Qu’est-ce qu’un comportement ?

24 avril 2008

On attribue traditionnellement à l’esprit le rôle d’expliquer les comportements. Une croyance et un désir semblent ainsi pouvoir expliquer causalement un comportement. La croyance qu’il y a de l’eau dans le réfrigérateur et le désir d’étancher ma soif semblent être la cause de mon déplacement vers le réfrigérateur. Comment comprendre ce qu’est un comportement ? Est-ce seulement un ensemble de mouvements physiques ou est-ce que le travail de l’esprit est intégré à la notion même de comportement ?

Pour les béhavioristes, le comportement s’explique sans référence aux événements ou processus internes. « L’objection aux états internes n’est pas qu’ils n’existent pas, mais qu’ils sont non pertinents dans l’analyse fonctionnelle » écrit Skinner, (1953, p. 35). « Non pertinent » signifiant ici une explication circulaire ou régressive.

Armstrong, dans son ouvrage A Materialist Theory of the Mind (1961), met en exergue le caractère ambigu de la notion de comportement, et préconise que la notion soit définie physiquement :

[…] le mot ‘comportement’ est ambigu. Nous pouvons distinguer entre le ‘comportement physique’, qui se réfère à une simple action physique ou une passion du corps, et le ‘comportement véritable’, qui implique une relation à l’esprit. Le ‘comportement véritable’ implique le ‘comportement physique’, alors que tout ‘comportement physique’ n’est pas un ‘véritable comportement’, en effet, ce dernier dérive, d’une certaine manière, de l’esprit. Le réflexe du genou frappé est un ‘comportement physique’ et non un ‘comportement véritable’. Maintenant, si dans notre formulation de ‘comportement’ nous signifions ‘véritable comportement’, alors nous devrions en faire un compte rendu de concepts mentaux en termes de concept qui déjà présuppose le mental, ce qui serait circulaire. Aussi il est clair que dans notre formulation de ‘comportement’ nous devons signifier ‘comportement physique’. (Armstrong 1961, p. 84)

La notion de comportement telle que la donne à comprendre Dretske (1988), s’oppose non seulement à la conception de comportement développée par les béhavioristes, mais prend en charge ce qu’Armstrong considère comme ambigu, c’est-à-dire la référence au travail de l’esprit. Ainsi, pour Dretske, le comportement est avant tout un complexe dont le mouvement, c’est-à-dire la sortie motrice ou production, est causé par un état interne. Pour Dretske, le comportement, sans cette référence à un état interne n’est qu’un simple mouvement (Dretske 1988, p.1-32). Pour asseoir sa théorie, Dretske amène sur le devant de la scène ce que l’esprit est supposé faire. Finalement, ce ne pas tant le comportement que ce que fait l’esprit qui l’intéresse. Or, pour comprendre ce que fait l’esprit, il faut avant tout s’occuper de ce qu’il est supposé faire. C’est ainsi que la notion de comportement est introduite, comme une conséquence de ce qu’est supposé faire l’esprit :

Le comportement est, pour moi, d’une importance secondaire. Par contre, de première importance est l’esprit. Cependant, nous ne pouvons pas comprendre l’esprit à moins que nous ne comprenions ce qu’il est supposé faire. Une des choses que l’esprit, dans la forme des croyances et des désirs, est supposé faire consiste à guider et motiver le comportement de son possesseur. Ainsi, parler au sujet de l’esprit, de ce que la personne pense ou veut, devrait (si l’esprit fait son travail) nous aider à comprendre ce comportement de la personne – Pourquoi il se lève et soudain se rend dans la cuisine. (Dretske, 1991, p. 196)

Ainsi que le montre cet extrait, priorité est donnée à l’esprit. C’est le travail du couple croyance/désir qui fait l’objet de l’attention de Dretske, et la description du comportement est seulement une façon de mieux décrire le travail exercé par les deux entités. La méthode consiste alors à décrire une action et, ensuite, à se demander quel rôle l’esprit pourrait jouer dans la production de cette action. Il part donc de la prémisse que le couple croyance/désir fait quelque chose, ensuite il se pose la question de ce qu’il fait et trouve que la croyance guide et que le désir motive le comportement. C’est donc à partir de ce que Dretske considère que l’esprit fait, que nous comprenons ce qu’est un comportement. Dans la prémisse méthodologique de Dretske, le couple croyance/désir est donc déjà intégré au comportement.

Comment les raisons pourraient-elles alors être des causes si elles sont constitutives de la notion même du comportement qu’elles sont censées expliquer ?

Références

ARMSTRONG, D.M (196 8) A Materialist Theory of Mind, London: Routledge and Kegan Paul.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1991) “Dretske’s Replies”, in Dretske and His Critics, ed. Brian McLaughlin, Oxford, Blackwells.

