la théorie de Dretske, la cause interne d’une sortie motrice est celle d’un état possédant une propriété physique déclenchante. Un agent et sa réplique, exposés à la même indication, exécuteraient donc la même sortie motrice. Dans l’expérience de pensée de Davidson, le double se différencie de la personne originale, seulement par son histoire. En effet, le double de Davidson devant une machine distributrice de boissons, par exemple, se comportera de la même façon que lui. En effet, l’état interne de ce double entièrement identique à Davidson, à la molécule près, réagira aux mêmes stimuli. Ainsi, parce que son état interne est identique au sien et que cet état interne indique la présence de cette machine, toute une série de gestes, consistant à faire fonctionner la machine pour obtenir une boisson, sera effectuée de façon identique à celle que ferait Davidson.

Selon la théorie de Dretske, l’état du cerveau de Davidson, devant la machine distributrice de boisson peut légitimement être appelé une croyance. Il a, en effet, appris dans le passé, qu’une telle machine sert des boissons contre paiement. Sa croyance, que la machine devant lui sert des boissons et son désir de se désaltérer, causent son comportement, qui consiste dans un premier temps à fouiller dans sa poche en quête d’une pièce de 1 euro. L’état du cerveau de Davidson, constitué d’une croyance, est néanmoins le même que celui du swampman. Cependant, son double ne peut pas posséder la même croyance. D’ailleurs, il ne possède aucune croyance. La relation passée de Davidson avec ce genre de machine distributrice lui est propre et constitue sa croyance, son double ne la possède pas.

Le problème est alors le suivant : la croyance de Davidson que la machine distribuera une boisson contre paiement n’est pas une croyance dans le cerveau de son double. Ici, le contenu de la croyance effectivement ne joue pas de rôle au moment t de l’introduction de la pièce de 1 euro dans la machine, mais il a joué un rôle dans l’histoire de Davidson. Son double, quant à lui, parce qu’il est dans le même état interne que Davidson, agit néanmoins de la même façon que lui. Doit-on en conclure que posséder ou non une croyance ne serait d’aucune pertinence causale ? Ou, dans une version moins éliminativiste, que la la croyance n’agit pas causalement au moment où se passe l’événement qui cause un effet ?

Références

DAVIDSON, D. (1987) “Knowing One’s Own Mind.” Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, 60 p. 441-58.