SkinneR, B. F. (1953) Science and Human Behavior, New York: Macmillan.


La naturalisation des propriétés intentionnelles et la causalité mentale

17 avril 2008

Les représentations mentales parce qu’elles ont un contenu, c’est-à-dire qu’elles ont des propriétés sémantiques se distinguent des entités neurophysiologiques qui elles, ne possèdent pas ce trait d’être au sujet de quelque chose (intentionnalité). Un concept, par exemple, s’applique à des objets. Une représentation peut viser un objet. Un désir est au sujet d’un état de chose possible ou impossible, alors qu’une croyance est vraie ou fausse si l’état de chose est réalisé ou non.

Pour un certain nombre de philosophes (Block 1986, Dretske 1988, Fodor 1984, Loar 1981, Millikan 1984, Stalnaker 1984, Pacherie 1993, Proust 1997, Jacob 1997), la recherche d’un lien entre le physique et l’intentionnel est une manière d’échapper à la catastrophe que pourrait engendrer une doctrine disant que la signification n’est qu’un mythe, ou pour le dire en termes métaphysiques, à la peur que rien dans le monde n’instancie des propriétés intentionnelles, c’est-à-dire que les prédicats intentionnels ne seraient vrais de rien. Ce programme de naturalisation de l’intentionnalité porte donc en lui un enjeu considérable. En effet, si les états intentionnels s’avèrent être causalement impotents, pourquoi devrions-nous les conserver dans notre ontologie ?

Ce programme consiste alors à chercher un cadre de conditions naturalistes pour les représentations. Il s’agit donc de comprendre en termes non sémantiques comment un système physique peut posséder des propriétés sémantiques. Pierre Jacob (1997) écrit :

C’est, comme le dit Drestke, essayer de cuire un pain mental en n’utilisant comme seuls ingrédients que le farine et du levain physiques ; c’est mettre au point une recette de fabrication d’un esprit (ou d’une chose mentale) dans laquelle la liste des ingrédients ne doit contenir aucun condiment mental. (Jacob 1997, p. 14)

Pour Fodor, ces conditions peuvent s’exprimer ainsi : « ‘R représente S’ est vrai si et seulement si C » quand le vocabulaire utilisé pour décrire les conditions C, ne contiendrait aucune expression intentionnelle. L’objectif est précis, il consiste à rechercher des conditions non sémantiques C pour posséder des propriétés sémantiques telles que ‘R représente S’. Le programme naturaliste apparaît donc comme étant à la fois réaliste au sujet des entités intentionnelles et réductionniste quand à la recherche de propriétés sous-jacentes qui elles, ne doivent pas être intentionnelles.

Le programme de Dretske est un programme qui s’intéresse à la causalité mentale et dont l’exigence consiste à rendre compte du travail de l’intentionnel, en tant que cause. Si l’on admet que le comportement, que les états intentionnels normalisent, est aussi des mouvements du corps, c’est-à-dire des événements physiques, nous avons alors à faire effectivement ici à un épisode de causalité mentale dans le monde physique. Le projet de Dretske consiste donc à montrer comment les raisons dotées de certains contenus sont les causes des comportements. Ce ne seront donc pas les propriétés physiques (neurobiologiques) des croyances et des désirs qui seront sollicitées, mais les contenus représentationnels et sémantiques de ces entités. Il ne s’agit pas pour autant d’évacuer l’explication neurobiologique, mais en quelque sorte de remettre cette explication à sa place et de trouver pour l’intentionnel, une place au-delà ou au-dessus de celle-ci. Il faut donc pour les propriétés intentionnelles trouver une place particulière dans l’explication causale du comportement.

Pour résoudre le problème de la causalité mentale, il existe une solution qui consiste à ne donner aucune place au mental dans une explication causale. L’ennui majeur de cette solution est son caractère totalement inadapté en tant qu’explication. Ce sont, en effet, les raisons pour lesquelles nous agissons qui expliquent le mieux ce que nous faisons. Mais comme l’a montré Davidson (1963), cette efficacité explicative des raisons dérive d’une autre efficacité qui, elle, est causale. Relier les raisons aux causes est donc ce qui apparaît comme une solution, si l’on ne veut pas rompre avec ce qui explique le mieux ce que nous faisons.

Etre réaliste au sujet du mental, c’est pouvoir prouver que le mental, en tant que mental, effectue un travail causal. Dretske se dit réaliste et, par conséquent, exige un compte rendu prouvant la possibilité de la causalité mentale. Ne pas montrer le travail causal des raisons reviendrait à livrer le mental aux thèses les plus radicales de l’éliminativisme ou au scepticisme alarmiste de l’épiphénoménisme. Et puis, si l’on estime que les explications mettant en jeu le mental sont celles qui expliquent le mieux ce que nous faisons, la causalité et le réalisme mental doivent aller de pair. En effet, que pourrait-on faire exactement d’une entité qui ne serait cause de rien ?

Références

BLOCK, N. (1986), “Advertissement for a Semantics for Psychology”, in P.A. French, T.E. Uehling, Jr and H.K. Wettstein (eds.), Midwest Studies in Philosophy, 10, p. 615-678.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

FODOR, J. (1984) “Semantics”, Wisconsin Style, Synthese, 59, 231-50. Reprinted in Fodor (1990) Roundable Discussion, in P. Hanson (ed.), Information, Language, and Cognition. Vancouver: University of British Columbia Press.

LOAR, B. (1981) Mind and Meaning, Cambridge University Press.

MILLIKAN, R. G (1984) Language, Thought, and Other Biological Categories : New Fondations for Realism, Cambridge, Mass : MIT Press.

PACHERIE, E. (1993). Naturaliser l’intentionnalité Essai de Philosophie de la Psychologie, Coll. Psychologie et Sciences de la Pensée, Paris: P.U.F.

PROUST, J. (1997) Comment l’esprit vient aux bêtes, Essai sur la représentation, Paris, Gallimard.

STALNAKER, R. (1984) Inquiry. Cambridge, Mass.: MIT Press.


Le punch causal des propriétés sémantiques : le problème du soprano

10 avril 2008

Fred Dretske (1988, chap. 4) évoque le cas d’une soprano, qui en émettant un son fait vibrer un verre en cristal au point de le briser. En plus d’une fréquence et d’une amplitude qui peut faire l’objet de mesures physiques, le son émit par la soprano possède une signification dotée, elle, de propriétés sémantiques. Quant à briser un verre, le chanteur pour cela doit émettre une note suffisamment puissante et correspondant à la fréquence naturelle de vibration du verre. Autrement dit, il doit émettre la même note que celle qui serait émise si on frappait le verre. Dans cet exemple, la voix de la chanteuse possède donc deux caractéristiques causales qui vont entraîner le bris : une certaine amplitude, mesurable en décibels et une certaine fréquence, mesurable en hertz.

Que le son possède des caractéristiques sémantiques est complètement superflu quant à la cause de l’événement entraînant le bris du verre. La signification du symbole linguistique émis par le soprano aurait pu, en effet, s’avérer être complètement différente, ou même ne rien signifier de particulier, que le verre en cristal se serait quand même brisé. Ce qui explique le bris du verre est une corrélation de lois entre les propriétés acoustiques du son émis et certaines propriétés structurelles du cristal. De telles propriétés sont intrinsèques ou survenantes à certaines propriétés sous-jacentes intrinsèques du verre de cristal et de l’organisme de la soprano. Les propriétés de la signification du symbole linguistique (propriétés sémantiques), quant à elles, ne sont ni intrinsèques ni survenantes. Cela n’implique pas que les sons et leurs propriétés extrinsèques n’ont pas de signification, mais cela implique que posséder une signification ne sera d’aucune aide dans l’explication de leurs effets sur le cristal.

Comment penser, après cet exemple de la soprano que l’on puisse mettre au travail les propriétés sémantiques de nos états intentionnels causant nos comportements ? Peut-on comparer ces dernières à la signification de la note émise par la soprano ? Autrement dit, doit-on conclure que la signification est aussi superflue pour expliquer causalement les comportements, que dans la cause du cristal brisé ? Pour Drestke les significations sont des causes (1989), mais de telles causes n’ont aucun sens pour une science de l’acoustique.

Pour expliquer les comportements, les significations apparaissent pourtant bien comme des causes. C’est parce que je crois que p que cela produit B, comportement constitué par exemple de diverses contractions de muscles et stimulations de glandes dans mon organisme vivant. Cependant, les raisons qui nous font agir, les croyances qui causent nos comportements, paraissent n’avoir aucune place dans l’explication d’événements physiques. On peut certes user des raisons pour rationaliser nos comportements et ainsi nous aider à expliquer pourquoi nous devrions faire plutôt ceci plutôt que cela, mais insiste Dretske, « les raisons n’expliqueront jamais pourquoi nous faisons réellement ce qui est dans notre intérêt de faire. » (Dretske 1989, p. 12) C’est pourquoi poursuit-il, que les biologistes ne mentionnent jamais les croyances et les désirs dans leur tentative d’explication des comportements des êtres vivants. Le caractère sémantique de nos états internes n’est pour eux d’aucune aide. En effet, si comme Davidson le soumet (1963), les raisons ou ce qui justifie le comportement sont aussi des causes, et si les causes sont à rechercher dans les états internes physiques des sujets alors, une fois encore, la signification ou le contenu ne peut être causalement pertinent.

Comment alors penser que les propriétés sémantiques de nos états intentionnels possèdent néanmoins quelque punch causal ?

Références

DAVIDSON, D. (1963) “Actions, Reasons and Causes”, Journal of Philosoohy 60, p. 685-699, trad. franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

DRESTKE, F. (198 8) Explaining Behavior, Cambridge, Mass: MIT Press.

DRETSKE, F. (1989) “Reasons and Causes”, Philosophical Perspectives, 3, p. 1-15


Les tropes mentaux

2 avril 2008

 

7.jpg9.jpg

 

Selon la théorie des tropes, les propriétés peuvent être de type physique ou de type mental, mais leurs instances seront toujours physiques. Autrement dit, un trope mental est aussi un trope physique. En ce sens, la propriété est toujours physique.

Lorsque, selon cette théorie, on use de la relation de ressemblance afin de spécifier le type auxquels ces tropes doivent appartenir, nous le faisons selon une certaine similarité entre les tropes. Spécifier un état de douleur, par exemple, revient à spécifier un état physique (neuronal) causant certains comportements faits d’évitements et de contractions musculaires. Nous disons que l’organisme x ressent une douleur de façon similaire à l’organisme y, en vertu, pour prendre un vocabulaire fonctionnaliste, d’une similarité des rôles causaux. La similarité de cette fonction, dans sa constitution matérielle, est alors non pertinente lorsque l’on veut spécifier le type auquel il appartient. L’être humain, la pieuvre, voire le martien, peuvent éprouver un état que l’on spécifie comme un type de douleur. Le trope que je spécifie comme un trope de type douleur chez l’être humain, ainsi que le trope de la douleur chez la pieuvre et le martien sont du même type. Chaque trope est ainsi un particulier d’une certaine sorte (Campbell 1983, p. 135).

Pour les tenants du caractère universel des propriétés, lorsqu’un martien, une pieuvre, un être humain partagent la propriété d’éprouver une douleur, ces deux organismes partagent une même propriété. Cependant, ces trois organismes, manifestement, ont pour siège de la douleur trois structures physiques différentes, alors que la propriété réalisée, singulièrement, reste identique. C’est cette différence dans la réalisation qui entraîne le caractère irréductible de la propriété de second ordre au sein de l’ontologie fonctionnaliste.

Du point de vue des tropes, aucune propriété n’est jamais identique à une autre. Lorsqu’une pieuvre éprouve la propriété d’être une douleur, elle instancie seulement une propriété physique particulière, un trope, que l’on peut ranger sous le type mental – c’est-à-dire un certain événement dans son organisme qui la dispose à se comporter d’une manière semblable à un organisme humain, tel que l’évitement où la contraction musculaire. Cette propriété particulière de type douleur est un trope, c’est-à-dire une propriété particulière présente à un instant t dans un particulier.

L’idée que les propriétés mentales universelles peuvent être partagées par différentes substances physiques n’a aucun sens si la propriété est un trope. En effet, un trope mental, en l’occurrence, ne peut être l’objet de différentes substances. On peut donc dire que le trope n’est ni une propriété de premier ordre ni une propriété de deuxième ordre ; il n’est pas non plus l’instance d’une propriété universelle ; il est le trope de la douleur, à t, chez la pieuvre.

Les pouvoirs causaux d’une propriété sont les principes actifs de la causalité. Les tropes seuls, parce qu’ils sont les concreta de la relation causale et non les types, qui sont des abstractions, possèdent des pouvoirs causaux. Ainsi un trope ou instance de propriété p1 à t, possédée par un état neuronal N1 peut-être une douleur M. M est alors une propriété physique de type mental. La propriété mentale n’est alors pas réduite à l’état neuronal, elle est l’état neuronal. Le type mental permet donc un genre d’identification, d’interprétation ou de classement des tropes se ressemblant, incarnant une fonction mentale, par exemple.

La métaphysique des tropes apparaît donc comme une tentative de clarification des conceptions sous-jacentes de notre ontologie. Il ne s’agit pas de construire un système permettant de déduire des vérités au sujet de l’esprit, mais de contribuer à l’élaboration d’une structure adaptée, susceptible d’accueillir les vérités empiriques. Ainsi, une ontologie peut être qualifiée de « bonne » lorsqu’elle est capable de rendre compte de comment sont les choses. Les propriétés mentales comme propriétés particulières sont peut-être une voie vers une « bonne » ontologie du mental.

 

Références

CAMPBELL, K. (1983) “Abstract Particulars and the Philosophy of Mind”, Australasian Journal of Philosophy, 61, p. 129-141.